Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
CINQUIEME ANNEE
N° 113
5 fr.
1er SEPTEMBRE
1929
---
L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTERAIRES
GRENADE. ALHAMBRA. JARDIN.
---
DIRECTION-REDACTION
146, Rue Montmartre, PARIS (9e)
ADMINISTRATION ET VENTE:
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e)
RÉDACTEUR EN CHEF:
Florent FELS
DIRECTEURS - FONDATEURS :
Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD
Page 2
GALERIE DANTHON
29, Rue La Boétie - PARIS
Elysées 13-14
---
PEINTURES MODERNES
SCULPTURES DE RODIN ET BOURDELLE
---
EXPOSITION PERMANENTE DES PAPIERS CANSON ET MONTVAL
ÉCHANTILLONNAGE
42, rue Bonaparte
---
GALERIE BERNIER
10, Rue Jacques-Cailot (rue de Seine) - VI°
TABLEAUX MODERNES
Tél.: LITTRÉ 44-94
---
PALETTE FRANÇAISE
152, Boulevard Haussmann, 152
du 1er juillet au 25 septembre:
paintings and water colors of
PARIS
peintures et aquarelles
---
ferronnerie ed. schenck
serrurerie ch. schenck
cuivrerie m. schenck
9, rue vergniaud, paris, 13° - tél. gob. 22-89
R.C. SEINE 88.848
---
Galerie MARCEL BERNHEIM
3bis, Rue Caumartin
PARIS (9°)
TABLEAUX MODERNES
Téléphone: CENTRAL 88-28
Télégr.: MABEBNECO, PARIS
VENTE — EXPERTISES — ACHAT
Page 3
POUR LE SOIR
HERMÈS
24, Faubourg Saint-Honoré
PARIS
ALGER, BIARRITZ, CANNES, SAUMUR
PAU, ST-CYR, CHANTILLY
Page 4
---
R. du C. : SEINE
31.016
176,390
---
MESSAGERIES MARITIMES
SERVICES CONTRACTUELS
Départs à dates fixes de MARSEILLE pour :
Le Portugal — L’Italie — La Grèce — La Turquie — L’Égypte
La Syrie — L’Arabie — Les Indes — L’Indo-Chine — La Chine
Le Japon — La Côte Orientale d’Afrique — Madagascar
L’Afrique du Sud — La Réunion — Maurice — L’Australie
Les Établissements Français de l’Océanie — La Nouvelle-Zélande
La Nouvelle-Calédonie
---
LIGNES COMMERCIALES
Services réguliers au départ
d’ANVERS, de LONDRES, de DUNKERQUE, du HAVRE
de LA PALLICE, de BORDEAUX, de MARSEILLE pour
La Méditerranée — L’Inde — L’Indo-Chine et l’Extrême-Orient
---
VOYAGES CIRCULAIRES EN MÉDITERRANÉE
Par les paquebots de luxe :
“CHAMPOLLION” — “MARIETTE PACHA” — “LOTUS”
“PIERRE LOTI” — “LAMARTINE” — “THEOPHILE GAUTIER”
Voyages autour du Monde
Itinéraires : Marseille, Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Fremantle, Melbourne, Sydney, Nouméa, Suva, Papeete, Colon, Panama, Fort-de-France, Pointe-à-Pitre, Marseille.
---
Consignation - Transit - Représentation
---
POUR TOUS RENSEIGNEMENTS s’adresser à :
PARIS
SIÈGE SOCIAL :
12, Boulevard de la Madeleine
PASSAGERS :
2, Boulevard de la Madeleine
SERVICES :
9, Rue de Sèze, 9
MARSEILLE
AGENCE GÉNÉRALE
3, Place Sadi-Carnot
---
Les MESSAGERIES MARITIMES sont, en outre, représentées dans tous les ports desservis par leurs navires, ainsi que dans les principales villes de France et de l’Étranger par des Agents et des Correspondants.
---
Page 5
---
POUR ORNER LA TABLE ET EMBELLIR LE HOME
LES PLUS BELLES PORCELAINES DE LIMOGES OBJETS D'ART CRISTAUX
VERRERIE ECLAIRAGE ORFEVRERIE FAIENCE ET GRES
EXPOSITION PERMANENTE CEUVRES DE L'ETE DES ARTISTES ET ARTISANS
LE GRAND DEPOT 21 ET 23 RUE DROUOT
AGENT EXCLUSIF POUR PARIS DE LA MANUFACTURE NATIONALE DE SEVRES MANUFACTURE ROYALE DE COPENHAGUE DELAHERCHE-LALIQUE-JALLOT-SUBUS
Envoi du catalogue contre 5 francs remboursés à la première commande
---
DIMEA
14, Avenue Victor-Emmanuel III
A.C. 274.187 B
Elysées 23-94 23-95
L'ART du décorateur est l'art de mettre en harmonie les proportions de votre intérieur et les préférences de votre goût. Nous nous inspirerons tout ensemble de l'un et de l'autre si vous voulez bien nous demander un projet que nous serons heureux de vous soumettre sans qu'il vous engage en rien.
---
Page 6
VENTE AUX ENCHÈRES PUBLIQUES
de la collection
de feu Monsieur EMIL WEINBERGER
à Vienne (Autriche)
---
Des tableaux anciens, italiens et néerlandais, parmi lesquels se trouvent quelques-uns de Bernar de Parentino, Parri di Spinelli, Jacopo da Casentino, Piero della Francesca, Jsenbrandt, etc., coffres italiens, tapisseries du XVe siècle, des ivoires sculptés des XIIIe et XIVe siècles, des bronzes italiens de la Renaissance (Riccio, Oliviere, Giovanni da Bologna, etc.), objets en or et argent, céramiques, sculptures en bois, pierre et argile (Donatello, Robbia, maîtres des statuettes Johannes), verreries, instruments astronomiques, meubles de la Renaissance allemande et italienne
---
VIENNE
les 22, 23 et 24
Octobre 1929
---
Maison de vente aux enchères
C. J. WAWRA
VIENNE, III, Lothringerstrasse, 14
Maison de vente aux enchères
GLUCKSELIG G. M. B. H.
VIENNE, IV, Mühlgasse, 23. 3e étage
Richard LEITNER
Antiquaire
VIENNE, I, Weihburggasse, 11
---
Prix du catalogue richement illustré .. .. .. 160 fr.
Page 7
L'ART VIVANT
1er septembre 1929
CINQUIEME ANNÉE
VÉTHEUIL ET GIVERNY
L'été est pour penser aux peintres ; aux musiciens, l'hiver. De ma fenêtre je vois un Monet, sans l'intermédiaire des marchands de la rue La Boétie, et sans le truchement du peintre. Juillet, mois des apparences où la sève est tarie et où la moisson n'est pas encore mûre, c'est le mois de Monet. A quelques lieues d'ici, l'Epte sépare la Normandie du Vexin. Ce Vexin, c'est un couvercle bombé qui s'abaisse d'un côté vers la Seine et de l'autre vers l'Oise et le Beauvaisis. C'est jaune, ça n'a pas d'arbres, pas de cornes, pas de murs ; l'hiver, c'est gluant, sinistre, hanté des corbeaux ; des routes abstraites, qui n'écoutent que l'administration, s'enfuient toutes vers Pontoise, la capitale. Cette semaine, le Vexin n'est que du blé ; il sera si haut bientôt qu'on verra à peine la tête des moissonneurs et les pâles carminées des machines agricoles. La Normandie commence d'un coup, de l'autre côté ; verte, faussement tendre, grillagée d'enclos, coupée de haies sous un aspect uni ; se faufilant dans ce nid à procès, les voies nationales tendent à la spirale ; parmi les pommes rouillées, les vaches ; à partir d'ici, elles couchent dehors toute l'année.
C'est sur cette frontière, sur l'Epte, où les rois de France faisaient leur paix avec les ducs de Normandie, que se trouve Giverny, le laboratoire de l'impressionnisme. Pays de liaison, où nous quittent les maîtres français et où commence Turner. (Comme un Anglais de l'an mil, Turner a remonté la Seine. Qui connaît, cachées au dernier étage du South Kensington, ses admirables aquarelles de la vallée de la Seine, ciels légers d'été, ciels d'ardoise de l'équinoxe, soleil blanc sur les falaises? Ces falaises, d'une marne crayeuse, qui accompagnent la Seine, de Mantes jusqu'à son embouchure, qui ressemblent, quand le gazon s'effondre, à de l'os gratté, et s'enfoncent au Havre, sous la Manche, pour reparaitre sur la côte anglaise.)
La travailla Monet. Marthe de Fels, dans son magnifique livre, nous le montre, le 1er mai 1883, quittant Vétheuil pour Giverny. Vétheuil, c'est la misère, mais c'est le génie. Giverny, ce sera la gloire, mais c'est le procédé. Vétheuil, c'est le capital qui s'accumule; Giverny, ce sont les rentes. Vétheuil, c'est la joie de créer, malgré tout, c'est la jeunesse. Giverny, c'est la documentation, les joies médiocres de la famille, ce sont les visites d'Honnorat, Kœchlin, Paul Léon et Georges Salles. « Qu'ils repassent dans une heure ! » crie l'ancien Monet, furieux ; mais le nouveau se ravise et fait entrer.
Je ne voudrais pas faire de peine à Vuillard que j'aime, mais cette seconde partie de la vie de Monet n'a jamais cessé de m'affliger. Il a trop aimé Monet pour ne pas le défendre avec cette autorité et cette simplicité foudroyantes qui font que je me sens bien petit garçon près de lui ; cela me ramène en effet à mon enfance. J'ai vu comment on avait passé insensiblement, dans les milieux de peintres, du goût pour les Meules à l'admiration pour les Cathédrales, de l'adoration devant les brouillards de Londres à l'extase devant les Nymphéas. Aujourd'hui, nous sommes la postérité ; nous avons le droit de nous reprendre et de juger. Les Nymphéas ne sont pas la condamnation de l'impressionnisme, comme l'Ecole des Beaux-Arts se hâte de le dire: c'est la vieillesse, c'est la technique, c'est Monet après Monet, et c'est, après Vétheuil, Giverny. Nous savons qu'avec le traité de Versailles, les Nymphéas sont le plus vilain cadeau qu'un homme d'Etat ait jamais fait à la France. Il ne faut pas en vouloir à Clemenceau, aveuglé par l'amitié, mais à la foule des faux amateurs qui croient comprendre quand c'est trop tard. Depuis que j'ai lu, dans le livre de Marthe de Fels, le si émouvant chapitre intitulé : « La tragédie de Monet », j'ai cessé d'en vouloir au maître lui-même. Monet se rend compte qu'il cherche l'impossible (voir sa correspondance avec Mirbeau) et qu'il va se casser les reins ; l'impressionnisme, c'est le duvet du fruit ; gare à qui quitte la surface! A l'heure de l'impuissance, voici la théorie qui guette les disciples ; pour un peu, une école va se former. Monet s'enferme, comme ceux qui recherchent la pierre philosophale. Il fait de la chimie, nouveau Faust demandant à l'eau ce qui à l'autre refusa le feu... Cependant, Monet sut brûler. Des monceaux de cendres témoignent de son mécontentement. Sans Clemenceau, il eût brûlé les Nymphéas. En 1921, on lui arrache une donation par devant notaire (pensez donc, ça valait si cher, madame !). Depuis que j'ai lu ce chapitre-là, si douloureux, je n'en veux plus à Monet ; il ne reste plus qu'à l'aimer.
Je termine le livre de Marthe de Fels, livre ferme et droit comme une bonne action, comme une palme de bronze, comme elle-même. J'ai encore un long crépuscule à mon service. Irai-je voir le soleil se coucher sur la fièche de Rouen, me postant au milieu de la rue de la Grosse-Horloge où Monet installa si souvent son chevalet? Pousserai je jusqu'aux falaises de Varangolle? Ou, traversant le village où naquit Poussin, descendrai-je par Les Andelys jusqu'au petit cimetière de Giverny?
Paul MORAND.
Page 8
L'ART VIVANT
LE VISAGE DE PRAGUE
M. Jacques Guenne va prochainement publier un livre sur Prague ville d'art enrichi de très nombreuses illustrations. De cet ouvrage, volontairement précis et dépouillé, où notre directeur a tracé l'histoire politique de la Bohême, parallèlement à son évolution artistique, et où il a tenu à donner une étude extrêmement détaillée de tous les monuments, de toutes les œuvres d'art qui enrichissent la ville de Prague, nous extrayons les premières pages. Celles-ci constituent, en quelque sorte, une préface à ce livre.
Des innombrables visages qu'il me fut donné de voir, en est-il un seul que je n'aie interrogé avec ardeur, fût-il le plus indifférent, dont je n'aie recherché la raison vivante dans les infimes accidents de sa peau ?
Mais, avec quelle passion, me suis-je toujours penché sur ceux qui, dans les plis de leur chair, dans l'eau de leur regard, ont main.eu la révolte, la joie, l'amour, la haine, la douleur, l'intelligence ou la folie, et se sont révélés nus à mon cœur ! Les plus beaux, mon esprit garde cependant le droit souverain de les rejeter comme des masques pourris, car c'est de mon seul amour qu'ils détientent pour moi leur beauté.
Ainsi des villes où, pèlerin passionné, je choisis de demeurer une heure, un mois, une vie.
Songez-y : toute cette multitude qui se presse dans la vie, dans les maisons, dans les rues, dans les voitures publiques, sans regarder autre chose que le temps qu'il fait, ou leur propre destin ! Tous ces touristes qui se sont composé un uniforme de voyage, toujours différent de leurs habituels vêtements, un masque aussi, pour mieux se persuader qu'ils vont découvrir l'univers et qui, enchâinés dans des courroies de cuir fauve, se confient si volontiers à qui les délivre du seul trésor qu'il faut emporter en voyage : l'imprévu. A Athènes, ils ont regardé l'Acropole ; en Egypte, les Pyramides ; à Rome, le Colisée ; à Naples, le Vésuve ; à Venise, la place Saint-Marc ; à Paris, l'Opéra ; à Prague, l'horloge de l'Hôtel-de-Ville où chaque heure déclenche bien à propos un quadrille de pantins.
Un jour, j'ai entrepris d'écrire minutieusement l'histoire de Prague. Mais, si extraordinaire que puisse paraître cet aveu au seuil d'un tel ouvrage, celui-là seul sait voir qui, comme Henry de Montherlant, ayant décidé de vivre trois années à Rome, arrive un soir dans la ville des Césars, et, parce qu'il dut, tout aussitôt, rosser un cocher trop italienissime, s'enfuit en jetant l'anathème à la Ville Eternelle. Mais Tunis et Grenade avaient mieux su le retenir...
Combien osent ainsi rejeter un plaisir qu'ils s'étaient réjouis de se donner, même s'il devient pour eux un ennui ? Combien, ayant décidé de connaître une des plus splendides cités du monde, savent reconnaître le malaise que cause son irrespirable beauté ?
Le poète du Songe n'avait pas achevé de me faire part de sa fureur, que je lui rappelais ma propre aventure. Je suffoquais encore des livides parfums des orangers de Sorrente, si je gardais de la Sicile une leçon de mesure, quand je parvins dans une Rome encombrée dans tous ses étalages, dans tous ses visages, de la même moue courroucée. D'immenses bandes de calicot barraient les rues, informant les passants de la grandeur de l'Italie. Qu'y puis-je ? A Rome, tout me parut, cette fois-là, minuscule. Le Colisée : un tambour crevé. Le Temple de Vesta : un Refuge pour square d'enfants. Le Forum : un petit jeu de construction. Et pourquoi le Capitole tournait-il ainsi le dos à l'Histoire ? Déjà quelque prude et stupide bourreau avait fait mettre des culottes aux damnés de Michel-Ange. Seule, contradiction vivante dans ce programme d'énergie, de discipline, de fureur, la Sainte-Thérèse du Bernin, qui ne songeait pas à cacher dans ses voiles transparents le beau désordre de sa mystique union, attestait sa foi en la divine éternité par la preuve mortelle de son plaisir humain !
Quelques heures après, à Florence, je retrouvais la vie et le plaisir de regarder tant de témoignages éternels. La boue d'or de l'Arno guérissait mes blessures. Le ciel me restituait la douceur italienne. Des jardins Boboli, les plus ardentes perspectives sollicitaient mon esprit. Est-il un seul jour, depuis lors, où je n'aie fait retraite, si peu de temps, hélas, dans le couvent de Saint-Marc, dans les pas de l'Angelico ?
Il est ainsi des visages du monde dont je caressent fidèlement les traits : Tunis, où tant de voiles qui ne tombèrent pas ont emporté dans leurs plis mes désirs les plus beaux ; Bruxelles où, rue Haute, une Flamande rose, enfant de boutiquier, bat encore de ses mains à la gloire de Breughel ; Anvers, où Rubens monte plus haut que les mâts ; Paris, où je me console encore d'avoir quitté les plus belles villes du monde...
Et Prague, maintenant ! A ce saint Jean Népomucène, dont la tête est entourée d'étoiles, et qui sut maintenir le beau secret d'une reine imprudente, je confierai peut-être combien de fois, depuis des mois, j'ai repris dans mes mains, de cette ville exigeante le beau visage douloureux et, comme celui de ses filles splendides, d'une volupté si tragique, qu'au delà des derniers remous de sa passion, s'étale, immense et calme, la mer de son austérité.
Et Prague, qui m'apparut blessée dans le plus terrible des hivers, tout enveloppée de ses pansements blancs ; Prague, dont le ciel jaunâtre semblait à chaque heure davantage descendre, pour retrouver de la lumière dans les neiges immaculées, mais se perçait aux noircères aigus des flèches et des tours, s'arrachait à toutes les saillies de la ville hérissee. Quelle tenace volonté, au cours de trois siècles d'esclavage et de sang, malgré les charmantes rondeurs verdissantes qui, si doucement, l'entouraient, a poussé cette ville à dresser vers un ciel injuste tant de pointes cruelles, pour que, souvent meurtri, le regard d'un peuple où couvait la révolte ne pût jamais s'endormir dans un ciel si farouchement bardé.
Combien de fois, depuis mon arrivée à Prague, longeant le chemin de neige de la Vitava, j'avais tenté de découvrir, les yeux tournés vers les hauteurs de Hradcany, un décor qui, toujours, se perdait dans le remous d'une poussière glacée ! Un jour, enfin, comme le veut parfois le destin de ce peuple, un soleil eut raison de tous ces liens de brume. Alors, sur le pont Charles, cette voie triomphale que Rome ne possède pas, sur ce pont où les saintes pâmées prennent à témoin leur plaisir; les ascètes, leur foi; les docteurs, leur science; les évêques, la pompe heureuse de l'Eglise, pour nous convier à regarder l'un des plus beaux spectacles du monde, où le Christ mort de Mathias Braun exige de sa nature divine de pouvoir encore se pencher, comme le plus tendre des hommes, sur la nuque vivante de Luitgarde, je vis, enfin, se profiler l'immense cortège qui, si logiquement, descend du sommet de Hradcany vers les jardins d'où surgit la Tour Noire, et sur qui planait, dans l'apothéose du couchant, la couronne toute rehaussée de pierres aiguës de la cathédrale Saint-Guy. Peu à peu, comme dans une foule triomphante, je découvrais, dans l'océan des toits, les héros éclatants : la verte rondeur du dôme de Saint-Nicolas, auprès de son fier campanile, l'aiguille violette de Saint-Thomas, le coin farouche qu'enfonce dans le ciel la Tour de Mala Strana, et, tout au fond, les deux bras égaux de la basilique Saint-Georges.
Comme chacun donc, comme le plus stupide et le plus grand des pèlerins, Chateaubriand, j'avais exigé de l'illustre perspective l'immédiate et théâtrale révélation. Le triomphant aspect de Hradcany, c'est ce visage, en effet, que Prague a choisi de montrer au monde, comme le visage hu-
Page 9
L'ART VIVANT
---
Claude Monet, Vétheuil.
(LA REPRODUCTION DE CE TABLEAU EN FAC-SIMILÉ PAR LE PROCÉDÉ JACOMET, FERA PARTIE DU NOUVEAU CARTON DE DIX REPRODUCTIONS DE MAITRES CONTEMPORAINS, PROCHAINEMENT ÉDITÉ PAR "L'ART VIVANT".)
Page 10
L'ART VIVANT
PRAGUE
HRADCANY, MALA STRANA ET LE PONT CHARLES.
LA CATHÉDRALE ST-GUV VUE DE LA TOUR DE L'ÉGLISE ST-GEORGES.
SAINT-NICOLAS MALA STRANA. INTÉRIEUR.
---
Page 11
L'ART VIVANT
main, plein de révolte et de désir, se pare du masque de la sérénité.
Mais apprenez à tenir un visage dans vos mains. Soulevez ses paupières. Forcez l'eau de ses yeux, n'approchez pas trop tôt vos lèvres, car vous ne vous souciez pas encore de mensonges. N'examinez pas trop scientifiquement, non plus, les accidents de sa peau.
Jetez ce livre précis, si vous êtes parmi les heureux qui ne consultent pas le temps. Perdez-vous dans les rues. Ne craignez pas de surprendre les secrets des maisons qu'habite un peuple hospitalier, de regarder à l'intérieur des cours, d'épier le mystère des jardins.
Il est des villes dont le destin s'est méthodiquement accompli entre les mains de placides bourgeois et qui, bouleversées comme il advient de temps à autre par les guerres, se sont, tout aussitôt, délivrées de leurs ruines. Il en est d'autres qui se sont, comme des momies, ensevelies dans le souvenir sanglant d'une heure de désespoir. Prague offre un autre rythme. Pas une pierre qui ne corresponde ici à une volonté de l'Histoire. Les styles n'ont pas lentement évolué, et l'inévitable décadence qui suit les plus beaux mouvements humains, fait place à des ordres nouveaux. C'est, selon les nécessités de l'époque, que les hommes d'ici ont choisi pour leur ville chaque nouvel aspect.
Aux premiers règnes, qu'estompent encore les franges de la légende, où les ducs et les rois agrandissent patiemment leurs territoires, comme des paysans leurs champs, convint longtemps la raison romane, puissante, logique, absente d'inquiétude.
Puis, se développe la fièvre de l'esprit. Un roi, qui fut vraiment le Père de la Patrie, et à qui le hasard avait permis de contrôler la civilisation française et ce compromis entre deux climats que fut l'art d'Avignon, suscita une immense cité. C'était au temps heureux du Moyen Age, à peine délivré de la barbarie, mais encore dispensé des inquiétudes modernes. Le roi Charles IV régnaît sur un vaste empire. Il aimait sa Prague dorée. Il se commanda une ville gothique, comme nous commandons un meuble, un vêtement. Il eut la chance de trouver un constructeur d'églises et de tours ; et, avec le supérieur bon sens que les rois avaient encore en ce temps-là, il laissa à Peter Parler le soin de modeler la cité à l'image de son âme, encore sollicitée par les rêves qui montent des brumes du Rhin, mais déjà gagnée à la lucide volonté de ce peuple.
Comme tout ce siècle eut la passion d'atteindre le ciel ! Mais il ne s'agit pas ici, comme sur nos rives, d'alléger par une multitude de pensées verticales l'immense et large raison des cathédrales. C'est pour les flèches, les tours, les campaniles, les échauguettes, qu'est construit l'édifice. Qu'imprime qu'il n'aît pas de façade en sa partie inférieure, comme l'église du Tyn, si, derrière la maison, bâtie contre elle, les tours lancent leurs légères fusées.
Tout un peuple d'artisans, sous l'impulsion d'un génial créateur, avait accumulé les édifices. Dans la vieille ville, qui porte encore l'emprise de la bourgeoisie de ce temps, les monuments profanes suivaient l'envolée des églises. Et les marchands cossus bâtissaient des maisons sur des croisées d'ogive, comme ils font aujourd'hui couler leur cube de ciment.
Prague, qui avait, tour à tour, appelé des artistes italiens, français, allemands, acceptait d'être le carrefour du monde, où se croiseraient les aspirations slaves et la tradition latine, où viendraient se recouper les vertus germaniques, un centre où convergeraient les lois du Nord et celle du Midi. Mais elle ne souffrait pas qu'une seule tendance pût prévaloir, et surtout celle que, délibérément, elle n'avait pas choisie.
Toute l'histoire de la Bohême va désormais illustrer la lutte d'un peuple slave contre l'étroite germanique. Quand bouillonne le sang d'un peuple, l'Histoire découvre toujours un prétexte, invente des martyrs. Que la Bohême ait pu se passionner pour une affaire de dogme, sacrifier sa liberté au Calice, voilà ce que de scrupuleux historiens tenteront d'expliquer.
Pour nous, l'héroïsme est une fatalité comme la peste ou l'incendie. Pour que la France devint la France, il fallait que Jeanne d'Arc périt sur le bûcher de Rouen. Pour que la Bohème prit conscience de cet ensemble de qualités et de lacunes, de richesses et de pauvretés, de victoires et de défaites, de malheurs et de joies qui conditionnent une per sonnalité nationale, pour qu'elle pût limiter sur la carte du monde l'espace où devait battre son cœur, il fallait qu'un héros choisisse de se sacrifier pour ce qu'il croyait être la vérité, de toute la force de son esprit. La torche de Constance, comme le brasier de Rouen, ont permis à deux nations de se frayer leur route dans le monde.
Du point de vue catholique, il n'est pas douteux que Jean Huss ne sente le soufre. Mais qui ne conviendra aujourd'hui que Jean Huss eut vite fait de perdre sa figure de réformateur et de philosophe, pour ne plus conserver que l'auréole d'un héros national, dont le plus grand mérite a été de maintenir la souveraineté de la langue tchèque toujours, menacée par la culture germanique, et de mettre en faisceau autour d'un noble exemple l'idée même de la Patrie ?
Le néant dans lequel tomba pendant plus d'un siècle l'architecture religieuse, la folie avec laquelle déferla la croisade des iconoclastes, la pauvreté de l'art profane, indiquent assez que ce peuple entend imprimer au développement de la ville le rythme même de son cœur.
Il ne convient plus de bâtir. Ce sont des héros qu'il faut maintenant susciter. Mais quelle fresque vaudra jamais la chevauchée de Procope le Chauve et de Ziska le Borgne, dont l'horrible blessure ajoute je ne sais quelle horreur à cette incroyable épope?
Sans doute, verrons-nous, pendant une courte trève, les dernières fusées du gothique flamboyant réjouir le ciel de la cité. Mais toute la fièvre de ce peuple tend désormais vers ce jour tragique où, après avoir culbuté des fenêtres du château selon l'énergique méthode du pays, les envoyés d'un roi détesté, après la défaite de la Montagne Blanche, les meilleures têtes du pays tomberont sous le couteau des bourreaux.
Alors, il se produira un fait unique dans l'histoire politique et dans l'histoire de l'art. Un roi tenace appellera, pour briser la croyance d'un peuple, la souple cohorte des Jésuites. Ceux-ci choisiront les lieux les plus propices pour mieux y distribuer leur influence. Et, tandis que Jean Amos Komensky, qui représente la Bohême meurtrie, mais irrédente, écrit son Labyrinthe du monde, pour montrer la vanité des palais, des églises, des coupes, des tours, et attribue à un plaisir des sens le besoin de construire, les Jésuites entreprennent de transformer la physionomie de Prague et de faire, peu à peu, de cette ville gothique, où la Renaissance avait à peine pénétré, une des capitales de la contre-Réforme et de ce style baroque dont les lignes se plient à leur sinuouse apologétique.
Tandis que le vainqueur de la Montagne Blanche distribue les biens de l'ancienne noblesse tchèque à des généraux espagnols, italiens et allemands, les condottieri, dont la guerre de Trente Ans favorise la rapide fortune, couvrent de palais harmonieux les pentes de Hradcany et de Mala Strana.
Les Jésuites ont entrepris de conquérir le cœur de la multitude. Ils ont su distinguer, à certains symptômes, la lassitude qu'apporte, dans une foi que ne soutient plus l'esprit, l'austère décor de la Réforme. Alors, ils imaginent ces temples séduisants, tout enrichis de stucs et d'ors, tout ruisselants d'édifiantes peintures, où l'œil ne pouvant jamais s'arrêter devant l'objection d'une ligne droite, est toujours sollicité de se perdre dans un beau labyrinthe de courbes, d'errer dans un théâtre, où des saints gracieux renoncent à l'immobilité de la pierre pour se pencher sur des douleurs humaines, apportent le témoignage de leur heureuse sainteté et proposent le symbole de l'amour de la terre à ceux qui ne peuvent atteindre l'union en Dieu.
Nous verrons qu'il n'est pas un édifice religieux de Prague qui n'ait été, au cours du XVIIIe et du XVIIIe siècle, profondément remanié en style baroque ou qui n'ait vu quelque monu-