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L'ART VIVANT
SIXIÈME ANNÉE
1er Mai 1930
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A LA POURSUITE DE CALYPSO
Après quarante ans de recherches et de voyages, M. Victor Bérard achève l'étude de l'Odyssée. Il avait divisé son œuvre en trois parties : une traduction du texte, en trois volumes, une introduction linguistique et littéraire proprement dite, en trois volumes aussi : ouvrage de haute érudition, étude de critique scientifique, recherches sur les modifications du texte, etc... Enfin un commentaire général du poème, qu'il vient d'achever :
Sous le titre : Les Navigations d'Ulysse, il a étudié la géographie du poème odysséen ; puis dans l'ouvrage : Les Phéniciens et l'Odyssée il a réuni en deux volumes tout ce que nous pouvons savoir de la Grèce pré-homérique. Le dernier volume qui vient de paraître : Nausicaa et le retour d'Ulysse (1) clôt son étude odysséenne; le livre précédent : Calypso et la mer de l'Atlantide racontait ses recherches pour retrouver l'île de la Nymphe.
Si l'on peut dire que M. Victor Bérard a mis dans cette œuvre toute sa vie, ce n'est pas qu'elle ait suffi à absorber son activité entière, mais parce qu'il a dû y apporter toutes les ressources de son esprit et de ses capacités : celles de l'helléniste, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes philologiques ; celles du maître è sciences navales : ancien professeur à l'Ecole de guerre navale, et qui refit six fois le voyage odysséen pour en reconstituer l'itinéraire ; celles du diplomate, membre de la commission des Affaires extérieures du Sénat, qui dut aider l'helléniste — il en conte l'anecdote avec une bonne grâce affable et un peu amusée — à débarquer sur les côtes marocaines d'Espagne dans les périodes de tension franco-allemandes d'avant-guerre, ou à visiter les abords peu accessibles de Gibraltar ; celles enfin du fils d'une longue lignée de montagnards du Jura modestes et obstinés, habitués aux travaux patients.
L'étude « écrite » enfin sera couronnée d'un commentaire figuré sous la forme d'un album renfermant une partie des photographies qui ont été prises au cours de ses voyages par son ami et compagnon M. Fred Boissonnas : photographies représentant les lieux mêmes où Ulysse est passé. Pour tout commentaire, ces vues seront accompagnées du vers du poète les décrivant, et ainsi se trouvera justifiée l'une de ses idées — on peut dire l'une de ses découvertes — sur la parfaite réalité des sites odysséens. Dès le début de son étude, il affirme que les aventures d'Ulysse n'ont rien de mythique, ni qui sorte des rencontres journalières auxquelles étaient sujets les navigateurs anciens et modernes voguant sur des mers inconnues.
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L'Odyssée est la fleur d'une civilisation raffinée et l'œuvre d'un grand poète
M. Victor Bérard a tiré de ses recherches diverses conclusions. Notamment en ce qui concerne la genèse du poème, il nie absolument qu'il soit l'œuvre d'une humanité élémentaire, le produit d'une inspiration, d'une explosion soudaine et spontanée du génie populaire. Il s'élève contre les théories selon lesquelles « les grands poètes ne seraient que la voix de leurs peuples et les grands poèmes épiques dateraient d'une époque où l'homme chantait ses héros et ses deuils comme l'oiseau chante le printemps ». De ces théories qui ont dominé le XIXe siècle, les traductions de Leconte de Lisle ont été en France le dernier aboutissement: or il en a pris le contre-pied, abandonnant « les particules et les conjonctions, les fleurs et panaches de ces épithètes dites homériques, dont l'abondance et la répétition passaient pour l'un des caractères essentiels de l'épos »; et aussi cette « naïveté primitive », et cette « simplicité populaire », et cet accent, même ce « hurlement... » Au contraire, M. Victor Bérard « n'a cru sentir dans tous les mots du texte que courtoisie, urbanité, ironie souriante, distinction et finesse. »
Cette épopée est le « produit et le témoin d'une civilisation déjà ancienne, aristocratique, raffinée ; l'ouvrage d'un écrivain ou de plusieurs écrivains de métier, à qui des générations de chanteurs épiques avaient frayé la voie. Elle est l'aboutissement d'une « littérature artiste, consciente, qui lentement au cours des siècles, avait conquis l'usage de l'écriture et préparé la langue, la métrique, les thèmes et les conventions de l'épos ».
Jamais M. Victor Bérard en traduisant l'Odyssée n'a « pensé aux Francs de Mérové, aux Burgondes des Niebelungen, aux Huns d'Attila ou aux Vikings d'Harald »; mais au contraire aux merveilles de l'art minoen et mycénien, aux fresques, aux intailles, à la vaisselle de Chossos, de Tirynthe, de Vaphio, fruits d'une civilisation féodale, luxueuse, dorée.
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L'Épopée homérique est d'origine phénico-égyptienne
Il a daté le poème, fixant sa composition au milieu du IXe siècle avant notre ère. La question homérique a été entièrement renouvelée depuis le XIXe siècle, grâce aux découvertes archéologiques qui, d'une part, ont restitué le décor domestique et le cadre de la vie achéenne, établissant ainsi la parfaite réalité historique des plus merveilleuses descriptions du poète ; d'autre part elles ont montré que vingt siècles d'une riche civilisation sémitico-égyptienne avaient précédé l'ère hellénique dont elles ont révélé les étroites relations avec l'Egypte, qui avait elle-même initié la Crète de Minos à la science, aux lettres et aux arts.
Trente siècles de civilisation et de littérature chaldeenne, égyptienne ont ainsi précédé Homère ; vingt siècles avant qu'Ulysse n'errât sur la Très Verte, les hommes de la Chaldée se transmettaient les épopées nautiques de leurs dieux ; tel ce voyage d'Ishtar à travers les Portes du Couchant, vers le Pays de la Mort.
Dès le XVe siècle — 600 ans avant Homère — des routiers de mer, des journaux de route, étaient rédigés et conservés, tels par exemple cette inscription et ces bas-reliefs que la Reine pharaonique Hatshopsitou (1501-1447) fit graver au temple de Deir-el-Bahari. Les Phéniciens ont hérité ces récits, ces journaux nautiques, et Strabon nous informe qu'Homère, qui vécut vers 850, « avait puisé sa science géographique dans les écrits des Phéniciens de Tyr et de Sidon » maîtres, longtemps avant qu'il ne parît au monde, des meilleures parties de l'Afrique et de l'Espagne.
En conséquence, M. Victor Bérard assimile l'Odyssée sinon à un de ces « Routiers des Mers » — nous dirions une Instruction nautique — du moins à un roman d'aventures maritimes, où l'on retrouve la somme des connaissances accumulées par l'expérience des navigateurs égyptiens, crétois, phéniciens, à l'aube de la civilisation hellénique. Deux ou trois siècles avant Homère, ils avaient établi leur paix et leur loi sur les côtes du monde occidental; ils détenaient Malte et avaient fondé Utique, la future Carthage, sur l'emplacement de notre Bizerte. Ils maintenaient sous leur police les mers adriatiques, siciliennes, italiennes, celtiques et ibériques. Au moment où se produisait cette expansion sémite (XIIIe-XIVe siècles) les Achéens, récemment descendus du Nord vers l'Égypte, avec les
(1) Traduction et introduction aux éditions Guillaume Budé, Paris; Commentaires : 6 volumes chez A. Colin, Paris.
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Tourses, les Sargalasses, les Shardanes, venaient, ayant été repoussés du Delta, de s'établir seulement en Grèce, tandis que leurs compagnons allèrent peupler la Tyrrhénie, la Sicile, la Sardaigne futures. Même pendant les débuts de la grandeur hellénique, les Phéniciens et les Carthaginois restèrent, plusieurs siècles durant, les principaux trafiquants de la Méditerranée occidentale : ce sont les Perses qui ont contraint les Grecs à devenir marins, et longtemps leurs navires resteront confinés dans le Bassin Oriental.
M. Victor Bérard établit, par une série d'exemples nombreux et concluants, l'origine sémitique des connaissances maritimes d'Homère : si Ulysse n'était pas sémitique, il était le disciple ou l'associé d'une marine sémitique. Il y a certes en Méditerranée occidentale des noms de lieux qui sont d'origine hellénique ; mais le nombre est infiniment plus important de ceux pour lesquels le mot hellène n'est qu'un « doublet » du terme sémitique. En maintes rencontres il faut, pour comprendre une formule ou une métaphore homérique, recourir au vocabulaire, aux notions, aux théories des Sémites ou de leurs maîtres égyptiens.
Or l'un des caractères de l'Odyssée, mis en évidence par M. Victor Bérard, est qu'elle est une œuvre essentiellement « marinière », et non une œuvre de terriens. Elle est faite par et pour des marins. Tous les périples décrivent minutieusement les rivages, golfe, entrées de ports, pointes, brisants... L'intérieur des côtes n'apparaît qu'en un lointain fort indécis. Telle est l'Odyssée. C'est en les regardant par les chemins de mer qu'on pourra contrôler et prouver la parfaite réalité des terres odysséennes. La description passe aisément d'un golfe au suivant, d'une île au continent en face, comme font les voiliers pour voguer rapidement et sûrement; telles sont encore rédigées nos Instructions Nautiques.
Cette manière de voir les terres a donné à la Méditerranée occidentale une nomenclature géographique toute maritime. Pour en expliquer clairement l'origine M. Victor Bérard revient sur une distinction qui lui sert souvent pour éclairer maints aspects du poème. Ce sont les deux périodes de la prise de possession d'une terre nouvelle par un envahisseur d'outre-mer. D'abord viennent les Discobradores, « cherchant les passes », visitant les villes pour en connaître les hommes et leur esprit, approchant toutes les merveilles, les curiosités, contemplant les monstres, abordant même chez le Cyclope, saluant les dieux.... Puis viennent les Conquistadores, corsaires, preneurs et brûleurs de villes. Or, Ulysse, conquistador à l'est du Malée, change soudain de vie dans la mer occidentale : il devient discobrador. Cette mer, les Hellènes ne la connaissent pas encore : même au lendemain de Salamine, les Grecs, dit Hérodote, croyaient encore que Samos était à la même distance que les colonnes d'Hercule !
Il est dans l'Odyssée des parages que les Hellènes n'ont jamais vus, et le poète qui y conduit Ulysse et qui les décrit, n'a pu les connaître que par les relations de navigateurs plus hardis ou ayant d'autres besoins, plus avancés dans la découverte du monde. Aux temps d'Ulysse — le poème et la légende l'indiquent expressément — les Achéens ne dépassaient pas Ithaque, qui était pour eux la dernière île et ville hellène vers le Nord-Ouest ; après elle, commençait la mer terrifiante des anthropophages, des monstres, des demi-dieux. C'est dans le corpus des connaissances constitué par la « thalassocratie » phénicienne qu'Homère a puisé une science qui n'était pas celle de ses concitoyens, le souvenir des lointaines Hespérides, la notion des mystérieuses îles de Circé, de Calypso, de Polyphème...
L'Odyssée sort de ces navigations pré-helléniques, de ces épopes divines, de ces récits de voyages phéniciens et égyptiens, comme elle fut à son tour l'exemple et le modèle de l'Enéide. Le poème homérique se trouve dans la même situation par rapport aux littératures et aux grandes époques de culture antérieures, que notre âge classique par rapport à l'hellénisme ou à la Rome d'Auguste ; l'intervalle, dans l'un et l'autre cas étant occupé par un moyen âge achéen comparable à notre propre moyen âge. C'est en effet par une sorte de divination géniale que Voltaire constatant « entre Agamemnon et Périclès le même trou d'ombre et de barbarie que, dans l'histoire des Occidentaux, entre l'époque de Virgile et celle de Dante, employa le mot de Moyen Age grec, pour qualifier les premiers siècles de la Grèce classique. Entre les xvi° et xi° siècles avant J.-C. en effet la double invasion des Achéens et ensuite celle des Dorien vint à deux reprises, ébranler d'abord, puis expulser de l'Hellade européenne l'antique civilisation mycéniennne, qui, durant le second millénaire avant notre ère, avait été l'associée et l'élève, et peut-être la sujette, des riches et savantes civilisations du Levant » : Egypte, Phénicie, Chaldée.
L'Odyssée a été rédigée
D'autre part, les fouilles toutes récentes de Byblos viennent d'établir que l'écriture alphabétique était d'usage courant en 1250 avant J.-C. : quatre cents ans avant Homère. Il n'est donc plus possible de maintenir les imaginations des hellénisants du xix° siècle, sur la tradition orale du poème. Penser qu'Homère a pu ignorer l'écriture alphabétique serait aussi extravagant que d'imager Lamartine et Hugo, quatre cents ans après Gutenberg, ignorant l'imprimerie.
Trois œuvres juxtaposées
Une autre conséquence des travaux de M. Victor Bérard a été une meilleure connaissance du texte même. Il a su discerner les interpolations apportées par les transcripteurs successifs, rectifier maintes erreurs de copie devenues traditionnelles, rétablir des vers longtemps obscurs. Surtout il a démontré que l'Odyssée actuelle est un recueil de trois « drames » indépendants, arbitrairement cousus ensemble, comme si dans quelques siècles on publiait sous la même couverture telle tragédie de Racine, telle autre de Voltaire et telle autre de Quinault. L'Odyssée comprend trois parties, qui sont l'une Les Récits chez Alkinoos, chef-d'œuvre de la plus haute valeur; la seconde, Le Voyage de Télémaque, copie de bonne époque, et la troisième : Le Retour d'Ulysse, œuvre élégante et facile qui sent déjà la décadence. D'auteurs différents et composées séparément entre le ix° et le viii° siècles, elles ont été réunies par les « Homérides de Chios » pendant la première moitié du vii° siècle en une seule poésie, pour le plaisir de leur clientèle et le besoin de leur métier. Ils ont coupé, déplacé, ajouté et retranché, disjoint et soudé, semé le texte ainsi « trituré » de rappels, transitions et raccords.
Puis rhapsodes, éditeurs, libraires, scribes d'Athènes le répandirent dans tout le monde pan-hellénique, en le développant parfois, en le brodant ici, en l'ornant ailleurs d'interpolations, de sentences, d'allusions, de flatteries à la mémoire d'un héros populaire, à la vanité patriotique ou à une légende locale. Il y eut les « versions » d'Athènes, de Sinope, d'Argos, et même de Marseille.
En outre, il a montré, non seulement par l'étude du texte, mais aussi grâce à l'interprétation du « papyrus Bankes » découvert dans le Fayoum vers 1850, que le texte primitif était divisé en répliques dont les paragraphes étaient précédés en marge du nom du personnage qui les prononce, comme nos modernes pièces de théâtre. Ceci signifie que l'audition du poème était donnée non par des aèdes errants, incapables évidemment de débiter seuls les 27.803 vers du poète — combien de jours y eussent-ils suffi ? — mais par des troupes d'acteurs. Plus tard, le poème modifié, alourd, est devenu la Somme de toutes connaissances, le Livré par
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CALYPSO
ATLAS VU DE CINTA
LES ARBRES DE CALYPSO.
Photos Boissonnas. Reproduction interdite.
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CALYPSO
LA PLAGE DE CALYPSO.
LA MONTÉE CHEZ CALYPSO.
LE PAYS DE CALYPSO.
Photos Boissonnas. Reproduction interdite.
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excellence, enseigné aux enfants dans les écoles, lu aux citoyens dans les fêtes civiques. Mais à l'origine, et jusqu'à l'assoupissement alexandrin, c'était une œuvre représentée, parlée, chantée, mimée devant un auditoire. Elle n'était nullement comme l'Enéide — ou la Jérusalem délivrée ou la Divine Comédie — un ouvrage destiné à la lecture studieuse dans le calme du cabinet. Il a rétabli, pour chacune des trois parties de l'œuvre, la division intérieure en scènes dont la longueur correspond à la fois à la capacité de récitation des acteurs, à la capacité d'attention de l'auditoire, et au développement logique de l'action, montrant que la division alexandrine en vingt-quatre « chants » ou « rhapsodies » ou plutôt « lettres » n'avait d'autre valeur qu'un groupement des vers numérotés suivant les vingt-quatre lettres de l'alphabet grec classique, passé au IVe siècle, de 22 à 24 lettres. La réforme de la nouvelle orthographe remontait à 403 avant J.-C. Cette division traditionnelle en « lettres » se conserva cependant, au lieu de la division organique en épisodes qui prévalaient encore dans l'Athènes des Ve et IVe siècles. M. Victor Bérard compare ce découpage à celui que subirent les Mémoires d'Outre-Tombe pour paraître en feuilletons quotidiens dans La Presse d'E. de Girardin.
Il a replacé aussi les deux poésies dans la série des six poèmes du « cycle épique », Kypria, Æthiopis, Petite Iliade, Sac d'Illion, Retours et Télégonie qui, avec l'Iliade et l'Odyssée, racontent la Geste de Troie, depuis ses plus lointaines origines jusqu'à la mort d'Ulysse.
La critique homérique a d'ailleurs son histoire illustre : l'Ecole d'Alexandrie avait publié au IIIe siècle avant J.-C. une édition critique et scientifique de la Poésie, en collationnant des copies de diverses provenances, purifiant le texte, éliminant les interpolations, les vers « bâtards » ou « superflus ». Mais au IIe siècle avant notre ère, s'élève l'Ecole de Pergame, qui prend le contre-pied de l'Ecole d'Alexandrie. Pour elle, Homère est « un bloc », et elle réussit à imposer aux siècles futurs un texte encombré de sédiments, d'alluvions de toutes dates et de toutes provenances... Jusqu'à ce qu'en 1778, Viljoison retrouve à la Bibliothèque de Venise un manuscrit alexandrin « Venetus A » ; ... jusqu'à ce que se produisent de notre temps, les trouvailles archéologiques mycéniennes et égéennes des H. Schliemann, des A.-J. Evans...
Entre temps était découvert et déchiffré un nombre très important de rouleaux de papyri — près de 400 à l'heure actuelle — souvent considérables, tels ce papyrus Rylands qui donne les deux cinquièmes de l'Odyssée et le papyrus Morgan qui nous restitue un tiers de l'Iliade, dans des textes remontant entre la seconde génération après Alexandre et la conquête arabe (milieu du IVe siècle avant J. C. au VIe après).
Tels sont, brièvement rapportés, quelques-uns des principaux points établis par M. Victor Bérard au cours de son étude homérique.
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« Calypso ou la Mer de l'Atlantide » rapporte les recherches faites par M. Victor Bérard pour situer l'île, puis pour en reconnaître le site d'après la description circonstanciée du poète, enfin, pour montrer la coïncidence absolue du texte avec l'aspect des lieux tels qu'ils se montrent encore au voyageur moderne.
Plusieurs principes dirigent M. Victor Bérard dans sa recherche de la signification utilitaire du poème, dans son interprétation pratique des symboles et des anecdotes homériques, en vue de la détermination de l'emplacement de l'île de Calypso.
D'abord il y a, en navigation, des « constantes ». M. Victor Bérard pose en fait le caractère permanent des usages maritimes, dictés aux hommes par les éléments. Ulysse ne se comporte pas de façon bien différente d'un marin de Gênes ou de Martigues aux XVIIIe siècles : il lui faut de l'eau et du bois aux escales; et contre la bora qui souffle encore, il n'est de meilleur abri qu'un mouillage dissimulé derrière un promontoire ou une île cloître... Pas de référence plus souvent indiquée par M. Victor Bérard que les Instructions nautiques, édition de 1894 !
Histoires et légendes de mer
Fidèle à sa méthode, M. Victor Bérard, suivant Ulysse pas à pas, replace l'Odyssée dans le cadre permanent des aventures de navigation. Citant tour à tour les Voyages de Sindbad ou les récits de Cook et ceux de La Pérouse, les Sagas de Sigurd et les romans de Pierre Loti, il montre sous les personnifications légendaires ou demi-divines, les aspects constants des surprises, des émerveillements, des frayeurs des navigateurs abordant des terres inconnues.
« De tout temps et même tout près de nous, les hommes ont vu, de leurs yeux vu, des aspects que la réalité ne leur offrait pas, et entendu de leurs oreilles des voix qui ne sortaient d'aucune bouche. » Magellan a vu, de ses yeux vu, des géants immenses et le Président de Bros-ses qui n'était pas un naïf, le répète après lui ; ce n'est pas seulement « l'amour du merveilleux, ou le désir de débiter des contes extraordinaires » qui sont en cause ; mais aussi les déformations, les exagérations des récits passés de bouche en bouche, des descriptions copiées de livre en livre. Une autre source de légendes est celle qui découle des noms de lieux, dont le sens primitif se perd et qui suscitent des étymologies fantaisistes. La Méditerranée abonde en « doublets » sémites et hellénies ; celui-ci traduction de celui-là : souvent exacte, parfois extravagante. Là réside la puissance évocatrice, à la fois, et le péril de la toponymie.
D'ailleurs le « merveilleux » enveloppe toujours les marins; si jadis Athèna veillait sur Ulysse, à présent N. D. de la Garde, et tous les sanctuaires marins, sont tapissés de milliers d'ex-voto attestant le secours providentiel. Rien de ce qu'a vu Ulysse ne peut étonner le lecteur familier des récits de navigation ; il peut en rapprocher les contes et les histoires des voyageurs arabes ou espagnols pendant dix ou douze siècles dans les Mers des Indes et de Chine; les aventures des Vikings ou des Normands dans les mers du Nord et du Sud. Les Espagnols du XVIe siècle, allant à la découverte le long des côtes des Indes occidentales ; les Anglais et les Français du XIXe siècle, ont connu des aventures odysséennes; Cook a tiré le canon contre les cannibales d'Australie ; avant lui les compagnons de Cortès avaient rencontré les Azteques aussi cruels que Polyphème; les Caraïbes étaient la terreur des équipages des caravelles ; Bougainville et La Pérouse ont dû retenir leurs marins appelés par les Circès tahitiennes. Même on peut trouver aux miracles odysséens un sens plus humain, plus véridique, plus conforme à la mesure, à l'intelligence. Puisant aux sources antérieures phéniciennes la matière de ses descriptions et de ses légendes, le Poète a donné la forme, une vie qui nous émet encore. Il a peuplé notre monde des fleurs de son esprit et du génie grec. Cet anthropomorphisme est son œuvre, son apport propre, et celui de sa race. Des rochers, des eaux, des monts, des sources vus par d'autres, il tira ses dieux, ses mythes, ses monstres : « Aréthuse vit encore sur les monnaies siciliennes et l'Énipée dans la descendance des Néréides ; l'Hydre habite toujours les sources de Lerne ; l'Epervier marin Nisos et sa fille Skylla, la Pierre, gardent toujours la rive mégarienne ». De même ses épisodes sont les transcriptions poétiques d'un spectacle banal : « la pêche sanglante des thons sur la côte de Sardaigne, telle que nous la connaissons encore, deviendra le massacre des Achéens ; la pêche armée de l'espadon et du chien de mer sur les côtes de Sicile nous vaudra l'horrible pêche ue Skylla la chienne. »
P. MICHAUT.