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CINQUIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT
1er Février 1929
LE VERNISSAGE DU SALON
Il est midi. Des groupes compacts sortent du Palais et se répandent dans l'avenue des Champs-Elysées parée du feuillage nouveau de ses marronniers. Les hommes sont en costumes très variés. Les uns habillés correctement, c'est-à-dire selon la mode du jour, les autres apportant dans leur mise une fan-
taise qui dénonce leur profession. Les femmes, elles, arborent presque toutes des toilettes nouvelles dont quelques-unes deviendront la mode de demain. C'est la journée du vernissage, le grand événement du printemps.
Beaucoup de ces visiteurs du matin se dirigent vers le restaurant Ledoyen où l'usage veut qu'on se fasse voir en sortant du palais des Champs-Elysées. C'est le lieu de rendez-vous des artistes accompagnés de modèles et d'actrices. Gens de lettres, critiques d'art, marchands de tableaux sont là aussi. On parle à haute voix pour être entendu des voisins qui colporteront un propos spirituel ou cruel s'il vient d'un homme connu. Des peintres se plaignent d'être mal placés dans leur salle ou bien mal entourés : ruse, coquetterie le plus souvent. Les artistes en vogue sont entourés, serrent de nombreuses mains, reçoivent des félicitations. Il y a des figures joyeuses parmi de jeunes artistes qui entrevoient la gloire parce qu'un critique d'art a noté leur nom sur son livret.
Les tables du restaurant qui n'ont pas été retenues sont bientôt toutes occupées. On se serre pour accueillir un retardataire. D'un bout de la salle à l'autre on se reconnaît, on s'interpelle. Les journalistes interrogent les artistes notoires dans le but de « corser » leur copie : Puvis de Chavannes qui a exposé l'Enfant prodigue et un autre panneau décoratif : Jeunes filles au bord de la mer ; Bonnat dont le portrait de Victor Hugo fait sensation ; Carolus Duran, portant beau, la barbe taillée à la Henri III, sanglé dans une redingote à revers de velours noir, et cravaté de dentelle. On cite des prix invraisemblables pour ses portraits de grandes dames. Le peintre prononce à haute voix quelques aphorismes définitifs sur l'art et se place sans modestie sur le même piédestal que Vélasquez sans que cela amène le moindre sourire ironique chez ses auditeurs.
Ici, on voit Wauters en compagnie de l'actrice Judic, la vedette des Variétés, dont il a fait le portrait. Là, c'est Berne-Bellecour, le peintre des artilleurs dont les tableaux sont gravés et vendus partout; plus loin Detaille, qui a remplacé Alphonse de Neuville dans la faveur du public, demeure sérieux, comme un vieux général. Il expose cette année un épisode de la bataille de Champigny (décembre 1870).
Duez est là aussi, le tambour major des peintres, comme l'appellent ses amis, à cause de sa haute taille (1 m. 90). Son triptyque St-Cuthbert, acheté par l'Etat, ira au Musée du Luxembourg. Près de lui on voit François Flameng dont le succès est grand avec son Appel des Girondins qui lui vaudra le prix du Salon. Henner, dans un coin où l'on va le retrouver reste, en pleine gloire, le paysan alsacien d'allure un peu lourde, avec son visage rou-
geaud encadré d'une barbe rousse, grisonnante. Il reçoit avec une feinte modestie les compliments des critiques pour son « Christ au tombeau » et il y répond en exagérant son accent de terroir.
Sarah Bernhardt fait une entrée sensationnelle au bras de Bastien-Lepage qui expose le portrait de l'actrice (aujourd'hui au musée de Montpellier). La grande Sarah à la voix d'or, félicite Mélingue, le fils de l'acteur, pour sa toile dramatique : « Le prévot des marchands Etienne Marcel et le Dauphin Charles ». Aimé Morot, le gendre de Gérôme, s'entretient avec un fonctionnaire des Beaux-Arts. Albert Wolff, le critique du Figaro est très entouré et sa face jaune et adipeuse de vieux Chinois s'épanouit. Charles Garnier, l'architecte de l'Opéra, est avec Delaunay qui expose de lui un portrait flatté. Henri Gervex, joli garçon, aimable, est assis à une table voisine avec Mlle Valtesse dont il a fait un grand portrait que les femmes admirent à cause de sa riche toilette.
Dans un groupe de jeunes peintres,
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L'ART VIVANT
de ceux qui soutiennent Manet, on plaisante Bouguereau qui n'est pas là. « Ce n'est ni bon, ni mauvais, déclare Geneutte, c'est l'Ecole simplement ». Les toilettes nouvelles, portées par de jolies femmes, attirent tous les regards. Les petits chapeaux de paille juchés sur le sommet de la tête sont retenus par une mentonnière, le corsage ajusté à la taille est très montant, avec des manches demi-longues ornées d'un jabot de dentelle. La robe plissée couvre la bottine — on ne porte pas le soulier — et elle est ornée par derrière d'une « tournure » extravagante qui ressemble à une croupe chevaline. Nous sommes en 1879. Il y a cinquante ans ! La mode, en peinture, à cette date-là, est aussi éloignée de celle d'aujourd'hui que l'est la mode féminine. Le tableau de genre anecdotique domine, même dans l'austère peinture d'histoire. En voici des exemples : Beyle expose « Une partie de dames ». De Dagnan-Bouveret voici « Une noce chez le photographe ». Lecomte du Nouy nous offre « Saint Vincent de Paul secourant les Alsaciens et les Lorrains après leur réunion à la France ». Adrien Moreau a peint « une répétition de la tragédie de Mirame chez le cardinal de Richelieu ». Van Beers a composé un grand triptyque : « Le poète flamand Jacob van Maerlandt prédit en mourant, à Jean Breydel et à Pieter de Coninck la délivrance de la patrie ». Dehodenq expose « Le départ des Mobiles en juillet 1870 ». Aublet prétend amuser le public en représentant « Le Lavabo des réservistes dans la caserne du Centre, à Cherbourg ». Ehrmann a peint une grande toile symbolique : « Paris, sous les auspices de la République, convie les Nations aux luttes pacifiques des Arts et de l'Industrie ». J.-P. Laurens a envoyé « La délivrance des emmurés de Carcassonne ».
Il y avait, cependant, quelques bonnes toiles à ce Salon de 1879, mais les visiteurs ne les regardaient pas, ou, si quelques-uns les regardaient c'était pour les critiquer et se moquer. Fantin-Latour avait deux bons portraits. Exceptionnellement, cet ami de Manet, de Courbet et de quelques impressionnistes n'était pas mis à l'index par les peintres officiels ; c'est, en 1879, qu'il fut décoré de la Légion d'honneur. On ne lui gardait donc pas rancune de sa toile qui avait fait scandale au Salon de 1870 « Un atelier aux Batignolles ». Edouard Manet était certainement le plus maltraité des exposants. On lui reprochait de ne pas savoir dessiner. En cette année 1879 il exposait, cependant, « La serre » et « En bateau », un bon tableau de plein air dont le personnage masculin est le fils Fournès, le cabaretier qui fut aussi le beau canotier du tableau de Renoir peint à Croissy à la même époque.
Renoir avait envoyé deux toiles : « Portraits de Mme G. Charpentier et de ses enfants » et le portrait, grandeur nature, de Jeanne Samary, la jolie soubrette du Théâtre Français. Eugène Boudin était représenté par
DESBOUIN. PORTRAIT DE M. DAILLY, ROLE DE « MES BOTTES » DANS L’« ASSOMMOIR ».
deux marines. Le vieil Harpignies exposait une vue de Paris : « Le Pavillon de Flore » et un paysage : « Les dindons de Mme Hérault ». Raffaelli abordait pour la première fois le genre qui fit sa réputation : « La rentrée des chiffonnières ». Cette toile eut du succès, car sous l'influence littéraire des naturalistes stimulés par Zola, le public prenait goût à l'étalage de toutes les laideurs. Lépine exposait : « Un quai de Paris », toile un peu fade, mais agréable. Bonvin, qui fut un excellent peintre avait envoyé un bon tableau. « Pendant les vacances » représentant des religieuses couvrant des pots de confitures. Pauvre Bonvin ! Il mourut aveugle et misérable chez les frères de Saint-Jean de Dieu. Un amateur, cependant, l'avait distingué, le comte Doria, dont la générosité atténua un peu l'amertume des derniers jours de l'artiste.
Revenons à des peintres plus favorisés. Albert Besnard qui terminait son séjour — comme élève — à la villa Médicis exposait le portrait de Mme la baronne D. A cette époque l'artiste n'avait pas encore tiré parti du mouvement impressionniste et des tonalités de Renoir.
Louise Abbéma exposait, comme Renoir, un portrait de Jeanne Samary. Il ne faut pas douter que des deux portraits celui peint par Louise Abbéma était préféré à l'autre. Il eût été intéressant de revoir ces deux portraits côte à côte. Louise Abbéma est morte, il y a peu de temps. On la rencontrait souvent autour de l'Opéra — elle habitait depuis cinquante ans rue Laffitte — promenant, mélancoliquement, un vieux petit chien, son dernier ami. Elle était vêtue, comme au temps de sa jeunesse, d'un costume tailleur gris et coiffée d'un tricorne de feutre pareil à celui des amazones de John Lewis Browne. Encore un qui eut son heure de célébrité, comme petit maître. Ce Bordelais avait troqué, je ne sais pourquoi, pour un nom anglo-saxon son patronyme Roux et transformé en John-Lewis ses prénoms français : Jacques-Louis.
Thaulow, qui connut de grands succès exposait des effets de neige.
On va enlever, pour les transporter au Louvre, les œuvres des peintres nés avant 1848 et qui étaient exposées au Musée du Luxembourg. Ce transfert suscite, paraît-il, une assez forte opposition du côté de l'Institut. Ces messieurs du Palais Mazarin, gardiens des mauvaises comme des bonnes traditions, savent bien que beaucoup de tableaux de leurs vieux confrères prendront le chemin du grenier de notre grand Musée National en quittant les salles du Luxembourg. On dit, pour consoler les académiciens, que beaucoup de ces œuvres expulsées trouveront une place honorable en province. « Quelle déchéance ! » protestent les amis de l'Institut « passer de la cimaise du musée du Luxembourg aux salles froides et désertes d'un musée de petite ville ! »
Evidemment, on ne voit pas très bien s'étalant dans les salles du Louvre le « Combat de coqs » de Gérôme et le « Saint Cuthbert » de Duez.
Peut-être quelques artistes d'aujourd'hui se réjouissent-ils d'occuper la place de ceux qu'on expulse, mais combien de noms parmi les nouveaux venus, resteront dans la mémoire des hommes quand cinquante ans auront passé ?
Georges RIVIÈRE.
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L'ART VIVANT
LE SALON DE 1879
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