Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Juin 1926 SOMMAIRE - PAUL VALERY. - Tante Berthe. - Illustrations: 9 - ANDRÉ JOUBIN. - Comment fut fondé le Musée de Montpellier. - Illustrations: 14 - ADRIEN FAUCHIER-MAGNAN. - Quelques Jardins d'Italie. - Illustrations: 15 - LOUISE HERVIEU. - Zarraga. - Illustration: 1 - IGOR GRABAR. - Restauration des Monuments d'Art en Russie. - Traduction Denis Roche. - Illustrations: 19 - GASTON VARENNE. - Le Peintre graveur Georges Gobô. - Illustrations: 5 - LE CURIEUX. - Le Carnet d'un Curieux. - Illustrations: 25

Page 2

Jeanne Lanvin Couture, Mode, Fourrures, Lingerie 22, Faubourg Saint Honoré, Paris.

Page 3

TANTE BERTHE BERTHE MORISOT. — JEUNE FEMME ASSISE SUR UN CANAPÉ AQUARELLE. --- A Edouard Vuillard. Au sujet de Berthe Morisot, « Tante Berthe », — comme je l’entends si souvent nommer autour de moi, — je ne me risquerai dans la critique d’art, dont je n’ai nulle expérience, ni ne redirai sur elle ce qui est déjà si connu de tous ceux qui le doivent connaître. Ils sont instruits, séduits aux grâces de son œuvre, et ils n’ignorent point les attributs discrets de son existence, qui furent d’être simple, pure intimement, passionnément laborieuse, plutôt retirée, mais retirée dans l’élégance. Ils savent bien qu’elle eut pour ancêtres de son goût et de sa vision les peintres lumineux qui expirent devant David ; pour amis et pour assidus, Mallarmé, Degas, Renoir, Claude Monet, et fort peu d’autres ; qu’elle poursuivit sans relâche les nobles fins de l’art le plus fier et le plus exquis, celui qui se consume à rejoindre, au moyen d’essais dont le nombre ne compte pas, que l’on produit et que l’on abime sans pitié, l’apparence de merveille d’une création sur le néant, tout heureuse du premier coup. Quant à sa personne même, il est assez répandu qu’elle fut des plus rares et réservées ; distincte par essence ; aisément, dangereusement silencieuse ; et qu’elle imposait sans le savoir à tous les autres qui l’approchaient, quand ils n’étaient point les premiers artistes de son temps, une distance inexplicable. Je tenterai par quelques idées de m’éclairer un peu la nature profonde de ce peintre singulièrement peintre, qui naguère a vécu sous figure d’une dame toujours délicatement mise, aux traits remarquablement nets, au visage clair et volontaire, d’expression quasi tragique, où se formait parfois des lèvres seules tel sourire qui était la part des

Page 4

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE indifférents et leur offrait ce qu'ils devaient craindre. Tout respirait le choix dans son habitude et dans ses regards. * C'est à quoi j'en voulais venir, à ses yeux. Ils étaient presque trop vastes, et si puissamment obscurs que Manet dans plusieurs portraits qu'il fit d'elle, pour en fixer profits. Mais tous, ils auront de commun de ne rien voir qui soit purement vue. Ils ne reçoivent de leurs sensations que l'ébranlement qu'il faut pour passer à tout autre chose, à ce qui les hante. Tous, ils subissent un certain système de couleurs ; mais chacun d'eux sur le champ les transforme en signes, qui leur parlent à l'esprit comme feraient les teintes conventionnelles d'une carte. Ces jaunes, ces bleus, ces gris, assemblés si LE DÉJEUNER SUR L'HERBE. — 1876. — PEINTURE. toute la force ténébreuse et magnétique, les a peints noirs au lieu de verdâtres qu'ils étaient. Ces pupilles s'effaçaient devant les rétines. Est-il absurde de penser que si l'on devait quelque jour s'y prendre à une analyse très exacte des conditions de la peinture, sans doute faudrait-il d'assez près étudier la vision et les yeux des peintres ? Ce ne serait que commencer par le commencement. * L'homme vit et se meut dans ce qu'il voit ; mais il ne voit que ce qu'il songe. Au milieu d'une campagne, essayez divers personnages. Un philosophe vaguement n'apercevra que phénomènes ; un géologue, des époques cristallisées, mêlées, ruinées, pulvérisées ; un homme de guerre, des occasions et des obstacles ; et ce ne seront pour un paysan que des hectares, des sueurs et des bizarrement, s'évanouissent dans l'instant même ; le souvenir chasse le présent ; l'utile chasse le réel ; la signification des corps chasse leur forme ; nous ne voyons aussitôt que le passé ou que le futur, des espoirs ou des regrets, des propriétés et des vertus potentielles, des promesses de vendange, des symptômes de maturité, des catégories minérales ; nous ne voyons que des prémisses ou des vestiges, mais point les taches de l'instant pur. Quoi que ce soit de non-coloré se substitue sans retour à la présence chromatique, comme si la substance du non-artiste absorbait la sensation et ne la rendait jamais plus, l'ayant fuie vers ses conséquences. * A l'opposite de cette abstraction est l'abstraction de l'artiste. La couleur lui parle couleur, et il répond à la

Page 5

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE couleur par la couleur. Il vit dans son objet, au milieu même de ce qu'il cherche à saisir, et dans une tentation, un défi, des exemples, des problèmes, une analyse, une ivresse perpétuels. Il ne peut qu'il ne voie ce à quoi il songe, et songe ce qu'il voit. Ses moyens mêmes font partie de l'espace de son art. Point de chose plus vivante aux regards qu'une boîte de couleurs ou une palette chargée. Même un clavier continuel, lui donnait cet air étranger, séparé, qui sépa- rait d'elle — Etranger, c'est-à-dire étrange ; mais singu- lièrement étranger, — étranger; éloigné, mais par présence excessive. Rien ne donne cet air absent et distinct du monde comme de voir le présent tout pur. Rien, peut-être, de plus abstrait que ce qui est. Digression. C'est une opinion commune et hors d'âge FEMME ET ENFANTS SUR LE GAZON. — 1873. — PEINTURE. excite moins les vagues désirs de « produire », car il n'est que silence et attente ; tandis que l'étal délicieux des laques, des terres, des oxydes et des alumines chante déjà de tous ses tons les préludes du possible, et nous ravit. Je ne trouve à lui comparer que le chaos fourmil- lant de sons purs et lumineux qui s'élève de l'orchestre quand il s'apprete et semble rêver avant le commence- ment ; chacun cherchant son LA, esquissant sa partie pour soi seul dans la forêt de tous les autres timbres, dans ce désordre plein de promesses et plus général que toute musique, qui irrite avec délices toute l'âme sensi- tive, toutes les racines du plaisir. Berthe Morisot vivait dans ses grands yeux dont l'attention extraordinaire à leur fonction, à leur acte qu'il existe une « vie intérieure » de laquelle les choses sensibles sont exclues, à laquelle elles sont nuisibles, pour laquelle les parfums, les couleurs, les images, et peut-être les idées, sont des gènes et des troubles de sa perfection ; et l'on veut par conséquence que les êtres qui s'y consument dans le désir, la jouissance ou le commerce secret de leurs perceptions incommunicables, les ressentent d'autant plus vives et en retirent des fruits plus réels qu'ils sont plus avancés dans leur pro- fondeur et dans leur dédain, plus détachés du dehors, ou de ce que l'on croit être le dehors. A la vie qui use des sens définis et qui se contente de leurs phantasmes, on oppose aisément une certaine « vie du cœur », ou de l'âme, ou bien une vie de l'intel- lect pur ; l'une et l'autre soustraites à cette agitation superficielle qui compose ce qui se touche et ce qui se voit. On trouve dans bien des sages l'avis formel de

Page 6

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE tenir les sens pour complices de l'Adversaire et de traiter des organes essentiels en proxénètes. Odoratus impedit cogitationem, dit saint Bernard entre autres choses. Je ne suis pas si sûr que la méditation scellée et l'écart intérieur soient toujours innocents, ni que l'isolé en soi-même s'approfondisse toujours en pureté. Si quelque serait-il nécessairement plus précieux à connaître, plus élevé en dignité, plus proche de notre secret essentiel, que ce que nous voyons distinctement ? Cet abîme où s'aventure le plus inconstant, le plus crédule de nos sens ne serait-il pas au contraire le lieu et le produit de nos impressions les plus vaines, les plus brutes, les plus gros- LE PORT DE NICE. — AQUARELLE. appétit par mégarde se trouve enfermé avec l'âme dans les retraites mentales, il arrive qu'il s'y développe comme en serre chaude, dans un luxe et une rage incomparables. Mais pour être généralement reçue, et appuyée sur de très grands hommes, cette doctrine hostile aux sens n'est pas toutefois si solide que l'on ne puisse par moments se complaire et s'entretenir dans une tout opposée. Pourquoi veut-on que le fond, le prétendu fond de nous-mêmes, l'apparence de fond que nous trouvons en nous, (soit par d'étranges accidents, soit par une attente indéfinie,) soit plus important à observer (si d'ailleurs nous ne le créons en le cherchant), que la figure de ce monde? Ce que nous percevons si seuls, si incertains, avec tant de peines, et comme par chance ou par fraude, sières, étant celles dont les appareils sont confus et le plus éloignés de la précision et de la coordination qui se trouvent dans les autres, desquels ce que nous appelons le Monde Extérieur est le chef-d'œuvre ? Nous dédaignons ce monde sensible pour être comblés de ses perfections. Il est le domaine des coïncidences, des distinctions, des références et des recoupements, en quoi la diversité de nos sens et la multitude de nos éléments de durée se composent et s'unifient. Faisons, pour le mieux, concevoir, une supposition assez facile. Imaginons que la vision des choses qui nous entourent ne nous soit pas habituelle, qu'elle ne nous soit concédée que par exception, que nous n'obtenions que comme d'un miracle la connaissance du jour, celle des êtres, des cieux, du

Page 7

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 321 BERTHE MORISOT, PAR ELLE-MÊME. — 1883. — PEINTURE. PETITE FILLE AU JERSEY BLEU. — 1885. — PASTEL. FEMME ET ENFANT. — 1894. — PASTEL. PORTRAIT DE JEUNE FILLE. — 1894. — PEINTURE.

Page 8

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE soleil, des visages. Que dirions-nous de ces révélations, et en quels termes parlerions-nous de cet infini de données merveilleusement ajustées ? Que dirions-nous du monde net, complet et solide, si ce monde ne venait que Je me suis fort éloigné de mon sujet, si le domaine d'un sujet n'est pas l'infini des pensées qui le déterminent. Je voulais faire concevoir qu'une vie vouée aux couleurs et aux formes n'est pas a priori moins profonde, par instants exceptionnels traverser, éblouir, écraser le monde instable et incohérent de l'âme seule ? Le mysticisme, tel qu'on l'entend d'ordinaire, consiste peut-être à retrouver une sensation élémentaire, et en quelque sorte, primitive, la sensation de vivre, par une voie incertaine, qui se fait et se fraye à travers la vie déjà faite et comme arrivée. ni moins admirable qu'une vie passée dans les ombres « intérieures » dont la matière mystérieuse n'est peut être que l'obscurc conscience des vicissitudes de la vie végétative, la résonnance des incidents de l'existence viscérale. PAUL VALÉRY, de l'Académie Française.

Page 9

--- GAVIN HAMILTON. CHARLES-EDOUARD STUART, LE PRÉTENDANT. — PASTEL. --- GAVIN HAMILTON. LOUISE DE STOLBERG, COMTESSE D'ALBANY, LA PRÉTENDANTE. — PASTEL. --- COMMENT FUT FONDÉ LE MUSÉE DE MONTPELLIER La ville de Montpellier vient de célébrer le centenaire du Musée, fondé en 1825 par un de ses enfants, le peintre François-Xavier Fabre, qui lui fit don de toutes ses collections. Elle a eu bien raison. Il vaut mieux, en effet, honorer les collectionneurs que de les dénoncer comme des citoyens dangereux, détenteurs de biens oisifs. Et que serait, je vous prie, le Musée de Montpellier, sans ces amateurs fameux, Fabre, Valedau, Bruyas, pour ne citer que les plus célèbres, qui passèrent leur vie à recueillir des objets d’art et qui, généreusement, les donnèrent, ou les léguèrent à leur ville natale ? Supposez un instant que le Musée abrite les seuls « envois » de l’État ! Écartons de nos yeux ce spectacle. Puisqu’aujourd’hui Fabre est, — très justement, — à l’honneur, je voudrais, à cette occasion, évoquer cette curieuse figure et raconter comment il fonda le Musée de Montpellier. Je laisse de côté l’artiste. Je m’en suis expliqué ailleurs et ne reviendrai pas sur sa carrière. Fabre fut un peintre de second plan, — un excellent élève de David, un représentant de la pure tradition académique, assez ennuyeux dans ses compositions, mais auteur de quelques portraits remarquables, Canova, Alfieri, Lucien Bonaparte, le Duc de Feltre, qui sauveront son nom de l’oubli. Mais si l’œuvre n’est point négligeable, la vie de l’homme paraît plus curieuse encore, extraordinaire comme un roman d’aventures. Il y avait une fois un roi et une reine… Cela commence comme un conte de fées. Le roi était Charles-Edouard Stuart, le Prétendant — et la Reine, Louise de Stolberg, Comtesse d’Albany, la Prétendante, son épouse. L’histoire aujourd’hui en est bien oubliée. Elle était familière à nos pères, qui lisaient encore Walter Scott et qui, dans Waverley, se délectaient au récit des exploits héroïques du Prétendant, parti pour la conquête du trône d’Angleterre, le vainqueur de Preston Pans, bientôt le vaincu de Culloden. Accablé, fini, démoralisé, Charles-Edouard se réfugia en France d’abord, en Italie ensuite. Le Gouvernement français qui désirait conserver cette menace contre l’Angleterre et qui souhaitait que la lignée des Stuart ne disparût

Page 10

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE RAPHAËL MENGS. LE CARDINAL D'YORK, FRÈRE PUINÉ DE CHARLES-EDOUARD. point, lui suggéra, moyennant une honnête pension, d'épouser une jeune Princesse allemande sans fortune, Louise de Stolberg, avenante, gaie, ambitieuse et non dépourvue de tempérament. Vieux avant l'âge, — il avait à peine passé la cinquantaine, — perdu de vices, abruti par la boisson, le Prétendant ne se présentait pas comme un parti séduisant. Louise de Stolberg n'apportait avec ses dix-sept ans, que le désir de ceindre une couronne royale, du reste bien problématique. Le ménage s'effondra rapidement. Les époux se séparèrent. Mais la Comtesse d'Albany — c'était le titre conféré à la Prétendante, — continua de jouer à la reine. Elle s'était déjà munie d'un amant, d'un amant magnifique, comme il convient à une personne de rang royal, et par ailleurs férue de littérature et d'art ; elle avait jeté son dévolu sur l'illustre Alfieri, l'aristocrate ennemi des tyrans, poète grandiloquent et intarissable, à qui ne déplaisait point non plus le rôle d'amant d'une reine. Louise de Stolberg, flanquée de son cavalier servant, afficha dans toute l'Europe le scandale de cette liaison, accepta, elle — la Prétendante — de reparaitre à la Cour d'Angleterre et d'en recevoir une pension, résida à Paris jusqu'au jour où la Révolution l'en chassa avec Alfieri, et s'installa enfin à Florence où, dans les salons de sa maison du Lung'Arno, défileront sous les yeux éblouis de son poète, tout ce que la ville comptait d'hôtes de marque, hommes d'État, écrivains, artistes C'est à ce moment que François-Xavier Fabre entra dans sa vie. Fabre venait de se fixer à Florence. Prix de Rome en 1787, il résidait à l'Académie, quand, à la suite de la rupture des relations diplomatiques entre la Convention Nationale et le Gouvernement pontifical, il se réfugia avec ses camarades à Naples, pour gagner, peu de temps après, Florence, où l'avait déjà précédé sa famille, fuyant Montpellier et la France. Il y gagna une situation en vue et se fit connaître par les portraits qu'il exécuta des personnes de la société. Il fut introduit chez la Comtesse d'Albany, lui donna des leçons de dessin qui le conduisirent plus loin. Il devint, naturellement, le meilleur ami d'Alfieri, et seul de tous les Français peut-être, il trouva grâce aux yeux de l'auteur du Misogallo. A'ce moment, Fabre avait trente-cinq ans, la Comtesse cinquante-deux. C'était déjà une personne mûre, un peu fanée, mais comme disait la Duchesse de Chaulnes, près de se remarier avec M. de Giac : « Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois ». Les aventures sentimentales de la Prétendante ne paraissent pas avoir beaucoup choqué ses contemporains ; elles ont au contraire indigné la plupart des écrivains qui depuis se sont intéressés à cette histoire. La Comtesse d'Albany a trouvé des censeurs sévères. Chose curieuse, elle a rencontré en Sainte-Beuve un défenseur imprévu. Je ne me suis jamais expliqué l'erreur de cet homme de goût. Peut-être, au fond, Sainte-Beuve était-il flatté de voir une reine éprise d'un artiste et le vieux romantique qui sommeillait en lui considérait-il avec complaisance ce Ruy Blas au petit

Page 11

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE GAVIN HAMILTON. CHARLOTTE, DUCHESSE D'ALBANY, FILLE NATURELLE DU PRÉTENDANT ET DE CATHERINE WALKINSHAW. pied, ce ver de terre amoureux d'une étoile. Pourtant, l'étoile ne parait pas avoir brillé d'un bien céleste éclat. Stendhal, qui s'y connaissait et qui avait parfois la dent mauvaise, exécute sommairement, d'un mot, la pauvre dame, et devant le portrait de la Comtesse, au Musée de Montpellier, déclare tout net, en ses Mémoires d'un touriste, qu'il ne reconnaît là, « qu'une cuisinière avec de jolies mains. » Le mot est dur, mais ne surprend pas ceux qui ont lu la copieuse correspondance où la Comtesse étale l'indigence de ses propos, l'insignifiance de ses papotages et la vulgarité de ses pensées. C'était, du moins, une femme pratique, très attentive à ses intérêts, et fort entendue en affaires. Après avoir bénéficié du rayonnement d'Alfieri, elle hérita de lui à sa mort en 1803. D'adjoint, qu'il était jusque là, Fabre fut promu titulaire ; il mit, du reste, à ses nouvelles fonctions, — il faut le dire à sa louange, — la plus parfaite discrétion. D'Alfieri à Fabre, on a estimé que, pour la Comtesse, c'était une chute. Peut-être. Mais d'abord, c'est son affaire. Puis, à la petite Cour de Florence, au temps du Royaume d'Etrurie et du Grand-Duché de Toscane, Fabre faisait figure de peintre officiel. Au reste, quelques-uns de ses portraits, qui datent de cette époque, par exemple, ceux de Canova, du petit Roi d'Étrurie et de Lucien Bonaparte, tous trois au Musée de Montpellier, sans être des chefs-d'œuvre, prennent place tout de suite après ceux d'Ingres, ce qui n'est pas un mince éloge. En même temps que peintre, Fabre était aussi collectionneur. Il semble même que la passion de la collection lui faisait négliger la peinture. « Il est accablé d'ouvrage, écrit la Comtesse, et ne travaille pas beaucoup, parce qu'il a la fureur de chercher des tableaux, et il s'est déjà fait une assez belle collection ; il est vrai qu'il y en a pour vendre... Peu à peu Fabre a des livres, des estampes, des tableaux, et tout cela par le moyen de son pinceau ; et s'il travaillait davantage, il en aurait encore plus ». Ainsi, se constitua cette collection, fameuse à Florence, où Fabre jouissait d'une très grande réputation de connaisseur, plus grande peut-être qu'elle ne paraît le mériter aujourd'hui. Dès ce moment, Fabre vieillissant, tourmenté par les souffrances intolérables de la goutte, songeait à donner ses collections à sa ville natale. En 1822, il vint à Montpellier en compagnie de la Comtesse, et s'enquit déjà, près des autorités municipales, des conditions d'une donation possible. En 1824, la Comtesse d'Albany mourait à Florence. Elle avait institué Fabre son légataire universel. Celui-ci héritait de tous ses biens, de ses collections, qui comprenaient aussi les objets d'art et la bibliothèque d'Alfieri, dont la Comtesse avait hérité elle-même en 1803. Après la mort de son amie, Fabre ne tenait pas à rester à Florence. Maintenant qu'il avait recueilli FRANÇOIS-XAVIER FABRE. LA COMTESSE D'ALBANY.