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CINQUIÈME ANNÉE N° 118 5 fr. 1er OCTOBRE 1929 --- L'ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTÉRAIRES Dans ce numéro : L'EXPOSITION DE BARCELONE Synthèse de l'Espagne DIRECTION-REDACITION 146, Rue Montmartre, PARIS (2e) ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e) RÉDACTEUR EN CHEF: Florent FELS DIRECTEURS - PONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD

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L'ART VIVANT 30 septembre 1929 L'ART VISAGE DE LA CIVILISATION Nous avons, dans un précédent article, tenté de démêler, à travers les tentatives plus ou moins avortées de ces trente dernières années, la direction prise par l'art et qui lui donne une physionomie différente de celle d'autrefois. Nous voudrions, à présent, essayer de connaître, par l'examen de l'art contemporain, le visage de notre civilisation, parce que nous croyons, qu'il n'y a rien d'aussi sensible que l'art, aux influences du milieu. Art et civilisation sont deux termes qui présentent une incontestable affinité. Si l'art peut se passer de la civilisation, il ne semble pas que celle-ci puisse, sans dommage, se passer de l'art. Je crois qu'on s'entend assez bien sur le sens du mot art. On peut l'étendre à beaucoup de formes différentes, mais il garde toujours sa signification générale de recherche désintéressée du beau sans intervention des procédés mécaniques. Il n'en paraît pas être de même du terme civilisation. Les dictionnaires disent que c'est l'état des hommes sociables et polis. Cette définition, valable encore il y a un siècle, est insuffisante, trop sommaire pour satisfaire notre esprit. Les hommes de notre temps se représentent la civilisation sous un aspect plus complexe. Pour eux, elle n'est pas concevable sans l'usage des progrès techniques réalisés depuis cinquante ans et des institutions politiques et morales qui régissent les peuples occidentaux. Le sens du mot civilisation comporte cependant pour eux des degrés nombreux dont le fait pour un peuple d'être sociable et poli n'est que le moins élevé. Si cette conception de la civilisation est bien celle de nos contemporains, il en découle la conséquence que la plus haute civilisation est celle où le machinisme est le plus développé, où les institutions politiques et morales sont le mieux adaptées à la vie du groupe social. C'est, en effet, la physionomie que présentent tous les Etats modernes. La civilisation, ainsi entendue, cherche à assurer le bien-être du corps social, et pour satisfaire les besoins des individus, elle perfectionne chaque jour les moyens de production ou en invente de nouveaux. On peut se demander si cette activité de la civilisation atteint son but, si elle ne néglige pas d'autres devoirs ou ne les ignore pas. Elle ne s'applique, en effet, qu'à multiplier les progrès techniques, même dans l'ordre moral : les institutions philanthropiques ne sont pas, dans leur essence, différentes des inventions mécaniques qui mettent une quantité toujours plus grande de produits à la disposition des consommateurs, en vue de leur bien-être. La conception moderne de la civilisation ne compte guère d'autres éléments que ceux que nous venons d'indiquer. Les éléments intellectuels sans but utilitaire n'y ont qu'une place minime ou même pas de place du tout. Les savants qui se livrent à des recherches désintéressées, sans aucune préoccupation d'utilisation, n'exercent qu'une action insignifiante sur l'esprit public. Celui-ci exige que chaque chose contribue au bien-être collectif ou individuel. On y pensait moins auparavant. Le visage moderne de la civilisation diffère donc considérablement de celui qu'elle montrait à nos aieux. Le goût des spéculations désintéressées, l'amour des belles choses ne sont cependant pas perdus. Il y a toujours des philosophes et des poètes. Jamais les œuvres d'art n'ont atteint les hauts prix auxquels les amateurs se les disputent aujourd'hui. En aucun temps, on n'a vu autant de passionnés collectionneurs. Mais combien les poètes et les philosophes ont-ils de fidèles et de lecteurs ? Quant à la passion des collectionneurs elle est essentiellement de nature conservatrice. C'est une réaction du passé contre les nouveautés. Elle résulte de la conviction que les temps actuels ne peuvent nous donner l'équivalent des œuvres de jadis. On paie donc cher, non seulement la peinture des grands artistes d'autrefois, mais toutes les œuvres léguées par l'art ancien. Notons que l'amour de la collection n'est pas l'apanage des gens riches. Beaucoup de collectionneurs s'imposent de dures privations pour se procurer les objets qu'ils convoient. C'est un état d'esprit indépendant de la situation sociale. Le goût du passé est fait, en grande partie, du regret d'une société que les objets rappellent aux yeux. Les collectionneurs ne nous aident que dans une faible mesure à composer le visage actuel de la civilisation. C'est à l'aide des œuvres des artistes du vingtième siècle que nous devons l'imaginer, comme on l'a fait pour les civilisations disparues avec l'aide des monuments de leur temps. Avant que Champollion le jeune eut trouvé la clé de l'écriture égyptienne, le peuple de la Vallée du Nil nous était connu par les ruines dont le sol est couvert. Le déchiffrement des inscriptions, la lecture des papyrus n'ont guère modifié l'image que nous avions de l'âme des Égyptiens. L'architecture, la sculpture, la peinture, la gyptique nous donnent une physionomie plus vivante des Assyro-Chaldéens et des Hellènes que ne font toutes les histoires qui nous sont parvenues sur la Grèce et l'Asie. Car ces récits rapportent seulement des gestes que tous les hommes, quel que soit leur état de civilisation, ont de tout temps pareillement accomplis. Les Muses, elles, en chaque pays, changent de visage suivant les époques et selon les races. Ce sont ces véridiques déesses qui nous font pénétrer dans l'âme des hommes. Si nous voulons contempler le visage de notre civilisation regardons-le donc à travers les arts. Examinons ce que deviennent, dans les sociétés modernes, les principales branches de l'activité intellectuelle désintéressée. La métaphysique n'est acceptée par l'École contemporaine que si elle s'appuie sur l'éthique, en vue d'un but utilitaire. La philosophie officielle n'admet pas qu'on s'en tienne au seul point de vue esthétique. La poésie, la pure littérature ne sauraient trouver place dans une société où domine le machinisme, dévorateur du temps. A peine quelques oisifs s'y attardent-ils ; mais bientôt il n'y aura plus d'oïsifs. La musique paraît avoir conservé, comme passe-temps, une certaine importance. Mais on peut se demander si le succès ne va pas surtout à des productions de basse qualité dans les pays où le mécanisme est le plus évolué. Il n'est pas téméraire d'affirmer que les meilleures œuvres musicales nous viennent des pays où le machinisme a le moins d'emprise. Les arts plastiques ne sont pas, dans les sociétés modernes, autrement traités que les arts libéraux. L'architecture, en quoi se résume l'esprit d'une époque et la sensibilité d'un peuple, exprime bien le dénuement intellectuel de notre temps. Des lignes pauvres et l'emploi de matériaux de qualité inférieure en sont les caractéristiques. Cela indépendamment de considérations financières. L'art, proprement dit, est absent de la maison moderne, quand elle n'est pas une imitation du passé ou quelque folle conception où se mêlent les éléments architecturaux les plus disparates. De nos jours rien, pour ainsi dire, ne distingue dans ses lignes la maison d'habitation, de l'usine ou de l'entrepôt. Rien ne permet, à première vue, d'identifier un immeuble du vingtième siècle. Cela peut-être aussi bien une banque, qu'un hôpital, une usine d'électricité ou un musée. ---

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L'ART VIVANT L'architecte ne se préoccupe guère non plus du décor qui entoure sa construction : maisons, paysage, histoire. Seules les questions d'hygiène, de commodité le guident. Celles-ci ne demandent pas d'ornements frivoles. L'architecte, ici, confond la simplicité avec l'indigence. Notons à ce propos, et à titre de comparaison, qu'à la fin du dix-huitième siècle, sous l'influence des philosophes qui rêvaient de l'austère république romaine, l'architecture abandonna la jolie ornementation de naguère. Elle devint plus sobre, presque renfrognée ; mais elle resta cependant élégante et sa sévérité s'atténuaît du sourire de ses ferronneries légères, de ses jolies moulures et de la juste proportion de toutes parties de l'édifice. L'art n'abdiqua pas. Il existe encore à Paris de nombreuses maisons de ce temps-là ; on peut les comparer aux nouvelles bâtisses dont la ville s'enlaidit. L'architecte, en établissant ses plans, se conforme à la volonté du propriétaire de l'immeuble. Il ne fait que traduire, plus ou moins fidèlement, le goût de ceux qui habiteront la maison. L'homme moderne ne veut donc pas pour sa demeure d'ornements qu'il juge superflus. La pauvreté de la construction a eu pour conséquence une diminution considérable de la part que la sculpture y avait autrefois. Les sculpteurs ont vu, depuis vingt ans, leur rôle réduit à fort peu de chose dans l'ornementation des monuments publics. La sculpture a cessé d'être l'auxiliaire de l'architecture. Que reste-t-il aux statutaires ? Nous ne mentionnerons que pour mémoire les œuvres commandées ou acquises par l'État ou les collectivités. Elles encombrent les palais, les musées, les jardins publics et, en général, elles ne font guère honneur aux fonctionnaires qui les ont choisies. Les sculpteurs pouvaient, il y a trente ans, exécuter des portraits, des bustes ; la mode semble en être passée. A peine voit-on encore quelques têtes en plâtre ou en marbre aux expositions. Les sculpteurs ont dû se résigner à produire des objets, des bibelots de petite dimension pouvant trouver place dans le logis moderne où les chambres semblent des salles d'opérations, par hasard meublées de lits ou de fauteuils. Malgré les conditions malheureuses où se débat la sculpture, elle a évolué comme l'architecture dans le sens des idées de simplicité ; elle s'est appauvrie. Les sculpteurs ont adapté leur technique à l'état d'esprit général. Qu'ils exécutent une statue, un bas relief, un bibelot d'étagère, la même préoccupation d'escamoter le détail les domine. Plus de ces recherches du modèle, de ce souci d'habileté auxquels s'attachaient les artistes d'antan. Des traits sommaires, des oppositions violentes d'ombre et de lumière, des lignes frustes, cela suffit. Le spectateur pressé doit, du premier coup d'œil, analyser l'œuvre de l'artiste sans s'attarder à chercher, dans le détail, quelque morceau habilement exécuté. Est-ce de la synthèse ? Non, c'est de la pauvreté, c'est une concession faite à l'homme du vingtième siècle qui ne veut pas perdre de temps à ces amusements de l'esprit. Mais l'art n'y gagne rien. Ce n'est donc pas seulement la misère de la construction qui a modifié les conditions techniques de la sculpture, c'est aussi l'évolution des idées. Nous le voyons bien, par ailleurs. Les peintres, les graveurs ont suivi la même route que les architectes et les sculpteurs. Sous toutes ses formes, l'art n'a cessé de s'appauvrir du même rythme auquel s'enrichissait le machinisme, s'étendaient et se perfectionnaient les procédés photographiques, électriques, etc., appliqués à la reproduction des images et des sons. Les artistes du vingtième siècle ne sont cependant pas moins ingénieux ni moins habiles que leurs prédécesseurs. Mais, comme eux, ils expriment la sensibilité de leurs contemporains. Cette sensibilité n'est plus la même qu'autrefois ou s'exerce sur d'autres sujets, ou voit les choses sous un autre aspect. Elle simplifie. A quoi correspond cette simplification des lignes architecturales, cette reproduction rudimentaire des objets et des couleurs ? Peut-être à la croyance, très répandue de nos jours, que les progrès du machinisme ont simplifié la vie moderne. Les moyens de communications : transport des personnes et des marchandises, correspondance, etc., sont mis à la portée de tous sans que chacun ait grand effort à faire. Alors que nos pères devaient se donner de la peine pour allumer leur feu ou leur lampe, il suffit à présent de tourner une manivelle, d'appuyer sur un bouton à portée de la main pour obtenir chaleur ou lumière. Pour « l'usager » c'est une simplification. Sans doute n'est-elle qu'apparente, car, dans la coulisse, c'est-à-dire dans l'usine, un outillage compliqué, merveilleux de précision, fonctionne sous la conduite des savants ingénieurs. Mais le public ne s'en aperçoit pas. Il n'a dans l'esprit que la simplification de ses propres gestes. Et cela façonne sa manière de penser. Cette idée de simplification a gagné l'esprit des artistes, traducteurs fidèles de la pensée de leur époque. Sur ce point, il ne faut pas que la sculpture et la peinture exposées au Salons officiels nous masquent la réalité. Nous avons bien l'impression que les œuvres surannées du Grand Palais sont les débris d'un passé déjà loin de nous. C'est seulement dans les œuvres des artistes ayant abandonné les anciennes formules que notre civilisation nous apparait avec son vrai visage et, instinctivement, c'est à ces œuvres que va la sympathie du public. Sans doute, l'engouement manifesté pour les formules nouvelles manque-t-il de mesure. Le changement a été trop rapide pour qu'une adaptation de l'esprit public à ce récent aspect des choses ait pu s'accomplir sans erreurs. Il en a été de même pour les artistes qui ont donné parfois un aspect caricatural à leurs réalisations. Dans l'ensemble, nous sommes contraints de constater qu'un même idéal gouverne les productions de tous les artistes, quelque matière qu'ils emploient, quelque objet qu'ils poursuivent. Notre époque, malgré les apparences, n'est pas sous ce rapport, incohérente. Elle recèle autant d'harmonie que celles qui l'ont précédée. Il n'y a entre elle et ses devancières qu'une différence de qualité, parce que l'art n'a plus la place de jadis dans la société. La primauté de l'art avait autrefois sa raison d'être dans ce fait que la machine n'intervenait que très faiblement dans la fabrication des objets utilisés par l'homme. Le « travail à la main » nécessitait une habileté qui était plus ou moins grande suivant les aptitudes individuelles : tout travail était déjà œuvre d'art. Il en est tout autrement aujourd'hui. La machine triomphe et le « travail à la main » est l'exception. Tout était art, presque rien, ne l'est plus. Pour désagréable que soit la constatation, il faut admettre que l'art, pris en général, est déchu. C'est un fait d'une importance capitale pour la vie sociale. La déchéance de l'art doit avoir pour conséquence un affaiblissement de la valeur intellectuelle de l'humanité. Le savant ne peut pas remplacer l'artiste dans le rôle dévolu à celui-ci. Les savants, les inventeurs ont une autre fonction dans le monde que celle de l'artiste et les progrès techniques, s'ils améliorent le sort des individus, ne touchent guère les choses de l'esprit. Loin de constituer un progrès de la valeur morale des hommes, le perfectionnement technique, arrivé au paroxysme que nous pouvons entrevoir, peut être un moyen de destruction de cette civilisation qui fait notre orgueil. Le visage que nous en donnent les artistes a déjà bien la mine d'une déesse barbare aux traits fortement accentués mais où manquent les nuances qui en atténueraient la rudesse. Dans l'ensemble, c'est une physionomie franchement brutale qu'un sourire d'ogre n'adoucit guère. Voilà le visage qu'il faut regarder si nous voulons nous rendre compte de l'état de notre esprit ; comme si nous nous regardions dans un miroir. Nous pouvons voir que l'esthétique y tient peu de place. Où l'art décline la barbarie s'installe. Allons nous pronostiquer la fin de l'art ? Non, l'art ne peut pas mourir. Nous l'avons vu reparaitre, rajeuni, après les temps obscurs qui ont suivi la chute de la société antique. Il reprendra sa primauté quand le monde, écœuré de la tyrannie du machinisme, aura reconquis sa liberté. Georges RIVIÈRE

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L'ART VIVANT LES MONUMENTS MÉGALITHIQUES DU MORBIHAN LOC MARIAKER, DOMAINE DES MARCHANDS. Photos Archives d'Art et d'Histoire. CARNAC. ALIGNEMENTS DE KERMARIO. Photo Archives d'Art et d'Histoire.