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First pages of the volume, freely accessible.
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1re Année - N° 6
2nd50
20 Mars 1925
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REVUE BI-MENSUELLE DES AMATEURS ET DES ARTISTES
ÉDITÉE PAR LES
“NOUVELLES LITTÉRAIRES”
L’ART VIVANT
ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
PEINTURE • LE LIVRE • SCULPTURE
LES ARTS DE LA FEMME
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LE SALON DES INDÉPENDANTS
Entretien avec Paul SIGNAC
Président des Indépendants
par JACQUES GUENNE
La Critique et le Compte-Rendu salle par salle
par FLORENT FELS
50 REPRODUCTIONS DES TABLEAUX EXPOSÉS
Van Dongen
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Ed. de Courières.
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Georges Minne
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Franz Hellens.
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L’atelier de moulage du Louvre
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Marcel Weber.
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Un architecte: Ch. Adda
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Maximilien Gautier.
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La Vente Carco
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Charensol.
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L’Art et la Mode
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Clarisse.
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André Favory
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Vanderpyl.
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La Mode masculine
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Ariste
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L’Habitation moderne
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Georges Rémon.
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Les grandes ventes
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Charles Bourgeat.
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Technique Picturale
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J. G. Goulinat.
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Faits Divers. Informations.
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Directeurs-Fondateurs : JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef : FLORENT FELS.
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Vente et Administration :
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse
PARIS
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Compagnie Forestière et Commerciale du MARONI
Téléphone :
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La Compagnie importe par sa propre flotte les Bois provenant de ses concessions en Guyane Française pour la charpente, les constructions navales, les chemins de fer, la parquetterie, la menuiserie, l'ébénisterie.
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PIERRE LEGRAIN
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ÉDITIONS. GALERIE DE L'ÉTOILE . LIBRAIRIE
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"LE PROMENOIR"
Essai sur les spectacles, par Roger Allard, illustré de vingt eaux-fortes et lithographies originales en noir et en couleurs, par Marie Laurencin.
Paraitra vers le 1er Mai 1925.
- GÉRARD BAUER
- ANDRÉ BILLY
- RENÉ BOYLESVE
de l'Académie Française
- FRANCIS CARCO
- CTE DE COMMINCES
- CH. DERENNES
- T. DERÊME
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- M. GARÇON
- J. DE LACRETELLE
- P. MAC-ORLAN
- EUG. MARSAN
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- C.A. MASSON
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- PIERRE SCIZE
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LA GAZETTE DES AMATEURS
et les divers catalogues de la Librairie sont envoyés gratuitement sur demande
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DU 1er AU 26 AVRIL
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...tels sont les Collaborateurs de la Collection
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Essais pour servir à l'Histoire contemporaine de la GALANTERIE et du PLAISIR
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1re Année - N° 6. 2 fr. 50 20 Mars 1925
L'ART VIVANT
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Florent FELS
Revue Bi-Mensuelle des Amateurs et des Artistes
Éditée par les "Nouvelles Littéraires"
DIRECTEURS-FONDATEURS:
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Un an: France 38 f. Étranger 75 f.
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ENTRETIEN AVEC PAUL SIGNAC
Président du Salon des Indépendants
Le procès des Salons officiels et de leurs jurys n'est plus à faire. Le public est désormais renseigné sur la valeur de leur goût. Nous instruirons un jour celui des "Conseils Supérieurs", des "Commissions d'achats", des "Comités consultatifs", celui de tant d'organismes qui favorisent la vanité de quelques-uns, mais privent notre pays des œuvres les plus rares, quand ils n'imposent pas aux visiteurs de certains musées les images les plus méprisables, et ne condamnent pas les maîtres à la plus odieuse promiscuité.
La sottise a parfois, il faut l'avouer, un destin magnifique. Rappelons que les peintres qui ont le plus enrichi la France depuis un siècle ont été tour à tour refusés par les jurys des Salons et bafoués par les employés d'art de l'État. Et si la gloire de maîtres tels que Corot, Manet, Monet, Sisley, Pissarro, Renoir, Cézanne, Van Gogh, Seurat, ne fut jamais contestée à l'étranger, à quel odieux marchandage ne fut-elle pas contrainte dans ce pays qui grâce à eux, est incontestablement devenu le foyer de la peinture.
C'est contre cette sottise officielle que le Salon des Indépendants a été créé. Depuis plus de quarante ans, il a su maintenir sa devise: Ni récompense, ni jury. Il n'y a pas, je le crois, beaucoup d'institutions qui puissent se flatter d'être restées fidèles à un programme aussi austère. Il est vrai qu'on ne pouvait choisir pour le faire respecter un président plus vigilant que M. Paul Signac, champion de l'indépendance comme il est celui de la couleur et de la lumière, le créateur avec Seunat du néo-impressionnisme, le peintre de tant de paysages éclatants. J'eus la bonne fortune de lui rendre visite quelques jours avant l'ouverture du 36e Salon des Indépendants.
—L'Exposition internationale des Arts Décoratifs m'a-t-il dit, nous prive des locaux du Grand Palais. Espérons que cette manifestation servira à quelque chose. Enfin, nous irons au Palais de Bois, et l'on s'arrangera bien pour loger les dix-neuf cents exposants. Il faut en effet, que jusqu'au dernier moment nous puissions accueillir ceux qui ont besoin de nous pour montrer leurs œuvres au public.
SALON DES INDÉPENDANTS 1925.
PAUL SIGNAC. — Le pont des Arts.
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L'ART VIVANT
Choisir parmi les envois serait la mort de notre Société. Voyez ce que deviennent les Salons fermés et à jurys. La Société Nationale des Beaux-Arts est morte, les autres ne résistent guère mieux. Ils se privent du renouvellement qui, chaque année, infuse une vie plus neuve à notre Salon.
— Me rappellerez-vous l’origine du Salon des Indépendants ?
— En 1884, en dehors du Salon Officiel, où Manet et Puvis de Chavannes étaient méprisés, il n’y avait pas de salut. Quelle ne fut pas ma stupéfaction au mois de mai de la même année, d’apercevoir sur les murs de Paris de grandes affiches “ Groupe des artistes indépendants, baraquesments des Tuileries ”. C’était peu de temps après le Salon. Cette exposition dite des Indépendants, eut lieu dans un baraquement situé entre les Pavillons de Flore et de Marsan. Une autre Société prétendait se réserver aussi le titre d’Indépendants. Les deux groupes exposèrent en même temps, et leurs partisans respectifs invitaient la foule à l’entrée des tourniquets à venir de leur côté, assurant que là se trouvaient les meilleures toiles.
De nombreux refusés du Salon y exposèrent. Notamment Cross, Angrand et Seurat, dont la “ Baignade ”, (qui en 1924 fut acquise pour trois cent trente mille francs par un Musée d’Angleterre) venait d’être refusée par le Jury du Salon. Dès qu’il fut question de rendre des comptes, l’étrange comité de cette exposition disparut, et à l’issue d’une séance mémorable présidée par Odilon-Redon, on décida de constituer devant notaire une Société, qui prit le titre de Société des Artistes Indépendants.
La première exposition eut lieu en décembre de la même année au Pavillon de la Ville de Paris. Il n’y en eut pas en 1885, mais dès 1886, régulièrement chaque année. Parmi les exposants, devaient figurer, dès 1888, Seurat et Van Gogh, en 1889, Henri Rousseau et Toulouse-Lautrec. En 1890, Cézanne, et dès 1901, Matisse, Guérin, Laprade, Marquet, Vuillard, Bonnard, Vallotton et Maurice Denis.
Vous comprendrez toute l’importance de l’initiative prise en 1884 par cette Société quand je vous aurai dit qu’en dehors du Salon de Bourguereau et de l’École, il n’existait aucune organisation destinée à faire connaître au public les œuvres des jeunes peintres. Ni galeries de tableaux, ni expositions particulières. On peut dire nul marchand, du moins curieux de nouveauté.
Vous ne pouvez imaginer combien la vie des artistes était différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Songez que Seurat est mort n’ayant vendu que deux toiles. La première lui fut payée trois cents francs à l’Exposition des XX de Bruxelles. Il hésita longtemps avant de faire ce prix. En ne comptant que ses journées de travail et ses repas de midi, il estimait que ce tableau représentait pour lui deux mille cent francs de frais. Il avait honte de demander une somme pareille, et cependant, il avouait ne pas compter les repas du soir qu’il prenait chez sa mère… Son ami, Gustave Kahn, devait aussi lui acheter le “ Chahut ” aux Indépendants de 1891. Seurat ! Je ne sais qui a colporté la légende d’un garçon poitrinaire et malinger. C’était un grand et fort gaillard, d’une admirable santé. Il est mort stupidement à l’âge de 32 ans d’un froid pris sur l’impériale de l’omnibus Place de l’Alma-Gare du Nord, en sortant avec moi d’une exposition de peinture au Champ-de-Mars.
Van Gogh, lui, souhaitait de voir se constituer en sa faveur un syndicat de dix amateurs qui lui auraient donné chacun vingt francs tous les mois, ce qui lui aurait permis de vendre à “ un bon prix ” douze toiles par an.
Mais à cette époque, on pouvait compter les amateurs d’art. La première fois que j’allai rendre visite à Guillaumin, ne fus-je pas stupéfait de voir ses toiles tout le long de l’es-calier, du rez-de-chaussée jusqu’au grenier. Les concierges étaient alors plus aimables, mais l’on vendait moins facilement les tableaux. Pissarro non plus ne vendait rien. Et combien de fois à Éragny et à Pontoise, la mère Pissarro dut-elle s’enfuir, quand le boulanger venait se faire payer. Nul,
PAUL SIGNAC.
je vous le jure bien, à cette époque, ne pensait à spéculer sur la peinture.
— Quelle est selon vous la cause de ce changement ?
Le coup de bourse réalisé sur les Cézanne. Le fait que Cézanne dont la peinture effrayait tous les amateurs d’art ait atteint si rapidement de tels prix incita les marchands à spéculer sur les valeurs que le public estimait les moins sûres.
Songez qu’à cette époque les peintres ne se fréquentaient même pas. Ils n’avaient aucune occasion de se rencontrer. Vers 1880, je ne connaissais aucun artiste. Un jour que je travaillais sur les quais de la Seine, je vis venir à moi Guillaumin qui me présenta à Pissarro. Claude Monet était à Vétheuil. Pour ma part, j’avais vu à une exposition organisée par la Vie Moderne de Charpentier, ses “ 14 juillet ” avec des drapeaux dans les rues, et ses “ gares ” ; et cela me plaisait rudement mieux de faire quelque chose comme cela que de peindre, comme de Neuville des boutons d’uniforme. Mais les jeunes peintres, d’une façon générale, ignoraient les impressionnistes. Leur dernière exposition en 1886, eut lieu à la Maison Dorée. Degas ne voulut pas qu’elle portât le titre d’exposition des Impressionnistes. Elle prit celui de huitième exposition. Pissarro nous fit inviter Seurat et moi. Seurat y obtint le plus grand succès avec “ un Dimanche à la Grande Jatte ” qui était dans une technique nettement divisionniste. Pissarro, qui avait été très influencé par Seurat,
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L'ART VIVANT
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SEURAT. — Bords de Seine.
(Collection Paul Signac.)
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dès 1884, y exposait aussi des paysages " divisés ". Cela ne fit pas l'affaire du Durand-Ruel qui lui coupa les vivres. Ce quin'empêcha pas Pissarro de rester fidèle à cette technique pendant près de trois ans. A la fin de l'exposition, Degas nous mit à la porte et ne répondit plus à mes saluts. Mais la jeune littérature avait pris parti pour nous, notamment la Vogue de Kahn, et la Revue Indépendante de Fénéon.
— A la suite de quelles recherches, de quelles études, de quelles observations, avez-vous été conduit à adopter cette technique de la division des tons ?
— Cette méthode est la suite logique des recherches des coloristes qui nous ont précédés ; de Delacroix qui disait " Il faut bannir toutes les couleurs terreuses ", qui, averti des travaux de Bourgeois et de Chevreul, influencé par Constable et Turner, eut le souci d'une technique savante et sûre, basée sur le contraste et le mélange optique des tons ; des impressionnistes enfin, chez qui cette méthode était en germe. Seurat et moi avions suivi les découvertes d'Helmholtz et de O.N. Rood, les écrits de Charles Blanc. Nous allâmes rendre visite à Chevreul. Il était alors presque centenaire. Je me souviens qu'il nous disait : " Si Delacroix n'avait pas eu mal à la gorge, le jour où je l'avais invité à diner, je lui aurais donné encore bien des éléments pour sa peinture.
— Pouvez-vous me rappeler l'essentiel de cette théorie ?
— Le but poursuivi par les néo-impressionnistes est l'expression du maximum de lumière, de coloration et d'harmonie. La méthode de la division consiste à représenter la lumière colorée par des éléments purs (toutes les teintes du prisme et tous leurs tons), juxtaposés en menues touches qui se recomposent sur la rétine en un mélange optique beaucoup plus pur que le mélange pigmentaire ; ces éléments séparés et dosés selon les lois essentielles du contraste et de la dégradation.
(Collection Paul Signac.)
CROSS. — Baigneuses.
Un public et quelques critiques peu renseignés ont confondu ces principes avec le pointillisme et se sont imaginés que les néo-impressionnistes se contentaient de cribler leurs toiles de petits points multicolores. Le point n'est qu'une façon d'appliquer le procédé de la division, un moyen comme les hachures de Delacroix ou les virgules des impressionnistes.
— Pour ma part, je vous avoue que si cette technique ne me gène pas chez Seurat et rarement chez vous, elle m'est fort désagréable chez Cross, notamment.
— La division ne me gène pas plus chez Cross que chez Seurat. Qu'un pianiste ait recours à des exercices pour exécuter parfaitement un morceau me laisse indifférent.
— D'accord, mais à la condition que les traits servent à assouplir les muscles du pianiste, sans donner à son jeu une rigueur mécanique.
— La " division " ne me gène que chez Henri Martin, notre déménageur officiel, le cambrioleur des Impressionnistes et des néo-impressionnistes, dont les compositions ornent les salles de mariages de trop nombreuses mairies, car dans son cas, elle est sans bénéfice. Si cette facture ne vous choque pas chez Seurat, n'oubliez pas que sa matière a travaillé pendant trente-cinq ans et que le temps a uniifié les touches. Le retour en France, au Louvre, du " Cirque " vous permettra de juger à quel point nous avions raison. La couleur est telle qu'il l'a posée. Mais surtout qu'on n'aille pas détruire cette peinture si fraîche, si pure, en la vernissant ; d'autant que la toile apparaissant entre chaque touche deviendrait, sous le vernis, jaune comme un suroît de mate-lot. Tenez, voici une toile de Seurat peinte à cette époque. Vous constaterez qu'elle n'a pas bougé. »
J'admire, en effet, ce paysage des rives de la Seine si clair, si mesuré et toute la grâce de la promeneuse. Quelle gaîté et quelle gravité aussi, chez ce peintre, qui, à 25 ans, avait découvert une technique nouvelle, qui mourut à l'âge de 32 ans ayant eu le temps d'exécuter des chefs-d'œuvre tels que le " Chahut ", le " Cirque ", la " Baignade ", un " Dimanche d'été à la grande Jatte ", et qui réussit à peindre les fêtes foraines, les bals musettes et les cirques avec une si rare distinction.
— Mais avec quel amour, on travaillait alors. Avec quelle foi aussi. Le père Rousseau, qu'on appelle toujours à tort
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le “ douanier ” — il n'était, en effet, qu'employé d'octroi — me contait que lorsqu'il peignit son “ Suicidé ”, il avait si peur qu'il prenait soin d'ouvrir la fenêtre pour ne pas rester seul. Au sujet du père Rousseau, il est permis de s'étonner que tant d'artistes trop malins s'efforcent d'imiter l'ingénuité de cet homme charmant et de faire les naïfs. C'est aussipénible que de voir de vieilles femmes faire les petites filles.
Il y a également dans les habitudes de travail des artistes des changements plus profonds. Ne croyez pas que je veuille calomnier mes jeunes confrères. J'aime passionnément la jeunesse. Mais il est certain que les peintres d'autrefois faisaient leur besogne avec plus de patience. Cézanne restait deux ans sur une toile. On ne se croyait pas alors tant de génie. Aujourd'hui, on n'expose plus de recherches, ni d'études. Comme aux “ Artistes Français ”, nos jeunes maîtres font leur “ tableau du Salon ”, le plus grand possible, pour attirer l'attention. Tous des maîtres !
Et quelle tendance à l'ennui ! On est encombré par l'art embêtant. Au dernier Salon d'Automne, que de tristes fessiers, que de lugubres tétons, servis avec le jus de l'école et tout dégoutlants de sauces académiques. On revient à Bonnat ! C'est la couleur qui devient terne. Je ne prêche pas ici en faveur des couleurs vives des impressionnistes ni des teintes pures des “ divisionnistes ”. Le noir, c'est beau, le gris, c'est beau. Voyez Vélasquez, Corot, les premiers Manet. Ce qu'il faut combattre, c'est la couleur visqueuse, la couleur “ tas de vieux légumes pourris ”, comme disait Ruskin, de toutes ces Baignades, de tous ces Concerts champêtres, de tous ces Déjeuners sur l'herbe à la manque.
Aimons tout, défendons tout, sauf le pompier. Le sujet n'a aucune importance. Mais aucun sujet ne comporte de peinture triste. Un soulier dans les « Croisés, » un bout de tissu de Delacroix n'est jamais embêtant. Si tragique que soit le sujet du “ Massacre de Scio”, si dramatique que soit l’harmonie de la “ Barque de Don Juan ”, ces tableaux ne sont ni ennuyeux, ni mornes. Est-ce embêtant l'Enterrement à Ormans ? Le moindre objet a sa splendeur. Voyez les sandales du “ Sardanapale ”. Un coffret dans “ l'Héliodore ” de Delacroix, un bouton de tiroir de Cézanne.
Et regardez après les tristesses du Salon d'Automne, sans audace, sans vigueur. Et pourtant il y a des jeunes, qui tout en se détachant de nous, semblent avoir compris la tâche joyeuse du métier de peintre. Voyez la dernière exposition de Gabriel Fournier. C'est libéré, vivant et coloré. Et Corneau ! Et Gromaire : le contraste si cher à Seurat, quel intérêt il donne à sa toile du Salon des Indépendants.
Actuellement, voyez-vous, il y a trop de peinture, surtout trop d'art. On met de l'art partout. Autrefois, c'est à peine si l'on s'apercevait qu'il y avait des artistes. Il y avait de Neuville et Detaille. Cela suffisait. Cette couverte d'artistes, l'Ecole, existe toujours, si elle n'a plus aucune influence. Notez à ce propos que c'est à Monet beaucoup plus qu'à Cézanne que l'on est redevable de la victoire sur l'Ecole. Il convient maintenant de prévenir les retours offensifs de celle-ci.
— Elle ne sévit plus que sur les murs des mairies et des tribunaux.
— Hélas, songez que sur les murailles des palais de Paris, il n'existe pas, à l'exception des décorations de Puis, un seul centimètre carré de bonne peinture de nos contemporains. Rien de Renoir, rien de Monet.
— Cela n'a rien de surprenant. Le scandale de l'Olympia, dont l'exode en Amérique ne fut évité que par la générosité d'amateurs, de l'Olympia qui croupirait encore dans la poussière, si Clémenceau ne l'avait fait accrocher au Louvre ; les colères de l'Institut lors du legs de la collection Caillebotte au Luxembourg, le compromis que dut accepter son conservateur, M. Bénédite et qui priva la France de 27 toiles des maîtres de l'impressionnisme, en disent assez sur la compétence des amateurs d'art de l'État .
— Quel parlementaire aura le courage de proposer la séparation de l'art et de l'État. A vrai dire, il ne lui en faudrait pas beaucoup.
— Les ruraux ne seraient pas hostiles à ce projet qui passerait à la Chambre plus facilement que ne passa le projet de séparation de l'Eglise et de l'État. L'argent distribué par le Gouvernement aux Beaux-Arts pour l'Ecole et les récompenses ne va qu'à des médiocres. En voulez-vous une preuve ? Si à la liste des prix de Rome qui ont été proclamés de 1890 à 1910, nous opposons les noms des peintres de tendances et d'apports divers, mais tous rebelles à l'enseignement et aux pratiques de l'art officiel,qui, pendant la même période se sont manifestés aux expositions successives de la Société des Indépendants, nous obtenons ce péremptoire contraste d'ombre à la lumière ; pour les prix de Rome : MM. Mitrecey, J.-A. Leroux, Dechenaud, Larée, Moulin, Gibert, Laparra, Roger, Sabatté, Jacquot-Defrance, Sieffert, Guétin, Monchablon, Roganeau, G.-P. Leroux, Billotey, Aubry, Lefeuvre, Bodard, Dupas. Et pour les indépendants: Cézanne, Odilon-Redon, Seurat, Cross, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, Guillain, Luce, Angrand, Bonnard, Vuillard, Roussel, Valtat, Serusier, Maurice Denis, Mme Cousturier, Laprade, Marquet, Matisse, Segonzac.
Un autre exemple : l'État français n'ayant pas repris possession après la guerre du Pavillon qui lui est réservé à l'exposition biennale de Venise, je fus chargé en 1920 par Vittorio Pica, d'y organiser une exposition. Je pus réunir vingt-quatre Cézanne, les merveilles de la collection Fabri ; des Redon, des Cross, des Maillol, des Luce, des Bonnard, des Matisse. En 1922, j'aurais pu montrer la génération suivante, et présenter ainsi l'art français de notre temps. Savez-vous ce que M. Bénédite chargé de cette exposition a expédié cette année à Venise ? Marius de Bonzon, Marie-Anne Camax, Zoegger, Pierre Deval, Pierre Gerber, etc. et tout l'Institut au grand complet.»
Avant que je prisse congé, Signac me pria d'entrer dans sa chambre. Là j'eus la bonne fortune de pouvoir admirer une magnifique toile de Cézanne, un paysage d'Auvers-sur-Oise.
— Cézanne, me dit Signac, commença cette toile un été, y travailla tout l'hiver, et l'été suivant, alla confronter son œuvre avec la nature.»
— Ce que je goûte le plus, avouai-je, c'est la profondeur d'une œuvre de cette qualité. Quel monde est enclos dans certaines toiles de Monet, de Sisley, de Pissarro,de Renoir de Cézanne. Et quelle sollicitude pour les moindres détails du tableau. Même dans certains sujets conventionnels traités par Renoir, on découvre toujours dans un coin un adorable joyau, touffe d'herbe, fleur ou caillou. Trop de tableaux aujourd'hui me paraissent incomplets et limités. La plupart des peintres ne font tenir que bien peu de chose dans leur toile; je ne parle pas de la quantité, mais de la densité de l'œuvre picturale. Après un rapide examen, on a découvert tout ce qu'elle contient. Chaque jour je m'aperçois davantage que les grandes œuvres sont celles dont on ne peut faire que lentement le tour.
Vous signaliez tout à l'heure une fâcheuse tendance à l'ennui, tendance qui sévit d'ailleurs également dans la littérature. Je distingue avec le même regret, un certain sno-bisme de la laideur. Les peintres d'aujourd'hui semblent avoir peur de faire des Henner et des Chabas. Ils n'ont pas tort. Ils redoutent de faire des chromos. Mais parce que les impressionnistes avaient inventé la peinture claire, avez-vous redouté, Seurat et vous, de peindre des toiles lumineuses ? Non, vous avez créé une technique nouvelle qui vous permettait de rendre vos paysages encore plus éclatants. Monet et Sisley avaient évoqué les régates joyeuses, les journées ensoleillées sur la mer. Avez-vous pour cela refusé de peindre à Marseille, à Cassis, à La Rochelle, à Venise les pavillons multicolores, les voiles blanches, gonflées par le vent ?
Les peintres d'aujourd'hui ont trop souvent une prédilection pour les sujets les plus déplaisants. Je ne souhaite pas la beauté académique. Rien de moins académique que les baigneuses de Renoir. Je regrette seulement que ces peintres n'osent plus se mesurer avec la Beauté.
Jacques GUENNE.
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L'ART VIVANT
VAN DONGEN
Comment traiter de décadent un homme offrant tant de symptômes de solidité physique et morale ! A coups de pinceau et de couteau à palette, il démolit les plus ingénieuses théories des farceurs contemporains. Rabelais eût, certes, aimé ce franc peintre, ignorant les simagrées et les pudeurs apprises, qui reconstruit, pipe aux dents, un univers plus beau vers lequel tend la fatalité de son tempérament.
N’allez pas parler de morale à Van Dongen. Il ne comprendrait pas. Et comment pourrait-il comprendre puisque c’est aux hommes de son rang qu’est dévolue la tâche de modifier ou de créer les morales? « Si le sexe était au milieu de la figure, où ciable placerait-on la pudeur ? », nous disait-il un jour.
N’attendons de lui aucun ménagement. Il dira les choses telles qu’il les voit, au risque de faire baptiser cynisme sa robuste franchise, ce dont il n’a cure.
Point d’idoles pour cet impie. Anatole France lui fit la grâce de poser devant lui. Insoucieux de l’iconographie du maître qui nous avait accoutumés à voir M. Bergeret sous les apparences du plus fringant des professeurs d’escrime, Van Dongen nous donna l’image la moins flattée, mais la plus terriblement ressemblante de l’écrivain.
« Je fis un jour le portrait du grand critique X… », nous disait Van Dongen. « Le pauvre homme souffrait alors d’une maladie d’estomac qui lui rendait la figure verte, le nez très rouge… et depuis, je ne suis plus sûr d’être son ami… »
Ce que la plupart des gens pensent tout bas, Van Dongen ne craint pas de le dire tout haut. Écoutez-le raconter, à propos de son portrait d’Anatole France, cette histoire substantielle : « Donc, c’était une fête pour moi chaque fois que France venait poser. Il grimpait allègrement sur la table à modèles, s’installait commodément dans un fauteuil et bavardait, mais bavardait comme seul France savait bavarder. Nous écoutions, car il y avait toujours à ces séances de pose quelques amis, il y avait Mime France, le docteur Couchoud, d’autres amis de France et il y avait des amis à moi très désireux de voir France de près,il y avait même des intriguants et quelqu’un est venu un jour m’offrir cent francs pour mes pauvres à condition de l’admettre dans mon atelier au moment où France posait. J’ai naturellement accepté les cent francs, mais aussi naturellement oublié de faire savoir à cet ami des pauvres les dates de pose, et
c'est tant mieux, car c'était vraiment trop peu d'argent...
« Après la pose il retrouvait sa maison si proche de la mienne et, dans mon petit salon en dessous de mon atelier, il y avait toujours beaucoup de gens qui guettaient sa sortie. Lui, drapé dans sa houppe lande et coiffé de son feutre, faisait un grand salut à la ronde, un salut si grand, si noble, si bien fait que les plus grands comédiens auraient pu prendre une leçon. Il y avait un vide aussitôt qu'il était parti, on ne savait plus quoi se dire, mais moi je pensais : « Nom de Dieu, s'il y avait eu ici par hasard un "producer" et s'il avait vu saluer, s'il avait vu poser France, il l'aurait certainement engagé comme "star" pour un film sensationnel... »
Et tout cela est dit avec un tel naturel, une telle ingénuité, que toute idée de muflerie est bien loin.
Mais Van Dongen, pour admirer, n'a pas besoin de se mettre à plat ventre, et c'est debout qu'il adresse à Anatole France un compliment original dont on ne saurait mettre en doute la sincérité, avec ce conseil :
« Mon cher ami, faites-vous filmer, drapé dans votre houppe lande, coiffé de votre large feutre, appuyé sur votre canne d'ébène, entre ciel et terre, traversant le monde et flottant au-dessus, comme le plus grand pélerin, le plus grand Juif errant, le plus grand roi de la sagesse, du savoir et de l'humanité. »
À l'encontre de tant de bavards, Van Dongen ne parle, comme il ne peint, que pour dire quelque chose. Quand il n'a rien à dire, il se tait. Mais ses moindres paroles sont chargées de substance.
Qu'on en juge par les lignes suivantes :
« La vie est un jeu. Les criminels sont des joueurs malheureux; leurs juges sont des joueurs "au gagne-petit", et les hommes qui arrivent aux situations élevées et aux honneurs sont des joueurs heureux. En France, ces derniers sont marqués par un petit trait ou un petit rond rouge.
« Un hasard, une rue prise à gauche au lieu de la prendre à droite, une pelure de banane, une mauvaise ou une bonne digestion peuvent changer la face du monde, si toutefois le monde a une face, car moi je le vois plutôt comme un immense derrière.
« Il y a beaucoup d'hommes qui voient comme moi, mais
ACADÉMIE.
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L'ART VIVANT
Photo Bernès, Marouteau
Portrait de Mlle EVE FRANCIS
peu osent l'avouer. Leur nonchalance en tout ce qu'ils font trahit pourtant leurs pensées. Le cerveau a tout envahi ; ceux même qui n'en ont pas jouent à ceux qui en ont. Et c'est en tout ainsi. On voit des acteurs bêtes comme des pieds jouer des Napoléon ; on entend des machines à paroles cracher de longs discours, on voit des peintres écrire et des écrivains peindre, on voit des moutons à cinq pattes partout. La vie est une grande foire. Il faut travailler, travailler sans cesse pour ne pas travailler, comme il faut faire la guerre pour vivre en paix et faire augmenter les difficultés de la vie.
« Aux loteries des fêtes foraines, on peut gagner un coquetier, mais on dépense dix fois la valeur de l'objet pour le gagner.
« Heureusement on peut gober des œufs sans avoir gagné le coquetier, mais oui, madame, car sans cela, si l'on est trop exigeant, si l'on ne gobe pas l'œuf comme il se présente, et fraîchement sorti de la poule, on devient neurasthénique, on arrive à tout voir en gris, en noir, en sale. On peut être gris et même noir sans être exigeant, mais on ne peut pas ne pas voir que pour l'instant nous piétinons sur place dans la boue et dans la crotte.
« Si vous allez dans les Salons de peinture — et vous y allez, car tout le monde y va maintenant que la peinture est devenue un article courant comme la politique, les sports ou les crimes, puisque tout le monde en commet — vous verrez flotter sur les murs comme une espèce de maladie, vous verrez suinter une neurasthénie, une grisaille sale, vous y découvrirez des formes bizarres, difformes, des images de femmes qui vous feraient grand'peur si vous les rencontriez dans la rue, et, si vous aviez le malheur de les rencontrer de plus près, vous penseriez certainement avoir un cauchemar et vous fuiriez épouvanté. Vous verrez dans ces Salons la beauté, la vie, l'art violés. Evidemment ça n'est de la beauté ou de la laideur, de l'art ou du désordre, de la vie
ou de la mort qu'en peinture, et ça fait vivre les marchands de couleurs et même, mais beaucoup plus mal, les critiques d'art.
« Sommes-nous donc si laids maintenant, si dépourvus de panache, d'idéal, de folie, sommes-nous donc tellement raisonnables que nous nous plaisions au spectacle de peintures représentant des pommes de terre gelées, des femmes difformes et des enfants rachitiques ? Est-ce que la science nous a fait faire des miroirs si perfectionnés que le reflet de cette humanité est bien le reflet de la nôtre?
« Chez nous, en France (je dis chez nous quoique métèque) on n'est jamais jeune premier avant cinquante ans, ni grand homme avant de devenir gâteux. Et à quoi cela sert-il d'être jeune premier et d'avoir un demi-siècle sur les épaules et d'être un grand homme si l'on ne peut plus séduire les femmes, de pouvoir prendre un abonnement au téléphone quand on devient sourd, de pouvoir aller diner dans un bon restaurant quand on a l'estomac malade, et de devenir immortel quand on a un pied dans la tombe?
« Il faut donc encore violer la chance si l'on veut vivre en pleine puissance. »
Nul besoin de commentaires à ces vérités si clairement exprimées, la qualité n'en semble pas rare et, sans doute, savamment diluées, connaîtraient-elles un plus grand succès dans les traités hermétiques qui firent s'écrier un jour le peintre, d'un ton comiquement effrayé : « Mais qu'est-ce donc que la métaphysique? »
Quand donc Van Dongen n'aura rien à dire, il se taira, ou alors, s'il se laisse tenter par une commande fructueuse, il fera consciencieusement un portrait banal — banal pour lui, s'entend, car il nous a habitués à être difficiles — et c'est à bon droit que la critique pourra dire que ses portraits «sentent la commande».
Mais nous savons bien que ce ne sera pas là le véritable Van Dongen !
Photo Roseman.
Portrait de Monsieur ROMAIN COOLUS
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L'ART VIVANT
Van Dongen a la réputation d'être un excellent commerçant. Cette réputation n'est pas usurpée. Devons-nous dire qu'elle ne nous choque en aucune sorte ? L'idée romantique de l'artiste désintéressé tend d'ailleurs, de nos jours, à disparaître rapidement.
La plupart des artistes de notre temps sont à tous les points de vue remarquablement équilibrés. Du reste, en cas d'incapacité, le « manager » commercial — souvent aussi artistique, hélas ! — est là pour les suppléer.
En bon économiste, Van Dongen a, pour son compte, supprimé l'intermédiaire et, suivant la formule consacrée, établi la vente directe du producteur à l'acheteur. « A quoi bon recourir au marchand quand on peut se passer de lui? » nous disait-il. « Je suis incapable d'accepter un conseil pour mon travail. Je veux faire ce que je veux et comme je le veux... Je vois trop, chez la plupart de mes confrères, le résultat de la « direction commerciale ». Tenez, X..., il a tout à fait industrialisé sa production faute d'avoir su résister aux marchands... Et puis, vraiment, ils sont trop bêtes, et trop rapaces aussi. Quand, dans une toile qui me dégoûte, un morceau me plaît, je prends un couteau et je taille dans la toile... Voyez-vous le marchand qui juge la peinture avec un mètre voulant m'empêcher de faire ce qui me semble bon !
« Et les réflexions, les idées stupides de ces gens qui ne comprennent rien et qui n'aiment pas ça parce que c'est leur métier... »
« A qui la faute », nous écrivait le peintre, « si l'artiste s'est vu forcé d'ajouter à son art un rayon commerce? »
Van Dongen ne regrette, d'ailleurs, nullement cette nécessité, et son plus grand dépit est de constater toujours vivaces les préjugés d'un autre âge : « On nous voit toujours faisant des blagues, avec des cravates Lavallière et de grands chapeaux. Je crois, dans ma partie, représenter, pour parler commercialement, une certaine surface. Eh bien, j'aurais besoin demain, bien que fournissant toutes les garanties, d'une somme d'argent, que je ne pourrais la trouver! »
Portrait de Madame L. J. V. D
« Quand je fais un tableau », nous disait-il encore, « je ne pense pas une minute au prix que je pourrai en retirer. Mais, dame, quand il est fini... »
Les critiques aigris ont pu reprocher à Van Dongen le luxe dont il s'entoure. N'ont-ils donc compris que ce luxe était indispensable à un tel homme? Imagine-t-on Van Dongen vivant en ermite et élaborant méticuleusement une œuvre issue de pénibles cogitations?
Chez le Hollandais, l'art est inséparable de la vie, de la vie dans ce qu'elle a de plus vibrant, de plus frénétique, de plus vie, en un mot. Aussi c'est sans étonnement que nous rencontrerons Van Dongen dans les milieux les plus colorés, là où il pourra trouver ample pâture à son éclatant génie. Il se mêlera, la nuit venue, à la vie plus intense des endroits de plaisir : dancings, bals, réceptions mondaines, et il ne retirera que profits de ces promiscuités, dégradantes pour le plus grand nombre, car l'artiste véritable, marchant tout éveillé dans son rêve, est toujours seul, ne peut qu'être toujours seul au milieu de tous.
« On m'a reproché », nous disait Van Dongen, « d'aimer le monde, de raffoler de luxe, d'élégances, d'être un snob déguisé en bohème — ou un bohème déguisé en snob — Eh bien, oui ! J'aime passionnément la vie de mon époque, si animée, si fièvreuse... Ah ! la vie. C'est peut-être encore plus beau que la peinture !... »
Ed. DES COURIÈRES.
Ces notes et ces photographies nous ont été aimablement communiquées par Monsieur FLOURY, éditeur, et sont extraites d'un ouvrage à paraître sur VAN DONGEN.
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Portrait de Mme de PLAGNY. Photo Vizzavona.
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