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DUFRESNE LE SALON D'AUTOMNE ARTICLES DE - CHARLES VILDRAC - WALDEMAR GEORGE - CL. ROGER MARX - ROBERT REY - JEAN BOURGUIGNON - M^ME DE BRINON --- DUFRESNE - LA RESURRECTION DE LAZARE Painture Petit Palais à Paris --- FRENCH AND ENGLISH TEXTS --- LA RENAISSANCE 21e ANNÉE NOVEMBRE 1938 N° 5 LES ÉDITIONS NATIONALES - PARIS PRIX: 20 FR

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MAISON DUVEEN BROTHERS Tableaux anciens, Objets d'art 25, Place du Marché-Saint-Honoré PARIS-Ier R. C. Seine 277.611 --- WILDENSTEIN & Co Tableaux Anciens et Modernes Objets d’Art et d’Ameublement 53, Rue La Boétie PARIS (VIII°) R. C. Seine 238.864 --- WILDENSTEIN and Co Inc. Old and Modern pictures Works of Art 19 East-64th Street NEW-YORK --- WILDENSTEIN and Co Ltd Old and Modern pictures 143, New Bond Street LONDON W. 1 --- BRUMMER GALLERY (Inc.) NEW-YORK 55, East 57th Street

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LA RENAISSANCE Directeur Mme Charles Pomaret 10, RUE MAYET, 10 — PARIS VIe TÉL. : SUFFREN + 70-70 — C. C. POSTAUX PARIS 657.03 NOVEMBRE 1958 --- COMITÉ DE RÉDACTION ROBERT REY, INSPECTEUR GÉNÉRAL DES BEAUX-ARTS ET DES MUSÉES. — JEAN CASSOU, CONSERVATEUR ADJOINT DU MUSÉE DU LUXEMBOURG. — GEORGES-HENRI RIVIÈRE, CONSERVA-TEUR DU MUSÉE DES ARTS ET TRADI-TIONS POPULAIRES. — CLAUDE-ROGER MARX, INSPECTEUR GÉNÉRAL DES BEAUX-ARTS. — WALDEMAR GEORGE. --- SOMMAIRE CHARLES DUFRESNE Charles Vildrac Cl.-Roger Marx Waldemar George Robert Rey LES PRÉRAPHAËLITES Jean Bourguignon Jean Cassou BONAPARTE EN ÉGYPTE G.-Albert Roulhac CHRONIQUE LITTÉRAIRE Waldemar George et Cl.-Roger Marx HOHRIT ET SAINT-VÉRAN CHRONIQUES DU MOIS LE SALON D’AUTOMNE LES ARTS GRAPHIQUES Jane Poupelet - Jean Donnay Jean Frélaut : Le livre des Sept Saints. ÉCHOS & CHRONIQUES --- PRESENTATION PAR JEAN BOISSEAU --- VINGT ET UNIÈME ANNÉE N° 5 Sur la couverture : Dufresne, “La Résurrection de Lazare”. (Petit-Palais, Paris) --- LES ÉDITIONS NATIONALES — 10, RUE MAYET, PARIS VIe — ÉDITEURS

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CHARLES DUFRESNE --- CHARLES DUFRESNE n'est plus. « La Renaissance » tient à prendre sa part du deuil qui frappe l'Art Français. Nous avons demandé à Charles Vildrac, Claude-Roger Marx, Waldemar George de nous parler de ce grand peintre. --- dans les choses que les pédants jugent les moins sérieuses. Comme la plupart des artistes nés, Dufresne était de ces hommes-là. Il ne pouvait renier, il ne voulait refouler en lui le gamin de Paris dont s’accommodaient à merveille d’ailleurs, son élégance naturelle, son esprit pénétrant et sa ferveur. J’ai eu la chance de vivre à ses côtés pendant la guerre, dont il souffrit d’autant plus qu’il l’imaginait autant qu’il la vivait. Il parvenait pourtant à s’évader de son mauvais rôle de troupier en le retouchant ou en le parodiant. C’est ainsi qu’assumant les modestes fonctions de vaguemestre, il s’était procuré certain képi et certains houzeaux qui faisaient de lui le moins belliqueux et le plus archaïque des facteurs de campagne. Il aimait à s’emparer d’un fait pour s’en amuser, s’en attendrir ou s’en désespérer, mais en l’exaltant, en le transfigurant, en le rêvant. Chez lui se vérifiait à merveille cette affirmation de Jules Renard : Le rêve, ce n’est que de la vie éperdûment dilatée. Si Dufresne n’avait pas été peintre, il eût pu faire un admirable conteur lyrique ; il eût renouvelé l’épopée populaire. J’imagine ce Parisien de Paris chantant les exploits de Jules Gérard, le tueur de lions, et composant son poème en flânant dans les faubourgs ardents et blagueurs, un dimanche d’été, après avoir vu les lions chez Pezon. Dans son atelier, un matin, il y a bien des années, il m’expliquait ainsi son Marché d’esclaves, qu’il allait exposer au Salon des Tuileries : > « Pendant que le prince arabe achète une esclave au pirate, ses larbins boivent le coup, en gardant les chameaux et les chevaux. » J’entends, ici, le choeur des esthètes : « Vous êtes un littérateur et Dufresne s’adressait à un littérateur. Il s’agit bien du sujet ! Il n’était question pour le peintre que de composition, d’orchestration colorée, que de répartition des masses et de plasticité. Voyez donc s’il serait possible, dans un tableau de Dufresne que l’on supprimât seulement la tache d’un oiseau, la silhouette d’une biche, l’indication, à l’arrière-plan, d’un cavalier sans détruire l’unité. » A quoi je répondrai que depuis longtemps Dufresne n’était plus un écolier, qu’il ne me montrait pas un devoir d’écolier, non plus qu’une --- L ES docteurs et les académiciens de Montparnasse, les esthéticiens et les critiques ne manqueront pas de déterminer la mesure exacte dans laquelle l’œuvre de Charles Dufresne participe du réalisme organisé, du post-cubisme, du neo-expressionnisme, du constructivisme et même du classicisme. Ils m’apprendront ce qu’était, pour mon ami disparu, le problème de la peinture ; ils analyseront ses procédés, ils établiront sa fiche de classement. Qu’il suffise à l’un de ses compagnons de route, de rendre hommage à l’homme et au poète que fut Charles Dufresne, dans son art comme dans sa vie. J’aime les hommes chez qui ne cessent jamais de réapparaître les enfants qu’ils furent, avec leur fraîcheur, leurs étonnements, leurs enthousiasmes, leur imagination débordante, leur sérieux dans les jeux et

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CHARLES DUFRESNE est mort il y a quelques semaines. Mort sans qu'aucan bruit ait été fait autour de cette disparition. On était au début des vacances, et c'est loin de Paris que la mort le surprit, de sorte que ses amis les plus chers n'ont appris qu'au bout de plusieurs jours que son cœur, brusquement, s'était arrêté de battre. Lui-même, vivait en ermite, villa Brune, dans ce grand rêve qu'était pour lui le travail. Il n'aimait guère à parler de lui-même. Un jour que je lui demandais son âge : « Mais quel intérêt cela peut-il avoir ? » me dit-il. Il est mort à soixante et un ans, en pleine force, je dirai même en pleine ascension. L'avenir dira sans doute : Il était un grand peintre qui s'appelait Charles Dufresne et sur lui peu de documents subsistent. L'orthographe de son nom fut souvent estropiée, par la critique. Il ne consentit jamais à ce qu'un livre lui fut consacré et quand, pour satisfaire ses admirateurs, on voulut réunir un ensemble de ses toiles, il fallut le faire à son insu. Ce Normand aux yeux clairs et mouillés ne consentit jamais — et sur ce fait tous les témoignages concordent — à jeter un regard en arrière et à mesurer le chemin parcouru. Il ne songeait qu'aux progrès futurs et il s'élançait, mystérieux, à la poursuite d'une vérité qu'il étreignait chaque fois comme une inconnue. Il avait le parler traînant des faubourgs, et l'on aurait pu croire, tant son âme était aristocratique, qu'il y avait un peu d'affectation dans cette simplicité. Tout jeune, --- Ci-dessus : NATURE MORTE. - PEINTURE VERS 1922. (COLL. PARTICULIÈRE.) Ci-dessous : FORÊT TROPICALE. - PEINTURE. 1925. (APPARTIENT À L'ÉTAT.) Above: STILL LIFE. - PAINTED ABOUT 1922. (PRIVATE COLL.) Below: TROPICAL FOREST. - PAINTING 1925. (STATE PROPERTY.) --- démonstration de professeur. Je suis bien certain qu'il s'était amusé de son sujet et enviré de sa palette. Fort de sa technique, il avait réalisé sa vision, ainsi qu'ont pu le faire, avec des natures différentes, un Monticelli, un Odilon Redon, un Rouault. Que chez Dufresne les éléments exigés par le sujet puissent devenir aussi naturellement les facteurs indispensables de la composition sans rien perdre de leur esprit ni de leur liberté, qu'ils soient efficaces à tous points de vue, c'est-à-dire vivants, cela me semble correspondre aux conditions fondamentales de l'art pictural. C'est tout à l'honneur de ce beau peintre et de ce technicien lucide qu'il n'ait jamais méprisé, stérilisé le sujet, mais l'ait nourri avec toutes les ressources d'une imagination juvénile, qu'enrichissaient l'observation et la culture. À une époque où la peinture a connu la fabrication en série, où l'on a vu tant de parvenus déchoir à mesure qu'ils prospéraient, Dufresne a été de ceux chez qui n'ont point faibli les plus nobles qualités de l'artiste : la modestie, l'inquiétude, la probité, l'ambition de se dépasser. Aussi n'a-t-il cessé, ne cessait-il de grandir ; aussi ne cessera-t-il de grandir, dans l'œuvre qu'il n'a quittée qu'à l'instant de mourir et où il demeure vivant. Charles VILDRAC.

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4 travaillant aux côtés de l'excellent sculpteur et graveur en médailles, Alexandre Charpentier, il avait appris à façonner toutes sortes de matières. Il eut ensuite pour amis plusieurs des esprits les plus indépendants, des talents les plus originaux qui débutèrent avec le siècle : Charles Despiau, qui gagnait alors son pain en coloriant des cartes postales, Martine, Linaret, Jean Frelaut, Dunoyer de Segonzac, Léopold Lévy. Plus d'un l'accompagna dans ses voyages : en Algérie — dont la révélation fut pour lui décisive — et aussi dans les pèlerinages qu'il aimait à faire aux portes mêmes de Paris, à travers ces bric-à-brac merveilleux où rôde l'ombre du douanier Rousseau. Là sont exposées des épaves si vivantes que des types et des pays fabuleux semblent naître de leur seul contact. Ainsi, d'un objet ramassé au marché aux puces, ou d'un rêve, naquirent ces étranges toiles que les catalogues du Salon de la Nationale ou des Indépendants nommaient simplement « composition », à moins qu'une désignation moins vague — Diane surprise par Actéon, Le triomphe d'Amphitrite, Léda et le Cygne, Jonas précipité dans les flots, Marché d'esclaves, Chasse aux lions, La découverte de l'Amérique, Paul et Virginie, — précisât le lieu de l'action. Femmes nues de toutes couleurs, fauves, biches, chevaux, chasseurs, marins, nègres et peaux rouges, barques et caravelles, oriflammes, violes, accordéons, ciels d'or et de sang, peuplaient son atelier. Il semblait défendu à tout vivant d'imposer une limite à ces rêves, Dufresne interdisait à tout « modèle », de gêner son imagination. Il peignait ainsi, hors du temps et de l'espace, laissant les tigres respirer les torsos antiques, les amours voletter au-dessus des phonographes et les Vénus fleurir les forêts vierges sans qu'on cherchait à s'expliquer quel Dieu — sinon celui qui préside aux complémentaires — avait transporté, au mépris des serpents et des moustiques, tant de chair au cœur des Tropiques. On a souvenir aussi d'une époque où la fantaisie de Dufresne, avant d'oser mêler aux angles les courbes les plus douces et de faire retentir tous les timbres, avait organisé des CHASSE AUX FAUVES - PEINTURE VERS 1923. (COLL. PARTICULIÈRE.) LION HUNT, PAINTED ABOUT 1923. (PRIVATE COLL.) GALATÉE. - EAU-FORTE. (COLL. JACQUART. « LE NOUVEL ESSOR »). GALATEA. - ETCHING. (JACQUART. « LE NOUVEL ESSOR ». COLL.) jeux plus austères. C'était au temps où le bleu-horizon se ternissait au contact de la terre martyrisée, où les peintres organisaient la guerre à leur manière, et tuaient la vie à coups répétés. Trop foncièrement libre et trop poète pour accepter une définition aussi militaire de la peinture, Dufresne sortit vite de ces cauchemars après avoir été séduit par leur nouveauté. Poète comme Rouault, comme Raoul Dufy, il était pourtant très différent d'eux. Ici ni mysticisme, ni ironie. Rubens et les Vénitiens, Watteau et Delacroix, et toutes les traditions renouvelées par l'imagerie, — grâce à laquelle les beautés consacrées cessent d'être émoussées par l'usage, — voilà quelques-unes de ses sources. Il vécut successivement les aventures romanesques dont l'Antiquité, la Bible, le Moyen âge et les Temps modernes ont peuplé l'imagination des grands décorateurs. Quelles fresques, quelles tapiseries auraient dû, depuis longtemps, être commandées à Charles Dufresne ! Non qu'il fut mal à l'aise sur une petite surface : ses gouaches constituent chacune un embryon sonore et complet ; la richesse de la couleur et des proportions — Dufresne n'est-il pas aussi sculpteur? — leur donne un caractère de certitude immédiate. Et ses eaux-fortes — on regrette qu'il n'ait pas gravé davantage ! — n'ont pas moins d'éclat ni de style. Dufresne connaissait les étapes qu'il lui restait encore à franchir pour concentrer des dons admirables. Ses grandes compositions, où tant d'éléments sont mis en œuvre, avec

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En haut : NU. - PEINTURE VERS 1923. (COLL. PARTICULIÈRE.) Above : NUDE. - PAINTED ABOUT 1923 (PRIVATE COLL.) En bas : LA TOILETTE. - PEINTURE, 1926. (COLL. ANGLAISE.) Below: THE TOILETTE. - PAINTING, 1926 (ENGLISH COLL.) Photo Vizzavona. une facilité prodigieuse, ont souvent l'attrait capiteux, l'attrait angoissant de l'ébauche. Ce peintre qui jette impunément sur une même toile toutes les fleurs de la palette et les accorde avec tant d'instinct, qui mêle avec un art si sûr, le mat et le brillant, l'opaque et le diaphane, l'aplat et le modelé, nous aurions voulu le presser de résoudre — et notamment dans l'agencement en profondeur des plans — certaines questions éludées, de combler certains vides, qui d'ailleurs participent au mystère du tableau, de moins se fier aux secours inespérés qu'il reçut toujours de la couleur, afin de conserver le sentiment de l'ensemble et cette cohérence qui fait les chefs-d'œuvre. Tels sont certainement les problèmes qui hantaient le travail et la solitude de ce magicien dont chaque composition répondait à cette qualité première qu'exige Eugène Delacroix d'une surface peinte : être une fête pour les yeux. Dufresne, comme Delacroix, savait combien il est nécessaire d'aboutir, mais il savait aussi tous les risques que comporte le mot finir. Et le bref désespoir qui le saisissait parfois est de ces désespoirs que seuls les grands peintres connaissent. Lorsque l'École des Beaux-Arts nous présenta, l'hiver dernier, l'ensemble des travaux décoratifs commandés par l'État aux meilleurs peintres d'aujourd'hui, on put constater que, de toutes les maquettes exposées, il n'en était pas de plus éclatantes, de mieux équilibrées et de plus poétiques que celles qu'avait exécutées Dufresne pour la décoration de la Faculté de Pharmacie. Ces esquisses, on a pu les revoir, au mois de juin, à la Galerie du Nouvel Essor, qui montrait également les études des deux grands panneaux qui ornent le nouveau Palais du Trocadéro et plusieurs maquettes destinées à la manufacture de Beauvais. Qui de nous aurait pu prévoir que cette exposition somptueuse et modeste était comme le dernier adieu de Charles Dufresne à l'art et à ses amis? Claude ROGER-MARX. N É à Millemont en Seine-et-Oise, le 23 novembre 1876, d'une famille de marins des îles Chausey et de Granville, Dufresne reçut une instruction sommaire. Il fit ses études dans une école communale de Paris jusqu'à l'âge de 11 ans. Ses parents étaient pauvres. Aussi l'enfant a-t-il été placé chez un peintre-graveur indus- Photo Vizzavona.

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6 triel. Il y travailla pendant quelques années, tout en fréquentant avec assiduité un cours du soir de dessin. Malgré l'opposition violente de sa famille il entra par la suite à l'École des Beaux-Arts, où il suivit l'en- seignement de Ponscarme, qui diri- geait alors, rue Bonaparte, l'atelier de gravure en médaille. Pour gagner sa vie, le jeune Dufresne sollicite une place dans l'atelier de sculpture de Charpentier. Ses œuvres sculptées ne nous sont pas connues. Nous savons par contre que Charpentier l'employait à de menues besognes. Dufresne débute comme pastelliste. Membre du Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts depuis 1905, il y expose régulièrement. Ses premières toiles peintes à l'huile datent de 1908. Dufresne participe également aux expositions du Salon des Indépendants de l'époque d'avant guerre. En 1906 il fait en compagnie de son ami, le graveur Lespinasse, un long séjour en Italie. Il visite au cours de ce voyage Milan, Flo- rence, Rome, Naples, Venise et Sienne. En 1910 il obtient le Prix de l'Afrique du Nord, s'embarque pour l'Algérie et passe deux ans à la Villa Abd-el-Tif. Son œuvre la plus marquante de cette période est le Retour de la Chasse (1912), qui fait partie de la collection Corbin à Nancy. Mobilisé comme brancardier, le 7 août 1914, Charles Dufresne se conduit en héros. Atteint très griè- Photo Vizzavona. En bas : GALATÉE. - PEINTURE. 1925. (COLL. PARTICULIÈRE.) Below: GALATEA. - PAINTING, 1925. (PRIVATE COLL.) En haut : PEINTURE VERS 1925. (COLL. PARTICULIÈRE.) Above: PAINTED ABOUT 1925. (PRIVATE COLL.) vement par les gaz, il est versé dans le service du camouflage, où il retrouve, entre autres, Segonzac, Despiau, Vildrac et Roger de la Fresnaye. La guerre terminée, Dufresne exécute, dans le petit atelier qu'il habite quai d'Anjou avec sa femme et ses trois enfants, une nombreuse suite de gouaches qui évoquent, tour à tour, les batailles et les scènes de la vie militaire. Les plus connues de ces gouaches sont la Retraite de Noyon et le Combat d'avions. Le Musée de la Guerre de Vincennes en possède quelques-unes. Mais la plupart appartiennent à l'amateur algérien M. Lung. En 1921, sur la demande de M. Jacques Rouché, il peint les décors et les costumes d'Antar au théâtre de l'Opéra. Il grave environ vingt eaux-fortes, dont Le Garrec et le Nouvel Essor assurent la diffusion. Ses planches les plus belles et les plus appréciées sont les Trois Croix et le Christ présenté au peuple. En 1923, Dufresne fonde avec quelques amis le Salon des Tuileries. En 1924, Louis Sue et André Mare créent un ensemble mobilier, com- posé d'une chaise-longue, de sièges

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et de fauteuils, recouverts de tapis- series tissées d'après les cartons de Dufresne. Cet ensemble, dit de Paul et Virginie, figurait à l'Exposi- tion des Arts décoratifs de 1925. Il en était un des centres d'attrac- tion. Il fut acheté ensuite par M. Charles Pacquement. En 1937, M. Guillaume Janneau, directeur du Garde-Meuble national, com- manda à Dufresne de nouveaux cartons de tapisserie pour un mobi- lier de l'architecte-décorateur Rollin. Cette fois le thème choisi par l'artiste était la Plage ou Plaisirs de l'été. Dufresne a peint au Palais de Chaillot deux panneaux qui représentent le Théâtre de Molière. A l'Exposition des Commandes de l'État, qui eut lieu à la Salle Melpomène, on a pu admirer les esquisses des peintures murales de Charles Dufresne, destinées à l'Ecole de Pharmacie. L'ar- tiste a achevé ce travail quelques semaines avant sa mort. La Galerie Barbazanges avait présenté en 1922 (?) un important ensemble de tableaux de Dufresne. En 1937, une salle spéciale fut dédiée à Dufresne, pendant l'Expo- sition des Maîtres de l'Art indépen- dant, au Petit-Palais. Enfin, en 1938, le Nouvel Essor réunissait les projets et maquettes de l'artiste. Mme Dufresne fait allusion aussi à une exposition de tableaux de l'artiste, organisée à Londres par M. Barbazanges. Elle ne peut toutefois en préciser la date et l'endroit. Les œuvres maîtresses de Charles Dufresne sont la Chasse, le Spahi, les Demoiselles de la Marne, la Toilette, le Découverte de l'Amérique, LA PÊCHEUSE. - PEINTURE EN 1919, A ARGON (MANCHE). (COLL. LOEWER.) THE FISHING WOMAN. - PAINTED IN 1919 AT ARGON (MANCHE). (LOEWER COLL.) le Beau dimanche en Normandie, l'Enlèvement des Sabines, l'Orphée, Galatée, Persée et Andromède, la Crucifixion (Musée du Luxembourg), la Résurrection de Lazare (Petit- Palais), Tobie recouvrant la vue, plusieurs portraits et natures mortes et un Jugement dernier qui est demeuré inachevé. Ajoutons que Dufresne a professé à l'Académie scandinave de Paris. Les œuvres de Charles Dufresne se trouvent au Musée du Luxembourg, au Petit-Palais, à Carnavalet, dans les Musées d'Alger et de Grenoble., dans un certain nombre de galeries publiques anglaises et hollandaises et dans les collections de M. Loewer (à la Chaux-de-Fonds), de M.M. Monteux, Charles Despiau, Vildrac, Girardin, Corbin, Lung, Bourgeat, Bignon, Keller, Paquerau de Mme Pomaret et de Mme Villard. Dufresne habitait Villa Brune, dans le xive arrondissement. Encore qu'elle fut de construction relativement récente, sa maison, située au fond d'une silencieuse impasse, était une bien étrange demeure. Avec ses murs roses, ses fenêtres grillagées, sa porte bardée de fer et ses statues de niche, elle évoquait un petit palazzo vénitien. La cour intérieure avait l'allure d'un patio. Des plantes en caisse y voisinaient dans un charmant désordre, avec des colonnes torses et des fragments de sculptures polychromes du xvii° et du xviii° siècle. A droite, un escalier en pierre, surchargé d'ornements second Empire, donnait accès aux appartements. L'ate- PORTRAIT DE Mme DUFRESNE. - PEINTURE, 1934. (COLL. PARTICULIÈRE.) PORTRAIT OF Mme DUFRESNE. PAINTING 1934. (PRIVATE COLL.)

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Charles Moreux raconte que M. Zay, ayant exprimé le désir de voir le peintre, lors de l'Exposition des commandes de l'État, Dufresne, prévenu par un ami, n'a pu gravir l'escalier de l'École de la rue Bonaparte. Mais l'asthme n'a pas été la cause immédiate de sa fin. Dufresne a été emporté en quatre jours par un foudroyant ulcère à l'estomac. Suivant sa volonté il a été inhumé à La Seyne. Il laisse une vieille mère, quatre enfants et une femme qui fut pour lui une admirable compagne. En dehors de ses proches et du jeune peintre Despierre, personne n'a suivi son convoi funéraire. A une époque vouée au « petit art », qu'il ne faut pas confondre avec l'art bourgeois et intime des peintres des Pays-Bas, Dufresne a eu la nostalgie et aussi la prescience d'un art universel. Entendons-nous. Son œuvre n'est ni une œuvre d'idées, ni une œuvre didactique. Mais, dès ses débuts, elle marque la volonté d'arracher la peinture à l'emprise dégradante de l'abstraction et du naturalisme, d'en faire un art total et un langage qui traduise distinctement aussi bien les sujets empruntés à la mythologie et à l'histoire ancienne, à la Bible, au Nouveau Testament et à la vie actuelle. On peut se demander comment s'est accompli le difficile passage d'un état dans un autre, comment un artiste isolé a-t-il pu remonter le courant de l'art contemporain, rendre son prestige à l'imagination, cette reine des facultés, et renouer avec la tradition, sans imiter personne et sans fuir son époque. « Je suis, disait Dufresne, le Delacroix de la Foire aux Croûtes. » Que voulait dire par là le peintre d'Orphée? L'exemple de Delacroix était toujours présent à sa mémoire. Mais il se rendait compte que l'état de l'art du vingtième siècle lui interdisait d'aborder les thèmes nobles, devenus la proie des peintres académiques. Dufresne a donc recours à l'imagerie. Feint-il la naïveté ou subit-il le charme des gravures d'Epinal? La présence déformante de l'image lui permet de traduire sans emphase ses visions intérieures. Le peintre se comporte et agit en poète. Il use d'un subterfuge mais va droit au but. Comme Delacroix, Dufresne est un artiste hanté. Il lit beaucoup. Il réfléchit, il rêve. Il ne se borne pas à regarder et à enregistrer ses sensations visuelles. Son art n'est ni une plate copie de la Photo Bulloz. L'ENLEVEMENT DES SABINES - PEINTURE. (COLL. DE Mme POMARET.) THE RAPE OF THE SABINE WOMEN. - PAINTING. (Mm. POMARET COLL.) TOBIE RECOUVRANT LA VUE. - PEINTURE. 1934. (COLL. PARTICULIERE.) TOBIE IN THE STREET. - PAINTING. 1934. (PRIVATE COLL.)

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réalité ni un accord gratuit de lignes et de couleurs. C'est une exaltation, un foyer d'énergies et une fenêtre ouverte sur le domaine du songe. Le grand art dont rêvait Charles Dufresne ne peut être qu'un aboutissement et l'apogée d'un cycle. L'homme de génie le porte à son plus haut période. Mais plusieurs générations de peintres obscurs et anonymes en accumulent lentement les matériaux. Le grand art comporte un répertoire et un vocabulaire. Il a une syntaxe, comme la langue littéraire. Il s'apprend. Il s'enseigne. Il est le fruit mûr d'une civilisation qui a créé une manière de penser et une manière de vivre. Il est fondé sur un contrat social. Il suppose l'existence d'un canon, d'une règle, d'une hiérarchie, d'une échelle de valeurs, d'une foi collective, d'une faculté commune d'aimer, d'admirer et de s'émerveiller. Si la Grèce de l'âge d'or, la Rome impériale, l'Italie et la France ont créé un grand art, c'est qu'elles donnaient une forme à leur pensée, c'est qu'elles l'exprimaient en chiffres clairs, c'est-à-dire en images, c'est que, malgré la vogue de la philosophie et de l'esprit critique, elles conservaient intact le sens du symbolisme, c'est qu'elles soumettaient les efforts de l'artiste à une loi du cadre, à un mouvement d'ensemble et à une discipline. Ces conditions n'existent pas aujourd'hui. Charles Dufresne le savait. Mais il savait aussi qu'il est impossible de revenir en arrière. Il acceptait une situation de fait. Il en tirait les conséquences logiques. Ce peintre, qui se flattait d'avoir une formation purement académique, fuyait l'académisme. Il n'ignorait point les recherches des cubistes. Il avait, pourquoi le cacher, toutes En haut : JESUS GUÉRISSANT LES MALADES - GOUACHE, 1933. (COLL. PARTICULIÈRE.) En bas : CRUCIFIXION. - PEINTURE, 1931. (COLL. PARTICULIÈRE.) Above : JESUS HEALING THE ILL. - GOUACHE, 1933. (PRIVATE COLL.) Below : CRUCIFIXION. - PAINTING 1931. (PRIVATE COLL.) les tares des peintres de son époque. Il en avait aussi les qualités. Il essayait de fondre en un tout harmonieux ses aspirations de visionnaire épique. Sa nostalgie de l'ordre que trahissent ses savants tracés régulateurs et ses constructions d'un style géométrique, son romantisme latent, sa fougue, sa véhémence et son inquiétant génie de coloriste. « Le contour me fuit », disait Cézanne. La couleur de Dufresne, cette couleur qui éclate en rutilantes