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LA RENAISSANCE DU LUXEMBOURG
BAZILLE. — L'ATELIER DE L'ARTISTE.
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La guerre finie, ce fut une grande joie que de pouvoir visiter de nouveau le Musée du Luxembourg. Sans doute, les œuvres y étaient un peu à l'étroit, et il était dommage que l'ampleur des salles ne répondit pas à leur somptuosité. Mais que de belles méditations offertes aux jeunes intelligences ! Comme les études libérales, fondées sur la fréquentation du passé, se reliaient naturellement à l'avènement des idées et des formes modernes. Des chefs-d'œuvre y trouvaient encore des détracteurs, ce qui est l'apanage des chefs-d'œuvre de tous les temps, mais cela ne veut pas dire que tout ce que certains nient ou condamnent soit forcément chefs-d'œuvre, ou appelé à être reconnu comme tel.
Quoi qu'il en soit, après les tribulations et les deuils,
nous avons éprouvé de bien nobles et bien intenses ivresses, nous avons senti s'éveiller de décisives émulations, et cette magnifique galerie dorée a fait éclore bien des rêves.
— Pardon, vous parlez bien du Musée du Luxembourg ?
— Il nous semble que vous venez de le lire.
— Et vous y avez vu une « magnifique galerie dorée » contenant des chefs-d'œuvre ?
— De nos propres yeux vu, ce qui s'appelle vu.
— Tout de suite après la guerre ?
— Du moins peu de temps après, vers 1873 ou 74. Mille excuses de n'avoir pas commencé avec un peu plus de précision. Mais nous nous rappelions avec tant d'intensité nos enthousiasmes de collégiens devant tant de
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CLAUDE MONET. — DANS UN JARDIN.
pages belles et différentes : la Barricade de Delacroix comme la Jeanne d’Arc de Ingres ; l’Orphée de Gustave Moreau comme le Printemps de Daubigny ; le Combat de coqs de Gérôme non moins que la Fin de Corinthe de Tony Robert Fleury, ou que les Exilés de Tibère de Barrias. Tout cela transcrivait en images vivantes nos études rhétoriciennes, et cependant se conciliait avec nos âmes indépendantes de frondeurs du 16 mai. Nous étions contre le Maréchal de Mac-Mahon et cependant pour la peinture d’histoire ; de même que, incorrigibles, nous étions un peu plus tard anti-boulangises et défenseurs intransigeants du Pauvre Pêcheur de
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JAMES TISSOT. — DANS UN PARC. — PORTRAITS.
Puis de Chavannes et de l'Olympia de Manet.
Nous ne savons si le Luxembourg actuel qui vient de faire peau neuve, du moins dans la mesure du possible, et qui ne possède, hélas ! plus de magnifique galerie dorée, mais qui du moins s'est débarrassé d'une grande proportion de pages encombrantes ou périmées, susci- tera les mêmes passions et fournira aux générations plus ou moins nouvelles, une pâture intellectuelle suffisante, ou, à tout prendre, adéquate à l'état de la culture présente.
Mais ce qui est certain, c'est que le spectacle est entièrement renouvelé. Mais les spectateurs le sont
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aussi fameusement ! Et il est dans le principe, ou dans la nature, ou dans la fatalité, comme on voudra, d'un Musée tel que celui du Luxembourg, de n'être jamais comme la consolatrice de Verlaine :
...ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre...
Le veut-on comme le Musée des artistes du moment ? Mais
Le moment où je parle est déjà loin de moi.
L'art, n'évolue guère moins vite si on le considère du point de vue de la vogue. Au contraire, si on se place sous celui de l'évolution en général qui est
CL. RENAISSANCE
AUGUSTE RENOIR. — LA TRICOTEUSE. PORTRAIT DE Mme CAPLAIN.
lente malgré nos impatiences, et alors le Luxembourg redevient, sous un autre aspect, l'antichambre du Louvre. Hélas ! Combien sont condamnés à paraître triompher dans l'antichambre, qui s'en iront inglo- rieusement par l'escalier de service ! Et encore après cela, leur sort n'est pas réglé sans appel. Il se retrouvera des explorateurs passionnés, des retours en faveur de doctrines et de formes, et des exilés seront rappelés avec toutes les pompes réparatrices.
Sire, vous reviendrez dans votre capitale...
A vrai dire, nous n'apercevons pas, pour le moment, beaucoup de choses parmi celles que vous ne retrouvez pas au Luxembourg, qui soient destinées à connaître ces résurrections Certes, il en est, et non des moindres qui passeront au Louvre après les dix ans de stage réglementaires, et même encore après une plus longue attente, mais simplement dans les réserves. L'histoire les mentionnera, les livres en donneront des reproductions, les yeux humains n'en connaîtront plus la couleur.
A moins que le Louvre ne s'adjoigne, outre le ministère des finances, ce qui n'est pas prochain, ou les édifices des magasins du même nom, ce qui l'est moins encore.
De même, le Luxembourg ne serait réellement le musée de toutes les notes et tendances contemporaines que s'il occupait un vrai monument dix fois plus vaste que cette Orangerie qui depuis exactement quarante ans est le Musée des artistes vivants provisoire.
C'est bien ce qui rendit méritoire autant que difficile
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AUGUSTE RENOIR. PORTRAIT DE FRÉDÉRIC BAZILLE.
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peintures dans quelque tonalité qu'elles soient.
Malheureusement on ne pourra jamais rien faire du hall de la sculpture ; sa superficie comme ses proportions sont de toute insuffisance. A peine peut-on tourner autour d'une œuvre dans cette foule, et quoi qu'on fasse, on ne peut fixer son attention sur un morceau sans que vingt blancheurs
LUCIEN SIMON. — LE BAIN.
EUGÈNE CARRIÈRE. — PORTRAIT DE VERLAINE.
la tâche de notre excellent et sage ami Masson. Il est à la fois modérateur et ouvert à l'innovation ; il sait que tous les morts n'ont pas de droits à rester, ni que tous les vivants de titre à pénétrer. Il veut que le Musée raccorde le mieux possible aujourd'hui avec hier, parce que l'art, comme la nature, non facit saltus.
Enfin, pour juger sainement la question, nous devons nous pénétrer de ce fait que le Luxembourg, tel qu'il est, avec son manque d'espace, et sa destination, à cheval sur le passé récent et l'avenir incertain, ne doit pas plus mettre à la porte les situations acquises que tenir à la porte les situations conquises.
De toute façon il le sait, et il est parfaitement tranquille à ce sujet, il ne satisfera jamais complètement ni partisans obstinés des unes, ni ceux qui combattent ardemment pour les autres.
Munis de ces considérations, nous pouvons maintenant faire ensemble un tour dans les salles égayées par un ton clair sur lequel se détachent mieux les dansantes ne se trémoussent en même temps devant vos yeux. C'est un des inconvénients irrémédiables de l'Orangerie où les sénateurs de 1886 exilèrent les artistes, mais ce n'est pas tant à ces Pères Conscrits qu'il faut s'en prendre qu'aux architectes et à l'administration d'alors. Pendant qu'ils agrandissaient le dépôt des caisses et arrosoirs, ils auraient dû franchement s'avancer jusqu'à la rue, au lieu de se satisfaire de cette cour mesquine et de ce pauvre perron.
L'on y a obvié depuis tant bien que mal ; et encore aujourd'hui l'idée de placer au milieu de la grande salle de peinture, l'Héraclès de Bourdelle résout, tout au moins pour cette belle œuvre la difficulté.
Passons donc dans les petites salles, latérales à ce hall, qui ne sera jamais qu'un jeu de quilles, tant qu'un milliardaire, français si possible, allié si nécessaire, n'aura pas donné un terrain, et un autre, un Palais. La première qui avait reçu la donation Caillebotte se trouve maintenant affectée principalement à certains des princi-
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CL. RENAISSANCE
MAURICE UTRILLO. — ANSE (RHÔNE). ÉGLISE ET QUARTIER SAINT-ROMAIN. DON DE SIR JOSEPH DUVEEN.
l'on arrive sans heurts à Degas, à Manet, à Sisley, à Renoir, à Claude Monet après avoir passé par Lhermitte, Carrière, James Tissot, Humbert, Ricard, Friant, Dagnan-Bouveret, Gervex, Raffaëlli, Lebourg et Forain. D'autres chainons relient ou complètent, et c'est justice. Imaginerait-on un dictionnaire dont on supprimerait tour à tour les articles qui ne plaisent pas à telle ou telle catégorie d'étudiants ?
C'est en vertu de cette compréhension du rôle d'un musée, et surtout d'un musée d'attente, de passage du succès à la postérité ou à l'oubli, que nous voyons les immédiats contemporains représentés dans les salles qui suivent : Maurice Denis, Gauguin, Toulouse-Lautrec, Jules Flandrin, Val-
paux peintres qui accomplirent, en 1890, ce qui fut considéré alors comme une révolution en fondant la Société Nationale des Beaux-Arts, MM. Aman-Jean, Lucien Simon, Jacques Blanche, Ménard, Lobre, Durenne, en sont les véritables occupants. L'autre petite salle est, pour le moment, consacrée à des œuvres de Cottet, qui, on le sait, par l'intermédiaire de Léonce Bénédite, légua à nos Musées une partie importante de sa production. D'autres expositions temporaires se succèderont en cet endroit.
La première salle proprement dite a été désencombrée, nous l'avons dit, des vastes compositions que nos goûts ne tolèrent plus, mais que nos artistes ne sont plus à même, ou aptes, à bâtir. Le plus grand format, et il est modéré, est celui des nobles et sévères réunions de portraits de Fantin-Latour, Puvis de Chavannes, Cazin ; Baudry et Henner par des ouvrages choisis ; Bonnat avec le portrait de $M^{me}$ Pasca, Bonvin, Carolus Duran, Gustave Moreau, établissent ce lien qu'on ne pouvait supprimer entre le xixe siècle et le xxie siècle sans se départir de cette impartialité non seulement historique, mais aussi esthétique qui doit être la règle d'un musée.
Ces transitions continues se poursuivent encore pendant deux ou trois autres salles, et
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MAURICE UTRILLO. — LES TOITS. DON DE SIR JOSEPH DUVEEN.
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DURENNE. — L'ENFANT A SA TOILETTE.
DON DE SIR JOSEPH DUVEEN.
FOUGERAT. — FEMME PENSIVE.
PORTRAIT.
SUZANNE VALADON. — LA CHAMBRE BLEUE.
DON DE SIR JOSEPH DUVEEN.
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LEBASQUE. — NU.
lotton, Van Dongen, Guillaumin, Seyssaud, Signac,
Matisse, Marquet, Friez, Marval, Vuillard à la suite
de Cézanne, Pissarro, Van Gogh, Utrillo, Dufrénoy,
d'autres encore, sont là, courant leur chance devant
le public. Il est, en conséquence, naturel qu'en suivant
l'ordre des salles, on rejoigne les tendances réputées
moins innovatrices, mais correspondant à d'autres
façons de penser et d'exprimer et qui ont obtenu des
suffrages non moins choisis et non moins justifiés.
Ainsi MM. Caro-Del-
vaille, Pierre Laurens,
Charretton, Déchenaud,
Dinet, Ernest Laurent,
Gaston La Touche, Le
Sidaner, Jean Veber,
Charlot, Mlle Hélène
Dufau tiennent avec
honneur leur rang dans
cette revue qu'on
n'incriminera pas de
partialité.
Certains Maîtres, ou
petits Maîtres y ga-
gnent même, mis en
meilleure lumière, un
renouveau d'intérêt ;
tels Bonvin, Régamey,
Vernay, d'autres encore. D'autres y prennent une
importance singulière, comme Frédéric Bazille : son
Atelier où se reconnaissent Renoir, Manet et divers
autres héros de l'Atelier à Batignolles, sa Réunion
de Famille, sa Vue de Montpellier sont d'un grand
et très grand peintre. La guerre — celle que nous
évoquions au début de cette promenade, priva pré-
maturément la France d'un homme qui aurait peut-
être été sinon plus grand, du moins aussi grand
que Manet; que Claude Monet et Renoir.
Ainsi la fatalité se
mêle à toute la vie et
à tout l'art. les com-
battants ont le droit
d'être intolérants, nous
pas ! La sagesse des
bonnes gens dit qu'
« il faut de tout pour
faire un monde ». Celle
des gens intelligents et
sensibles applique avec
fruit cette acceptation
au monde non moins
complexe de l'art.
ARSÈNE ALEXANDRE.
DUFRENOY. — LE VIOLON.
DON DE SIR JOSEPH DUVEEN.
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DE PÉRIGUEUX AU FLEUVE JAUNE
LA TUÏLE D'ABGARE ET L'ORFÈVRE BOUCHER
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CL. MÉLY
FIG. 1.—LA TUÏLE D'ABGARE DÉCOUVERTE À PÉRIGUEUX DANS LA RIVIÈRE D'ISLE.
L AN de grâce 1924, un prêtre fort érudit, M. l’abbé Chastaing, curé de Bourniquel (Dordogne), m’en voyait une tuile très étrange, qu’un dragage dans l’Isle, à Périgueux, venait de ramener à la lumière.
Au premier abord, elle paraissait bien inquiétante. Il semblait en effet, que cette figure plutôt grossière, entourée de rayons sans art, devait être l’œuvre d’un simple manieur de terre de nos jours, et qu’il était dès lors inutile de l’interroger. Et pourtant, quand on voit nos contemporains s’extasier devant les figures nègres qu’on présente à leur admiration, on est obligé de reconnaître que la facture de ce petit monument n’est pas tout à fait indifférente (fig. 1). Assurément il n’y a rien là d’un masque grec ou égyptien, mais cependant on y découvre une assez curieuse expression que le premier venu n’est pas capable de rendre. De plus, la chevelure stylisée n’est pas d’une technique quelconque. Mais dans quelle direction pouvait-on alors chercher son origine et sa destination ?
Au revers, les points d’attache d’une poignée aujourd’hui brisée, paraissent indiquer qu’elle devait être présentée à une assistance. Mais quand je la montrai aux Antiquaires de France, personne ne put me fournir de renseignements.
Quelques jours après, mon aimable confrère, M. Ét. Michon, l’éminent Conservateur des Antiques au Louvre, me signalait une tuile à peu près semblable (fig. 2), mais de facture cependant beaucoup moins artistique, dans le petit Musée chrétien du Louvre, dont bien peu de visiteurs connaissent l’existence. De même dimension, avec la même petite croix au sommet, elle offrait également, au revers, une poignée, cette fois à peu près intacte ; elle provenait des fouilles de la cathédrale de Sées, où elle avait été découverte
(1) Lecture faite à l’Acad. des Inscript. et Belles Lettres, le 20 mars 1925.
CL. MÉLY
FIG. 2.—TUÏLE D'ABGARE DÉCOUVERTE DANS LES RUI- NES DE LA CATHÉDRALE DE SÉES. MUSÉE DU LOUVRE.
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en 1884, par M. Ruprich-Robert ; de ce côté, il n'y avait aucune crainte de supercherie. L'éруд architecte, en la publiant dans L'Architecture normande du XIIe siècle, en tirait la conclusion, « d'après cet exemplaire peut-être unique », disait-il, que les tuiles à rebords étaient encore en usage en Normandie au XIIe siècle. Pour lui, c'était ainsi un simple détail d'architecture.
Mais de nouveau, M. Ét. Michon appelait mon attention sur une autre tuile identique (fig. 3), dont on trouve la reproduction dans une plaquette, L'Eglise des Trois Patrons à Saint-Denis en France, me fournissant ainsi un troisième exemplaire, dont deux étaient d'une authenticité incontestable. Ce dernier en effet fut découvert en 1900, au-dessous d'un sarcophage mérovingien. Or, de ces trois, deux proviennent de centres réputés pour les précieuses reliques qui leur furent, dès les temps les plus anciens, rapportées d'Orient ; aussi est-ce de ce côté que je songeai à diriger mon enquête.
Nul n'ignore ce que c'est que la Véronique, cette image de la figure du Seigneur, imprimée sur le linge avec lequel sainte Véronique essuya, sur le chemin du Calvaire (fig. 4), le visage du Christ. Les reproductions antiques en sont fort nombreuses : la plus célèbre est celle du Sancta Sanctorum de Rome, qu'on dit être l'original lui-même : celle de Laon n'en est qu'une copie, mais son intérêt iconographique est grand parce qu'elle est d'origine slave, comme nous l'apprend son inscription (fig. 5), et qu'elle provient de la quatrième croisade (1204) ; on n'ose cependant en rapprocher notre tuile. Mais, par contre, un plat extrêmement curieux, fort peu connu, au British Museum, qui représente, pour la première fois, le Christ barbu avec les deux figures de Constantin et de sa femme Fausta (fig. 6), en est fort proche parent et nous ramène ainsi vers l'Orient.
Mais aurait-on le droit de dire, d'après ce simple rapprochement, que nous avons là un petit monument, copie d'un original oriental ? L'hypothèse pour être séduisante n'en serait pas moins dangereuse, si nous ne savions par un texte du moyen âge, un passage de l'Histoire de la conquête de Constantinople en 1204 par Robert de Clari, qu'une semblable relique était vénérée à cette époque à Byzance. La légende, à peu près ignorée, est assez curieuse pour être rapportée.
« Dans la chapelle du Palais impérial, il y avait, pendu au centre par deux grosses chaînes d'argent, un reliquaire renfermant une tuile. Naguère, un saint homme recouvrait de tuiles la maison d'une pauvre veuve, pour l'amour de Dieu. Et le Seigneur lui apparut. » Prête-moi, lui dit-il, la ceinture que tu as autour des reins ». Et Notre Seigneur s'en essuya le visage et la lui rendit, en lui disant de la faire toucher aux malades qui, alors, seraient guéris. Mais le couvreur continuant son travail, la déposa sur les tuiles ; et quand il s'en alla, il s'aperçut que le visage du Sauveur était empreint sur une tuile. Elle devint l'objet de la vénération générale de tous les pèlerins. »
Mais cette belle légende, que la tradition donne ici comme byzantine, avait au contraire pris naissance à Antioche, d'où la tuile, objet du miracle, avait été apportée à Constantinople en 969, à Sainte-Marie du Phare, par Nicéphore Phocas.
Or Antioche, où à la fin du XIe siècle se livrèrent les grandes batailles de la première Croisade, était un des centres les plus visités par les pèlerins occidentaux, qui emportaient avec eux, à leur retour, ce que les Grecs appelaient des ectypha, que nous, gens d'Occident, nous nommons des fac-simile. Dès lors cette série, avec le Christ barbu dérivant de la coupe de Constantin, que nous retrouvons ainsi en France, dans des églises célèbres par leurs reliques orientales, pourrait parfaitement être un fac-simile de la célèbre tuile que les Grecs de Syrie vendaient aux pieux voyageurs qui, comme ceux de nos
FIG. 3. — TUILE TROUVÉE À SAINT-DENIS. MUSÉE MUNICIPAL DE SAINT-DENIS.
FIG. 4. — LA SAINTE VÉRONIQUE DU "SANCTA SANCTORUM", A ROME.
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jours, ne voulaient pas revenir les mains vides. D'autant plus, que certaines de ces reliques étaient regardées comme de puissants talismans pour les maladies les plus réfractaires, et qu'il faut rappeler ici que la Véronique, confondue plus tard avec l'Hémorroisse, était regardée comme particulièrement souveraine pour la guérison des hémorroïdes.
Mais voici bien autre chose : nous allons voir là comme le monde est petit.
La ville d'Antioche était la tête de l'itinéraire asiatique des voyageurs occidentaux qui, depuis les temps les plus anciens, partaient pour l'Extrême-Orient. Nos ancêtres en effet, beaucoup plus en mouvement que nous, quoi qu'on en dise, s'en allaient à pied en Chine, en revenaient, y retournaient, aussi facilement, — j'allais écrire plus facilement, — que nous de Paris à Marseille. Ils avaient même de réels Bodecker, des guides, des manuels de conversation pour les peuples qu'ils traversaient : la bibliothèque de Venise possède ainsi un manuscrit du xive siècle en quatre langues : latin, turc, cumaïque et persan, qui donne, dans une minutieuse classification, tous les mots utiles pour commercer, philosopher, parler de religion, de Rome aux rives du Pacifique. Il provient de la bibliothèque de Pétrarque.
Or, dernièrement, j'étais au Musée Cernuschi, et voilà que dans les dernières découvertes apportées de Tokto, une cité submergée en l'An Mil, qu'on est en train de remettre aujourd'hui, au confluent du Fleuve Jaune et du Fleuve Rouge, tout près de Si ngnan fou, cette vieille ville chinoise où, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne les Nestoriens étaient venus fonder des églises chrétiennes, j'aperçus dans une vitrine cette tuile, qui est réellement la stylisation orientale de notre tuile occidentale (fig. 7). On ne saurait nullement être surpris de la rencontrer là, dans ce centre chrétien, puisque c'est un des souvenirs les plus vénérés du Drame du Calvaire que les Nestoriens étaient venus faire connaitre à ces lointains infidèles.
N'en pouvant rien dire de plus, nous devrions nous arrêter ici, si cette stylisation, dont nous trouvons des similaires en Occident, dans l'Album de Villard de Honnecourt (fig. 8), sur des majoliques italiennes, ne nous incitait à résumer les découvertes faites depuis une trentaine d'années dans ce domaine oriental, d'objets d'art bien rapprochés des nôtres, à l'autre bout du monde. A ce point de vue le Louvre, le Musée Guimet, le Musée Cernuschi, les beaux travaux de Chavannes, de MM. Foucher,
Pelliot, Lartigue, enfin les résultats précieux des fouilles récentes du Dr Siren, sont d'un profond intérêt : les lecteurs de La Renaissance ne m'en voudront peut-être pas de les arrêter quelques instants devant des découvertes, fort inattendues et peu connues, il faut l'avouer, en dehors de ceux qui se sont particulièrement attachés aux études orientales. Elles montrent en effet les liens intimes qui unissent deux civilisations, au premier abord si dissemblables.
Quand il y a plus de vingt-cinq ans, j'ai publié le chapitre des Monstres qui fait partie de l'Encyclopédie médiévale chinoise Wa Ka San Sai Dzou Ye, inédite, il s'en dégageait immédiatement que les Jaunes avaient eu certainement connaissance des écrits d'Hésiode, d'Hérodote, de Moyse de Khorène, de saint Isidore de Séville, car on y trouvait, à côté des monstres sortis du cerveau des peuples de l'Extrême-Orient, les acéphales (hommes sans tête), les astomes (hommes sans bouche), les monocules (hommes à un seul œil), des hommes aux longues jambes, des hommes aux longs bras, des hommes aux grandes oreilles, des pygmées, — je m'arrête, — dont les figures se trouvent aux portails de nos églises gothiques, à Vézelay par exemple, et à Notre-Dame de Paris. Il y est aussi question d'une grande statue qui est sur le bord d'un fleuve aux sources inconnues, dont l'inondation féconde la terre qu'il recouvre annuelle-
FIG. 5. — LA SAINTE FACE DE LAON.
FIG. 6. — LE CHRIST BARBU DE LA COUPE DE CONSTANTIN DU BRITISH MUSEUM. IVe SIÈCLE ET PIERRE GRAVÉE, DITE DE MARCELLINA REPRÉSENTANT LE CHRIST SANS BARBE. Ier SIÈCLE.