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QUATRIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT 15 septembre 1928
LE CONGRÈS DES ARTS POPULAIRES
Le Congrès des Arts populaires qui se tiendra à Prague du 7 au 13 octobre prochain présente une double particularité : la première c'est qu'il a été organisé sur l'initiative d'une des commissions techniques de la Société des Nations, et réalisé par l'Institut de Coopération Intellectuelle ; la seconde, c'est qu'il constituera la première réunion de spécialistes qui, dans tous les pays, se sont occupés des arts populaires. On a vu, en effet, des congrès nationaux de cette espèce ; on n'en n'a pas vu d'internationaux. Cette double particularité permet de dégager le caractère et les intentions de cette assemblée.
Convoquée par un corps d'intellectuels et de savants éminents, son premier but ne peut qu'être que scientifique. Mettre en présence des découvertes, confronter des doctrines, arriver, par le rapprochement des points de vue, à des conclusions nouvelles sur les origines, la nature, le développement de manifestations trop peu étudiées dans le cadre international, en définir la raison encore confuse et controversée, voilà, certes, une tâche à laquelle la Semaine de Prague ne suffira point, si active soit-elle. Les arts populaires, en bien des pays, restent des objets d'études locales trop rarement éclairées des lumières du dehors. D'autre part, il en est qui diront que les arts populaires n'existent point et qu'on ne doit voir dans telle demeure, telles broderies ou tel meuble conservés en un musée d'ethnographie, que le souvenir d'un palais princier, d'une robe de grande dame ou d'un buffet bourgeois, déformés ou transformés par les procédés les plus sommaires d'exécution de l'artiste paysan. A cette thèse s'en opposent d'autres, où l'art populaire est représenté comme une création spontanément jaillie de l'âme primitive; ceux qui partagent cette façon de voir, trouveront des arguments éloquents dans l'étude de l'art des enfants et des sauvages, de même que dans l'observation des œuvres que les préhistoriens ont sorties du fond des cavernes ou du cœur de la terre. Quel beau sujet de discussion : qu'est-ce que l'art populaire ? Sans doute en pourra-t-il sortir une conclusion qui établira des limites entre la part populaire, l'ethnographie, le folklore et d'autres sciences connexes. Le Congrès de Prague, en s'appliquant à cette délimitation de frontière, aura peut-être l'honneur de dessiner le domaine d'une science nouvelle en même temps qu'il situera quelques-uns de ses principaux sujets d'études.
Cependant, pour qu'une science puisse se développer et vivre, il est essentiel que soient conservés les objets de ses recherches. Or, rien n'est plus menacé que l'art populaire. Le chemin de fer, qui transporte dans les campagnes lointaines les objets fabriqués en série par les usines, les migrations sociales (la guerre, par exemple, a eu, dans ce domaine, des conséquences incalculables), le café-concert et l'opérette qui étouffent la chanson populaire, tout cela, d'autres influences économiques ou sociales, font qu'en bien des pays l'art populaire est à l'agonie. Il y a, certes, intérêt à le voir subsister parce qu'il représente la santé traditionnelle du peuple qu'il est déplorable de voir s'altérer. Comment maintiendrait-on en vie ces arts qu'on peut croire condamnés? Autre question à laquelle le Congrès devra répondre ; pour ne citer que quelques exemples, la renaissance de l'art textile suédois, due aux efforts centralisés par le Nordiska Museet de Stockholm, la conservation de la danse du highland écossais par la Folk Dance Society britannique, la campagne menée en faveur des teintures végétales par l'Associazione per Gli interessi del Mezzogiorna provoqueront des réflexions qui pourront prendre corps en recommandations dont la Société des Nations pourra peut-être faire une réalité. Mais il ne s'agit pas seulement d'empêcher les arts populaires de mourir; dans la mesure où ils peuvent échapper à leur destin, il convient de conserver à leur sujet des documents d'études, de créer des archives internationales, des bibliothèques de disques de chansons enregistrées méthodiquement et même un musée international des Arts populaires qui pourrait succéder à l'exposition de 1931 que préparera la réunion de Prague.
Le domaine des travaux est immense :
Rapprocher des savants, ce qui est le but de l'organisation de Coopération de Genève, confronter des disciplines scientifiques et créer des centres permanents d'études internationales — ce qui est le but de l'Institut de coopération de Paris, — cela peut ne point sembler suffisant pour que la Société des Nations ait pris cette initiative.
Entreprend ce congrès n'était point pour elle sans quelque hardiesse, d'aucuns diront quelque témérité. Les arts populaires sont plus régionaux que nationaux et il arrive quelquefois qu'ils affirment une diversité plutôt qu'une unité. C'est ici que la science vient au secours de la politique, sans se plier cependant pour cela à aucune concession : derrière les affirmations d'esthétiques et d'âmes si différentes que sont les arts populaires des nations et des régions, la science discerne les identités ! Le cheminement de siècle en siècle et de pays en pays, d'un motif de grammaire décorative, d'un thème de chanson populaire, d'un plan d'architecture rustique conduit sans doute à cette réconfortante conclusion qu'à la base de la civilisation humaine existent des éléments de communauté dont la leçon ne peut être indifférente dans la conduite quotidienne de la vie.
Le Congrès de Prague réunira des savants (plus de deux cents parmi les plus éminents), des artistes de tous les pays et des personnalités mêlées à l'œuvre de la Société des Nations. On y discutera, dans les cinq sections et en séance plénière, des problèmes généraux, des questions relatives à l'art décoratif, à la chanson, à la danse, au théâtre du peuple.
Il sera parlé plus tard ici, des résultats du Congrès. Qu'il me soit permis de noter que L'Art Vivant, en attirant l'attention de ses lecteurs sur les manifestations de l'esthétique populaire des divers pays à l'occasion de ce Congrès, aura le mérite de s'être associé à une œuvre de haut intérêt artistique et de large répercussion sociale.
Richard DUPIERREUX,
Secrétaire Général
du Congrès International des Arts populaires.
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L'ART VIVANT
L'ART POPULAIRE FRANÇAIS
L'art populaire possède tout d'abord cette vertu d'être primesautier. Il naît d'un désir ingénument exprimé et il en garde la saveur. Il est sans préméditation. Le forgeron qui sculpte une rose de quelques clous forgés ; le sabotier qui sculpte sainte Marguerite propice aux heureux accouchements ou saint Antoine qui fait retrouver les clés égarées aux ménagères ; le jardinier qui sculpte dans un if un coq ou un lapin, ont seulement pour fin de se plaire à eux-mêmes ou à leurs dieux. Le travail qu'ils effectuent pour y parvenir est exécuté dans le plaisir, au contraire de tout labeur industriel qui est accompli dans l'automatisme. L'ouvrier ou le «bricoleur», qui peut être parfois génial et inventer dans l'ordre logique un nouveau dispositif de T. S. F., un carburateur, un manomètre, etc., n'atteignent cependant jamais à l'art poétique. L'industrie détruit l'art populaire par la multiplication des objets à bon marché et les jeunes gens des campagnes, qui reçoivent les catalogues des grands magasins et connaissent «les beautés» de l'art décoratif moderne par l'intermédiaire du ciné-roman, estiment qu'une armoire de la firme bien connue «Au Forestier» est bien plus belle que l'armoire de mariage de leur grand-père, si peu commode et si malaisée à déplacer (1).
Les chenets, les moules à beurre et à gaufre, les plaques de cheminée, les bouquets de mariées, les travaux en verre de couleurs, les verres gravés, les bateaux en bouteilles, les poteries, les vases, les dentelles sont taillés, fondus, fabriqués en séries. L'art rustique est désormais du domaine de l'archéologie.
Au cours de la dernière guerre, on pouvait voir parfois au poing des soldats un gourdin orné de feuilles, de serpents enlacés, tel le sceptre de quelque roi africain ; ou bien, dans les douilles d'obus, dans les fusées d'aluminium, c'étaient des figures, des attributs, des végétations de manuel de botanique. Parfois, à l'entrée de cagnas, comme une clé de voûte, enfondée dans la terre, quelque poilu avait gravé dans la craie ou la pierre tendre, une face grimaçante.
Il était bien rare d'y discerner un réel sens artistique. De toutes les douilles d'obus que nous avons vues, il n'est que celles taillées et repoussées par André Derain qui possèdent quelque valeur esthétique.
Mais dans tous ces objets, nés du loisir des soldats, on retrouve le besoin inhérent à l'homme, de tailler, de rogner, de disposer en forme de figures ou d'attributs, un morceau de matière : pierre ou bois, dès qu'il a quelques heures d'inaction.
A la base de l'art populaire français on ne trouve pas un sentiment religieux mais le sentiment de la nature.
Tandis qu'il s'est constitué à l'étranger de nombreux musées d'art où l'on étudie l'art populaire. (Volkskunde Museum à Berlin, à Vienne, Musée de Folklore à Anvers, etc.) il n'existe encore en France aucun organisme chargé de classer et d'ordonner les objets d'origine populaire. Quelques musées de province (1), assez riches en poteries, meubles, statues, tissus rustiques, sont généralement conçus dans un strict esprit de patriotisme local. Les travaux de leurs conservateurs parlent si volontiers du génie basque, provençal ou breton, dès qu'il s'agit d'une pièce de dentelle ou de quelque bahut, que devant tant d'emphase, le curieux se demande si le mot n'est pas vain pour cette sorte de travaux rustiques. Quelque admiration que nous ayons pour des œuvres d'une haute valeur humaine mais (ce qui ne refroidit nullement notre enthousiasme) d'assez maigre intérêt esthétique, il nous répugne de parler de génie populaire à l'occasion d'une cruche ou d'une armoire. Et notre tâche immédiate est de discerner si, dans le pays limité au nord par la Manche, à l'ouest par l'Atlantique, au sud par les Pyrénées et la Méditerranée, à l'Est par les Alpes et le Rhin, il existe un art populaire à tendance générale française.
Les productions d'objets ornés ont sur tout le territoire une origine commune : l'art de la Tène, et les poteries trouvées dans les cimetières gaulois sont décorées de signes et de figures multiples mais identiques, quelle qu'en soit la provenance. Lorsque le gallo-romain, puis l'art français succèdent au primitif, les gabarits de l'art rustique sont encore semblables et la fibule trouvée en Charente s'apparente à celle des nécropoles de la Somme, de l'Oise ou du Poitou.
Les objets n'ont de différence que celle imposée par les matériaux issus du sol, par la faune, la flore et l'évolution fatale de l'humanité. De temps à autre, un artisan de génie trouve une manière nouvelle de traiter ces matériaux : la dentelle par exemple, est différente suivant les régions pour d'autres raisons que l'ethnique : le point d'Alençon, la den-
(1) Normandie. Rouen. Musée normand; Honfleur, Musée du vieux Honfleur ; Fécamp, Musée des Amis du vieux Fécamp ; Alençon, Musée de la Maison d'Ozé ; Fawville, Musée local Voisin (mobilier normand).
Bretagne. Quimper, Musée départemental breton (mobilier breton, costumes, etc.) ; Hennebont, Musée bas-breton (mobilier) ; Keriolet (château de), coiffes, meubles etc. ; Rennes, Musée breton (meubles de la Haute-Bretagne, costumes, etc.) ; Kerjean (mobilier) ; Nantes, Musée des Arts décoratifs (mobilier de la région guérandaise, coiffes, costumes).
Vendée et Saintonge. Fontenay-le-Comte. Musée vendéen ; Saintes. Musée Mestreau (mobilier) ; Niort. Musée du Donjon.
Provence. Arles. Muséum Arlaten (meubles, costumes,objets divers). Marseille. Musée du vieux Marseille. Grasse. Musée Fragonard ; Toulon, Musée du vieux Toulon ; Nice, Musée Masséna.
Pyrénées. Lourdes. Musée pyrénéen ; Pau, Musée béarnais. Bayonne Musée Basque (mobilier, costumes, etc.).
Alsace et Lorraine. Strasbourg. Musée alsacien ; Metz, Musée de la Porte des Allemands ; Nancy, Musée historique lorrain (mobilier céramique, etc.). Colmar, Musée Bartholdi.
Savoie et Dauphiné. Chambéry, Musée savoisien (mobilier), Grenoble, Musée Dauphinois.
Bresse. Bourg-en-Bresse, Musée de Brou.
Auvergne. Clermont-Ferrand, Musée de la Maison des Architectes. Anjou et Touraine. Angers, Musée Saint-Jean (meubles, coiffes). Salle du Syndicat d'Initiative (mobilier). Loches. Musée du costume. Terroir.
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L'ART VIVANT
L'ART POPULAIRE FRANÇAIS
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L'ART VIVANT
L'ART POPULAIRE AU MAROC
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ENTRÉE DU MUSÉE D'ART INDIGÈNE DE RABAT.
Au-dessus : FABRIQUE DE POTERIE RUSTIQUE A SAFI.
TAPIS DE RABAT.
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L'ART VIVANT
telle de Cluny, sont dues à des inventions individuelles qui n'ont rien à voir avec le génie normand ou bourguignon.
Si nous observons le peuple des statues, qu'elles soient d'Avalon ou du Faouët, Santons de Provence ou Géants des Flandres, les mêmes types caricaturaux se présentent, différenciés seulement par le costume local. Si quelque expression nous permet de situer sans erreur possible une origine particulière, c'est que l'artisan s'est inspiré de quelque bonhomme typique rencontré sur son chemin. Mais il arrive fréquemment qu'il interprète ingénument le souvenir qu'il conservait de quelque saint aperçu au portail de Chartres, au narce de Vézelay ou sur les chapiteaux de Toulouse.
L'homme du peuple qui sculpte une statue, décore une poterie, cherche, pour s'exprimer, les matériaux et les techniques les plus simples, car il travaille sur une impression vive et non pour un idéal inimaginable à son intelligence. Et cela nous permet d'admirer parfois, alors que l'art français est sous une influence étrangère, de purs spécimens d'esprit indigène en plein italianisme, comme il se produit pour la Renaissance. Si les artistes réunis à la cour des Valois succombent au goût importé, les sculpteurs paysans qui ignorent Donatello et Cellini, continuent leurs travaux suivant la tradition de leurs pairs.
On objectera que s'il est possible de dire : une armoire bressanne et une armoire bretonne, c'est quel esprit des façonniers était différent suivant le lieu originiaire. Le goût est, en effet, différent suivant le terroir, mais on peut observer à quel point il est permis d'assurer qu'il existe un art populaire français ayant son identité. Il suffit de comparer avec les objets des nations voisines pour observer le caractère particulier et original de la production française.
L'admirable institution du compagnonnage, qu'il faudra toujours citer lorsqu'il s'agit d'art populaire, faisait connaître aux artisans, entre eux, les techniques nouvelles et les découvertes qui enrichissaient chaque métier. C'est ainsi que, au moment où les Van Eyck inventent le procédé de la peinture à l'huile, cette innovation se répand de la Flandre aux confins de l'Allemagne et de l'Espagne. Les images, transportées par les compagnons ou les colporteurs et qui sont souvent des copies malhabiles d'œuvres importantes, servent parfois de modèles aux artisans. Les mêmes types se retrouvent à travers la France rendant malaisée l'identification des objets postérieurs au XV° siècle. « Chaque fois qu'on a analysé de près les facteurs qui entrent en jeu, écrit Van Gennep (1), on constate que l'invention proprement dite est le fait d'un individu unique. »
(1) Lire à cet égard les remarquables observations de A. Van Gennep dans le seul ouvrage français traitant de l'art populaire français en général : Le Folklore (Stock éditeur).
Voilà qui est singulièrement rassurant pour quiconque croit en la suprématie de l'individualisme en art.
*
Le Congrès de l'Art Populaire qui a lieu actuellement à Prague est bien moins destiné à la confrontation des résultats obtenus par d'éminents spécialistes du folklore et de l'art rustique, qu'à la recherche de méthodes d'investigation et de classement.
On a vu les instituteurs du Sud-Ouest de la France se passionner pour la préhistoire et devenir bientôt les plus actifs collaborateurs d'hommes de science tels que l'abbé Breuil, M. Capitan et M. Boule.
On ose espérer qu'un tel mouvement d'intérêt suscitera parmi ceux qui vivent près des sources de l'art populaire une passion semblable.
Nous présentons donc une rapide anthologie d'œuvres populaires, que nous nous proposons de compléter par des articles publiés périodiquement.
Il ne nous apparaît pas que le rôle du folklore soit limité à l'étude des objets, des chansons, des textes et des meubles d'origine rustique.
On connaît l'immense influence de la gravure et de la peinture populaires sur de nombreux artistes contemporains. Le douanier Rousseau n'est rien d'autre qu'un peintre populaire, et Picasso, Maurice de Vlaminck, Raoul Dufy, André Lhote s'ils ne se sont pas directement inspirés d'œuvre rustiques, n'ont pas négligé de bénéficier de certaines de leurs vertus. Il est dans ces œuvres un mystère aussi grand, mais totalement différent de celui qui préside aux merveilles de l'art classique. Chez l'artisan, c'est le sentiment qui domine et souvent la technique importe peu : elle naît au moment où celui qui crée la requiert. De cette malfaçon est venue l'incompréhension. Le côté barbare, malhabile, a fait dédaigner une forme d'art qui avait de plus la tare de l'anonymat. On admire un meuble de Boule, même si l'artiste fut inférieur à ses dons ; on traite légèrement d'une armoire sur laquelle un sabotier inconnu a gravé une zoologie lyrique.
On verra, par quelques exemples, qu'il importe de sauvegarder les œuvres, peu estimées et trop incomprises, du génie rustique.
L'Art Vivant a déjà publié de nombreux articles à ce sujet. Il est dans notre programme de collaborer activement à cette entreprise. Ces quelques lignes sur un noble et vaste sujet ne figurent ici que pour l'affirmer.
Florent FELS.
(1) Voir L'Art Vivant nos 29, 30, 31 (année 1926).