Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

ÉGLISE DE SOUVIGNY. CL. ARCHIVES PHOTOGRAPHIQUES MÉDITATION SUR QUELQUES MISES AU TOMBEAU C'est l'Amour et la Mort qui ont inspiré le plus grand nombre d'œuvres d'art, et les plus belles. On pourrait presque dire qu'il n'en est pas une qui ne dépende de l'Un et de l'Autre, qui ne s'oriente vers l'un de ces pôles. A moins qu'on ne voie aussi l'idée de la Mort et celle de l'Amour étroitement enlacées. De laquelle de ces deux immenses, inépuisables sources sont issus le plus de chefs-d'œuvre, et les plus admirables ? L'Amour est-il « plus fort que la Mort », en art comme on le dit, dans la vie ? Sa rivale, au contraire, est-elle la suprême réalité, et le faiseur d'images comme le poète en ont-ils tiré plus de certitudes, et par suite de plus puissantes expressions ? Il semblerait que ces questions, qui ne vont pas sans angoisse, n'aient point troublé le monde antique. Il admet et il omet la fin des êtres et des choses, et il ne se complaît à représenter que leur épanouissement. L'ère chrétienne vit ajouter à l'art cette richesse funèbre. A chaque pas, au cours de notre vie intellectuelle et sentimentale, une image saisissante nous vient rappeler ceux que nous avons aimés, ou bien leur souvenir correspond, par quelque mystérieuse association, à telle création de génie qui nous avait émus, et dont nous ne pourrions prévoir cette émotion ainsi ravivée. Henry Lapauze, entre autres œuvres d'arts, objet de sa prédilection, dans une région voisine de sa ville natale, avait, lors d'un de ses derniers voyages, ressenti un grand enthousiasme pour la Misc au tombeau de Carennac, dans le Lot. Il en parlait souvent. Il avait le projet de la rendre célèbre par la Renaissance. Les amoureux d'art, eux-mêmes, la connaissent peu. C'est un chef-d'œuvre perdu dans le calme d'une petite ville, parmi l'incessant renouvellement d'une terre riante et généreuse. Il nous fournira une occasion de comparer quelques saisissantes expressions, en art, de la Mort et de l'Amour même, puisque la douleur des séparations est l'une de ses formes. *** Chose singulière, dans les premiers temps du Christianisme, le tombeau, et le supplice même de la Croix sont rarement évoqués par les images. On les cite comme symboles, du moins, plutôt que l'on ne les représente

Page 2

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE ABBAYE DE SOLESMES. comme spectacles où s'attarder et se tristement laisser captiver. Est-ce la persistance de ce sentiment antique à l'instant signalé et qui ne traite la gravité du sujet que par prétention ? Est-ce plutôt parce que la jeune religion n'avait encore engendré que des espérances ? Ce qui rendrait cette explication plus vraisemblable, c'est que tout l'art des premiers siècles de notre ère passe directement de la Crucifixion à la Résurrection sans se livrer au frisson du sépulcre ni sans mêler ses larmes à celles des survivants. Et, même lorsqu'après que cette scène d'adieux aura figuré parmi tous les épisodes de la Passion, dans maints et maints retables, ce n'est guère qu'à la fin du xive siècle que la Mise au Tombeau se détachera complètement et formera à elle seule un drame aussi intense que divers. Rapprochement bien fortuit sans doute, et qu'il y aurait quelque futilité à trop souligner, un des plus beaux parmi ces nouveaux poèmes de pierre est le Sépulcre de Tonnerre, que nous publiâmes dans un des premiers numéros de la Renaissance avec un éloquent commentaire d'Emile Bernard. Le xve siècle, bientôt, nous en offre une diversité merveilleuse, et nous y pouvons comparer, par centaines, les modes d'expression et les nuances du sentiment chez nos vieux imagiers. Au xvie siècle, après quelques chefs-d'œuvre, il n'y aura plus que redites ou conventionnelles froideurs. Mais que de profondeur dans ces spectacles offerts par l'art d'une des plus riches et des plus vivantes époques ! Voici Solesme, et voici Carennac ! Carennac, nous ne l'aborderons point tout de suite. Il nous fournira matière à un retour sur l'art et sur nous-mêmes, et notre méditation n'en aura eu que plus de sens et de force. Solesme mérite sa gloire par une sincérité, une simplicité, dont une habileté et un savoir extraordinaires n'entravent point le pur élan. Toutes les attitudes sont à la fois intenses et contenues : la Vierge est une morte vivante encore à peine. Par une originalité de composition, dit le grand maître, Madeleine, que nous ne retrouverons plus dans les autres monuments que mêlée aux autres

Page 3

ÉGLISE DE CARENNAC (LOT).

Page 4

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE CL. ARCHIVES PHOTOGRAPHIQUES SEMUR-EN-AUXOIS. CL. GIRAUDON JEAN GOUJON. — LA DÉPOSITION DE LA CROIX, PROVENANT DU JUBÉ DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS. MUSÉE DU LOUVRE. personnages, se tient à part, assise, ne contemplant le Christ que dans sa pensée ; elle est en dehors de la famille et des disciples ! Quel trait de connaissance des cœurs ! La scène est tellement condensée que les deux soldats romains, assez malencontreusement imaginés en eux-mêmes ne sont pour nous que des objets, des ornements moins heureux que n'eussent été de simples pilastres. Mais faut-il les considérer comme du même auteur ? Point pour nous. Cet auteur admirable serait-il, comme on l'a soutenu, non sans quelques bons indices, Michel Colombe ? Nous nous complaisons à le croire. Souvigny nous montre un artiste singulièrement doué d'un mélange d'adresse et de gaucherie. Mais cette naïveté (peut-être voulue) dans l'arrangement de Jésus

Page 5

CL. ALINARI ÉGLISE DE LA CHARTREUSE DE PAVIE. BAS RELIEF DE L'AUTEL. — SALLE DU CHAPITRE.

Page 6

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE CL. ARCHIVES PHOTOGRAPHIQUES. EU (SEINE-INFÉRIEURE). CL. ARCHIVES PHOTOGRAPHIQUES. AGNETZ (OISE). et de ses ensevelisseurs, ne fait que mieux ressortir l'attendrissement qui pénètre la scène. Semur-en-Auxois offre une disposition plus rare, même parmi les innombrables Tombeaux entre lesquels il nous a fallu choisir. Alors que dans la plupart, les assistants ne sont vus qu'à mi-corps, ici ils dominent de toute leur hauteur l'objet de leur dernière contemplation. La noblesse naturelle des

Page 7

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE SAINT-GERMAIN (OISE) attitudes, le beau style des draperies, la piété grave et le recueillement de l'ensemble, tout nous révèle un Maître, maître de sa main comme de sa pensée. Ce n'est point sans raison que le Tombeau de l'église d'Eu est parmi les célèbres. C'est, pourrait-on dire, dans sa grâce, une idylle de la Mort. Le statuaire n'a pu se résoudre à nous décrire les pamoisons tragiques, les crispations et les profonds sanglots. Il semble qu'on y trouverait aisément la morale dans le texte d'une des Béatitudes : « Heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés ». La suave musique de César Frank chante dans notre mémoire. Tant, à travers les âges, les sensibilités se répondent. Tant, aussi, est admirable, notre art français qui permet de telles différences dans la traduction d'un même sentiment ! L'art du xve siècle ne s'est point trouvé très altéré par les influences italiennes qui allaient devenir, par un choc en retour, si envahissantes en France. Il est encore tout généreux de la Bourgogne, tout candide et tout grave des Flandres, et suffisamment personnel dans ce mélange des sèves. Le xvie va se montrer renouvelé, mais moins spontané. Il ne faudrait pourtant pas exagérer les résultats de ce nouveau mariage si rapidement conclu. On ne constate jamais assez à quel point notre génie, tout en s'unissant à d'autres demeure maître de sa puissance expressive, si pleine de clarté, si éloquente dans sa mesure. LORMAISON (OISE)

Page 8

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE MÉRU (OISE). Pour nous en convaincre, nous avons tenu à rapprocher des œuvres françaises soi-disant italianisées jusqu’aux moelles, une œuvre très représentative du vêtement tour d’âme de notre « sœur latine ». Comparez, dans cette Deposizione de la Chartreuse de Pavie cette douleur qui va jusqu’à une grimace voisine de la démence, et cette impuissance à rendre le calme expressif comme nous le voyons chez nos Maîtres. Taxera-t-on d’italianisme, par exemple, cette souple et belle œuvre d’Agnetz (Oise) qui date du plein xvie siècle, comme le relief de Pavie ? C’est dans un langage analogue que Racine s’exprimera. Il était refusé à cet affectueux tailleur de pierre d’Agnetz de concevoir le grand mystère comme l’occasion d’un accès de rage. Sans doute ces variantes, d’un sujet en faveur, étaient inégalement émues, inégalement émouvantes. Malgré quelques heureux traits de naturel comme celui des saintes femmes qui, à droite, près de Joseph d’Arinathie joignent les mains, ou des morceaux habiles comme l’Enseveli lui-même, le groupe, d’ailleurs renommé de Saint Germer, ne s’élève point à une grande hauteur. Celui de Méru, également dans l’Oise, est d’un abord plus surprenant. Si le sujet permettait une telle familiarité, l’on pourrait le déclarer un peu « musée de figures de cire » mais, il est vrai, d’un musée supérieur en ce genre. Nous faisons partie nous-mêmes de l’événement, tant nous y sommes introduits de plain-pied. Nous avons rencontré, tout à l’heure, dans le pays, ces jeunes paysannes, et ce Saint Jean villageois au type si caractérisé qui soutient une Vierge châtelaine, et jusqu’à ces cultivateurs picards que sont Joseph d’Arimathie et Nicodème. Mais qu’importe le trompe l’œil, si la scène a du charme, et si la tragédie est mise à la portée des âmes douces ? Sans doute, et nous avons voulu ne pas le dissimuler, cette tragédie a été traitée souvent par des mains maladroites, comme cette touchante rusticité de Lormaison, ou par des esprits confus comme celui, non sans expérience de la statuaire, sinon de l’équilibre, agença quelque peu péniblement le Tombeau de Poissy. Mais il faut croire que nos façons de voir ne sont point toujours conformes à celle des fidèles, car l’amour attire les couronnes et les bouquets, attestant la vivacité des effusions. Nous avançons. On a justement remarqué que les ouvrages de sculpture inspirés de la Passion, au Moyen Age, ont pris naissance dans le besoin de fixer matériellement les représentations des Mystères. Mais l’imagier alors s’emparait du sujet à sa manière. Il le reconcevait si l’on nous permet cette expression selon les nécessités

Page 9

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE POISSY (SEINE-ET-OISE) PONTOISE, ÉGLISE SAINT-MACLOU. de son art. C'est pour cela que, bien qu'inspiré par le théâtre, ses ouvrages n'y font point penser. Au contraire, à mesure que le travail s'éloigne de son origine, il arrive directement au théâtral. Le superbe ensemble sculptural et architectural de Pontoise nous en donne un parfait exemple, la perfection même du genre. Et pareillement la Mise au tombeau, célèbre entre toutes de Ligier Richier, que l'on se fût mal expliqué de ne pas trouver ici. Et pourtant ce groupe, qui représente si vivement le xviie siècle et, à la fois, annonce un siècle nouveau, et si souplement agencé, si bien éclairé et largement modelé

Page 10

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE LIGIER RICHIER — ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE, A SAINT-MIHIEL. en dépit du fini des draperies, des chevelures et des barbes, qui serait exaspérant chez un artiste moins dominateur, ce groupe de Saint Mihiel pour lequel le monde civilisé trembla pendant la guerre, il faut bien le proclamer un chef-d’œuvre d’une espèce particulière. La nature exquise, enfin, d’un Jean Goujon accomplira ce paradoxe de transformer le terrible en délicieux et presque sans sourire, on peut lui appliquer, légèrement modifié, le vers connu : « Et jusqu’à je me meurs, tout s’y dit tendrement ». Ce ne sont plus les austères religieuses, les mystiques paysannes des temps déjà loin, qui s’affligent sur le suave trépas d’un Christ adonisé, mais les nymphes mêmes, les nymphes adorables de la fontaine des Innocents. * On comprendra maintenant pourquoi, afin d’aboutir au but de notre méditation, nous avions gardé pour la fin la grandiose candeur, la rude et naïve émotion du Tombeau de Carennac. Henry Lapauze l’avait, pour ainsi dire, découvert (car on découvre lorsqu’on met les choses en leur vraie place) en compagnie de son ami, M. de Monzie, si éclairé défenseur des trésors artistiques de son département. Sa nature directe, sa sensibilité qui s’épanchait si vite et si franchement au milieu même de son lumineux entrain, avaient tout de suite ressenti les trois grandes vérités qui donnent à cette œuvre un accent sans analogue : vérité d’art, vérité d’humanité, vérité de terroir. Le sublime ingénu anonyme qui ne tint compte d’aucun modèle, ne calcula aucun effet et qui les obtint tous, n’avait regardé que les douleurs de son coin de terre et écouté que les battements de son cœur. Par la pureté du sentiment comme par l’instinct du drame, cette œuvre n’est pas indigne d’être citée, quelles que soient les différences de forme, et de tour de main, comme l’on cite la Pieta de Villeneuve-lez-Avignon. Ce sont des âmes et des visages de paysans du Midi, si mal compris par ceux de notre région qui ne se sont pas donné la peine de les étudier à leurs heures mélancoliques ou sereines. Ces mains pendantes de la Vierge, ces mains jointes d’une sainte femme, ces pleurs essuyés par Madeleine aux belles tresses, ce Christ amenuisé par l’agonie et roidi par le départ de toute vie, et jusqu’à ces ensevelisseurs pour lesquels l’artiste a retrouvé et recréé un Orient biblique d’une si saisissante vraisemblance (peut être dans de lointaines traditions des Croisades ?) autant de traits, autant de beautés qui nous mettent à même de comprendre de quels éléments simples, comme le diamant et rare comme lui, est fait ce que nous appelons le génie ARSÈNE ALEXANDRE.

Page 11

--- CL. RENAISSANCE DROUAIS. PORTRAIT DU JEUNE COMTE DE NOGENT. --- CL. RENAISSANCE DROUAIS. PORTRAIT DU JEUNE HÉRAULT DE SÉCHELLES. --- UNE APOTHÉOSE DU XVIIIe SIÈCLE LA COLLECTION DUTASTA N a justement reproché à Mme de Sévigné — il fallait bien lui reprocher quelque chose — d’avoir écrit que « Racine passerait de mode, comme le café ». Les vers de Racine demeurent parmi les modèles les plus beaux et les plus rares de la littérature et de la poésie françaises. Quant au café, ce n’est pas seulement la consommation qui en a augmenté, mais aussi, et dans une constante progression, le prix. Avec moins de talent et encore moins de discernement que l’adorable marquise, certains de nos arbitres de l’esthétique avaient décidé, il y a quelques années, que l’engouement pour l’art du xviiie siècle, ayant, lors de la vente Jacques Doucet, atteint son paroxysme, était fort près de se ralentir, puis de décliner. Ils se sont montrés remarquables prophètes, en vérité! Pour en donner un exemple, que nous offre précisément la vente de cette Collection Dutasta, qui va être, non pas un événement artistique de cette saison, mais l’événement de plusieurs saisons passées et prochaines, voici l’estampe de Debucourt : les Deux baisers. Elle avait atteint, lorsque M. Dutasta s’en rendit acquéreur, le « modeste » prix de 150.000 francs, et ceux qui en ont vu la merveilleuse fraîcheur du coloris, l’état de conservation, les marges intactes, l’absence de lettre, sont trop d’accord sur ce prix, pour qu’il ne soit pas un simple point de départ. D’ailleurs, la même Collection présente une épreuve de la Promenade du Palais-Royal qui ne lui cède point en qualité, et par conséquent connaîtra aussi de fantastiques enchères. Or, aux environs de 1880 Goncourt signalait particulièrement le prix « considérable » qu’elle avait atteint dans une récente vente d’alors : douze cents francs. A la vente Fossé d’Arcosse, elle était déjà montée, des quinze sous que cet amateur avait déboursés sur le Pont-Neuf, à la somme de 255 francs ! Doit-on considérer comme l’Age d’Or cette