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First pages of the volume, freely accessible.
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QUATRIEME ANNEE
N° 92
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1er NOVEMBRE
1938
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L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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QUATRIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT 1er Novembre 1928
RÉVOLUTION DE CATHÉDRALES
Nous avons la bonne fortune de publier ici quelques-unes des pages les plus emouvantes que M. Georges Clemenceau vient de consacrer à celui qui fut son grand ami. Elles sont extraites d'un ouvrage qui paraîtra prochainement chez Plon.
Je ne vais pas suivre Monet d'exposition en exposition, ni faire l'histoire des admirables peintures dont j'ai retrouvé plusieurs en Amérique, notamment dans la belle collection Potter Palmer. Il me suffit, pour mon sujet, de noter les grandes étapes de Vétheuil aux Meules, aux Peupliers, aux Cathédrales, à la Tamise, au portrait du Louvre, aux Nymphéas.
J'aurais voulu dire Monet tout au long des activités impétueuses de son ambitieux pinceau. J'aurais aimé à grouper les toiles principales, selon leur mérite intrinsèque et dans l'ordre des interprétations de la lumière qui s'y trouvent progressivement développées. Mais je n'ignore pas qu'un tel travail dépasserait mes forces. Ma pensée, d'ailleurs, n'est point d'une monographie de Monet. Dans les derniers sursauts des heures alourdies, c'est un besoin pour moi de parler de Monet. Je cède à ce désir très explicable, non pas en vue de doctriner ou de prouver quoi que ce soit, mais simplement parce que nos vies, si différentes, se sont trouvées très proches l'une de l'autre aux deux extrémités de la carrière, et que la course fournie par mon camarade d'idéalisme s'étant triomphalement achevée, j'éprouve un grand plaisir à l'acclamer dans l'âpre combat pour la vérité, que je me refuse à séparer de la beauté.
Cet opuscule est simplement de ceux où nos anciens aimaient à se risquer sous le titre vague de Considérations. C'est pourquoi je n'ai vraiment besoin que du point de départ et du point d'arrivée, avec les étapes des « séries » — Meules, Peupliers, Cathédrales — qui nous offrent, dans leurs magnificences, tous degrés de liaisons nécessaires. Avec de tels relais sur la route de l'étang merveilleux d'où jaillit l'apothéose des nymphéas, nous n'avons pas besoin d'un « accessoire » de chefs-d'œuvre détachés, qui ne pourraient que s'aligner, comme bornes milliaires, jusqu'au monument où s'inscrit la flambée supérieure de la plus noble vie.
Qu'aurais-je dit de tant de toiles dont le souvenir se dresse tout vivant dans les musées de l'étranger quand il me suffisait de relever les points les plus notables d'une si éclatante carrière qu'il suffit de quelques traits pour en évoquer l'appareil. Pour quelle raison, par exemple, discuterais-je la question de savoir pourquoi Monet a délaissé la figure pour le paysage?
D'admirables toiles montrent que le visage humain ne lui faisait pas peur. Son portrait du Louvre, non moins éblouissant que les nymphéas, fut peint à la veille des panneaux des Tuileries. Il n'y a pas eu, jusqu'à ce jour de peintre dont Monet n'ait dépassé le cadre. La célébration du foudroyant triomphe de Monet, qui donc ne serait heureux d'en prendre une part où s'inclut un titre d'honneur?
Si nos sensations d'art s'en trouvent irrésistiblement subtilisées, si nos émotivités artistiques s'élèvent à la hauteur d'une assimilation des choses qui achève et couronne la connaissance positive, et si des rencontres de l'art et de la science modernes surgissent un nouveau progrès dans notre intelligence du monde, c'est simplement que la vérité conquise sur des parties de méconnaissances entraîne, par la loi de l'interdépendance universelle, des évolutions correspondantes dans l'organisme grandissant. Il n'y a rien là qui ne soit pour ajouter à notre gratitude envers l'artiste de totale probité qui, par une géniale culture de notre émotivité, enrichit, embellit le champ de nos sensations du monde et de nous-mêmes.
Enfin, quel plus fécond spectacle que celui de l'homme tout droit, qui, par la seule puissance de son émotion, et la seule vertu de son caractère, suffit à réprimer tous les aboiements des meutes d'ignorance, pour s'installer, après une vie d'épreuves, dans le triomphe d'une idée désintéressée qui n'a pas connu de compromis?
J'ai souvent raconté comment, un jour, j'avais trouvé Monet devant un champ de coquelicots, avec quatre chevalets sur lesquels, tour à tour, il donnait vivement de la brosse à mesure que changeait l'éclairage avec la marche du soleil. Dès la jeunesse, nous avions eu les murailles blanches de Vétheuil, se refléchissant, à travers le brouillard, dans les brumes du fleuve, et mêlant l'air, la terre et l'eau en des gammes de reflets que nous retrouverons quarante ans plus tard, plus savantes, sinon plus géniales, dans le spectacle des Nymphéas. C'est l'entrée en scène des développements, des achèvements d'éclairage que vont manifester tour à tour les Meules, les Peupliers, les Cathédrales, la Tamise, aux heures changeantes où se joue la diversité des drames de la lumière sous l'embrasement du soleil. Regardez
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L'ART VIVANT
l’homme à la poursuite des distillations de la lumière qui change à tout moment l’aspect des choses pour devenir d’incessantes transformations, où se révèle à nous la vie de la Nature en perpétuel.
C’est sous l’empire de cette vue que furent commencées les Meules. On chargeait des brouettes, à l’occasion même un petit véhicule campagnard, d’un amas d’ustensiles, pour l’installation d’une suite d’ateliers en plein air, et les chevalets s’alignaient sur l’herbe pour s’offrir aux combats de Monet et du soleil. C’était une idée bien simple qui n’avait encore tenté aucun des plus grands peintres. Monet peut en revendiquer l’honneur. Sur ces séries de toiles se sont répandues, vivantes, les plus hautes ambitions de l’artiste à la conquête de l’atmosphère lumineuse qui fait l’éblouissement de notre pauvre vie.
Aurions-nous donc été toujours réduits à chercher le charme de la forme dans la sèche précision d’une ligne sans réalité objective, et les joies de la lumière dans le sombre « jour d’atelier »? La ligne, déjà, est en déroute sous les assauts du rayon solaire et Monet se propose de pousser toujours plus loin les plus subtils raffinements des dispersions et des recompositions de la couleur. Aux Nymphéas de dire quels achèvements de sensations la peinture en a su tirer.
Au mois de mai 1891, Monet exposait, en quinze toiles, la série des Meules à toutes les heures du jour, dans toutes les saisons. Ce fut le grand coup de théâtre qui assura décidément le triomphe éclatant d’une révolution de la peinture. Les quatre chevalets des bords de l’Epte, devant les coquelicots bordés de peupliers, avaient marqué l’entrée en ligne de la lumière surprise en course selon l’heure du jour. Après les Meules, bientôt suivies des Peupliers, des Cathédrales, des Westminster, des Nymphéas, il n’y avait plus de discussion possible. Un Austerlitz sans Waterloo. Le combat finissait faute de combattants. Le temps des « critiques d’art » forts en gueule était passé. Que dis-je? On ne trouva même pas matière à discuter. Je n’ignore pas qu’on grogne encore dans les coins. Mais le public y a gagné qu’on se borne à grogner tout bas. Pour que le commentaire fût tout à la gloire de Monet, il n’était plus besoin que d’une doctrine positive de la lumière s’accordant avec les sensations surgies de l’interprétation nouvelle.
Précisément, M. Camille Maucclair, dans son excellente étude sur l’impressionnisme, a très bien remarqué que la mise en œuvre de la lumière par les impressionnistes se trouve avoir coïncidé avec les grandes découvertes modernes qui nous ont révélé les modes de l’énergie lumineuse en action. On ne peut pas le contester. Pour moi, je n’y puis voir que le remarquable parallélisme de nos évolutions mentales et émotives simultanément activées. Tout se tient dans notre organisme, comme dans l’univers. L’émotion de la nature et son interprétation d’art ne seront chez nous ce qu’elles doivent être, que si nous arrivons à concevoir et à interpréter le monde au plus près d’une réalité attestée par la concordance des œuvres de la sensibilité.
Dans le champ des sensibilités ramenées aux disciplines scientifiques, comme dans celui des émotivités soumises au contrôle de la connaissance, l’accoutumance organique ne cède pas aisément la place aux nouveautés qui déconcertent les esprits imprégnés de traditions périmées. Ne nous étonnons donc pas qu’un Monet qui ne peut peindre autre chose que ce qu’il voit, scandalise tout ce qui pense et voit sous l’empire des ankyloses d’atavisme pour s’opposer au nouveau développement d’une personnalité. Tous les rapports du monde étant d’une éternelle mobilité, nous avons trop longtemps accepté de n’y voir qu’une éternelle fixité. Quelle révolution individuelle nous est soudain demandée, quand Monet, avec ses quatre toiles en pleine lumière, pour suivre la marche du soleil, nous apporte le pire des scandales, celui de la vérité!
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L'ART VIVANT
Photo Durand-Ruel
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