Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
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L'ART ANGLAIS
LES TRÉSORS DE REIMS
ARTICLES DE
- WALDEMAR GEORGE
- ROBERT REY
- JEAN CASSOU
- CH. STERLING
- R. COGNIAT
- CL. ROGER MARX
FRENCH AND ENGLISH TEXTS
WILLIAM HOGARTH : JAMES QUIN
National Gallery - Londres
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M. QUIN
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LA RENAISSANCE
DIRECTEUR : MME CHARLES POMARET
21e ANNÉE AVRIL 1938 N° 2
LES ÉDITIONS NATIONALES - PARIS
PRIX : 20 FR
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LA RENAISSANCE
Directeur Mme Charles Pemaret
53, RUE DE VERNEUIL — PARIS VI°
TÉL. LITTRE 59-32 — C. C. POSTAUX PARIS 42-98
AVRIL 1958
REVUE MENSUELLE
COMITÉ DE RÉDACTION
ROBERT REY, INSPECTEUR GÉNÉRAL DES BEAUX-ARTS ET DES MUSÉES. — JEAN CASSOU, CONSERVATEUR ADJOINT DU MUSÉE DU LUXEMBOURG. — GEORGES-HENRI RIVIÈRE, CONSERVA-TEUR DU MUSÉE DES ARTS ET TRADI-TIONS POPULAIRES. — CLAUDE-ROGER MARX, INSPECTEUR GÉNÉRAL DES BEAUX-ARTS. — WALDEMAR GEORGE.
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SOMMAIRE
L’EXPOSITION DE PEINTURE ANGLAISE AU PALAIS DU LOUVRE
LES PRÉRAPHAÉLITES P. R. B.
LES CHEFS-D’ŒUVRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE DANS LES COLLECTIONS SUISSES
REIMS, MARCHE DE L’ART FRANÇAIS
CHRONIQUE LITTÉRAIRE
CHRONIQUES DU MOIS
LES ARTS GRAPHIQUES
DUNOYER DE SEGONZAC
Lauréat du Prix de la Gravure
LES ARTS PLASTIQUES
L’exposition des Commandes de l’État à l’École des Beaux-Arts
Roger de la Fresnaye
Suzanne Valadon
Guigou - Paul Huet
ÉCHOS & CHRONIQUES
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Waldemar George
Robert Rey
Raymond Cogniat
Charles Sterling
Jean Cassou
Cl.-Roger Marx et Waldemar George
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VINGT ET UNIÈME ANNÉE
N° 2
Sur la couverture : William Hogarth, “James Quin”. (National Gallery Londres.)
LES ÉDITIONS NATIONALES — 10, RUE MAYET, PARIS VI° — ÉDITEURS
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L'EXPOSITION DE PEINTURE
ANGLAISE
HOGARTH. - LA MARCHANDE DE CREVETTES. (NATIONAL GALLERY.)
HOGARTH. - THE SHRIMPS GIRL. (NATIONAL GALLERY.)
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PHYSIONOMIE D'UN ART
L'exposition des chefs-d'œuvre d'art anglais est une faute de tactique. Elle dénote une conception puérile, ou du moins surannée de l'histoire de l'art. Elle ne livre pas le secret d'un pays. Parce que des peintres d'origine étrangère ont travaillé à la Cour d'Angleterre au XVIe et au XVIIe siècle, elle fait table rase de tout l'art antérieur à Hogarth. Lely, ce cousin de Philippe de Champaigne et les portraitistes anglais du XVIe siècle, dont on admire les œuvres dans une salle située sous les combles de la Galerie Nationale de Portraits (National Portrait Gallery), n'ont pas trouvé grâce devant les directeurs des musées britanniques. Une telle attitude est d'autant plus étrange que les Anglais, comme tous les autres peuples, énumèrent volontiers leurs états de service et leurs lettres de noblesse.
Il est évident que les portraits anglais des contemporains des deux Clouet et de Corneille de Lyon, procèdent, non seulement de Van Cleve et de Holbein, mais aussi et surtout des figures de gisants, sculptées dans la pierre dure par d'anonymes tombiers. Cette thèse a été défendue pas plus d'un érudit.
Tandis que les Allemands décèlent les empreintes du génie germanique dans la statuaire romaine de l'époque impériale, tandis que l'historien viennois, Joseph Strzygowski et M. Rosenberg font remonter les sources de l'art allemand à la Grèce de l'Age d'Or, les Anglais renient tout un passé et datent de William Hogarth la naissance de la peinture anglaise. Une semblable atrophie du sentiment artistique national n'a rien de surprenant lorsqu'on songe que M. Louis Dimier a écrit trois épais volumes pour prouver que le portrait français, depuis François Ier jusqu'à la fin du règne de Henri IV était une forme d'expression inférieure et un art d'importation flamande, privé de caractère ethnique.
Qu'il nous soit permis d'évoquer ici l'exposition d'art portugais ancien que le regretté José de Fiquereido
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AU PALAIS DU LOUVRE PAR WALDEMAR GEORGE
Photo Bulloz.
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avait présentée, il y a quelques années, dans le cadre du Musée du Jeu de Paume. Autour de quelques peintures de Nuno de Gonzalvès, le Conservateur du Musée de Lisbonne avait groupé des livres, des manuscrits, des accessoires du culte, des objets d'art, des meubles et des tentures. Il avait fait revivre une civilisation. Il en avait traduit la quintessence. Il en avait rendu compréhensible l'esprit et la nature.
On ne trouvera rien de tel Salle La Caze. Dans cette salle, restaurée récemment, destinée à recevoir des bronzes et divisée en boxes, dans les conditions d'éclairage les moins avantageuses qu'on puisse imaginer, on a accroché les toiles de William Hogarth, de Gainsborough, de Reynolds, de Raeburn et de Romney, de Lawrence, et de Wilson, de Constable, de Bonington, de Turner. Certaines de ces toiles sont placées à contre-jour. Il est pratiquement impossible de les voir. D'autres, plus favorisées, sont exposées aux rayons du soleil. Comme des verres les protègent, les visiteurs s'y mirent. Ils y perçoivent, à la place du motif inventé par le peintre, leur propre image affreusement déformée... Faut-il ajouter que, pour accéder aux salles de dessins et du xixe siècle on escalade cent marches? En 1932, l'Exposition française à la Royal Academy de Londres était mieux partagée!
Avons-nous le droit de porter un jugement sur le choix des œuvres ? Hogarth et Romney sont mal représentés. Reynolds et Gainsborough s'accommodent fort mal du « cadre » qui leur est imposé à Paris. Leurs œuvres impliquent, sinon un decorum, du moins un recul, une perspective morale, une atmosphère de rêve ou de féerie. Placées trop près les unes des autres, elles perdent leur singulier pouvoir d'émotion et de fascination.
L'art anglais est fait d'antinomies. C'est une cruelle énigme et une bizarre synthèse des antithèses. Les Maniéristes toscans : Bronzino et Salviati, un peintre de cour comme Moro, Moroni et Moretto, nos peintres des portraits d'apparat du Grand Siècle, sont plus humains, plus directs et plus francs que les disciples anglais d'Antoine Van Dyck. La verve proverbiale des Anglais, leur sens du ridicule, leur esprit satirique, leur réalisme acerbe, leur humour à froid se sont réfugiés dans la caricature. Aussi bien, Gillray que Rowlandson ignorent les expressions fleuries. Ils parlent argot et ne mâchent pas leurs mots. Quant aux
peintres, exception faite de Hogarth, ils se sont composés un langage, dont toute locution populaire est bannie.
Il semble qu'en Angleterre, l'art s'oppose à la réalité. Sans doute cet idiome, réservé aux élites n'est-il pas une langue morte et vidée de toute substance charnelle. Mais il est fait à l'image d'une noblesse, dont le gentleman est le point de mire. Elevé en serre chaude, il affronte timidement l'épreuve d'une vie normale.
Au xviiiie siècle, la Grande-Bretagne enseigne pourtant au monde l'art d'être naturel, de comprendre, de sentir et d'aimer la nature. Aux
REYNOLDS. - Mrs. LLOYD. (A LORD ROTHSCHILD, TRING PARK, HERTFORDS-HIRE.)
REYNOLDS. - Mr. LLOYD. (THE LORD ROTHSCHILD, TRING PARK, HERTFORDS-HIRE.)
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jardins de Le Nôtre, ces jardins aux allées rectilignes, tracées au cordeau et bordées d'arbres taillés en obélisques, en pyramides, en sphères et en cylindres, elle substitue ces vastes parcs anglais qu’agrémentent des rochers et de fausses ruines de temples. Cet appel de la nature sauvage est à la base du mouvement romantique. La France lui prête une oreille attentive ; les bocages du Petit Trianon, avec leurs chalets suisses, forment une île anglaise au cœur de l’Ile de France. Où donc est l’Angleterre ?
Ce pays transmet-il à l’Europe, férue de symbolisme, de théologie et de peinture d’histoire (que M. Louis Gillet, membre de l’Académie, a parfaitement le droit de trouver assommante), son culte de la nature et de l’individu ? « En Angleterre, point de nudités, point d’Olympe, écrit M. Gillet, pas de héros de l’antiquité (ces héros qui, au bout
REYNOLDS. - WARREN HASTINGS. - (AU CAPITAINE SPENCER CHURCHILL, NORTHWICK PARK).
REYNOLDS. - GEORGINA, COMTESSE SPENCER ET SA FILLE. - (THE EARL SPENCER, ALTHORP PARK).
REYNOLDS. - WARREN HASTINGS. - (CAPTAIN SPENCER CHURCHILL, NORTHWICK PARK).
REYNOLDS - GEORGINA, COUNTRESS SPENCER. (THE EARL SPENCER, ALTHORP PARK).
du compte sont toujours des modèles d’atelier, à cent sous la séance). Mais s’il s’agit de figurer la Loi, l’Honneur, le Courage, l’Eloquence, quel Plutarque vaut la Galerie des hommes de Reynolds ?... »
Si même Louis Gillet disait vrai, nous ne pourrions le suivre. Mais ce qu’il avance est sujet à caution. Reynolds n’est pas un grand peintre des visages. Il n’arrache pas les masques de ses modèles. Il confère aux princes, aux hommes d’Etat, aux amiraux et aux chefs de l’armée cet air de majesté qui, seul, convient aux maîtres d’une Puissance Impériale. Il ne va jamais au fond des choses. Il ne pourrait pas dire des personnages qu’il peint ce qu’en disait La Tour : « Ils croient que je ne saisis que les traits de leur visage, mais je descends au fond d’eux-mêmes à leur insu et je les remporte tout entiers ».
La Galerie de masques de Sir Joshua Reynolds atteste un sentiment de ressemblance assez superficielle. Le maître de « Master Creve » peint la fonction avec ses attributs ; il peint des effigies exactes de fonctionnaires. Par delà la fonction, il perçoit rarement l’homme. Un ensemble de conventions sociales, qui sont autant de cloisons étanches, s’interpose entre le peintre et ses illustres modèles. A cet égard, les portraits de « Lord Heathfield » et
Photos Roseman.
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Photo Bulloz.
GAINSBOROUGH. - LES FILLES DU PEINTRE. - NATIONAL GALLERY.)
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GAINSBOROUGH. - PAINTER'S DAUGHTERS. - (NATIONAL GALLERY)
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du « Colonel St-Léger » sont caractéristiques. Le gouverneur de Gibraltar lui-même, tenant dans sa main la clef de la forteresse, a, malgré l'expression hostile de son visage, quelque chose de mou, de fade et de précieux. Quant au beau Colonel, c'est une gravure de modes, un mannequin animé, un dandy en tenue d'officier.
Je crois que nous touchons ici le fond même du problème de la peinture anglaise. Nos mythologies personnifiées évoquent des princesses de la Maison de France, des comédiennes ou de grandes courtisanes costumées en Vénus, en Dianes ou en Minerves. Mais ces déguisements, ces aimables travestis n'altèrent jamais les types individuels. Malgré son costume de déesse de l'Olympe, la Française garde ses signes distinctifs. Son visage pointu, pétri d'intelligence, aux traits trop acérés et aux regards perçants, conserve, sous la couche de fards qui le recouvre, sa mobilité et son élan vital. Habillés à la mode de leur temps, placés dans un décor qui leur est familier ou sur un fond de paysages champêtres, qui sont des paysages de la campagne anglaise et non des sites des environs de Rome, les modèles de Reynolds ne sont que des fantoches, ou des surmarionnettes.
Quant aux héroïnes de Thomas Gainsborough, ce sont des êtres diaphanes et irréels, aux visages peints à l'aérographe ou gravés à l'eau-forte. Leurs têtes sont stylisées ou idéalisées ; leurs corps ne transmettent ni sensations de poids, ni sensations d'effort, ni sensations de densité plastique ; ils sont imperceptibles par le sens du toucher. Voyez le « Morning Walk » !
Quel est donc le canon qui sert de référence aux portraitistes d'Outre-Manche ? Ingres imite la nature, Raphaël et les Grecs. Les Anglais, qui sont des hommes savants, connaissent par cœur leur histoire de l'art. Mais ce contact direct avec les faits tangibles qui a inspiré les chefs-d'œuvre de Holbein, de Clouet et de Vélasquez leur fait toujours défaut. L'idéal du gentleman, dont nous avons parlé, est un résidu parfois abâtardi de l'idéal chrétien de chevalerie, de désintéressement, de distinction et de fidélité. Amendé par le protestantisme, embourgeoisé, privé de pathétique, il engendre un poncif d'expression. Les portraits masculins ne sont en Angleterre que des variations sur quelques thèmes connus. Un romantisme précoce favorise parfois le choix de « toiles de fond ». Le paysage envahit la peinture. Les Anglais n'ont ni la primauté, ni le monopole du portrait de plein air. Mais ce genre peut être considéré comme une formule anglaise.
L'art anglais serait donc un dialogue entre l'homme et la nature, ces deux protagonistes du drame universel, comme disent les philosophes, se donnant la réplique. L'homme et la femme que les peintres mettent en scène sont les produits d'une civilisation qui a modelé leurs âmes, leurs corps et leurs visages. Nous nous trouvons désormais en présence d'une société qui, sans dissimuler les passions qui l'agitent, se livre difficilement. Ses mouvements et ses gestes sont appris. Un code de politesse, d'autant plus rigoureux que son objectif est d'adoucir des mœurs dépourvues de douceur, règle toutes ses atti-
GAINSBOROUGH - LA FEMME DE L'ARTISTE - (INSTITUTE OF ART, LONDRES.)
GAINSBOROUGH - THE ARTIST'S WIFE - (INSTITUTE OF ART, LONDON.)
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GAINSBOROUGH. - ROBERT ANDREWS ET SA FEMME. - (A M. G. ANDREWS, ASTHSTEAD).
GAINSBOROUGH. - ÉTUDE D'ARBRES.
GAINSBOROUGH. - ROBERT ANDREWS AND HIS WIFE. - (M. G. ANDREWS, ASTHSTEAD).
GAINSBOROUGH. - TREE STUDY.- (EXECUTORS OF THE LATE THE HON. SIR GERWASE BECKETT, LONDON).
tudes. Un tel art, une telle manière de vivre font partie intégrante des défenses de l'Empire. Ils forment son glacis, maintiennent son unité et contribuent à créer sa légende. Une civilisation fabriquée de toutes pièces par une élite éprise des sciences et de belles-lettres, une civilisation exclusivement fondée sur le respect humain, refoulant des instincts carnassiers et leurs substituant une éthique puritaine, ne pouvait susciter qu'un art privé de sève, de sensualité et de vie instinctive.
Il reste à savoir comment les peintres anglais parviennent à transformer leur passif en actif, et comment compensent-ils leurs pertes ? L'art anglais est un art littéraire. Il procède par voie de suggestion, d'associations d'idées et de correspondances. Il est sentimental, équivoque, descriptif, fait d'allusions et de sous-entendus. Des généraux, debout sur des promontoires, se détachent sur le fond des ciels bas et chargés de nuages. Ils réalisent
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8 un type intermédiaire entre Georges Brummel et Child Harold. Des femmes serrent tendrement dans les bras leurs enfants, sourient ou se penchent sur leur songe intérieur ; elles rêvent et font rêver. Elles se dédoublent parfois et elles s'identifient aux personnages de leurs livres favoris.
L'Anglais naît poète, comme le Français naît peintre, dessinateur, sculpteur ou architecte. Le jeune chasseur de Gainsborough : « William Poyntz de Midgham » et le tableau de Raeburn : « Sir John Clerk et sa femme, se promenant à la tombée du jour », sont des pages de romans. Chacune de ces pages comporte un hinterland, un arrière-plan moral. Leur potentiel de lyrisme, de fiction, d'utopie et d'irréalité nous paraît si élevé qu'elles n'offrent, en dernier lieu, aucune garantie de crédibilité. Les Anglais peignent les hommes, non point tels qu'ils sont, mais tels qu'ils auraient désiré qu'ils soient.
La vie leur fournit le canevas de leur art. Elle leur fournit un répertoire de formes, mais non une poétique. Leur naturalisme est lui-même un trompe-l'œil et un singulier miroir aux alouettes. Négligemment vêtues, coiffées sans recherche, la peau transparente, vierge de poudre et de fards, la femme et la fille de Thomas Gainsborough n'ont pas l'air de poser. On imagine assez difficilement une peinture plus cursive, plus libre et plus légère, un air plus naturel et moins apprêté. Le portrait de la fille de l'artiste est traité comme une rapide esquisse. Quant au visage mélancolique et las de la jeune Margaret, c'est le visage d'une vierge du xvi^e siècle, peinte par Carlo Dolce ! Les Anglais ne sont pas hypocrites. Je crois même qu'ils sont francs. Mais leur sincérité n'implique pas ce total nivellement par le bas qui est considéré, à tort ou à raison, comme un témoignage de franchise artistique.
Les Françaises de l'époque de Louis XVI jouent aux fermières modèles. Le mouvement de retour à la terre et aux choses de la terre, la religion de la simplicité et de l'égalité, qui correspondent chez nous à une mode esthétique, étrangère au génie de la race, sont les prodrômes de la Révolution !... Un mouvement analogue, trahit en Angleterre une véritable vocation de l'esprit ; il est l'expression d'une sensibilité. Il n'a pas pour effet d'ébranler les bases d'une société. Il agit sur les individus sans s'attaquer à l'organisme social. Si l'on fait table rase des réformes politiques, dont il ne faut point surestimer l'effet, on doit convenir qu'il se cantonne dans le domaine de l'art.
La nouvelle mystique de la nature atteste une volonté d'expression artistique, aussi impérieuse que le pur classicisme. Cette situation n'a rien qui doive surprendre. L'art anglais est avant tout un jeu d'une essence supérieure. Les peintres en respectent scrupuleusement les règles. Cet art qui évolue dans un circuit fermé s'accommode aisément de toutes les servitudes. Aussi longtemps qu'il se sert d'une grammaire, dont la tradition a fixé les lois, il résout les problèmes qui se posent devant lui, et il remplit son but. Le jour où l'ordre traditionnel s'écroule, il s'engage sur une pente qui lui sera fatale. Après Lawrence et Etty, l'Angleterre ne produit, en dehors de Stevens, aucun peintre de figures qui puisse rivaliser avec les grands ancêtres. Le duel entre l'homme et la nature se traduit par la défaite de l'homme.
C'est alors que commence l'histoire du paysage anglais. L'âme anglaise parle désormais la langue de la terre et de l'eau, de la lumière, de l'ambiance aérienne et du monde végétal. L'homme a-t-il déserté un univers, dont il fut le roi ? Non pas. Mais il semble bien qu'il ait perdu son centre de gravité. Les Grecs donnaient aux forces de la nature une apparence humaine. Constable, Bonington et Turner expriment les relations entre leur monde intérieur et le monde extérieur, les réactions de l'homme, ses joies et ses tristesses, ses inquiétudes et ses aspirations en peignant le mouvement unanime des atomes, les effets d'éclairage, les irisations de la lumière changeante, l'heure qui fuit, l'instant qui se dérobe.
L'Ecole des Préraphaëlites qui
GAINSBOROUGH. - LA PROMENADE MATINALE. - (A LORD ROTHSCHILD, LONDRES).
GAINSBOROUGH. - THE MORNING WALK. - (THE LORD ROTHSCHILD, LONDON)
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RAEBURN. - SIR JOHN CLERK ET SA FEMME.
- (A LADY BEIT, LONDRES).
ROMNEY. - WILLIAM PITT JEUNE.
- (LORD CRAWFORD AND BALCARRES).
RAEBURN. - SIR JOHN CLERK AND HIS WIFE.
- (THE LADY BEIT, LONDON).
ROMNEY. - WILLIAM PITT YUNG.
- (THE EARL OF CRAWFORD AND BALCARRES.)
lectuels pour donner lieu à un art national. Ford Madox Brown et Hunt sont des illustrateurs dont le dessin froid, les tons faux, discordants et acides attestent le mauvais goût et la stérilité.
Wats est un isolé. Ses portraits, aux reflets mordorés, font penser aux portraits de Ricard et de Hans von Marées. Incapable de créer une vision qui lui fut personnelle, Wats s'est identifié aux maîtres d'autrefois.
Y a-t-il un art anglais contemporain ? Y a-t-il un répertoire de formes et de couleurs qui porte la marque de fabrique du pays de Hogarth et de Reynolds ? Sickert, dont on admire la science, l'indépendance d'esprit, la hardiesse et la diversité, a subi les influences conjuguées de Degas, de Forain et des Impressionnistes. Augustus John regarde successivement Hodler et J.-E. Blanche. C'est un éclectique qui ne paraît avoir aucune ligne de conduite. Gilman est un peintre cézannien de l'époque d'avant-guerre. Duncan Grant, les Nash, Vanessa Bell, les peintres du London Group n'ont pas été admis à exposer. Mais M. André Dézarrois les présentera bientôt au Musée du Jeu de Paume.
L'art anglais, faut-il le répéter, est, au même titre que la morale anglaise, le contrefort d'une civilisation. C'est le miroir magique d'une société, dont il nous renvoie une image « sublimée » ; c'est une école de goût et de civilité. L'art
réagit contre la médiocrité du style photographique et contre l'Académie, de moins en moins consciente de ses devoirs, sinon de ses droits, est une vaine tentative de renouer avec la tradition des maîtres du xve siècle. Mais l'archaïsme, cet aveu d'impuissance, n'est pas l'exclusif apanage des Anglais. Ingres se réfère à la peinture des vases ; ses disciples copient les Trecentistes. Overbeck et Cornelius, ces germano-romains, ces Allemands catholiques, demandent aux primitifs une grande leçon de choses. Plus tard, nos Symbolistes se réclameront aussi de la peinture gothique. Aujourd'hui encore, Maurice Denis subit l'ascendant de Fra Angelico.
Les Préraphaélites, dont M. Robert Rey étudie d'autre part le programme de travail et l'idéologie, n'ont pas assuré le salut de la peinture anglaise. Ils l'ont détournée, au contraire, de son cours naturel. Ils l'ont, peu à peu, ravalée au niveau d'une imagerie votive, ridicule et désuète. Ils se sont comportés comme des décorateurs et comme des calligraphes. Certains ont essayé d'imposer un art monumental. Ils ont mis en relief l'arabesque linéaire et les couleurs posées par larges à-plats (Burne-Jones, D.G. Rossetti). D'autres ont tenté en vain de concilier le réalisme scolaire et la stylisation. (L'analogie entre le « Jésus chez le Charpentier » de Millais et certaines œuvres de Puvis de Chavannes, nous paraît évidente). Tous se sont efforcés de rendre son prestige à l'imagination. Leur œuvre a eu de nombreuses résonances ; elle n'était pas passible d'évolution et de développement ; ses rapports avec la vie anglaise étaient bien trop abstraits, trop théoriques, trop intel-
Photos Bulloz.