Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

SIXIEME ANNEE N° 132 6 fr. 15 JUIN 1930 --- L'ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTERAIRES L'INDÉPENDANCE DES FLEURS DIRECTION - RÉDACTION 146, Rue Montmartré, PARIS (2e) BEDACTEUR EN CHEF Florent FELS ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LABOUSSE 13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e) DIRECTEURS - FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD

Page 2

Galerie de France 2bis, Rue de l’Abbaye, Paris (6e) Téléphone : DANTON 72-24 Mètre : Saint-Germain-des-Prés CROTTI, DERAIN, DUFY, FRIESZ, KANDINSKY, MODIGLIANI, PICASSO, RENOIR, BOUAULT, UTRILLO MAX BAND, BIETRY, COSSIO SCULPTURES : Despiau, Henri Laurens, Maillol, Gonzalèz ŒUVRES D’ART NEGRE --- Galerie de la Renaissance 11, rue Royale 100 Sculptures de Jacques Lipchitz Du 13 au 28 Juin Exposition organisée par la Galerie J. Bucher 5, rue du Cherche-Midi --- GALERIE SELECTION 60, Boulevard Malesherbes et 7, Rue de Lisbonne à PARIS Ensemble de Peinture à la détrempe et quelques peintures à l’huile de HENRI DE SAINT-JEAN PONTS DE PARIS PAYSAGES DE L’ARDÈCHE, DU VIVARAIS ET DE PROVENCE FLEURS et NATURES MORTES --- galerie ARMAND DROUANT Peintres Modernes P. E. GERNEZ, Georges DAREL, MALANÇON, Maurice SAVREUX, CHAPELAIN MIDY, André THOMAS. 66, Rue de Rennes, Paris    Tél. : Littré 69.56 --- TOUT ce qui concerne les ARTS PLASTIQUES vous le trouverez chez SENNELIER 3, Quai Voltaire, PARIS Fabrique de Peindre Couleurs Fines et de Toiles ---

Page 3

INTERPRÉTATION DU "LION DE BELFORT" (Maquette de MM. J.-J. Martel) exécutée par la DÉCORATION METALLIQUE EN ZINC DE LA CIE ROYALE ASTURIENNE DES MINES 1, Rue du Cirque. -- PARIS - 8° Téléphone : Élysées 51-37, 51-38, 51-60, inter 33 Brochures et devis gratuits sur demande WILL LAROTTE PUB. WILLEB. *

Page 4

--- DiM 40 RUE DU COLISEE DiM LUMINAIRES TAPIS DiM DECORATION MODERNE --- GEORG JENSEN le célèbre orfèvre danois 239, RUE SAINT-HONORÉ, 239 jean perzel luminaire 1, rue henri-hecque, paris-xiiitéléphone : gobelins 77.24 sur rendez-vouspar téléphone ---

Page 5

La Maison Baltis décoratifs inaltérables économiques EXCLUSIVITÉ DE LA MAISON BRUNET-MEUNIE 13 RUE D'UZES PARIS Studio P.Be **

Page 6

Tous les mois : LA REVUE DE LA FEMME 4 fr. Le numéro... 4 fr. Étranger, tarif A... 6 fr. Étranger, tarif B... 7 fr. ABONNEMENTS France et Colonies. 45 fr. Étranger, tarif A... 75 fr. Étranger, tarif B... 85 fr. Primes aux Abonnés JUIN 1930 HERRIOT : États-Unis d'Europe. — P. MAQUENNE : Leipzig et ses foires. — M. ISAAC : La fourrure française à Leipzig. — M. PERNOT : Leipzig, capitale du livre. — CLARA CANDIANI : A Leipzig en avion. FERDINAND BAC: Deux voisins de Leipzig. — A. RIVOLLET : La femme au music-hall. — A. DIEUDONNE : Les deux tourisms. M. AUCLAIR: La femme et la vie. LA MODE, LE THÉÂTRE, LE CINÉMA, LES DISQUES. NUMÉRO SPÉCIMEN ENVOYÉ GRATUITEMENT SUR DEMANDE RÉDACTION-ADMINISTRATION : 23, rue du Renard, PARIS Téléphone : Turbigo 90-00 G. 1/8 C'est Johann Sebastian STAEDTLER qui, vers l'année 1835, inventa les crayons de couleur. Les fabriques STAEDTLER ont, depuis, dépense sans compter pour perfectionner leur procédé. C'est une seconde invention que le crayon MARS POLYCOLOR. Employé a sec ou mouillé, il apporte aux artistes une nouvelle méthode de peinture, un mode d'expression plus rapide, plus souple, plus nuance, et tout aussi vigoureux et tenace que l'huitie, la gouache ou l'aquarelle. Demandez à Zentner, agent général, 305, rue de Vaugirard, Paris, un échantillon gratuit choisi parmi les 60 coloris du crayon MARS POLYCOLOR, en indiquant l'usage auquel vous le destinez. MARS POLYCOLOR Pour chaque emploi crayons STAEDTLER Toujours les meilleurs les moins chers. En vente chez tous les papetiers STAEDTLER N. MATZNEFF - ÉDITIONS ORION 14, rue de l'Abbé-de-l'Épée, PARIS (V°) Tél.: Danton 77-18 Un inédit de NICOLAS MACHIAVEL L'ARCHIDIABLE BELPHÉGOR NOUVELLE TRÈS PLAISANTE PREMIÈRE TRADUCTION COMPLÈTE D'APRÈS LE TEXTE DE L'ÉDITION ORIGINALE AVEC UNE PRÉFACE DE FERNAND FLEURET VINGT ET UNE EAUX-FORTES ORIGINALES D'ALEXANDRA GRINEVSKI Le texte, composé à la main, est tiré en deux couleurs sur les presses du maître imprimeur R. Coulouma, à Argenteuil, H. Barthélémy, directeur, en Garamond corps 24; les gravures sont tirées par les soins d'E. Rigal, pressier (format 19 × 25) Justification du tirage. 10 ex. sur vieux Japon à la forme contenant trois suites de gravures, dont une du premier état avec remarques. Une des épreuves tirées après essuyage complet des cuivres et une de l'état définitif, sur vieux Japon, en double emboîtage à... 1.000 fr. 20 ex. sur Japon impérial, contenant deux suites de gravures, dont une du premier état et une de l'état définitif, en double emboîtage, à... 800 fr. 250 ex. sur vélin blanc B.F.K. des Papeteries de Rives, fabriqué spécialement et filigrané au nom de l'éditeur, à... 300 fr. La taxe de luxe est comprise dans ces prix. DEMANDEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE

Page 7

GALERIE GILBERT 1, Rue Madame — PARIS (6°) EXPOSITION DU 15 JUIN AU 15 JUILLET VISAGES DE PARIS ALBERT ANDRÉ - GASTON BALANDE OLGA BESLAY - DORA BIANKA YVAN CERF - DAREL - D. DE SEGONZAC - DUREY - GERMAINE ESTIVAL - GENEVIÈVE GALLIBERT GIMMI - LATAPIE - LOTIRON MAGARAM - MAGGY MONIER YVONNE MARESCHAL - MARQUET HELENE MARRE - POIRET - SAHUS TOUCHAGUES - A. VALLAUD —— URBAIN - UTRILLO —— Modèle “Moderne” d’après le décorateur M. Laffaille. --- EXPOSITION DES PIANOS GILBERT (modèles exclusifs) GILBERT B. B. le 1er petit piano à queue français “MELODIAN KID” le plus petit piano à queue du monde PHONOGRAPHE “ORCHESTRAL” - DIFFUSEUR - T. S. F. --- “LE CHANT” par Eldh, à Stockholm. --- VISITEZ LA SUÈDE Allez goûter le charme puissant de ses monuments splendides. ∞ MAI-SEPTEMBRE : L’EXPOSITION DE STOCKHOLM ARTS DÉCORATIFS ET INDUSTRIELS ∞ Pour prospectus, cartes, livres et toutes informations s’adresser : CHEMINS DE FER DE L’ÉTAT DE SUÈDE 5, Avenue de l’Opéra, PARIS ---

Page 8

Voici...pour l'heure du Cocktail LES BARS INNOVATION d'APPARTEMENT le nouveau modèle à 1300°F est une merveille 104 Champs-Élysées, Paris _Demandez-nous le catalogue spécial_ --- Le Bar "Prince de Galles" à moitié fermé. --- Le Bar "Prince de Galles" ouvert. --- CATALOGUE SUR DEMANDE AU SERVICE B 104, Avenue des Champs-Élysées

Page 9

L'INDEPENDANCE DES FLEURS Sous le signe de l'indépendance, il naît chaque trimestre un nouveau Salon. Comme si la liberté de l'art était en péril ! Rien de plus décevant que ces expositions où l'œil trouve à souffrir autant que l'esprit, où le principe de l'indépendance ne sert qu'à fomenter le désordre, à favoriser l'impuissance. Je quittais un de ces Salons, quelque peu attristé, quand un charmant génie me conduisit vers le Cours-la-Reine où se tenait le Salon même du printemps. Pour ne pas mentir, c'est de l'Exposition d'Horticulture que je choisis de vous entretenir aujourd'hui. Il n'est nullement question, ici, d'indépendance. On y découvre cependant des miracles dont plus d'un grand peintre se montrerait jaloux ! Je venais de franchir le portillon d'entrée de cette exposition, quand je fus accueilli par une double rangée de faunes grimaçants, de nymphes intimidées, d'Apol- lions pleins de suffisance. On se serait cru dans le hall du Luxembourg. Les dames de marbre qu'entretient l'Etat avec tant de complaisance ont, en effet, des grâces semblables. La bêtise humaine est, vraiment, sans bornes. N'y a-t-il pas des gens qui troublent la paix de leurs jardins, en installant dans un bosquet ou sur leurs pelouses ces encombrants personnages ! Comme dans les jardins romains, pensent-ils ! Alors qu'ils achètent rue Saint-Sulpice une statue de l'un des saints qui veillent sur la paix des jardins ou du dernier marché qui protégera leurs frontières. Mais que vient faire Vénus elle-même sur leurs massifs de bégonias ? Ces incorrigibles primaires sont ceux qui dissimulent leur appareil de T.S.F. dans un lit breton en miniature, ont le portrait de Rembrandt pyrogravé sur leur boîte à épingles, et se servent de la Vénus de Milo comme presse-papier. Ce sont eux qui édifient, dans leurs jardins, des pergolas massives et de lourds treillages ripolinés aussi ridicules que les kiosques à toit de chaume qui abritaient nos jeux d'enfant. Ils se pressent autour des stands où l'on propose des champignons en ciment, des chats en céramique qu'on oublie sur les toits et des fontaines où, de la bouche moqueuse d'un amour, glisse un mince filet d'eau. Quittant ces méchants héros de plâtre, je pénétrais dans la halle aux fleurs, quand, sur le seuil, je rencontrai Louis Vauxcelles. La vie de Paris est par trop débor-dante. Voici un des hommes avec qui j'aurais le plus de plaisir à causer, et je ne le rencontre que trois ou quatre fois par an, quelques jours avant le vernissage des Indépendants, de l'Automne ou des Tuileries. Cette année, pourtant, j'ai eu le plaisir de me trouver avec lui à la table de M. Vollard. Le père d'Ubu à la guerre, d'Ubu aux colonies, nous avait conviés, pour nous annoncer que Georges Rouault posait sa candidature à l'Académie des Beaux-Arts. Comme il dut jouir de notre consternation, autant qu'il s'était amusé de l'enfantillage de Rouault ! Celui-ci ne rêvait-il pas de faire à Maurice Denis et à Desvallières la mauvaise farce d'être consacré peintre religieux par ces messieurs de l'Institut. Desvallières en eût été quitte pour barbouiller d'un peu plus de sang ses Christ écorchés, et Maurice Denis pour ajouter quelques enfants à sa famille. Le plus comique est que ces messieurs de l'Institut vinrent en grande pompe, rue Martignac pour prendre connaissance des œuvres de Rouault. M. Vollard était ému comme s'il eût marié sa fille. Mais ces messieurs, le nez pincé, se retirèrent, jugeant qu'après avoir aidé à la gloire de Cézanne, M. Vollard n'en était pas à sa première plaisanterie. Ils pensent, sur ce point, comme M. Camille Maucclair. Au reste, pourquoi ne l'accueil-leraient-ils pas un jour à l'Institut, Camille Maucclair ? N'est-il pas non seulement un critique, comme chacun sait, mais encore un peintre de grand talent ? Rouault, lui, n'aura pas été honoré d'une seule de leurs voix, si Desvallières, plus heureux, peut-on dire, a reçu, depuis, l'investiture de l'immortalité ! Mais je m'en souviens. J'ai, une fois encore rencontré Louis Vauxcelles. J'en fais confession pour expier les péchés que je commets envers l'art sacré de M. Desval-lières. Ayant toujours montré une sévérité un peu cruelle à l'endroit du peintre Sabbagh, j'avais décidé de me renseigner plus complètement sur l'artiste et sur ses œuvres, puisque, si loyalement, celui-ci m'en priait. Je me rendis chez lui. L'ascenseur allait atteindre l'étage où le peintre habite, quand apercevant, précisément, Louis Vauxcelles qui descendait l'escalier, tout au plaisir de le rencontrer, je fis je ne sais quelle fausse manœuvre qui coinça la machine entre les deux étages. Devrait-on appeler les pompiers ? Pour une fois que j'avais décidé de ne pas être méchant pour Sabbagh ! Vauxcelles, qui me reprochait, alors, ma sévérité envers lui, n'eut cependant garde de me faire un discours, comme le magister de la fable. Il sonna à la porte du peintre. Et tous deux parvinrent à me hisser à l'étage supérieur. Quand je dis qu'on ne devrait jamais voir les artistes dont on admire les œuvres, vous avouerez qu'i

Page 10

L'ART VIVANT est encore plus dangereux d'aller voir ceux qu'on n'aime pas ! Au Salon, Louis Vauxcelles boude contre notre métier. « A quoi cela sert-il, bougonne-t-il ? Qui nous lit ? Une fois de plus, allongeons la liste des « citons encore ». Il n'a pas fini de dire du mal de la critique d'art et de la peinture qu'il trouve des mots d'amour pour me décrire le petit Corot qu'il vient de dénicher. Et puis, il prend feu parce qu'un de nos amis n'aime pas Bonnard. Et je m'enflamme avec lui. Comme il a raison de n'attacher aucune importance à ces témoignages qu'il accorde à des gens sans grand talent, lui qui sait si bien, quand il le veut, distinguer l'art véritable ! Mais cette fois, c'était pour son plaisir, qu'il visitait, comme moi, cette exposition. Il ne s'agissait pas d'ajouter des noms au palmarès d'une chronique. « Quelle toile choisiriez-vous », m'interrogeait-il ? Aujourd'hui, au Salon, c'est toute la moisson de couleurs qui levait devant nous qu'il eût rêvé d'emporter. J'aime les jardins que Le Nôtre ordonne comme des batailles, mais il faut toute l'étendue de Versailles pour développer la majesté de leur architecture. Pour les modestes amants de la campagne, rien n'est plus touchant qu'un simple jardin de curé. C'est une déplorable influence du romantisme qui interdit aux plus sensibles de reconnaître la franche poésie de ces jardins, où les fleurs les plus tendres voisinent avec les salades croquantes, avec les pois légers qui, si joliment, s'enroulent autour des rames, avec les tomates gonflées de sang. Tout l'agrément de cette exposition venait de ce que jamais ne s'imposait au visiteur le souvenir de ces jardins du Vésinet ou de Chatou où, sur les pelouses, s'arrondit le stupide massif de bégonias, ni même de celui de Claude Monet dont le peintre avait fait une démonstration d'horticulteur. On eût dit, bien au contraire, que toutes les fleurs avaient été semées là, à la volée, et que le soleil même du génie en avait épanoui les grâces triomphantes. Ici, les hortensias bleus, roses et blancs, au bout de leurs longues tiges, menaçaient de s'envoler, comme des ballons d'enfants. Là, pesants comme leurs noms, dans tout l'éclat de leur gloire, s'extasiaient les rhododendrons. Ici, les iris noirs, ces fleurs de papier brûlé ; les caladiums aux feuilles géantes dont le rose se dégrade comme les tons d'un batik; les bégonias, non pas ces fleurs pauvres et grasses qui s'ennuient dans les bordures, mais des bégonias doubles aux crêtes sanglantes ; les œillets d'Inde aux colerettes frisées ; les capucines aux clochettes de velours ; les pois de senteur et toutes leurs teintes d'aquarelles. Et les roses, toutes les roses, celles qui, au bout d'une longue tige, semblent à chaque pétale donner de l'importance, comme ces êtres qui s'offrent à une seule passion; celles qui, avec leurs mille pensées éphémères, jaillissent sur les rameaux grimpants. Roses blanches à peine cerclées de rose, comme ces seins que l'amour ne sut pas éveiller, roses jaunes attristées déjà de toutes les pâleurs de l'automne, roses rouges marquées de brûlures, roses calmes, dont la couleur est le nom. Il fut un temps où j'ignorais encore qu'il existât des fleurs dont, toute une saison, la grâce se renouvelle et d'autres dont on ne peut exiger qu'une seule floraison. J'ignorais alors que certaines plantes conservaient dans la terre assez de souvenirs pour, chaque année, refleurir, et que d'autres mouraient tout épuisées par un unique amour. Je sais maintenant qu'au temps où les roses jettent vers le ciel leur exaltation, il ne convient pas de les faire reprendre dans la terre de son choix, fût-elle courtisée par les plus beaux soleils. Ce sont pourtant des arbres chargés de feuilles, des arbres comblés de fruits, des fleurs envahies de parfums que je désire toujours me choisir. Quel agrément, l'hiver, de mettre en terre des arbres secs comme des fagots, dont la sève a mis en réserve sa vie ! Mais je me guéris de cette folle impatience. Chaque soir, dès la fin mai, je quitte Paris pour gagner cette vallée où, près de Vetheuil, Monet, en 1875, accomplit ses plus purs chefs-d'œuvre. Toute la courbe bordée de hautes falaises que décrit la Seine, de Mantes à Rosny, se déroule devant mes fenêtres. Qu'il est surprenant, en plein pays de l'impressionnisme, de voir l'horizon s'ordonner comme un paysage florentin ! Ce ne sont pas des cyprès dont les verticales marquent ici les plans, mais de hauts peupliers. Et les crêtes, se découpant sur le ciel, semblent cernées par un trait sûr. Le jardin qui s'ouvre devant ma modeste maison fut, pendant des années, abandonné. Quand j'en pris possession, il y a deux ans, c'était un véritable paradou. Les roses éclataient parmi les herbes hautes. Je m'émerveillais alors de cette indépendance de la nature qui envahissait cette terre et dont le désordre inspirait un si merveilleux contentement à mon esprit. Si quelques églantiers jetaient des fleurs pures et vivaces, je dus bientôt reconnaître que les rosiers autrefois cultivés, donnaient des fleurs de couleurs fades, comme des visages de fillettes malades, et, à peine écloses, s'étiolaient. Les arbres non taillés, envahis de branches pesantes, offraient des fruits cageux. Le soleil et l'eau et les sucs de la terre ne pouvaient plus rien pour ces plantes épuisées qu'une discipline rigoureuse n'obligeait plus à choisir parmi tant d'inutiles élans. J'acceptai qu'une main implacable réduisît à des moignons les branches des rosiers, amputât les arbres, dégageât les tiges. On dut arracher les herbes inutiles, retourner la terre, l'enrichir. Et j'eus la surprise, avec le printemps, de voir jaillir des roses saines, aux couleurs franches,

Page 11

L'ART VIVANT qui vivaient maintenant toute une vie de rose. Et je vis, aux arbres, se multiplier les bourgeons dont un œil expert appréciait déjà la santé. Toutes ces fleurs dont, au Cours-la-Reine, nous nous émerveillions, n’avaient-elles pas été lentement sélectionnées, elles aussi, placées dans les terrains les plus favorables à leur développement, dans des conditions d’ambiance telles que leurs dons pussent plus naturellement s’épanouir? Je ne parle pas, bien entendu, de ces fleurs torturées dans des serres auxquelles une main habile parvient à imposer une grâce d’exception, ni de ces fruits d’exposition dont l’extérieure beauté travestit mal la fadeur. Toutes les chansons du monde confondent la destinée des femmes avec celle des fleurs. Je n’ai jamais laissé mon cœur s’émouvoir devant la splendeur des jardins, sans que mon esprit ne gagne tout aussitôt l’autre monde des couleurs. Delacroix, cette fleur rouge blessée qui se garde des soleils trop brûlants et qui, à l’heure d’expirer, ménage encore sa sève jaillissante; Corot, cette fleur de lin qui s’ouvre dans le ciel; Ingres, ce lys dont les pétales viennent de s’empeser pour un soir d’apparat; Renoir, cette rose aux joues de jeune fille; Van Gogh, ce tournesol tout brûlé de démence; Manet, ce délicat glaïeul, qui, dans l’eau tiède des vases, meurt avec élégance... Dans ces jardins de couleurs, combien ai-je vu d’églantiers me proposer, une heure, leurs dons éblouissants ! Je crois, à force de me pencher sur le bonheur des roses, que seule une discipline de travail et de vie peut garder à l’artiste l’excellence de ses fruits. Quand l’amour lui-même, pour se maintenir, exige que l’esprit et que le cœur choisissent parmi des rameaux innombrables, comment le génie pourrait-il s’épanouir, sans savoir sacrifier la plupart de ses instincts ? Le bonheur, comme le génie, appartient à qui saura choisir. C’est la leçon de la terre. Les fleurs elles-mêmes répugnent à trop d’indépendance. \* Hier, la journée avait été si chaude, que j’avais redouté de descendre au jardin. Le long d’une allée, cependant, des touffes de pivoines, terrassées par un récent orage, venaient de s’effondrer. Et l’on eût dit que ces fleurs arrogantes souffraient d’une aussi misérable posture. La nuit vint. Ayant tiré quelques liens d’une mèche de raphia, je m’approchai de ces fleurs que l’ombre rendait livides. Je m’agenouillai devant une de leurs touffes épaisses. Et, mes mains frôlant la terre, je m’efforçai de contenir dans mes bras la foule de leurs tiges. A peine avais-je glissé le lien qui devait les maintenir, que leurs feuilles, en se serrant, eurent comme le frisson d’une robe de taffetas. Révolte ou reconnaissance ? La lune éclairait mal cette première nuit chaude. Mon visage se perdit dans leur fraîche blancheur. Et je serrai plus fortement aussi mon lien de paille autour des autres fleurs qui penchent sur ma vie. Jacques GUENNE.