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L'ART ET LES ARTISTES 15e ANNÉE Nouvelle Série NUMÉRO 19 JUILLET 1921 --- ART ANCIEN, ART MODERNE ART DÉCORATIF --- DIRECTEUR-FONDATEUR ARMAND DAYOT --- RÉDACTION & ADMINISTRATION 23, Quai Voltaire, PARIS --- Revue d'Art des Deux-Mondes

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L'ART ET LES ARTISTES Revue d'Art des Deux-Mondes (paraissant dix fois par an) --- **Abonnement { FRANCE.. 60 fr. d'un An : ÉTRANGER. 75 fr.** Directeur-Fondateur : ARMAND DAYOT Secrétaire de Rédaction : PIERRE LADOUÉ --- SOMMAIRE DU NUMÉRO 19 (Juillet 1921) PORTRAITS DE REINES : HOLBEIN A LA COUR DE HENRI VIII (7 illustrations) .. JOËL RITT UN PEINTRE DE L'ORIENT : ANDRÉ SURÉDA (7 illustrations) .. GUSTAVE KAHN YVONNE SERRUYS (6 illustrations) .. EDOUARD ANDRÉ VIEILLES MAISONS DE FRANCE : LA MAISON NORMANDE (7 illustrations) .. PAUL GRUYER UN SCULPTEUR CANADIEN : ALFRED LALIBERTÉ (5 illustrations) .. EMILE VAILLANCOURT INGRES ET LA “VÉNUS A PAPHOS” (1 illustration) .. FRANÇOIS FOSCA L’ACTUALITÉ : L’Exposition Fragonard (3 illustrations). — Echos des Arts. — Les Expositions. — Les Livres. En hors-texte, réservé aux seuls abonnés : JEUNE FEMME JOUANT DE LA GUITARE, par VAN LOO --- Prix du Numéro : 8 francs pour la France, 8 fr. 50 pour l’Etranger. (Envoi d’un Numéro spécimen contre mandat de 3 fr. 50) --- Tous droits de reproduction, de traduction et d’interprétation réservées pour tous pays. Les Articles publiés par L’ART ET LES ARTISTES deviennent la propriété de la Revue. Nous nous permettons d’aviser nos nombreux correspondants qu’il ne sera plus répondu désormais par l’Administration et la Rédaction de L’Art et les Artistes qu’aux lettres contenant l’affranchissement de retour. --- GALERIE HAUSSMANN G. DANTHON TABLEAUX MODERNES — SCULPTURES 29, Rue La Boëtie · Téléphone : ÉLYSÉES 12-14 --- La grande Liqueur Française Bénédictine --- Copyright by L’Art et les Artistes, 1921 L’administrateur-gérant : Georges COUTAREL

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L'ART ET LES ARTISTES Revue d'Art Ancien, d'Art Moderne, d'Art Décoratif FONDÉE EN 1906 PARAISSANT DIX FOIS PAR AN Directeur : ARMAND DAYOT --- COMITÉ DE PATRONAGE MM. LOUIS BARTHOU, LEON BÉRARD, ALBERT BESNARD, PHILIPPE BERTHELOT, GUSTAVE GEFFROY, ÉDOUARD HERRIOT, ANATOLE FRANCE, MARÉCHAL LYAUTHEY, PAUL LEÓN, JULIEN LEMORDANT, RAYMOND POINCARÉ, ROBERT DE LA SIZERANNE, ROBERT DE ROTHSCHILD, ANDRÉ TARDIEU. --- LISTE DE N°S SPÉCIAUX PARUS PENDANT LA GUERRE PREMIÈRE SÉRIE (Année 1915) - LA CATHÉDRALE DE REIMS, avec un bois original inédit de . . . . . . . . . . . . E. DÉTÉ. - AU FRONT, avec un bois original inédit de . . . . . . . . . . . . A. LEPÈRE. - LA BELGIQUE HÉROÏQUE ET MARTYRE, avec un bois original inédit de . . . . . . . . . . . . GUSMAN. - LES VANDALES EN FRANCE, avec un bois original inédit de . . . . . . . . . . . . G. JEANNIOT. - L'ALSACE DÉLIVRÉE, avec un bois original inédit de . . . . . . . . . . . . A. LEPÈRE. DEUXIÈME SÉRIE (Année 1916) - LA POLOGNE IMMORTELLE, avec un bois original inédit de . . . . . . . . . . . . J. BELTRAND. - LA LORRAINE AFFRANCHIE, avec un dessin original inédit de . . . . . . . . . . . . B. NAUDIN. - LILLE SOUS LE JOUG ALLEMAD, avec un dessin original inédit de . . . . . . . . . . . . P. RENOUARD. - ROUMANIE, avec un dessin original inédit de . . . . . . . . . . . . J. BELTRAND. - L'ART ASSASSINÉ, avec un bois original inédit de . . . . . . . . . . . . E. DÉTÉ. TROISIÈME SÉRIE (Année 1917) - LA SERBIE GLORIEUSE, avec une lithographie originale inédite de . . . . . . . . . . . . STEINLEN. - LA RUSSIE. — ART ANCIEN, avec une reproduction d'écone de . . . . . . . . . . . . ANDRÉ ROUBLEV. - LE MAROC ARTISTIQUE, avec un dessin original de . . . . . . . . . . . . ALF. DEHODENCQ. - LA RUSSIE. — ART MODERNE, avec un dessin original inédit de . . . . . . . . . . . . PAUL DARDE. - VENISE AVANT ET PENDANT LA GUERRE, avec un dessin à la plume original inédit de . . . . . . . . . . . . TITIEN. QUATRIÈME SÉRIE (Année 1918) - LA GUERRE, par STEINLEN, avec une lithographie originale inédite de . . . . . . . . . . . . STEINLEN. - AMIENS. — LA CATHÉDRALE, avec un bois original inédit de . . . . . . . . . . . . J. BELTRAND. - L'AMÉRIQUE EN FRANCE, avec un dessin original inédit de . . . . . . . . . . . . L. LANTIER. - REIMS. — LE MUSÉE, avec un dessin original inédit de . . . . . . . . . . . . CARLOS SCHWAB. - BERNARD NAUDIN, avec un dessin original de . . . . . . . . . . . . BERNARD NAUDIN On peut se procurer chacune de ces quatre séries, avec les cinq hors-texte sur grand papier, moyennant 30 francs la série pour la France et 35 francs pour l'Etranger. Le prix de chaque numéro séparé est de 6 francs sans le hors-texte et 10 francs avec le hors-texte. --- PRIX DES EXEMPLAIRES SUR JAPON Nous rappelons aux amateurs de beaux livres que nous avons procédé à un tirage très restreint de grand luxe sur papier des Manufactures Impériales du Japon, de tous nos Numéros spéciaux de guerre. Chacun de ces recueils est numéroté et s'accompagne des bois ou dessins originaux inédits dont liste, ci-haut, tiré en hors-texte, avant la lettre, sur Japon Imperial également. Le prix de chacun de ces recueils de grand luxe est de 40 francs l'exemplaire pour la France et de 45 francs pour l'Etranger. Adresser les commandes à l'Art et les Artistes, 23, quai Voltaire, Paris (VIIe arr.)

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LA PREMIÈRE VOITURE FRANÇAISE CONSTRUITE EN GRANDE SÉRIE Avant d'avoir fait ses preuves la voiture fabriquée en grande série avait à supporter toutes les critiques. Après deux ans d'usage elle s'est imposée à tous par ses hautes qualités de résistance, d'élégance & d'économie --- LA 10 HP CITROËN A DÉSORMAIS CONQUIS L’ENTIÈRE SYMPATHIE DU PUBLIC 350 AGENTS ET SUCCURSALES USINES CITROËN 115-143, QUAI DE JAVEL - PARIS CONFORT SOUPLESSE RAPIDITE 20.000 VOITURES EN CIRCULATION --- HOTCHKISS Usines à Saint-Denis-sur-Seine. Magasin de Vente et Exposition: 136, Champs-Elysées, Paris. La Voiture construite avec la même précision que la célèbre mitrailleuse: l’Arme de la Victoire

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--- National Gallery HENRI VIII --- PORTRAITS DE REINES HOLBEIN A LA COUR D'HENRI VIII --- ELUI qui, ayant atteint « le milieu du chemin de la vie », s'avise qu'il est temps de laisser à la postérité une véridique image de lui-même et appelle un artiste à retracer ses traits, s'expose de gaieté de cœur à une redoutable épreuve. Car si le peintre a reçu des dieux le don suprême, ce n'est pas seulement l'enveloppe périssable, la chair éphémère qu'il va nous montrer, mais l'essence même de son modèle — ses penchants, ses goûts, ses vertus cachées — ses vices peut-être... « J'ai regardé le fond du cœur d'un honnête homme, et ce que j'y ai vu m'a fait frémir!... » confesse Joseph de Maistre. Devant le rayon X que l'artiste darde sur sa victime, tandis qu'il scrute et reporte sur sa toile chacune des lignes lentement burinées par le temps sur la matière vivante, qu'il note les plus fugitives nuances de la physionomie, le fond du cœur s'éclaire, devient visible à tous... Chacun des mouvements de notre âme, plaisir, douleur, joie fugace ou peine profonde, larmes ou sourires, ne marquent-ils pas nos visages d'un ineffaçable trait? Pour qui sait y lire, the human face divine (1) est un livre ouvert, un palimpseste aux textes superposés que l'inconnu même qui nous croise peut déchiffrer au passage sans trop de difficulté. (1) Milton.

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L'ART ET LES ARTISTES CORVUS (?) — CATHERINE D'ARAGON Parmi les maîtres en psychologie, Hans Holbein le Jeune tient un des premiers rangs. Dans l'image admirable qu'il a laissée d'Erasme — l'une de ses images, car il la peint sans se lasser — dans l'Erasme écrivant du Louvre, l'observation est aiguë, impitoyable. Ce fin visage presque dépouillé de chair, ces lèvres hermétiques, ce menton volontaire, ce nez spirituel, flairant le vent, cet œil sagace et prudent ne nous disent-ils pas toute l'histoire du lettré, de l'homme d'étude, du parfait égoïste — de l'ami pas trop sûr — du sarcastique auteur de l'Eloge de la Folie, du subtil diplomate qui sut louvoyer assez adroitement entre le Pape et Luther pour que ni l'un, ni l'autre n'arrivât à démêler le fin fond de sa pensée?... Rendons-lui justice : Hans Holbein, du moins, n'eut pas à se plaindre de lui. Fixé en Angleterre, Erasme y appelle le jeune peintre Bâlois (1), le présente à la Cour d'Henri VIII, lui procure la faveur du Maître. Pour tyran qu'il fût, le Tudor avait du goût. Il sut discerner le mérite de l'artiste, l'attacha à sa personne, lui commanda son effigie, celle des plus célèbres beautés de son entourage. Holbein se met à l'œuvre avec joie. A vingt-huit ans, il est en pleine possession de sa technique. Son père, peintre estimable, dessinateur plein de conscience, qu'on nomme Holbein le Vieux pour le distinguer de son glorieux fils, a pris soin de le dresser de bonne heure. Le jeune Holbein a déjà exécuté la Danse macabre, décoré nombre de maisons et de palais de sa ville adoptive, illustré l'Eloge de la Folie, peint d'innombrables portraits, donné la célèbre Vierge du Bourgmestre Meyer (1). A la cour fastueuse d'Henry VIII, il aura l'occasion d'étudier non seulement des visages de princes, de prélats, d'hommes d'Etat et de grandes dames, mais son pinceau pourra se livrer à des orgies de couleur, se délecter à reproduire les riches étoffes, les velours moelleux, les soies épaisses aux beaux plis, les brocarts chatoyants, les orfèvreries, dentelles, bijoux précieux, joie et prédilection de son œil. Sa pâte se fait plus riche, plus onctueuse; elle prend cet éclat translucide, cette solidité d'émail qui nous l'a gardée intacte, sans une craquelure, après tant de jours écoulés. Selon l'habitude du temps, Holbein broie et malaxe lui-même ses couleurs; il cherche, infatigable, les produits les plus fins, les plus rares. Volontiers, il peint sur bois; parfois aussi, comme dans le portrait d'Anne de Clèves, au Louvre, c'est un parchemin qu'il colle sur son panneau. Mais quel que soit le procédé, la conscience, la recherche de l'absolue vérité sont les mêmes. Les modèles affluent devant lui. Toute la cour, toute la ville passent dans son atelier. C'est l'évêque Fisher, c'est le chancelier Cromwell, c'est Thomas Morus, c'est le jeune Gisce, ou le puissant duc de Norfolk, ou le sieur de Moret, cent autres encore... Grâce vous soient rendues, Maitre Hans Holbein! Si vous n'avez pas du divin Léonard le charme inquiétant et subtil, vous possédez du moins la sincérité scrupuleuse, une perspicacité jamais en défaut. Guidés par vous, nous entrons dans l'intimité de ces êtres disparus : ils fixent leurs yeux dans nos yeux, nos pensées se frôlent et s'échangent; ces lèvres muettes s'entrouvrent pour nous con- (1) Au palais grand ducal de Darmstadt. --- (1) Holbein, né à Augsburg en 1497, s'était fixé et marié à Bâle. En venant demeurer à Londres, il laisse derrière lui femme et enfants. Peu scrupuleux, il se crée de nouveaux liens en Angleterre et y fonde une seconde famille.

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PORTRAITS DE REINES fier les secrets des âmes défuntées. Après avoir longuement regardé leurs images, nous les connaissons, aussi bien sans doute que nous connaissons ceux qui vivent côte à côte avec nous. A tout seigneur, tout honneur: voici d'abord le Roy, Henry, huitième du nom, cachant sous une enveloppe épaisse un esprit d'une redoutable acuité. Il pose complaisamment devant Holbein. D'un pinceau implacable, celui-ci retrace le petit œil bridé, à demi-voilé sous la lourde paupière, où la fourbe le dispute à la féro-cité; il note les ba-joues tombantes, le teint enflammé, le nez grossi, la chair épaisse de l'épicu-rien. Titien a fait ricaner le faune derrière le masque élégant de François de Valois. Holbein, sous les velours et les brocarts du grand seigneur, nous montre le fauve, le sanglier fonçant à travers les halliers, brisant, saccageant tout devant soi, le despote ivre de sa puissance qui massacrera sans pitié clercs et laïcs, pour peu qu'ils osent lui résister; celui qui enverra à la mort sans sourciller les mieux aimées de ses femmes, quand elles auront cessé de plaire... Mais dans le pli de la lèvre hautaine, dans le regard aigu qui veille sous le sourcil brous-sailleux, l'artiste a su révéler l'intelligence maîtresse qui fit malgré tout du second Tudor un homme d'État, un grand monarque; car s'il spolia prêtres et moines, fit main basse sur leurs biens sans vain scrupule et procéda avant la lettre à des « inventaires » dignes de nos plus enragés sectaires, il y eut, comme chez Hamlet, « méthode en sa folie », et il agit en général pour le bien temporel de son peuple. En dépit de de ses folles prodigalités, le Néron britan- nique laissa l'Angleterre plus riche et plus forte qu'il ne l'avait prise; c'est en marchant sur ses traces que sa fille Elisabeth devait amener la nation à un si haut degré de splendeur. Quant Holbein arrive en Angleterre, l'étoile de Catherine d'Aragon, première femme du roi et jadis tendrement aimée, a pâli déjà. Reléguée dans un manoir lointain, elle languit isolée, privée de tout, malade, dénuée, attendant le divorce immérité et souhaitant la mort comme une délivrance. Il existe d'elle un portrait dont l'attribution est douteuse, mais quin'estassurément pas de Holbein. Dans cette toile, Catherine — une des plus belles femmes de son temps avec Anne Boleyn, affirme l'ambassa-deur de France Marillac — paraît âgée déjà, elle qui n'atteignit même pas la cinquantaine. Voûtée, amaigrie, le visage ravagé, elle semble pleurer son bonheur détruit, sa gloire outragée, cette Espagne ensoleillée qu'elle quitta dans la fleur de sa jeunesse pour venir dans la brumeuse Albion chercher une couronne et quelques brèves années de félicité, suivies de la persécution et des chagrins qui, bientôt, la menèrent au tombeau. Sa fille d'honneur, l'altière et coquette Boleyn, prend sa place. C'est pour cette belle qu'Henry chassa Catherine « de son trône ainsi que de son lit... » Regardons-la. Hol-bein l'a peinte (1) sous le nom de Comtesse de Pembroke, titre que son royal amant lui donna d'abord. Belle?... jolie plutôt — ou même, si l'on osait employer un terme aussi familier pour une reine — gentille, piquante; une physionomie spirituelle, des traits fins, (1) Attribution contestée.

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L'ART ET LES ARTISTES de jolis yeux, une bouche flexible et sinueuse qui devait savoir sourire, gronder, se faire hautaine ou caressante, parler avec éloquence aussi bien qu'avec esprit et gaieté... Mais ce que Holbein lui-même ne peut rendre, c'est la qualité maîtresse de cette femme, celle qui lui gagnait tous les cœurs — la grâce, un charme prenant, un irrésistible besoin de plaire — désir qui a fait plus de conquêtes sans doute que la beauté d'Hélène de Troie même... On chuchote, il est vrai, que la belle est venue au monde avec certaines tares physiques, une superfluité de doigts et d'orteils, par exemple... Sa grâce victorieuse triomphe de toutes les médisances et elle compte à sa Cour autant d'adorateurs qu'il y a de gentilshommes. Grandie auprès des Valois, le prestige qu'elle a rapporté d'Outre-Manche la sacre arbitre des élégances. Henry la dispute âprement à ses nombreux soupirants ; pour la conquérir — le Saint-Siège lui refusant absolument le divorce — il se décide à franchir le pas redoutable qui sépare le pieux catholique de l'hérétique et de l'excommunié. Ce Père de l'Eglise d'un nouveau genre fonde la Communion Anglicane, répudie la noble et malheureuse Catherine, fait monter sur le trône sa trop séduisante amie. Anne triomphe insolément; la tête tournée par ses grandeurs, elle devient d'une morgue, d'une arrogance insupportables, se fait prendre en haine, se crée des ennemis dont la rancune lui sera fatale avant peu. Car il est une justice, après tout. Anne Boleyn, à son tour, connaîtra le désastre et la honte : mieux mérité que celui de Catherine, son calvaire, du moins, sera court. Accusée d'adultère, jugée, condamnée avec une hâte indécente, elle est envoyée à la mort pour faire place à sa propre fille d'honneur, Jane Seymour, la plus célèbre beauté de la Cour d'Henry VIII. On possède de nombreux portraits de la reine Jane. Holbein lui-même la peignit plusieurs fois. A vrai dire, en étudiant ses images, on demeure surpris que les contemporains de cette femme aient été unanimes à la déclarer incomparable : que voyaient-ils donc dans ce visage fermé, hostile et froid, dans cette bouche mince, presque linéaire, sans lèvres, sans grâces — dans ces yeux, qu'ils qualifient d'étoilés et qui nous semblent à nous si ternes et si durs?... Dans un « concours de beauté » moderne, Jane obtiendrait-elle seulement un pauvre accessit? On en peut douter. C'est à peine si elle semble jeune : morte à vingt-quatre ans, ses portraits représentent une femme presque mûre, dirait-on. Une grande dignité, un port majestueux, une carnation éblouissante furent sans doute ses principaux attraits. Dans le portrait que nous reproduisons ici, elle est, à son habitude, richement, lourdement parée : sa robe de velours cramoisi s'entr'ouvre sur une jupe en drap d'argent, tissu qui reparait aux triples manches. Les belles mains croisées sont voilées de précieuses dentelles, égayant de leur blancheur diaphane les somptuosités de la toilette. Une H. HOLBEIN — JANE SEYMOUR

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PORTRAITS DE REINES coiffe étrangement compliquée — soie, velours, broderies, pierres précieuses — enserre étroitement la chevelure; pas un cheveu ne voltige, pas une bouclette folle ne vient adoucir l'austérité de ce front. Une nonne cloitrée ne pourrait plus jalousement céler la beauté de ses cheveux... Mais, en revanche, quelle profusion de bijoux! bagues, colliers, pendentifs, agrafes, ceinture et bordure orfèvrées brillent, scintillent et bruissent sur toute la personne. Bien peu de temps auparavant, ces joyaux rehaussaient la grâce d'Anne Boleyn... l'usurpatrice n'a-t-elle jamais frémi à leur froid contact?... Nous l'ignorons. Parée comme une idole, énigmatique, compassée, silencieuse — on prétend qu'elle prononçait à peine trois mots en vingt-quatre heures — la reine Jane a passé dans la vie sans rien livrer d'elle-même, pareille, au milieu du faste et des fêtes brilantes qui l'entourent, à quelque muette poupee de cire. Plutôt que son humble devise, « Bound to obey and to serve » (1), elle aurait dû adopter l'ironique conseil du poète : Etre belle et se taire... Elle fut tendrement aimée cependant; et sa fin prématurée éleva (1) Servir et obéir en tout. H. HOLBEIN — ANNE DE CLÈVES

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chez son époux des marques de douleur sin- cères, sans doute, en tous cas bruyantes et forcenées. Il veut la remplacer, pourtant. Un pas lourd nous fait tourner la tête. C'est Anne de Clèves, la Germanique épousée appelée au trône sur la foi d'un portrait. Ici, par exemple, l'habituelle sincérité de Maitre Hans est en défaut : il faut bien l'admettre, le peintre a sciemment menti! De l'aveu de tous, la princesse était sans beauté — ce que les Anglais, d'un mot si expressif, appellent homely — commun, ordinaire, dénué d'éle- gance — une épaisse poterie de ménage bien solide, propre aux plus humbles usages... Est-ce pour caser avantageusement une compatriote? Holbein la peint de telle sorte qu'il enflamme l'imagination du monarque, lui fait choisir Anne de préférence à la charmante Chris- tine de Danemark, nièce de Charles- Quint et veuve de François-Marie Sforza, duc de Milan. L'artiste, envoyé en mission confidentielle, expédie de cette belle un admirable por- trait (1) : le blanc visa- ge, les mains fines ressortent avec un éclat merveilleux sur les beaux noirs du vêtement; la note claire de la petite fraise, des manchettes légères, est exquise; avec sa longue simarre aux plis droits, Christine est d'une dignité, d'une distinction souveraine. Dans cette belle toile (2), Holbein se montre le précurseur de Van Dyck. Mais les charmes plantureux d'Anne de Clèves l'emportent. Holbein n'a voulu rien savoir des marques de variole qui cribent le visage de la princesse, détruisant toute fraicheur, toute délicatesse de l'épi- derme; il lui a prêté une carnation de fleur qui trompe Henry; le roi se laisse prendre à la douceur moutonnière, à la docilité stu- pide de celle qui jamais ne saura dire : Non! (1) A la National Gallery, à Londres. (2) Peinte en trois heures, assure-t-on. L'ART ET LES ARTISTES qui acceptera sans murmure les caresses ou les coups (au figuré, s'entend) qui encaissera avec reconnaissance l'apanage dédaigneuse- ment jeté pour compenser son humiliation — qui, répudiée, honnie, rudement traitée de « grosse cavale flamande », au lieu de se détourner avec horreur de celui qui l'insulte et de regagner au plus vite sa Haute-Allemagne, s'installe, s'incruste dans cette Angleterre hostile, y demeure, y survit à son infidèle époux — bien mieux, verse sur sa tombe des pleurs abondants et salue sa disparition de regrets hautement exprimés !... Chose curieuse, le despote ne paraît pas avoir gardé rancune à son peintre de l'amère déception causée par la vue de la princesse en chair et en os (en chair surtout) : c'est contre les promoteurs du mariage allemand, l'évêque Cranmer et le grand chancelier Cromwell que se tourne sa colère. C'est bien certainement le zèle intempestif de celui-ci en l'occasion qui lui a coûté la vie. Mais voici celle pour qui fut évincée Anne de Clèves, la toute frêle, toute jeune Catherine Howard. Une miniature de Holbein (1) la représente à dix-huit ans : figure douce, effacée, sans caractère, de l'enfant malheureuse et dévoyaée, jouet tragique des passions qu'elle fit naître... A cet âge, elle a déjà un passé, rempli, hélas! de ténébreux secrets... des ennemis implacables les révèlent au roi. Sincèrement épris de sa jeune épouse, Henry est atterré de découvrir son indignité; dans un sursaut de rage démente, il l'envoie à l'échafaud sans jugement... La tête blonde roule dans la poussière; à peine âgée de vingt ans, Catherine expie, avec une douceur, une grâce pitoyable... Infortunée, dormez en paix!... Surement, sûrement, vous avez trouvé miséricorde... purifiée, rachetée dans le bain sanglant, votre âme a regagné sa candeur (1) A Windsor. HOLBEIN (attribué à) CATHERINE HOWARD (MINIATURE)

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PORTRAITS DE REINES ternie : es anges compatissants qui ont tant pleuré leur sœur perdue peuvent enfin vous ouvrir les bras, vous accueillir dans leur divin concert... A son tour, fine et blonde, discrète et grave dans sa longue robe de velours amaranthe, voici venir Catherine Parr, la dernière de celles qui estimèrent un diadème raison suffisante pour subir Henry Tudor. Poste peu enviable à coup sûr que celui de son épouse! Il fallait une certaine dose de courage pour marcher à l'autel à ses côtés... Mais qui sait, pourtant? si la mort n'était venue frustrer le projet qu'il caressait déjà de se débarrasser de sa sixième épouse — comme hérétique, cette fois, la vertu de la dame étant au-dessus de tout soupçon — peut-être n'aurait-il eu que l'embarras du choix entre les postulantes, tant l'ambition peut rendre aveugle. Catherine Parr, toute savante et philosophe qu'elle soit, se laissa éblouir comme les autres. Pour monter sur le trône, elle accepte Henry, déjà cinq fois veuf ou démarié, podagre, poussif, vieux avant l'âge, énorme, monstrueux, chargé de crimes... Elle renonce pour lui à l'homme qu'elle avait toujours aimé (qu'elle se hâte d'ailleurs d'épouser dès la mort du tyran), le grand amiral d'Angleterre, Thomas Seymour, frère de la feue reine Jane et, comme elle, renommé pour sa beauté. Catherine survit deux ans à son terrible conjoint, le roi Henry. Elle l'a conduit au tombeau entre l'épouse répudiée, Anne de Clèves et les princesses Mary et Elisabeth, ses filles qui, toutes deux, devaient régner après lui, ayant été tour à tour déshéritées et déclarées illégitimes par ce père fantasque et dénaturé. Entre temps, Maitre Hans Holbein a multiplié les chefs-d'œuvre. Sa tâche est accomplie. Il meurt à son tour à Londres, emporté par la peste en pleine maturité, en l'an de grâce 1543. Il était âgé de quarante-six ans. Joël Ritt. VAN DER VERFF (d'après) CATHERINE PARR (I) (I) Ce portrait est accompagné du quatrain suivant, d'une philosophie souriante, où se résume la carrière matrimoniale singulièrement agitée de Catherine Parr : De veuve d'un baron le destin me fait reine, De veuve d'un grand roi, femme d'un amiral, Et mon tranquille cœur s'accoutume sans peine Aux révolutions de mon sort inégal.