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LE BLANC ET LE NOIR
L spectacle des agitations esthétiques de nos contemporains demeurera toujours un divertissement savoureux (encore qu'à cette saveur se mêle un grain d'amertume) pour l'observateur demeuré calme, pour le raffiné qui n'a pas besoin, dans ses plaisirs de recourir au faisandé, enfin pour celui qui, ayant fait de la beauté l'étude et la consolation de sa vie, n'est point tenté de changer de culte toutes les saisons.
L'incertitude, la spéculation, une fausse notion de l'originalité, se sont ligues depuis quelques années,
DEUX MASQUES ACCOLÉS.
ART FRANÇAIS DU XIIIe SIÈCLE.
(CATHÉDRALE DE REIMS).
pour faire défiler devant nos yeux et prôner à grand renfort de cymbales, toute une succession de divinités nouvelles, auprès desquelles toutes celles qui ont livré assaut à saint Antoine paraissent de bien timides tentatrices.
Les amateurs qui sont toujours partagés entre la peur de se tromper et le désir de réaliser, sur peu leur importe quoi, des bénéfices formidables; les critiques qui croient que suivre, c'est diriger, et qui trouvent plus de faveur à applaudir aux folies qu'à les combattre; les artistes, enfin, qui espèrent trouver dans l'imitation (même inconsciente) le pain que la persévérance et la foi leur accorderaient, mais plus tardivement et avec plus d'efforts; — tels sont ceux qui ont travaillé au joli mouvement de déliquescence dont nous voyons enfin aujourd'hui l'aboutissement.
Ils ont trouvé dans quelques marchands d'adroits concentrateurs, excellents distributeurs de vitriol et de
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denrées avariées pour le public, tout en demeurant pour leur propre compte consommateurs de viandes saines et de boissons réconfortantes. La fable de La Fontaine, bien que la philosophie du Bonhomme s'applique à maintes circonstances actuelles, retarde. Il ne nous par- lait que du Fou qui vend la Sagesse. Nous avons aujourd'hui des Sages qui vendent la Folie,—et qui la vendent même un bon prix.
Mais il y a dans tout excès de mal toutes chances de guérison. La sagesse ne passe pas, et la folie passe. La coup se sont éliminées déjà. On ne se rappelle pas assez les « écoles » nombreuses qui, en moins d'un quart de siècle, ont précédé le cubisme, lequel n'est déjà plus complètement satisfait de lui-même.
Il ne nous restait plus qu'à assister au triomphe de
DEUX PAIRES DE CORNES.
LA TÊTE RAYONNANTE DU MOÏSE DE MICHEL-ANGE.
sagesse est illimitée dans ses horizons, la folie ne peut aller plus loin qu'elle-même, c'est-à-dire fort peu loin.
C'est pour cela que le spectacle des frénésies de ces dernières années, bien pauvres frénésies d'ailleurs, nous a fait toujours plus sourire qu'il ne nous a inquiétés ou indignés. Les belles choses qui se sont accomplies de notre temps s'affirmeront et dureront avec tranquillité ; les autres s'élimineront toutes seules ; beau-
l'art nègre. C'est chose faite. Il est classé. Il est proclamé grand, profond, mystérieux. Nous nous réjouissons de son succès, nous voulons même, aujourd'hui, par cet article, en cette Revue ouverte à toutes les idées, travailler de notre mieux à sa consécration. Comme cela, espérons-le, on n'en parlera plus.
Et comme il n'y a plus rien au delà, ni au dessous ; comme tous les barbouilleurs ont leur clientèle ; que
MASQUE RITUEL DE LA CÔTE-D'IVOIRE.
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l'art même des enfants en bas âge a été essayé sur le public et a donné toutes ses joies ; à moins qu'il ne reste à révéler les suprêmes beautés des œuvres des paralytiques généraux — mais non, j'oubliais que c'est déjà fait, — après l'art nègre, il n'y aura plus qu'à revenir tout tranquillement à l'art, tout simplement.
Je sais que les opinions que j'exprime ici ne me vaudront pas l'affection de ceux qui ont ponté sur les chefs-d'œuvre des Papous. Mais comme je n'ai pas davantage d'admiration pour les «chefs-d'œuvre» des Pompiers, je me contenterai de vivre en communion avec ceux qui ont conservé le culte des chefs-d'œuvre, tout court.
Nous n'avions pas attendu les hyperboles d'aujourd'hui pour connaître l'art nègre. Jadis, au Musée Ethnographique du Trocadéro, où nous ne rencontrions jamais un artiste, ni un amateur d'art, ni même un marchand, ces objets nous avaient intéressés comme toutes autres productions de la main et de l'idée de l'homme, même quand la main est nouée et l'idée confuse. Nous n'étions insensibles ni à la sauvage naïveté des masques de danse, des calebasses ciselées par les Achantis, ni à la frugale et monstrueuse grandeur des poteries péruviennes. En ce qui concerne l'art nègre proprement dit, il y a longtemps que notre ami Jean Hess, qu'il faut regretter de ne plus voir sur la scène polémique, nous en avait montré et loué, comme il convenait, le caractère. J'aurai même la charité d'indiquer à ceux qui, s'extasiant sur l'art des noirs, en ignorent les simples éléments, le beau livre de Hess sur l'Ame nègre.
Enfin, j'ajouterai cette autre charité de leur signaler au British Museum, les surprenantes frises sculptées des bronzes de Bénin qui ont une allure et une expression belliqueuses fort extraordinaires. Ce n'est donc nullement par ignorance que les récentes exhibitions et les
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« révélations » qui les accompagnèrent nous donnent à sourire. Plut au ciel que les impresarii et les amateurs d'art nègre connaissent et comprissent les beautés de l'art européen aussi bien que nous connaissons et comprenions les fétiches, les masques et les ustensiles des races stationnaires dont ils viennent tout fraîchement de s'engouer !
Mais lorsque, entre amis et voyageurs, et curieux de toutes manifestations plastiques, nous nous entretenions de ces choses qui n'étaient pas encore dans le domaine de la spéculation intensive, nous étions loin de leur accorder dans notre étude et dans notre amour la même place qu'à Phidias, aux imagiers de Chartres et de Reims, à Jean Goujon, à Puget, à Houdon, à Rude, à Barye, à Carpeaux, ou même aux beaux maîtres français encore considérés comme secondaires et qui, pourtant, ont enrichi les jardins de Versailles et le Louvre d'œuvres aussi belles que les anonymes les plus belles de l'art grec et que celles des statuaires quattrocentistes.
Il y a plus. Si on avait voulu nous faire admettre que les fétiches, amulettes, bijoux, totems, fabriqués par les nègres dans toute la candeur de leur âme Africaine ou Océanienne, avaient une certaine saveur décorative, et pouvaient figurer comme curiosités dans un coin de cabinet, ou parfois à la main, en temps que bagues ou bracelets, au col comme épingles de cravates, nous n'aurions eu qu'à dire au nègre de continuer.
Ces choses naïves, « amusantes » un peu beaucoup sauvages, auraient pu passer comme intermède, réduit à sa très relative valeur, au milieu de nos plaisirs d'art ou d'observation. Nous avons vu des bijoux d'or pâle qui par leur massivité atteignaient une certaine opulence. Telle pomme de canne surmontant un beau bâton de bois dur ou un précieux rotin peut vous poser dans le monde. Le frère d'un des collaborateurs de la Renaissance, sans en être pour cela plus orgueilleux qu'il ne convient couche dans un lit bizarrement sculpté, qui a servi aux nuits de Sa Majesté la Reine Ranavalo elle-même. Tout cela est admissible et même excellent, à la condition de ne pas y attacher plus d'importance qu'il ne convient.
Le mot du Président du Tribunal de Rouen à Alexandre Dumas demeurera toujours d'une merveilleuse actualité, et on ne l'applique pas assez souvent aux questions d'art. « Il y a des degrés dans tout ». Nous avons admis avec enthousiasme l'accession des arts anciens du Japon et de la Chine au rang supérieur qui demeure celui d'où l'on ne pourra jamais détrôner
L'AGE D'AIRAIN.
PAR RODIN.
(MUSÉE DU LUXEMBOURG).
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l'art des maîtres européens, anciens et modernes. En effet, ces arts de l'Extrême-Orient étaient l'expression, profondément calculée, de civilisations profondément raffinées.
Ce n'est pas la faute des pauvres noirs si des fatalités de race, ou d'histoire, ou toutes autres, les ont fait demeurer dans « l'enfance de l'art ».
Que l'on leur prédise que l'avenir leur appartient, ce n'est pas nous qui pourrons soutenir, ni demander le contraire. Mais pour leur passé, en fait d'art, il n'a donné que des bibelots puérils et des grimaces impuissantes. Touchant si l'on veut ; beau c'est autre chose, quelque abus que l'on ait fait de ce malheureux mot.
Remettons donc toutes choses à leur place.
M. Paul Guillaume, qui en même temps qu'un esprit cultivé, me paraît être un marchand habile, et même très habile, s'est fait le plus actif propagateur de l'art nègre. Il avait trouvé en notre regretté ami, l'excellent pince-sans-rire Guillaume Apollinaire, un interprète de ce qu'il pensait, ou de ce qu'il ne pensait pas, peu m'importe. Seulement, non pas comme marchand, car un marchand n'a point d'autres limites que la bonne volonté de ses clients pour l'emploi de ses épithètes, mais comme lettré et comme artiste, il va, comme on dit familièrement, un peu fort.
En effet, dans les écrits de catalogues qu'il a publiés, et où il vante le mérite « rare et étrange » de l'art nègre, — comme si la rareté et l'étrangeté suffisaient pour qu'une œuvre d'art soit belle ! mais c'est là justement l'erreur de jugement de toute notre époque ; — dans ces écrits, dis-je, il va jusqu'à conclure simplement en ces termes : « Certaines des œuvres de l'art nègre peuvent être placées avec avantage à côté des plus pures merveilles des arts antiques reconnues et classées. »
Il aurait été vraiment regrettable qu'une aussi importante proposition demeurât sans être éclairée et appuyée par la démonstration irréfutable des documents. Avec beaucoup de bonne grâce, M. Guillaume a mis à notre disposition quelques uns des chefs-d'œuvre nègres. Nous nous sommes chargés du reste. Il est certain que les
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IDOLE FÉTICHE GUINA
DES BAOULES.
(COLLECTION PAUL GUILAUME).
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EROS.
STATUETTE GRECQUE.
(MUSÉE DU VATICAN).
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divinités et les masques proposés à notre enthousiasme peuvent être « placés avec avantage » à côté des beaux antiques, et même de quelques beaux modernes que nous avons pris au hasard. Avec beaucoup d'avantage même ; le lecteur dira seulement de quel côté. Il est vrai que, en fait de modernes, les amateurs d'art nègre placent avec avantage ces envirantes difformités à côté des sublimes inspirations des plus brillants cubistes. Ici, nous sommes complètement d'accord.
La morale de tout cela, quoique ce soit bien vieux jeu de tirer de quoi que ce soit une morale, c'est d'abord, que « tous les goûts sont dans la nature » comme dit un vénérable proverbe, mais que si l'anthropophagie peut à son tour devenir un goût chez quelques uns de nos contemporains, il en restera toujours un nombre d'autres suffisant pour se satisfaire d'une alimentation moins « rare et étrange ». L'on s'habitue facilement à l'exceptionnel, au morbide, à l'horrible, ou tout simplement à l'inexistant. Mais l'on s'en désaffectionne aussi quand on revient à la santé, et le beau garde toujours son empire.
Ne prenons donc pas ces choses au tragique. Il y a même des côtés excellemment comiques dans cette histoire. Un marchand n'arrive jamais seul. Ils sont plusieurs maintenant à écrêmer toutes les Afriques, et chacun dénigre les cargaisons de son concurrent. Tous reconnaissent qu'en présence de la demande chez certaines gens du monde, les faussaires sont déjà au travail.
Le catalogue de la dernière exposition d'art nègre reconnaissait que le faux « surgissait » dans l'art de ces pauvres Donatellos au brou de noix. Et c'est un marchand qui m'a révélé que son concurrent faisait fabriquer ses plus beaux objets d'art nègre... par un habile Japonais !
Là-dessus, bonne chance aux amateurs et à leurs malins fournisseurs. Pour nous, comme Candide et ses compagnons, nous continuons à cultiver notre jardin. Il est assez vaste et assez riche pour que nous laissions les anthropophages aux anthropologues.
ARSÈNE ALEXANDRE.
IDOLE DE LA FÉCONDITÉ.
DU BOBO-DIOULASSO.
(COLLECTION PAUL GUILLAUME).
DIANE
PAR HOUDON.
(MUSÉE DU LOUVRE).
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LES ÉMAUX PEINTS
de la Comtesse de Valencia aux Arts Décoratifs
La collection du comte de Valencia de don Juan, Directeur de l'Armeria de Madrid, était fameuse en Espagne; constituée avec un goût très sûr et très personnel, non héritée d'ancêtres, le comte en faisait l'honneur aux visiteurs avec la plus exquise courtoisie. Elle passa, après sa mort, à sa fille, Mme la comtesse de Valencia, qui décida d'en faire deux parts, l'une à l'Espagne, l'autre à la France qu'elle avait choisie aux dernières années de sa vie, comme la patrie de son choix et de ses goûts. Au petit Musée Espagnol, dont le comte de Osma avait fait don à l'Espagne, allèrent la céramique hispano-mauresque, les armes et tous les objets des arts non français. A la France, furent légués quelques beaux meubles du XVIIIe siècle, une tapisserie gothique d'un grand caractère, et une jolie collection d'émaux peints de Limoges.
Le Musée de l'Union des Arts décoratifs qui en fut héritier, vient d'installer ce bel ensemble d'objets d'art dans une des salles du premier étage du Pavillon de Marsan, et c'est de la collection d'émaux peints que nous devons dire quelques mots, et publier quelques bonnes images.
Ce n'est pas la première fois qu'ils sont exposés publiquement. Ils avaient été remarqués à l'Exposition d'art rétrospectif que l'Espagne avait organisée en 1893 à l'occasion des fêtes de la découverte du Nouveau-Monde par Christophe Colomb. M. F. Mazerolle en avait alors parlé dans la Gazette des Beaux-Arts (janvier 1893).
Nous ne retrouverons pas malheureusement ici les deux splendides disques en émail translucide, d'art italien du xve siècle, représentant la flagellation et la descente de croix, qui sont peut-être, par le sentiment pathétique et la splendeur éclatante de la matière, les chefs-d'œuvre de cet art.
Mais les ateliers d'émaux peints limousins sont représentés par six œuvres intéressantes. De l'atelier de Nardon Pénicaud doivent provenir un joli mors de chape en quadrilobe, décoré de figures en bustes, — un petit tableau de la Vierge sous une arcature tenant l'Enfant Jésus, — et un beau triptyque représentant, au centre le Portement de croix, les volets comportant chacun deux sujets: à gauche, la Nativité et le Baptême du Christ; à droite, la Visitation, le Christ et la Madeleine, manifestement inspirés d'une estampe allemande, peut-être de la Passion, de Hans Sebald Beham. Ces émaux se caractérisent par un éclat harmonieux des tons où l'or
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frotté enrichit les vêtements des personnages, le terrain vert et or étant ponctué de grosses gouttes d'émail épais bleu saphir, figurant les pierres du sol. Les visages féminins ont une rondeur bien caractéristique.
Une petite plaque est digne d'attirer tout particulièrement l'attention. Elle représente, avec une suave naïveté, la scène du Bon Pasteur qui distribue des houlettes aux bergers, composée avec un goût naturel et charmant, très française d'accent ; elle a ce bon parfum d'une œuvre de prime-saut que n'a pas refroidie la copie d'une gravure. En haut de la composition, d'une exquise tonalité dans ses bleus pâles et ses gris, deux cartouches portent des légendes en vers dont voici la lecture:
Entree vous gratieux pasteurs ici je donne ces boulettes, défendés bien mes brebêtes des ours et loups dévorateurs incessamment sont viacteurs tant jour que nuit leur font la guerre pourtant chacun ces brebis serre Veillez-y comme bons recteurs, soyez loyaux prédicateurs, montrés leur droit chemin te (et) voye que nul de vous ne se pourvoye soyés des mauls reformateurs.
1537. P. R.
Voici donc une œuvre signée et datée d'un des plus grands émaillleurs de Limoges, Pierre Raymond, et sinon des plus considérables, du moins tout à fait exquise, et que M. Jean Marquet de Vasselot classera certainement dans une série du plus vif intérêt.
Deux autres émaux peints paraissant
VIERGE. — ATELIER DES PÉNICAUD.
LA PENTECOTE. — ATELIER DE LÉONARD LIMOSIN.
de l'atelier de Léonard Limosin, nous ramènent à l'influence constatée des graveurs, et au classicisme de la composition L'un est une plaque représentant la Pentecôte — l'autre un important triptyque dont les divers éléments donnent l'impression d'un arrangement artificiel. Le sujet central, d'une belle composition, représente la Cène ; sur les volets, des prophètes tenant de longs phylactères. Au bas des trois panneaux, deux petits amours soutiennent un écussion aux armes de Lorraine, et, autour d'eux, flotte une banderolle chargée de la devise : « Te. Stante. Virebo », et de chaque côté un écussion aux armes de Lorraine et aux armes de France.
M. Fernand Mazeroile qui parla de ce triptyque dans la Gazette des Beaux-Arts, y revint dans une étude du journal de la Société d'archéologie lorraine, en 1893, à laquelle réponditaussi-tôt dans la même revue M. L. Germain, dans une discussion serrée tendant à l'identification des armoiries.
Telle est la jolie collection que la France doit à la générosité si réfléchie et éclairée de Mme la comtesse de Valencia — et que le Conservateur du Musée des Arts décoratifs a présentée avec un soin pieux et un goût consacré.
GASTON MIGEON.
LA CÈNE. — ATELIER DE LÉONARD LIMOSIN.
LE BON PASTEUR, PAR PIERRE REYMOND (1537).
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LE CENTENAIRE
DE
GUSTAVE COURBET
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EN France, nous avons la commémoration plutôt facile et abondante. On n'a guère l'habitude de laisser pâlir le souvenir des hommes tant soit peu notoires sans le raviver momentanément par le furtif éclat de quelque glorification enthousiaste. Les familles y veillent. Les spécialistes des journaux et des revues ont leurs carnets bien tenus.
Et si la quasi ou pseudo célébrité, qu'il s'agit de faire resplendir temporairement, a la bonne fortune d'appartenir à quelque petite ville un peu remuante, il n'est pas d'exemple que le centenaire de la mort et celui de la naissance ne soient tour à tour fêtés. Encore ne faut-il pas s'étonner lorsque, en vue d'une réélection municipale ou législative, les cinquantenaires eux-mêmes deviennent un prétexte à réjouissances et palabres!
A plus forte raison, les vraies gloires rayonnantes ne sont-elles jamais oubliées. Elles ont leurs dévots et leurs officiants. Il y a les gardiens et les jardiniers de l'illustre cimetière. Quel exemple citerait-on d'un centenaire d'homme fameux pour lequel on n'eût pas mis en branle les cloches de la renommée?
Et quand, plus impérieuse encore que la politique locale, la politique extérieure s'en mêle, toutes les dates sont propices au carillon qui « resserre les liens ». Ainsi vient-on de fêter le quatrième centenaire de Léonard de Vinci dont, je le crains fort, on avait omis de célébrer le troisième. Tel est l'heureux privilège des vrais grands hommes qui, après avoir, de leur vivant, servi leur pays par l'émouvante et noble beauté de leur œuvre, le servent encore, après leur mort, par l'admiration internationale et le culte dont ils sont légitimement l'objet.
Il y a deux mois, place Vintimille où se dresse le buste de Berlioz, devant la petite maison montmartroise où il a vécu et travaillé, puis au cimetière Montmartre où il dort son dernier sommeil, on a pieusement fêté le cinquantenaire du plus grand musicien français. Et l'on a bien fait. Cet hommage nécessaire est tout à l'honneur de ceux qui en ont pris l'initiative, de ceux qui y ont participé. Ces années passées, malgré les angoisses de la guerre, malgré tant d'anniversaires plus poignants, puisqu'ils rappelaient des gloires et des deuils tout proches, on n'a pas négligé de célébrer au passage le centenaire des naissances et des morts illustres.
Or, le magnifique, le glorieux peintre français Gustave Courbet est né le 10 juin 1819 et, à l'heure où j'écris cette étude, je n'ai pas encore lu dans un journal quelconque la moindre note
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rappelant cette date et permettant d'espérer que, à cette occasion, on doive rendre hommage à sa puissante œuvre de vérité et à l'influence que depuis près de quatre-vingts ans elle n'a cessé d'exercer sur la peinture française.
Pourtant, si jamais commémoration retentissante s'imposa, c'est bien celle-ci : à plusieurs titres elle devrait prendre un exceptionnel caractère d'hommage.
Malgré la beauté de ses toiles et la gloire dont il a enrichi la France, Gustave Courbet est mort exilé de France, en véritable réprouvé. La veille même de sa fin sur la terre étrangère, le jury du Salon qui, une première fois, au lendemain de la Commune, n'avait même pas voulu examiner la simple possibilité de recevoir ses tableaux, avait failli les proscrire encore. Jusqu'à son dernier souffle (31 décembre 1877) on lui fit impitoyablement expier l'erreur — assurément fâcheuse — de sa participation à la Commune et le sot entraînement qui lui avait donné un rôle dans le déboulonnage de la colonne Vendôme. Tandis que, pour lui faire payer la « douloureuse » de cette folie, le fisc mettait à l'encan les meubles de son atelier et saisissait ses toiles chez les marchands pour les vendre, sous le mépris public, dans des conditions déplorables, l'opinion — inassouvie par le bannissement de ce grand artiste, brave paysan français qui se mourait de langueur loin de la terre natale — n'accueillait son nom que par des mots de colère et des sarcasmes.
Depuis cette époque lointaine, l'amnistie a été votée.
C'est une loi de notre pays. Elle ordonna le généreux oubli qui permet les réconciliations. Elle s'applique aux morts comme aux vivants. Même si nous n'avions pas eu tant de raisons de ne voir dans Courbet que le puissant artiste original qu'il fut, sa mémoire aurait dû profiter de cette loi d'effacement.
Or, il semble que lui seul, malgré tout ce qu'il fit pour la grandeur de la France, soit resté et reste encore exclu de l'amnistie. On ne compte plus les membres de la Commune qui devinrent ministres, ambassadeurs, sénateurs, députés, magistrats ployant sous l'hermine, diplomates aux fracs brodés, présidents du Conseil Municipal, hauts personnages pavoiés de rouge ou petits fonctionnaires mal rentés et bien sages. Pour tous, depuis bientôt cinquante ans, on a passé l'éponge, et encore avec le sourire ! A un ancien communard — d'ailleurs laborieux, digne et plein de talent — qui, avec un peu de gêne, venait timidement en fin de carrière, lui demander la Légion d'honneur, M. Clemenceau, alors ministre de l'Intérieur, ne se donna-t-il pas l'ironique plaisir de lui répondre, tout en la lui accordant : « Alors, c'est pour cela que vous avez brûlé Paris ? »
Mais à Courbet, mort de chagrin en exil, ruiné, renié, tenu à l'écart des expositions, il semble que l'on ait gardé sourdement rancune. On dirait que les colères de ses contemporains se sont transmises par héritage et que, si atténuées qu'elles fussent à la longue, elles l'empêchèrent de recevoir la justice de
LA SOURCE
ACQUISE PAR LE LOUVRE DANS UNE VENTE RÉCENTE.
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l'enthousiasme et de la gloire sans ombre.
Certes, les Musées sont peu- plés de ses tableaux et les plus fameuses galeries s'honorent d'en posséder. Certes aussi, on l'a salué d'impor- tantes études et de beaux livres, au premier rang des- quels celui — à peu près in- trouvable — de M. Théodore Duret, l'exécuteur testamen- taire de Manet et l'ami de Zola, et celui de Georges Riat, compatriote de Courbet. Mais où est sa statue ? Mais lui rend-on hommage comme à l'un des plus grands peintres français, comme à l'un des artistes de chez nous qui eurent la plus longue influence ? Mais pour- quoi ne fête-t-on pas son centenaire ?
Ce serait une occasion excellente d'en finir solennellement avec ce qu'il y eut d'excessif et d'injuste dans sa défaveur. Avec les morts aussi bien qu'avec les vivants, on a le devoir de pratiquer l'Union sacrée. Et la gloire récente dont la France ensanglantée resplendit ne nous dispense pas de rassembler pour le prestige du pays toutes nos gloires anciennes.
Juste hommage qui eût été aussi un précieux enseignement. Dans le désordre actuel des Beaux-Arts, où sévissent de plus en plus les roueries et le sno- bisme, les influences barbares et les préoccupations mercantiles, où trop souvent les dons natu- rels sont stérilisés par l'ignorance, l'infatuation, le défaut de travail, et où, d'autre part, l'éducation officielle s'écarte trop souvent de la vie et de la vérité, combien opportune serait une exposition retentissante des principales œuvres du maître d'Ornans !
Après avoir été le diligent orga- nisateur des magnifiques « leçons » d'Ingres et de David, au Petit-Palais, qui permirent avant la guerre de si salutaires réflexions, quel nouveau service rendrait à l'art français, M. Henry Lapauze, Conservateur du Musée de la Ville de Paris, en faisant pareil effort pour que la « leçon » de Gustave Courbet nous fût donnée avec le même éclat et le même bonheur !
Le puissant et délicat por- traitiste que fut Courbet, le vigoureux peintre de l'Enterrement d'Ornans, de l'Atelier, des Casseurs de pierre, etc..., l'évocateur des grâces de la vie jeune dans la lumière, auquel nous devons les Demoiselles des bords de la Seine, tant de baigneuses au corps ferme et souple, le grand paysagiste des sous-bois, des remises de chevreuils et des lourdes vagues roulant leurs volutes écumeantes sur la grève où elles se brisent, fut un instinctif très savant, un peintre admirablement doué, fin coloriste en même temps que dessinateur plein d'expression, connaissant à merveille les exigences et les ressources de son métier.
Dans la terminologie changeante de la critique d'art et le langage des ateliers, il est à la mode aujourd'hui de parler sans cesse des « plans » et des « volumes ». Regardons les solides, les expressifs portraits de Courbet, d'un si saisissant caractère. Bien que le pauvre grand homme fût toute sa vie grisé par les théories, auxquelles il ne comprenait pas grand'chose et d'où lui vinrent tous ses malheurs, il n'employait sans doute pas ces mots qui, de son temps, n'étaient peut-être point en vogue. Mais quelle simplicité puissante des formes, quelle accentuation volontaire des traits qui caractérisent la figure de ses modèles ! Comme tous ces visages sont solidement construits ! Quelle impression de vie et de vérité ils donnent !
La vie ! La vérité ! Voilà des qualités que bien peu de gens aiment dans les arts plastiques comme en littérature. Peut-être que, tout au fond du procès auquel on s'acharne sournoisement contre Courbet, ce sont ces vertus qu'on n'a pas réussi à lui pardonner tout à fait. On se targue bien de réclamer de la vérité et de la vie. C'est une formule à laquelle on ne peut pas renoncer et que l'on croit répéter avec une foi sincère. Le propre de
LES ENFANTS DE CHŒUR.