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3e Année - N° 63
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1er Août 1927
L’ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
GAILLAC. Eglise Saint-Michel
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Les Eglises fortifiées du Midi de la France
SOMMAIRE
LES QUATRE SAISONS
L’ÉTÉ
par CHARLES KUNSTLER
L’Exposition Internationale de Musique de Francfort
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Robert-Etienne
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La Soierie au Musée Galliéra
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Ernest Tisserand
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Degas et l’inquiétude moderne
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Waldemar George
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Dans Paris la Grande Ville
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Jeanne Ramel-Cals
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Entre Byzance et la Renaissance
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A. Derocco
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Vincent Van Gogh
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J.-B. de la Faille
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Edmond Maître
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J.-E. Blanche
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Le Livre d’Art
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Pierre Humbourg
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Le Salon d’Eté
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André Salmon
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La Saison 1926-1927
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Charensol
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Les Eglises fortifiées du Midi de la France
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Charles Géniaux
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L’Art et la Mode
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Clarisse
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Auguste Delaherche
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Jean Ajalbert
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Calendrier des Expositions
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TROISIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT
1er AOÛT 1927
LES QUATRE SAISONS
L'ÉTÉ
Déesse bienveillantes et joyeuses, les Heures personnifient, chez les anciens Grecs, les lois qui règlent la vie des hommes et des plantes. Elles ouvrent et elles ferment les portes de l'Olympe en assemblant ou en dissipant les nuages. Divinités de la vie champêtre, elles amènent le retour régulier des Saisons. Associées aux grands dieux, elles président avec eux à l'épanouissement de la vie. Elles versent la sagesse au cœur des hommes ; elles répandent sur eux les fleurs et les fruits. Vierges odorantes, vierges aux pieds tendres, aux joues de rose, elles dansent enlacées, en compagnie des Grâces, sous les yeux d'Aphrodite. Leurs voiles légers, brodés de fleurs et soulevés par le vent, sont trempés de rosée. C'est l'Heure du printemps qui mène le chœur.
A l'origine, elles n'étaient que deux, ainsi qu'on peut le voir sur des vases à peintures noires. Si l'on en croit le voyageur Pausanias, qui vivait au IIe siècle, il existait encore de son temps des statues des Heures à Olympie et à Erythrée. Les deux déesses portaient le même insigne, une fleur ouverte. C'est qu'à l'époque archaïque, les saisons ne sont pas nettement séparées. Le printemps se confond avec l'été, l'automne avec l'hiver ; les anciens Grecs distinguent seulement deux saisons, la belle et la mauvaise.
Au temps d'Eschyle et d'Aristophane, les Heures finissent par prendre « le caractère très net de saisons de l'année ». Sur les vases peints et les monuments de cette époque, qui nous sont parvenus, elles sont au nombre de trois. Le Printemps marche en tête, suivi de l'Automne ; l'Été vient le dernier, un rameau à la main.
C'est à l'école pythagoricienne que l'on doit la division scientifique de l'année en quatre saisons. Devenue « d'un usage fréquent » après la mort d'Alexandre, cette division « influe sur la représentation par l'art des Heures et les réduit à n'être plus que la personification des saisons ». Ces Saisons, on les caractérise non seulement par des attributs différents, mais encore par l'épaisseur ou la légèreté de leurs vêtements. Représentées tantôt par des enfants ou des adolescents, tantôt par des jeunes filles, comme sur le médaillon de Commode, où l'on voit Jupiter ouvrir la porte du Ciel aux déesses, tantôt par des génies ailés, généralement semblables d'attitudes et d'expressions, elles diffèrent surtout par les emblèmes qu'elles portent. Ainsi, sur un sarcophage de Cassel, le Printemps se reconnaît à la corne d'abondance, débordante de fleurs, et au chevreau qu'il tient de la main gauche. L'Été, couronné d'épis, porte une faucille et une gerbe...
Dans les fresques découvertes à Pompei et à Herculanium, les Saisons paraissent sous les traits de jeunes filles vêtues d'étoffes légères agitées par le vent. Elles sont si étendues que le rhéteur Philostrate, parlant d'un tableau où figurent ces déesses, dit qu'elles marchent sur la pointe des épis « sans les courber ni les briser, tant elles sont légères, tant elles pèsent peu sur la moisson ».
Ce besoin de personnifier les forces de la Nature et ses métamorphoses s'est manifesté dans tous les temps et dans tous les pays. Il s'est manifesté en Gaule, ainsi que semble le prouver un bas-relief celtique conservé au musée de Cluny et qui représente Esus, dieu des Forêts chez les Gaulois.
Il s'est révélé de même au Japon où l'on voit, au XVIIIe siècle, sur une estampe de Toyonobu, trois jeunes filles qui courbent la tête, la première sous le vent du Printemps, la seconde sous celui de l'Été, la troisième sous celui de l'Automne.
Pour traduire les métamorphoses de la Nature, les anciens ont eu recours à la mythologie et à l'allégorie. Au Moyen Age, le paysage apparaît dans ces représentations où, parfois, le paysan figure. Partagés entre le symbolisme grec et le réalisme médiéval, les modernes ont tantôt adopté, en les multipliant, les attributs donnés aux Saisons, tantôt utilisé le paysage animé de personnages. Souvent même, ils se sont passés d'eux, laissant au ciel, aux arbres et aux terrains, le soin de reproduire les traits des divers visages de l'année.
C'est sous l'apparence d'une femme couronnée d'épis et tenant une faucille et une corne d'abondance que l'Été a été le plus fréquemment figuré.
Sur un vase à figures rouges, dû à un athénien, la déesse, représentée debout, tient une branche ornée de feuilles et de fruits. Sur un bas-relief de l'autel Borghèse, au Louvre, elle porte aussi une branche et danse avec l'Automne et le Printemps. Une gemme du musée de Berlin la montre entre ses deux compagnes, les pans de sa tunique retrouvés par la danse. Des épis, un pavot, des fleurs chargent ses mains...
Au Moyen Age, l'Été change de corps et de visage ainsi que le montrent un chapiteau de l'église abbatiale de Cluny conservé au musée de la ville et, mieux encore, le portail de la Vierge de Notre-Dame de Paris où il est figuré par un beau jeune homme à demi nu. Sur la façade occidentale de la cathédrale d'Amiens, au pied des statues des Apôtres, des Prophètes et des Saints, les travaux des mois s'inscrivent dans une série de polylobes. Juin, Juillet, Août s'adonnent aux moissons. Ce sont de petites figures pleines de grâce, et auxquelles les imagiers, utilisant avec bonheur leurs facultés d'observations, ont su communiquer un peu des sentiments qui les animaient. Ce qui a fait dire à un érudit que « la statuaire française au XIIIe siècle est fort en avance sur les autres arts plastiques ».
Et, pourtant, les poètes chantent à l'envi la Nature :
Quand li estés et la douce saisons Font feuille et flor et les prés raverdir.
Mais il faudra attendre encore plus de deux siècles pour que ce thème des travaux des mois « développé par les miniaturistes depuis les temps carolingiens » soit traité aussi librement par la peinture.
Cette transformation, cet aspect réaliste et vivant de l'Été, on les trouve dans le calendrier des Très Riches Heures du duc de Berry conservées au musée Condé à Chantilly. Ce sont des images exactes de la France de son temps que le miniaturiste a reproduites dans ses enluminures. Le sculpteur des cathédrales gothiques montrait le moissonneur ou le vendangeur au travail. L'enlumineur, lui, caractérise les saisons par les teintes du ciel, par la lumière et la couleur, et joint, dans ses tableaux, un sentiment très délicat au « naturalisme pénétrant » qui les vivifie. Et l'on peut reprendre à ce sujet le mot d'un historien : « qu'avec les miniatures merveilleuses peintes dans ce volume, — au plus tard en 1416 — le sentiment moderne est né ».
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L'ART VIVANT
Mais cette sensibilité aiguë sera souvent étouffée, au cours des siècles, par le retour de l'allégorie, par ce goût persistant de la légende et du symbole chers aux anciens. Et ce n'est guère qu'avec les romantiques, avec les réalistes et, surtout, avec les impressionnistes, que la Nature sera représentée d'une façon fidèle.
C'est ainsi que le padouan Mantegna, influencé par l'art et la culture antiques, a peint l'Été sous les traits d'une femme drapée qui tient une corbeille sur ses genoux.
La vigueur de son dessin, l'ampleur et la beauté sculpturale des formes qu'il crée, influencent l'école vénitienne et, surtout, Gentile Bellini dont le palais Corsini, à Florence, possède un tableau représentant l'Été.
Mais la vie est douce et riante à Venise et la République est prospère. On y aime le plaisir, la magnificence. Aussi, la gravité un peu sèche de Mantegna fait-elle bientôt place à «l'optimisme souriant» de Giorgione et de Titien, dont le Concert champêtre et le Jupiter et Antiope, du Louvre, rendent d'une façon si séduisante les charmes de l'Été. Il n'y a plus rien d'abstrait dans ces deux toiles et ce sont les ébattements et les joies de la belle saison que les deux maîtres ont figurés dans ces paysages peuplés de femmes nues, de musiciens et de valets aux riches costumes.
Cette importance donnée aux figures dans le paysage, Paul Véronese la donne aussi à celles qui emplissent l'Été et l'Autonne, grande décoration peinte par lui, vers 1560, à Maser, pour la villa de Daniel Barbaro, patriarially d'Aquilée. Mais chez lui, il y a un retour à l'allégorie. On y voit, en effet, le Printemps sous les traits de Vénus servie par des Amours et des suivantes qui offrent des fleurs à l'Été et à l'Automne, «moissonnuese et vendangeuse divines réunies parmi les nuages auprès d'un Bacchus triomphant».
On sent que Véronese s'est souvent ici du décorateur des Loges du Vatican. Raphaël, en effet, avait peint les Saisons sur les compartiments des loges avec un style auquel Véronese n'atteignait sans doute point, mais aussi avec moins de souplesse et de liberté. Son élève, Jules Romain, avait, lui aussi, représenté les Saisons, et particulièrement l'Été par une femme à demi dévêtue et tenant une corne d'abondance.
Dans les Flandres, au XVIe siècle, Martin de Vos a représenté fréquemment les Saisons. Il a représenté l'Été par des figures allégoriques dans des paysages. On y voit, en effet, Cérès assise sous un arbre couvert de fruits. Elle est couronnée d'épis mûrs et regarde les moissonneurs dans la campagne environnante. Une écrevisse, placée dans le haut de la composition, à gauche, semble indiquer qu'on se trouve au début de la belle saison. Dans une autre de ses compositions, Cérès, toujours couronnée d'épis, est entourée d'instruments de musique et joue d'une sorte de vieille.
Le Vénitian Jacopo de Ponta, dit le Bassan, et qui semble avoir subi fortement l'influence de l'école flamande, nous a laissé de l'Été des tableaux puissants et vrais. Le plus souvent, il nous montre des femmes et des enfants mangeant sur l'herbe, un berger qui tond ses moutons, des villageois entassant des gerbes au bord d'un champ où des moissonneurs coupent le blé mûr.
Nous ne nous attarderons point à parler de deux peintres bolonais, l'Albane et le Guide, auxquels on a fort justement reproché leur mollesse et leur fadeur et qui ont célébré, eux aussi, les charmes de l'Été. Nous nous adresserons encore à un Flamand, à Rubens, dont une des Kermesses les plus célèbres se trouve dans la grande galerie du Louvre. Ici, Rubens oublie les divinités qui peuplent un si grand nombre de ses toiles ; il oublie la fiction pour la réalité, et peint, dans un admirable paysage, des paysans faisant ripaille et se livrant sans frein aux plaisirs de la danse et de l'amour. Il y a dans ce tableau si chaudement coloré une truculence, une allégresse et un lyrisme qui font songer aux pages les plus prestigieuses et les plus entraînantes de Rabelais.
Mais si, du haut de son château du Steen, Rubens nous fait assister aux plaisirs de l'Été, son compatriote Breughel — Breughel le Vieux — nous en montre les travaux. Fils de paysans, ayant vécu pendant de longues années de la vie des paysans, il peint mieux que personne des scènes champêtres. Mieux que tout autre, il a su prendre «sur le fait les mœurs rustiques». Et, comme l'indiquent les divers tableaux qu'il a peints de l'Été, il n'a fait que reproduire les visages, les gestes, les vêtements même des villageois au milieu desquels il a passé le meilleur de sa jeunesse. Cela se voit fort bien sur une gravure que possède la Bibliothèque Nationale. A gauche de la composition, un paysan, vu de dos, fauche le blé dont les épis dépassent ses épaules. A droite, un autre, assis sur une gerbe et vu de face, tient une cruche dans ses mains et, la tête renversée en arrière, se désaltère à longs traits. Auprès de lui, quelques villageois se reposent ou mangent, tandis qu'à peu de distance de là d'autres ramassent la javelle. L'un d'eux, qui fait aller sa faux, a couvert sa tête d'épis pour se préserver du soleil. On sent, dans cette page extraordinaire, circuler l'air brûlant de midi qui fait éclater l'or des blés et le métal des faux et ruisseler le front des moissonneurs. On est ébloui dans cette œuvre par la lumière qui l'emplit. On éprouve la faim et le soif des paysans après le dur travail qu'ils viennent d'accomplir. Et tout cela, mieux que les allégories lesplus savantes, nous donnel'impression de vivre en plein été. Il n'y a là, d'ailleurs, aucune trivialité. Tout y est vrai, simple, harmonieux et l'on peut dire de cette œuvre, faite de fantaisie et de réalité, qu'elle établit un lien entre les enluminures des Très Riches Heures du due de Berry, les Moissonneurs de Goya et les Glancuses de Millet.
Plus aimable, plus simple et plus spirituel, moins puissant peut-être, mais aussi naturel que celui des Flamands, est l'art qui a permis à Goya de nous donner de l'Été cet immense carton fait pour une tapisserie et qui se trouve au musée de Madrid. Des moissonneurs emplissent de gerbes des chariots ou se reposent auprès de leurs chevaux sur la paille qui recouvre le sol. Non loin de là, des villageois passent, bras-dessus, bras-dessous, en plaisantant.
Il faut dire que Goya, fils de pauvres labourleurs, a su rendre à merveille le charme et la luminosité des campagnes, dominées par de hautes montagnes, et la vie des paysans dont il a partagé les travaux et les réjouissances. Aussi met-il dans son œuvre une note «personnelle et nationale» et peuple-t-il sa grande composition de personnages de son temps et de son pays, dont mœurs, visages et costumes sont bien espagnols. De la vieille Espagne, il nous a laissé, avec ces Moissonneurs, un portrait fidèle et séduisant, qu'il a peint dans la joie par un beau jour d'été.
***
En France, cette «crise d'imitation latino-hellénique qui crée la Renaissance» se prolonge pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, qui, tous deux, ignorent, dédaignent ou corrigent la nature.
Un sculpteur, Jean Goujon, tire un merveilleux parti de l'allégorie dans les bas-reliefs de la façade du musée Carnavalet qui représentent les Saisons. Celui qui figure l'Été est une souple et charmante figure de jeune femme couronnée de blé et qui tient dans ses mains une faucille et des épis.
Les attributs, les insignes si souvent employés par les artistes, Poussin les dédaigne, comme il dédaigne les allusions mythologiques. Il aime mieux les caractériser par des épisodes de la Bible. Il ne peint pas l'Été, mais la rencontre de Ruth et Booz.
Ce tableau, qui est au Louvre et qui date de la fin de la vie de l'artiste, est un des plus beaux qu'il ait peints. Sous son feuillage minutieusement découpé, un grand arbre abrite plusieurs personnages, entre autres Booz qui répond, debout, aux remerciements de Ruth agenouillée. A côté d'eux ondule un vaste champ de blé empli de moissonneurs. Au delà, tout à l'horizon, s'élèvent des montagnes bleues au-dessus desquelles passent de grands nuages blonds.
On ne voit plus ici, comme dans la plupart des œuvres précédentes, de grands personnages dominant le paysage, mais de petites figures disséminées dans la campagne, ce
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L'ART VIVANT
LES QUATRE SAISONS
L'ÉTÉ
LES FRÈRES LIMBOURG. HEURES DU DUC DE BERRY. JUIN. LA FENAISSON
LES FRÈRES LIMBOURG. HEURES DU DUC DE BERRY. JUILLET. LA MOISSON
POUSSIN. L'ÉTÉ
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L'ART VIVANT
PISSARRO, LES GLANEUSES
Photo Bernheim Jeune
LANCRET, L'ÉTÉ
Photo Archives Art et Histoire
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L'ART VIVANT
qui donne plus de majesté à la nature. Cette nature, au reste, est noble et stylisée comme les autres œuvres de l’artiste. Poussin a vécu à Rome. Il s’est nourri de l’antiquité. Cela se sent surtout à certains détails. Ainsi, ces chevaux, qu’un serviteur retient à la limite du champ de blé et qui se cabrent, rappellent de fort près les chevaux fringants des frises grecques et des bas-reliefs romains.
Echappant au charme un peu grave du Poussin, et séduits par la grâce plus riante des fictions mythologiques, les peintres du XVIIIe siècle se plaisent à représenter Cérès couchée sur des gerbes à l’ombre d’un arbre. Ou bien, ce sont, comme chez Boucher, des Amours agaçant des oiseaux en cage ; ou bien encore des Génies, comme chez Bouchardon dont les Saisons de marbre ornent la fontaine de la rue de Grenelle.
Mais Watteau et Lancret, Lancret surtout, enfreignent cette règle.
En plus de ses Amusements champêtres, de ses Assemblées dans un Parc, de ses Embarquements pour Cythère et, en un mot, de ses Fêtes galantes, véritables poèmes à la gloire de l’Été, Watteau, dans un tableau ovale, a personnifié l’Été lui-même. On y voit Cérès couronnée d’épis et assise sur un nuage. Une de ses mains s’appuie sur un lion ; l’autre tient une faucille. À droite, auprès d’elle, on aperçoit une nymphe portant des épis mûrs. Une écrevisse ferme la composition, en bas, à gauche.
Il est une autre toile de Watteau, les Agréments de l’Été, où l’on retrouve toute la fantaisie et aussi toute l’observation de ce maître. Dans l’ombre propice d’un grand parc, non loin d’une fontaine qui ruisselle, des personnages se reposent tout en causant.
Pour peu que l’on examine attentivement les Quatre Saisons de Lancret, qui sont au Louvre, on se rendra aisément compte que c’est le même ciel d’été qui les éclaire. Quant à l’Été lui-même, il traduit admirablement l’atmosphère humide du ciel parisien.
Rien de conventionnel dans ce charmant Été, ni l’éclairage ni le coloris. Attitudes et gestes, tout est vrai et finement noté. L’entente de la lumière et du clair-obscur y est savamment observée. Enfin, il faut reconnaître que l’artiste a fait, en le peignant, une œuvre réaliste… autant que son époque le lui permettait. Ses personnages, ce sont les Parisiens élégants et nerveux au milieu desquels il a vécu ; et, chose nouvelle en France, ce sont les costumes de son temps dont il les revêt.
Après lui, on retombe dans le faux goût et les erreurs du passé. On ennoblit de nouveau la nature, on revient à l’allégorie. C’est ainsi que pour représenter l’Été, Prud’hon peint une femme qui vole dans les airs portant deux gerbes sous ses bras.
Mais le Romantisme renouvelle le paysage et rejette dans l’ombre Amours, Nymphes et Déesses, Bergerades et Fêtes galantes.
Influencés par les paysagistes hollandais, les peintres de l’École de Barbizon étudient de plus près la nature et ses métamorphoses ; mais ils en étudient surtout les aspects particuliers.
Corot est allé plus loin dans ces recherches et il nous a donné des Saisons des aspects plus généraux, plus sincères à la fois et plus poétiques. Beaucoup de ses paysages sont des paysages d’été ; mais il choisit souvent l’heure douce et fraîche du matin ou bien celle du crépuscule pour y faire danser ou se baigner ses nymphes.
Tout comme ceux de Goya et de Breughel, les parents de Millet étaient des paysans. Aussi les paysans ont-ils trouvé en lui un interprète ému. Ses Glaneuses, courbées sur les sillons, sont la personification la plus populaire de l’Été.
À la notion du ton local chère à l’École, Corot avait opposé celle des modifications de la lumière et des variations de la couleur. Delacroix avait mis à profit le principe des complémentaires inventé par Watteau. Et l’on peut dire que tous les trois, avec des procédés très différents, ont préparé l’impressionnisme. L’impressionnisme, vision rapide des choses, étudie avant tout les vibrations de la lumière, s’intéresse plus aux effets de la lumière sur les choses qu’à ces choses elles-mêmes. Et mieux que toute autre école, il semble qu’il ait su différencier plus exactement les Saisons en notant les multiples changements de l’atmosphère et les innombrables variations de la lumière. Epris de soleil, les impressionnistes se sont plu à rendre la puissance et l’éclat de l’été. Pissarro a peint des Moissonneurs et des Faneuses ; Monet a peint des Meules dans les vapeurs du matin, dans le flamboiement de midi, dans le crépuscule rose de l’été.
De l’été, un peintre qu’il est difficile de classer, Monticelli, nous a donné des images fort séduisantes dans ses Fêtes galantes qui, par leur coloris et leur sentiment, rappellent celles de Watteau. Du peintre de l’Embarquement, Monticelli a aussi le métier varié. Comme lui, il fragmente les tons ; et, comme lui, il baigne tout dans un bain d’or.
De l’or, Van Gogh aussi en met dans ses tableaux, mais ce n’est plus de l’or brun comme chez Monticelli ; c’est de l’or jaune, de l’or en fusion, et ce magicien, ce visionnaire, dont l’œuvre a quelque chose de fantastique, en répand à profusion.
Tout cela est d’un dessin et d’un coloris très personnels. Le métier est généreux, la pâte épaisse et grasse. Généralement, Van Gogh se sert de longues hachures qui modèlent nerveusement les formes et que cerne un gros trait de couleur foncée. Œuvre étrange, d’une puissance évocatrice extraordinaire, et dans laquelle on sent passer, mêlé à l’odeur de la paille, le souffle brûlant de l’Été.
Héritier des impressionnistes, le divisionniste Seurat expose, en 1886, aux Indépendants, un Dimanche d’Été à la Grande Jatte. Dans cette vaste toile, l’artiste a réuni nombre de personnages. Sous le ciel qui flamboie, devant la Seine qui miroite, on voit des promeneurs en haut-de-forme, des canotiers, des fillettes, des nourrices, des Saints-Cyriens, des chiens, des singes… Séparés les uns des autres par des vides, tous paraissent arrêtés dans leurs mouvements et même un peu figés. Mais de cette œuvre si lumineuse, il se dégage un sentiment de plénitude et de bien-être qui traduit admirablement le bonheur tranquille d’un dimanche d’été.
L’esprit tout imprégné de culture classique, Puvis de Chavannes revient à l’allégorie et au symbole dans ses deux grandes toiles, l’Été et l’Automne, que l’on peut voir à l’Hôtel de Ville.
Aux formes pures, idéalisées des baigneuses de Puvis de Chavannes, on peut préférer les chairs épanouies et si chaudement colorées des Baigneuses de Renoir.
Ce grand artiste avait bien exposé, au Salon de 1869, une toile intitulée En Été et qui était le portrait d’une jeune fille assise en plein air, les bras nus, les cheveux dénôtés et retombant sur les épaules. Par la grâce du modèle et la beauté de l’exécution, ce portrait était un hommage charmant rendu à la belle saison. Mais les Baigneuses, qu’il a peintes durant les dernières années de sa vie, en sont comme la glorification.
Ce sont des femmes aux corps souples et robustes, aux attaches puissantes, de beaux corps semblables à des fruits magnifiques et dont le jour éclatant pénètre la pulpe irisée. Chez certaines, plus délicates et plus fines, la chair a des tons changeants de nacre ; chez les autres, divinités païennes « étendues sur des gazons d’empyrée », la peau, marbrée, reste teintée de rouge et comme brûlée par le soleil. Telles quelles, avec la lourdeur de leur chair, avec leur animalité inconsciente et sereine, ces Baigneuses semblent vivre, au temps d’un âge d’or fabuleux, d’une sorte de bonheur sans mélange. Et l’on peut dire qu’elles composent le plus beau chant d’amour qui ait jamais exalté la Femme et l’Été.
Charles KUNSTLER