Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

3e Année - N° 65 4fr. 1er Septembre 1927 L’ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTÉRAIRES PEINTURE SCULPTURE LE LIVRE ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS Direction, Rédaction : 146, Rue Montmartre (2e) Administration et Vente : LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse PARIS (6e) Directeurs-Fondateurs JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD Rédacteur en Chef FLORENT FELS BOTTICELLI. Portrait d’inconnue. --- SOMMAIRE LES PEINTRES DE LA PLAGE par Charles KUNSTLER L’Art Sumérien --- M. Rutten --- En me promenant aux Tuileries --- J.-E. Blanche --- Maurice Brillant, la Religion et l’Art --- Paul Jamot --- Botticelli --- Y.-M. Lenoir --- Les Débuts de l’Imprimerie --- C. Marchesné --- Dudok --- Marie Dormoy --- Le Prix de Rome --- André Salmon --- Le Meuble d’architecte --- E. Tisserand --- A travers le monde. --- Le Livre d’Art. --- Nouvelles artistiques. --- ET L’ENQUÊTE DE L’ART VIVANT

Page 2

BING & CIE PEINTRES MODERNES 20 bis, Rue LA BOÉTIE --- GALERIE MARCEL BERNHEIM 2 bis, rue Caumartin - Paris (9°) Téléph. Central 88-28 — Télég. MABERNEGO, PARIS --- TABLEAUX MODERNES ÉCOLE DE 1830 ÉCOLE IMPRESSIONNISTE EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN VENTE - EXPERTISES - ACHAT --- dominique DÉLIVRE DU GAUCHEMAR DE L'ANGCIEN dominique CONSTRUIT • MEUBLE • DÉCORE dominique 104 FAUBOURG SAINT-HOMOIRE - PARIS TEL: ELYS. 62-84 --- VOIR dernière page d'Annonces TARIF des ABONNEMENTS à L'ART VIVANT et des ABONNEMENTS à TARIF RÉDUIT à nos TROIS PUBLICATIONS : NOUVELLES LITTÉRAIRES, ART VIVANT, JOURNAL DES VOYAGES.

Page 3

dany plus de 100 Pièces décorées, Soubrier présente les Meubles de sa fabrication SOUBRIER ameublement décoration 14 rue de Reuilly Paris succursale à Bordeaux 9. Rue Montesquieu --- SOCIÉTÉ ANOMÈ DES ANCIENS ÉTABLENTS E. BORDEREL ET ROBERT R. SUBES, DIRECTEUR ARTISTIQUE CONSTRUCTIONS MÉTALLIQUES FERRONNERIE D’ART 131, RUE DAMRÉMONT - PARIS

Page 4

MESSAGERIES MARITIMES CROISIÈRE DE LUXE “LA NUIT de NOEL à BETHLÉEM” ALEXANDRIE - LE CAIRE - ASSOUAN - LOUQSOR - JÉRUSALEM - NAZARETH - TIBERIADE - DAMAS - BAALBECK - BEYROUTH - SMYRNE CONSTANTINOPLE - LE PIRÉE (Athènes) - NAPLES (Pompéi). Départ de Marseille: le 6 Décembre 1927 Retour à Marseille: le 12 Janvier 1928 PRIX: En Ire classe. { De Marseille.. .. £ 135. 0. 0. En IIme classe. { à Marseille.. .. £ 125. 0. 0. Ces prix comprennent les frais de toute espèce: Installation dans les grands hôtels d’Egypte et les hôtels de 1er ordre, chemins de fer 1er classe, wagons-lits, wagon-restaurant, excursions en autos, barques, bateaux sur le Nil, guides privés, chameaux, etc..., à l’exclusion de la boisson (vin de table gratuit à bord des navires seulement). N. B. — Trois autres croisières, suivant le même itinéraire et s’effectuant dans les mêmes conditions sont prévues de Janvier à Avril 1928. --- CROISIERE ACCOMPAGNÉE AUTOUR DU MONDE 1927–1928 MARSEILLE - NAPLES (Pompéi) - LE PIRÉE (Athènes) - CONSTANTINOPLE - RHODES - LARNACA - BEYROUTH - CAIFFA - TIBERIADE - NAZARETH - JÉRUSALEM - LE CAIRE - PORT-SAID - DJIBOUTI - COLOMBO (excursion de 7 jours à Ceylan) - SAIGON (ruines d’Angkor) - HAIPHONG - BAIE D’ALONG - HONG-KONG - SHANGHAI - KOBE - YOKOHAMA - TOKIO - NIKKO - MIYANOSHITA - YOKOHAMA - VANCOUVER - MONTRÉAL - NEW-YORK - LE HAVRE Prix du voyage, tous frais compris à l’exclusion de la boisson (vin de table gratuit à bord des paquebots des “Messageries Maritimes” et de la “Compagnie Générale Transatlantique” seulement) de Marseille au Havre: £ 600. 0. 0. Durée du voyage: 4 mois environ. Pour tous renseignements au sujet des croisières et du voyage autour du Monde accompagné, s’adresser à la Compagnie des Messageries Maritimes, Service des Passages, 8 bis rue Vignon à Paris ainsi qu’à toutes les Agences de Voyages. --- LES MESSAGERIES MARITIMES FONT LE TOUR DU MONDE

Page 5

--- jean perzel verrier d'art luminaire sur rendez-vous par téléphone 1, rue henri-becque (xiii°) gobelins 22-24 --- BRUNET-MEUNIÉ & CIE 13, rue d'Uzès PARIS (2e) LEURS CRÉATIONS MODERNES LEURS ÉTOFFES D'AMEUBLEMENT LEURS SOIERIES LEURS TAPIS LEURS REPRODUCTIONS D'ANCIEN Tél.: CENTRAL 42-14 GUTENBERG 26-53 --- LALLEMANT céramiques FABRIQUE 5. PASSAGE D'ORLÉANS PARIS-13e GOBELINS 11-88 MODÈLES DÉPOSÉS --- HEIN 43TER RUE DES SAINTS PÈRES FLEURUS 39 ~ 47 R. C. Seine 171.607 ---

Page 6

RODER Ne vend pas à la Clientèle — Particulière. LES EQUERRES OMBRÉES TOILLINA LES ANGLES GÉOMÉTRIC SUR KASHATOIL

Page 7

TROISIÈME ANNÉE L'ARBIT VIVANT 1er SEPTEMBRE 1927 LES PEINTRES DE LA PLAGE Est-ce depuis qu'Aphrodite, portée sur un coquillage, aborda aux rivages de Cyprès, que les Grecs prirent l'habitude de se réunir au bord de la mer ? Est-ce depuis que les Grâces aux bardelettes d'or accueillirent la déesse de la beauté, de l'amour et du plaisir, que la plage devint le rendez-vous du monde élégant ? Et les hommes d'aujourd'hui n'ont-ils fait que reprendre une tradition lointaine en passant la belle saison au bord de la mer ? Sans doute espèrent-ils la venue de la Beauté voyageuse, d' « Aphrodite d'Or », portée, comme jadis, par la molle écume d'une mer paisible. Sans doute, aussi, espèrent-ils voir les Grâces accourir encore sur le sable pour parfumer la déesse d'une huile divine et la couvrir de vêtements précieux... En attendant, ils ont remplacé les temples de Cyprès par des Casinos, les prières et les danses sacrées par des danses profanes, la roulette et le baccara... Mais si les anciens Grecs s'assemblaient au bord de la mer et donnaient de grandes fêtes en l'honneur de la déesse dont le sourire « luit dans les ondes lumineuses », il faut dire qu'il en était de même sur les rivages de l'Asie Mineure et de l'Egypte. De même en Sicile et en Italie où les bains de mer à la mode réunissaient des foules élégantes accrues de Rome et des grandes villes de l'intérieur. De ces lieux de plaisir, Ostie était le plus célèbre et le plus fréquenté. Pendant des siècles, Ostie fut le séjour préféré des empereurs et de la noblesse romaine. Ses environs étaient remplis de villas magnifiques. Ce n'étaient, jour et nuit, que fêtes et réjouissances dans ce lieu de délices dont les bains étaient aussi vantés pour leurs bienfaits que le sont de nos jours ceux d'Arcachon ou ceux de Berck. Il est bon d'ajouter que cette vague n'avait rien que de très mérité, puisqu'au dire de Sénèque lui-même, l'eau d'Ostie est si salubre que « les rats de cet endroit digèrent jusqu'au fer ». Mais bientôt, l'invasion barbare s'abat sur l'Italie. Les stations balnéaires disparaissent ; et ce n'est qu'au XVIIIe siècle que les bains de mer retrouvent leur vogue passée. D'abord en Angleterre où Brighton devient vite une plage à la mode, puis en Allemagne, sur les côtes de la Baltique et de la mer du Nord. En France, il faut attendre la Restauration et le règne de Louis-Philippe pour que le monde élégant, la « société », s'assemble sur certaines plages, et, de préférence, sur celles de Dieppe et de Boulogne. En dehors de quelques Hollandais qui ont peint la plage pour elle-même, avec ses pêcheurs et ses barques, la plupart des peintres ont préféré fixer sur leurs tableaux les foules élégantes qui animent les grandes stations balnéaires. C'est ce qui explique le nombre croissant de marines et de tableaux de plages à la fin du XIXe siècle. Il faut dire aussi que ce retour au bord de la mer, que cet amour de la nature et de la vie physique correspond à l'amour du plein air et de la lumière dont les impressionnistes furent les apôtres les plus convaincus et les plus éloquents. Nous ne connaissons point la peinture de la Grèce antique, mais nous savons par Pline et Pausanias que la plupart des grands artistes grecs ont représenté des fêtes au bord de la mer et des assemblées sur des plages. C'est ainsi que Polygnote de Thasos peignit dans le Poécile une série de scènes tirées de l'Odyssée, entre autres la rencontre d'Ulysse et de Nausicaa. On connaît cette fable : A la suite d'une tempête, Ulysse, jeté nu et sans forces sur les rivages des Phéaciens, s'endort à l'ombre d'un olivier. A ce moment, la fille du roi, Nausicaa, arrive avec ses compagnes sur son char attelé de mules. Elles s'arrêtent au bord de l'eau, détellent les mules, lavent le linge qu'elles ont apporté, l'étendent sur le rivage ; et, tandis qu'il sèche, elles se baignent. Puis elles prennent leur repas. Après quoi, elles jouent au ballon. Elles sont agiles et gracieuses. Elles s'animent au jeu. Le ballon vole de mains en mains. Mais voilà que, tout à coup, il s'égare et tombe dans l'eau. Au cri poussé par les jeunes filles, Ulysse s'éveille. Il brise un rameau d'olivier, s'en fait une ceinture et sort de sa cachette. Les belles Phéaciennes, effarouchées, s'enguent. Seule, Nausicaa garde son calme. Elle écoute la prière du héros qui, sans oser s'avancer davantage, l'implore d'une voix douce, lui demande des vêtements et le chemin de la ville. Et, tout en l'écoutant, elle l'admire... Telle est l'aventure charmante que Polygnote a retracée sur les murs du Poécile d'Athènes. C'était une composition de vastes dimensions, peinte à fresque sur un enduit dans lequel entrait du lait et du safran, et plus remarquable, paraît-il, par son dessin que par son coloris. Sans doute, les noms des principaux personnages étaient-ils inscrits à côté d'eux par l'artiste comme ceux qui peuplaient les fresques de la Lesché de Delphes. Quant au plus illustre des peintres de l'antiquité, Apelle, qui délaisse la décoration murale pour la peinture de chevalet, il représente Vénus Anadyomène sur la plage d'Eleusis. Sur cette plage mollement arrondie, nous dit Beulé, devant la foule qui prenait part aux fêtes de la mer, « on vit tout à coup sortir de l'onde la courtisane Phrynè, nue comme Vénus, belle comme une statue ; puis, posée sur le sable, les pieds baignés par l'écume de la mer, elle se mit à tordre dans ses mains sa chevelure humide. Apelle... frappé de ce spectacle, rentra chez lui pour en fixer le souvenir et peignit la Vénus Anadyomène ». Au contraire de Polygnote, qui fut un dessinateur et un idéaliste, Apelle était un coloriste, et son Anadyomène, considérée par les anciens comme un chef-d'œuvre incomparable, plaisait surtout par son charme sensuel. Acheté par Auguste aux habitants de Cos pour une somme de cent talents (plus de 28 millions de francs), et placé dans le temple de César, ce tableau ne tarda pas à se détériorer. La couleur s'effaçant de plus en plus, Néron en fit faire, par le peintre Dorothée, une copie qui a disparu. L'Anthologie grecque ne compte pas moins de cinq épigrammes consacrées au chef-d'œuvre d'Apelle. C'est en les lisant et en songeant au merveilleux tableau, qu'Ingres peignit sa Vénus Anadyomène. Des œuvres des peintres de marines romaines, nous ne savons que peu de chose et il faut faire un bond de plus de douze siècles pour trouver des artistes peignant presque exclusivement des marines et des tableaux de plages. De ces plages, celles de la Mer du Nord et de la Manche furent les premières à l'honneur. Celle de Scheveningue, l'une des plus célèbres, a été peinte maintes fois et par les plus grands paysagistes hollandais. Au cours de son voyage dans les Pays-Bas, Fromentin a visité Scheveningue, qui se trouve à peu de distance de La Haye, et il a cherché la place exacte où Van de Velde, Van Goyen et Ruisdael s'étaient assis pour peindre cette plage. La vie moderne a changé les accessoires, écrit-il dans ses souvenirs, mais les choses elles-mêmes sont restées semblables. Des casinos, des « palais de bains », des « pavillons princiers pavoiés aux couleurs et aux armes de Hollande », environnement le village. Des touristes, des baigneuses parées de « froufrous blancs nuancés de bleu pâle ou de rose attendri » remplacent les paysannes et les bourgeois du XVIIe siècle. Mais c'est toujours le même ciel, la même mer « plate, grise, fuyante et moutonnante », et le voyageur retrouve aisément le point de vue des Maîtres d'autrefois. « La mer est à gauche, la dune échelonnée s'enfonce à droite, s'étage, diminue et rejoint mollement l'horizon tout pâlot. L'herbe est fade, la

Page 8

L'ART VIVANT dune est pâle, la grève incolore, la mer laiteuse, le ciel soyeux, nuageux, extraordinairement aérien ... Même à marée haute, la plage est interminable. » Sur cette plage, Van de Velde a fait passer le Prince d’Orange dans un carrosse attelé de six chevaux gris pom- melés. Des cavaliers l’escortent. Au loin, on aperçoit un autre carrosse à deux chevaux, qui roule sur le sable. Ce tableau, qui est au Louvre, n’est dépassé en magnificence que par une grande toile de Cuyp qui se trouve à Amsterdam et qui est intitulée l’Arrivée de Maurice de Nassau à Scheveningue. Comme Van de Velde et Van Goyen, Ruisdael a fait de nombreux tableaux représentant cette plage célèbre. Mais pour ce songeur un peu morose la nature est toujours un peu triste, la mer est toujours agitée par une brise et de grands nuages se meuvent dans le ciel. Au premier plan de la toile qui est à la National Gallery of Londres, on aperçoit la mer qui ondule sur le sable et que contemplent de petits person- nagges fort bien groupés, non loin desquels se dresse une dune que dépasse la pointe d’un clocher. Le mouvement des va- gues et, très haut, au-dessus d’elles, le déroulement des nuas- ges qui semblent obéir au même rythme, la disposition des ombres et des lumières, la puissance de son coloris sourd et un peu monotone, la finesse et l’incomparable justesse des valeurs, donnent à ce tableau, en apparence presque vide, une plénitude, une profondeur, une ampleur, une unité, un équilibre sans pareils et aussi un charme qui n’est pas sans mélancolie... A la même époque, en France, on veut une nature moins simple, plus pompeuse. On vit dans le passé. On n’admire que la beauté antique. On aime surtout les paysages romains, les nobles architectures, les palais, les temples à colonnades, les personnages vêtus à l’antique, comme cela se voit chez Poussin et chez Claude Lorain. Ce sont plutôt des entrées de port que des plages que ce dernier s’est plu à représenter dans son Embarquement de la Reine de Saba, dans son Débarquement de Cléoître à Tarse, dans son Démorthène au bord de la mer. Il se souvient même de la grandeur d’Ostie qu’il représente dans plusieurs de ses tableaux, avec Sainte Paule quittant cette ville fameuse. Tout en restant classique par l’ordonnance de ses composi- tions et par le choix de ces sujets, le Lorain se rapproche un peu des maîtres hollandais dans son Enlèvement d’Europe et son Acis et Galathée, où l’on voit de petites figures assises ou marchant sur une plage au bord d’une mer calme. Plus de palais, plus de temples, plus de ruines : il n’y a plus ici que la nature et l’homme livré à ses passions et à son destin. A vrai dire et, sauf de rares exceptions, il n’y a point encore, dans ces marines, de plage au sens moderne de ce mot, de lieu de rendez-vous au bord de la mer avec des promeneurs oisifs rivalisant du luxe et d’élégance et tout occupés d’in- trigues amoureuses. C’est Watteau, le premier, qui, dans son Embarquement pour Cyllère, a donné, en quelque sorte, un aspect idéal d’une grande plage à la mode. Seulement, ses personnages devancent la mode. En outre, ils appartiennent à une humanité d’exception, née de la fantaisie du peintre, et dont les désirs, irréalisables sur le sol où elle se meut, se tournent vers l’île Enchanteresse dont on aperçoit au loin les contours vapeureux. Auprès de cette plage si lumineuse et si aérée, auprès de cette nature irréelle, si accueillante et si propice aux confi- dences, comme la Plage de Brighton, le Constable paraît simple et modeste. Toute la vie, tout le frémissement de l’œuvre sont concentrés dans le ciel immense qui mire ses grands nuages mouvants dans la mer tranquille. L’horizon est imprécis. A peine si, tout là-bas, un bateau se devine sur la mer. Sur la plage, à gauche, s’avancent deux pêcheurs qu’on distingue à peine. Tout le reste est vide. Et pourtant, de ce tableau si limpide et si fluide, il se dégage une impres- sion de sérénité, d’infini ; et c’est surtout ce dernier sen- timent qui vous pénètre et vous domine. Un autre anglais, Bonington, qui a passé chez nous la meil- leure partie de sa brève existence, a peint avec beaucoup de verve les grèves d’Ecosse et les plages normandes. Son influence bienfaisante s’est fait sentir sur Delacroix et surtout sur Isabey qui a peint des vues de Boulogne et de Dieppe. C’est à Dieppe, déjà fort à la mode, que Delacroix vient se reposer durant les étés de 1852 et de 1854. Il se promène sur la plage ou sur la jetée ; et le temps qu’il ne passe pas au bord de la mer, il l’emploie à travailler ou à lire des romans d’Alexandre Dumas. La fenêtre de sa chambre s’ouvre sur la mer, et, le matin, en s’éveillant, il voit les mâts des na- vires qui se balancent dans le port. Il se lève, dessine de sa fenêtre des voiliers, puis il sort et va étudier la mer, la face des vagues et les ombres qui courent sur elles. Il regarde les bateaux qui entrent et qui partent, ou bien il reste au grand soleil, sur la plage, à observer les baigneurs. Parfois, il lui arrive de faire des croquis et, même, des études directes. Rentré chez lui, il dessine de souvenir. Le soir, à table d’hôte, il « s’égosille à discuter » avec des imbéciles; puis, pour calmer ses nerfs, il va s’asseoir au bord de la mer, au clair de lune. Il profite de son séjour à Dieppe pour visiter le Tréport qui ne l’attire guère et dont les maisons prétentieuses construites sur la plage ne trouvent point grâce devant ses yeux avec « leurs galeries vitrées, leurs petits boulingrins »... Mais le costume des femmes lui paraît charmant. Delacroix raconte dans son Journal ce séjour au bord de la Manche et certaines pages qui nous le montrent au milieu de dames en grandes toilettes, de pêcheurs bottés et de nor- mandes en robes courtes, sont pleines d’animation et d’esprit. Il y décrit aussi ses sentiments et sa façon de travailler: « La mer était basse et m’a permis d’aller fort loin sur un sable qui n’était pas trop humide. J’ai joui délicieusement de la mer ; je crois que le plus grand attrait des choses est dans le souvenir qu’elles réveillent dans le cœur ou dans l’esprit, mais surtout dans le cœur... « Le regret du temps écoulé, le charme des jeunes années, la fraicheur des premières impressions agissent plus sur moi que le spectacle même. L’odeur de la mer, surtout à marée basse, qui est peut-être son charme le plus pénétrant, me remet, avec une puissance incroyable, au milieu de ces chers objets et de ces chers moments qui ne sont plus. » Et, le jour de sa dernière visite à la mer, il ajoute : « L’âme s’attache avec passion aux objets qu’elle va quitter... C’est d’après cette mer que j’ai fait une étude de mémoire : ciel doré, barques attendant la marée pour entrer. » On peut dire qu’après Delacroix tous les grands peintres français qui se sont succédé ont peint des grèves et des pla- ges. On a de Corot des vues de Venise, de Dunkerque, de La Rochelle; mais il faut surtout citer de lui une toile peu connue, le Jeune baigneur étendu sur la grève. De Courbet, en plus de sa Vague qui se gonfle et va se briser sur le sable du rivage, on a une Marée basse, des marines par temps d’orage et des études faites à Trouville et qu’il appelait des « paysages de mer ». Mais le maître d’Ornans, habitué à peindre dans son atelier, se sent géné pour rendre la lumière du plein air et ce seront ses successoires qui résoudront cette difficulté. Tou- tofois, il faut reconnaître que Jongkind avait déjà préparé cette rénovation et ses marines si aérées et si nuancées et qui séduisent tant par leur spontanéité, présagent celles de Boudin, de Manet et des impressionnistes. Jongkind avait peint quelques plages, entre autres celles du Havre et de Honfleur-Boudin, qui fut son élève, en a peint un très grand nombre, notamment, celles de Tourgeville, Deauville, Trouville, Berck, Honfleur, Etaples... Tantôt il se plaît à rendre, comme Constable, l’immensité d’un ciel et d’une mer, sans personnage sur la grève ; tantôt il anime sa composition en ajoutant quelques barques sur la mer ou de toutes petites figures sur le sable. Tantôt, enfin, il donne aux personnages réunis sur la plage le principal rôle ; ils em- plissent le tableau et retiennent seuls l’attention du specta- teur. Ici, ce sont des pêcheurs qui portent des filets, des pay-

Page 9

L'ART VIVANT LES PEINTRES DE LA PLAGE MANET, SUR LA PLAGE Photo Durand-Ruel --- CLAUDE LORRAIN. PAYSAGE DE BORD DE MER Photo Giraudon ---

Page 10

L'ART VIVANT CLAUDE MONET, TERRASSE AU BORD DE LA MER Photo Durand-Ruel --- JACOB VAN RUISDAEL, LA PLAGE DE SCHEVENINGUE Photo Giraudon ---

Page 11

L'ART VIVANT sannes arrêtées auprès d'une vache, là des baigneurs réunis auprès des cabines de bains ou des rangées de parasols ba- riolés, entre lesquels on voit miroiter la mer. Ou encore des habitués du Casino écoutant un concert. La composition toujours variée, le coloris toujours délicat et rare, l'atmosphère toujours très lumineuse et cette odeur de sel qu'on croit respirer dans chacune de ces marines en font des œuvres à la fois très vivantes et très poétiques. Quant à Manet, dont on connaît surtout les tableaux de figures, il a signé, lui aussi, bon nombre de marines et de plages. Peintes, pour la plupart, entre 1868 et 1875, ces toiles permettent de suivre l'évolution de ce maître et d'as- sister en quelque sorte à ses recherches. On sait qu'à ses dé- buts, Manet, comme Courbet, situe dans des paysages des figures d'atelier. On sait aussi qu'à cette époque, il emprunte aux Espagnols leurs ombres noires et se sert de la « touche martelée » de Frans Hals. Aussi sa palette ne parvient-elle pas à rendre cette transparence du plein air que traduiront si bien les impressionnistes. Il lui arrive, néanmoins, d'exé- cuter des tableaux sur nature. A ce moment, il a simplifié son métier, éclairci sa palette; et partout il recherche le caractère moderne des êtres et des choses. C'est ainsi que, durant les étés de 1868 et 1869, il peint plusieurs marines à Boulogne, entre autres un Clair de lune avec un groupe de femmes sur la plage, et une Plage avec personnages. En 1871, il vient à Arcachon. Il y peint la Plage à marée basse, sous un ciel gris, des marines avec des barques de pêche... En 1873, il s'arrête à Berck pour y faire des études qui sont parmi ses meilleures. On y voit des bateaux échoués sur la plage, la mer qui défère sur celle-ci et, dans certaines, des personnages de petite taille spirituellement ébauchés, ou bien vigoureusement peints et remplissant la toile. Parmi ces dernières, il faut surtout citer : Sur la plage et Femmes sur la plage. Dans celle-ci, on voit deux jeunes femmes en costume de bain, l'une à demi couchée sur le sable, l'autre debout près d'elle. Derrière les deux femmes s'étend la mer où l'on aperçoit quelques baigneurs. C'est une œuvre vigoureuse,lumineuse et fraîche,peinte avec une vivacité de touche et une simplicité de moyens extraordinaires. Sur la plage est encore supérieure par la beauté du coloris. Quelques barques, à l'horizon, limitent la mer bleue qui monte très haut, près du cadre. Sur la plage, à gauche, on voit, assise, Mme Manet, en gris, avec un chapeau de paille à rubans noirs. Dans l'homme au béret bleu, qui est étendu à droite, on reconnaît le frère de l'artiste. Au contraire de Manet, les Impressionnistes donnent généralement peu d'importance aux figures qu'ils placent dans leurs marines. Cela se constate surtout chez Claude Monet. C'est après avoir vu des tableaux de Manet, en 1863, que Monet, se dégageant de l'influence de Corot et de Courbet, se met à peindre avec des tons clairs en plein air. En 1866, il s'installe au Havre. Il y peint une Vue de la jetée, Sainte- Adresse, une Terrasse au Havre... Cette dernière toile marque une étape intermédiaire entre les débuts du grand impressionniste et les œuvres de sa ma- turiété, si libres et si riches. Sur une terrasse ensoleillée, au milieu d'un jardin en fleurs, quelques groupes mondains sont assis ou causent debout auprès d'une balustrade aux extrémités de laquelle se dressent deux mâts au bout desquels flottent deux pavillons. Derrière la balustrade s'étend la mer, une mer aux petites vagues annelées et sur lesquelles glissent de minuscules voiliers et de minuscules vapeurs dont les fumées tachent légèrement le ciel. Dans cette toile où tout est lumière et joie, Monet s'est souvenu de la tradition classique et de Boudin, son maître, qui voulait que le peintre pût modifier la nature, supprimer ou ajouter des détails dans son œuvre. Mais si ce tableau est arrangé, composé et peint selon ces règles, il faut dire aussi qu'il est traité avec plus de largeur et de netteté que ceux de Boudin. Plus tard, Claude Monet se libérera de toute entrave. Il décomposera lumière et couleur et donnera à ses marines plus de complexité, notant finement ses impressions devant les plages de Dieppe, de Trouville, de Varengeville, devant celles de la Méditerranée et de la Mer du Nord. Cette tradition classique, rejetée par Monet et les Impres- sionnistes, sera reprise et continuée par Puvis de Chavannes et ses Jeunes filles au bord de la mer en seront une des expres- sions les plus marquantes. Ces jeunes filles, exposées au Salon de 1879, et que Huysmans trouvait trop pâlottes, se demandant avec tristesse dans quel pays vivaient ces « chlorotiques personnes qui se peignent devant une mer taillée dans du silex...», remplissent le tableau de leurs corps blancs serts d'un trait net. C'est à peine si, derrière un pan de dune, on aperçoit un bout de plage et un morceau de mer. Manet avait donné souvent autant d'importance à ses personnages, mais il avait mis en eux une spontanéité, une fraîcheur, une vie que l'on ne retrouve point dans les figures stylisées de Puvis de Chavannes. Il se dégageait, toutefois, une poésie réelle de cette œuvre et certains disciples de Puvis sauront tirer, un jour, le plus heureux parti de son enseignement. Mais, avant d'en venir à ces artistes, il nous faut signaler encore, parmi les peintres de la plage, le grand Renoir, les néo-impressionnistes Seurat et Cross, Van Gogh avec ses barques tirées sur la grève. Il faut citer Gauguin avec ses femmes de Tahiti aux cheveux bleus, aux robes rouges, aux chairs dorées, nonchalamment assises sur le sable au bord d'une eau noirâtre. Parmi les contemporains, il ne faut point oublier Van Dongen qui a reproduit avec beaucoup d'esprit les silhouettes des baigneurs et des élégantes de Deauville et autres grandes plages, et qui a peint le dieu Neptune lui-même, portant un bâton chargé de coquillages tout comme celui d'un pèlerin revenant de Saint-Jacques de Compostelle. Il ne faut point oublier non plus Raoul Dufy et ses fantaisistes et charmantes plages de Sainte-Adresse et de Trouville, ses bateaux pavoï- sés et flottant sur des eaux bleues aux vaguelettes dessinées comme des ailes de mouettes. Maurice Denis, qui résume les diverses tendances « d'un temps contradictoire », nous a donné des plages, des portraits séduisants. Pointilliste à ses débuts, il ne tarde pas à se faire un métier plus personnel et plus libre tout en s'efforçant de revenir à la tradition classique. Il a peint surtout des plages de Bretagne, sur lesquelles il a situé des aventures poétiques, antiques par le fond, mo- dernes par la forme et par le sentiment qui les anime. Chacune de ces toiles est peinte dans une gamme douce. Le métier est facile et large. Les ombres vertes ou bleues des chairs font valoir les tons roses des lumières. Tout cela est frais, riant, aimable et résonne comme un pur chant de flûte dans la clarté radieuse. Tout cela vous fait songer aux divi- nités peintes par Apelle et Polygnote, décès charmantes qui se baignaient nues sur les plages d'Eleusis et des Cyclades. Et tout cela vous fait regretter le temps : Où Vénus Astarité, fille de l'onde amère, Secouait, vierge encore, les larmes de sa mère Et fécondait le monde en tordant ses cheveux. Charles KUNSTLER ---