Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

ART et BEAU 1906 Mars No 3 Revue Mensuelle Illustrée de la Beauté Plastique --- Librairie artistique et littéraire, 10, Rue du Mont-Thabor, Paris. — Prix net 2 Fr. 50 ; Étranger, 8 Fr. --- Robert KASTOR

Page 2

L'ART ET LE BEAU REVUE MENSUELLE ILLUSTRÉE. N° 3 MARS 1906. 1re Année. SOMMAIRE: Page. --- La vie parisienne (Ce que font les gens graves) --- Chronique théâtrale --- Les livres --- Expositions --- Chronique de la mode --- | Page. | |-------| | La Liberté de l'Art. Par Guy de Téramond | 42 | | La Beauté future. Par Victorien du Saussay | 44 | | Nymphes et Bacchantes. Par Gustave Kahn | 53 | | La Source | 60 | --- MI-CAREME À L'OPERA - Oh vous savez, je vous reconnais sous votre masque !!! - J'aurai bien du en mettre une étant petite alors... Au Bois. - Bientôt le concours hippique, hum ? - Eh oui... ça nous fait une année de plus... VERNISSAGE AUX IN-DÉPENDANTS - Oh, vous êtes très bien comme ça, mon cher Durapin! - C'est un vrai costume impressioniste, je crois? --- CHEMINS DE FER D'ORLÉANS EXCURSIONS aux Stations Thermes et Hivernales des Pyrénées et du Golfe de Gascogne ARCACHON, BIARRITZ, DAX, PAU, SALIES-DE-BÉARN, etc. Tarif spécial G.V. n° 106 (Orléans). Des billets d'aller et retour, avec réduction de 25% en 1re classe et de 20% en 2e et 3e classes, sur les prix calculés au Tarif général d'après l'itinéraire effectivement suivi, sont délivrés toute l'année, à toutes les stations du réseau de la Compagnie d'Orléans, pour les stations thermes et hivernales du réseau du Midi, et notamment pour Arcachon, Biarritz, Dax, Guéthary (halte), Hendaye, Pau, Saint-Jean-de-Luz, Salies-de-Béarn, etc. Durée de validité: 33 jours (non compris les jours de départ et d'arrivée). BILLETS D'ALLER ET RETOUR DE FAMILLE Pour les Stations Thermes et Hivernales des Pyrénées et du Golfe de Gascogne Arcachon, Biarritz, Dax, Pau, Salies-de-Béarn, etc. Tarif spécial G.V. n° 106 (Orléans). Des billets de famille, 1re, 2e et 3e classes, comportant une réduction de 20 à 40%, suivant le nombre de personnes, sont délivrés toute l'année, à toutes les gares du réseau d'Orléans, pour les stations thermes et hivernales du Midi, sous condition d'effectuer un parcours minimum de 300 kilomètres (aller et retour compris), et notamment pour Arcachon, Biarritz, Dax, Guéthary (halte), Hendaye, Pau, Saint-Jean-de-Luz, Salies-de-Béarn, etc. Durée de validité: 33 jours (non compris les jours de départ et d'arrivée). EXCURSIONS en TOURAINE, aux CHATEAUX des bords de la Loire et aux Stations balnéaires de la ligne de SAINT-NAZAIRE au CROISIC et à GUÉRANDE Tarif spécial G.V. n° 5 (Orléans). 1re CLASSE --- 2e CLASSE --- 1re CLASSE --- 2e CLASSE --- 86 fr. --- 63 fr. --- 54 fr. --- 41 fr. --- PREMIER ITINÉRAIRE Paris. — Orléans. — Blois. — Amboise. — Tours. — Chenonceaux et retour à Tours. — Loches et retour à Tours. — Langcais. — Saumur. — Angers. — Nantes — St-Nazaire. — Le Croisic. — Guérande et retour à Paris via Blois ou Vendôme, ou par Angers et Chartres, sans arrêt sur le réseau de l'Ouest. DEUXIÈME ITINÉRAIRE Paris. — Orléans. — Blois. — Amboise. — Tours. — Chenonceaux et retour à Tours. — Loches et retour à Tours. — Langcais et retour à Paris via Blois ou Vendôme. VOYAGES dans les PYRENEES Tarif G.V. n° 105 (Orléans). La Compagnie d'Orléans délivre toute l'année des billets d'excursion comprenant les trois itinéraires ci-après, permettant de visiter le Centre de la France et les Stations thermes et balnéaires des Pyrénées et du Golfe de Gascogne. PREMIER ITINÉRAIRE Paris. — Bordeaux. — Arcachon. — Mont-de-Marsan. — Tarbes. — Bagnères-de-Rigorre. — Montréjeau. — Bagnères-de-Luchon. — Pierre-fitte-Nestalas. — Pau. — Puyô. — Bayonne. — Dax (ou Puyô, Dax). — Bordeaux. — Paris. Durée de validité: 30 jours (non compris le jour de départ). DEUXIÈME ITINÉRAIRE Paris. — Bordeaux. — Arcachon. — Mont-de-Marsan. — Tarbes. — Pierre-fitte-Nestalas. — Bagnères-de-Rigorre. — Bagnères-de-Luchon. — Toulouse. — Paris (via Montauban, Cahors, Limoges ou via Pigeac, Limoges). TROISIÈME ITINÉRAIRE Paris. — Bordeaux. — Arcachon. — Dax. — Bayonne. — Pau. — Pierre-fitte Nestalos. — Bagnères-de-Rigorre. — Bagnères-de-Luchon. — Toulouse. — Paris (via Montauban, Cahors, Limoges ou via Pigeac, Limoges). PRIX DES BILLETS — 1re classe: 163 fr. 50 c. — 2e classe: 122 fr. 50 c.

Page 3

L'ART ET LE BEAU No 3. --- Abonnement et Vente:10, Rue du Mont-Thabor.Téléph : 156-38. --- Conditions de l’AbonnementParis: 1 an 28 fr.; six mois 14 fr.Départements: 1 an 32 fr.; six mois 16 fr.Etranger (Union Postale): 1 an 34 fr.; six mois 17 fr. --- PublicitéLibrairie artistique et littéraire10, Rue du Mont-Thabor. --- Mars 1906. --- LA VIE PARISIENNE. CE QUE FONT LES GENS GRAVES. Puisque vous êtes lasse, ma chère Lyonne, de voir les franches horreurs de la Ville, puisque vous avez manifesté le désir, dit Me Le Saurec, que je vous introduise dans le monde sérieux ou gravement s’élaborent les solutions aux problèmes que l’humanité pose sans cesse à la conscience des hommes de bien, vous allez suivre votre « diable bossu », comme vous me nommez, et, si mes espérances se réalisent, vous n’aurez pas perdu votre soirée. Les étoiles brillaient dans un ciel limpide, dans un beau ciel froid de fin d’hiver; la brise légère, qui soufflait du Nord, semait des parfums frais et pénétrants sur les êtres et les choses. Et, tandis que nous gagnions, à pied, en bavardant, la maison où il me conduisait, je ne songeais pas le moins du monde à l’ennui que je devrais éprouver si quelqu’un de ma connaissance m’eft rencontrée avec le « diable bossu ». D’ailleurs, depuis quelques semaines, il me semble que Me Le Saurec se garde précieusement contre la vieillesse. Aurait-il découvert, et sans m’en avoir prévenue, le filtre qui fait rajeunir? Nous arrivons devant un immeuble cossu de bourgeois, dans une étroite rue qui se norgueillit du nom d’un glorieux combat. — Ici, dit-il, ce n’est pas nécessaire que nous soyons invisibles; j’ai mes grandes entrées et les jolies femmes sont les bienvenues. Aujourd’hui, le maître de céans reçoit. Sous prétexte de protéger la Société contre toutes sortes de dangers, on va s’amuser comme des fous. Un serviteur à mine de bedeau prit nos manteaux et ouvrit la porte du salon le plus austère qui soit au monde. — Bonsoir, Le Saurec! cria joyeusement, en venant à notre rencontre, un grand vieillard à face de chouette dont le nez de travers et vaguement crochu se plantait au milieu du visage comme un foyer de hideurs morales. — Bonsoir, René, répondit Le Saurec. Je t’amène une de mes amies, une femme charmante et d’esprit moderne. . . — Ah! vieux libidineux! dit le nommé René en appliquant sur la bosse de son ami une large claque amicale . . . Soyez la bienvenue, madame! Les jolies femmes sont toujours reçues à bras ouverts chez moi. Puis, s’emparant de ma main, il me conduisit à un fauteuil en ajoutant: — Je serais si heureux de recruter de belles personnes, de gracieuses femmes du monde, des jeunes surtout, pour rehausser un peu l’éclat de nos assemblées! Ici, on ne voit guère que des laiderons rances; rarement, j’ai l’occasion de rassasier mes yeux avides de beau et mon odorat plus avide encore de parfums. Franchement, je ne sais pas pourquoi je ne parviens à conduire qu’un troupeau maigre de bigottes ignobles! Et je me demande si je ne suis pas le ridicule président de la ligue de la laideur. . . . Le Saurec! cria-t-il en interpellant mon protecteur, si tu en connais d’autres, hein! . . . pas de blagues! . . . amène-les. Et tu sais, mon vieux, tu tombes on ne peut mieux! Je suis dans la joie. . . . J’ai réussi à mettre la main sur des documents admirables! . . . — Est-ce possible? fit Le Saurec. — Des femmes nues outrageusement. . . . Je vais te montrer ça. . . Alors, Me René très alerte pour son âge, ma foi! gagna une large table derrière laquelle il se plaça, debout, comme un orateur qui va commencer une conférence. Et s’adressant à un jeune prêtre dont les lèvres charnues et les mâchoires énormes étaient l’indice indiscutable de la long brutale bestialité : — L’abbé, je n’attends pas votre silence pour commencer. . . . Vous êtes rasoir, mon petit, vous parlez tout le temps. . . . Et puis, qu’avez-vous besoin de discuter avec la vieille Mélanie? Elle est sourde comme un pot et elle est idiote. . . . Fernand! Fernand! . . . cria-t-il encore en s’adressant à un drôle de type en lorgnon qui faisait du potin dans un coin, Fernand, tu nous embêtes, à la fin, toi aussi. . . . — Madame me traite de franc-maçon, de casserole . . . protesta Fernand. — Qu’est-ce que ça fait? . . . Est-ce que nous ne sommes pas tous des casseroles, ici? . . . Oui, tu es une casserole; et moi aussi, d’ailleurs — et j’en suis fier! Ne l’est pas qui veut! Mieux vaut être casserole que casserolé. Alors se tournant vers moi et m’envoyant le plus affreux sourire : — Mesdames, Messieurs, dit-il, je vous remercie de votre assiduité à nos réunions. Ce soir, sept ligueurs et neuf ligueuses, sans me compter, vont, je l’espère, accomplir de la bonne besogne pour le plus grand bien de la morale et de la vertu. Jamais nous n’avons été aussi nombreux, jusqu’ici. Dix-sept! nous sommes dix-sept! . . . Vous entendez bien, dix-sept! Bataillon sacré, nous protégeons la morale française. Serrons-nous les coudes! Et montons hardiment à l’assaut de la forteresse où se façonnent sans relâche les plus troublantes œuvres prétendues artistiques dont se régale ensuite notre malheureuse patrie. (Applaudissements.) Au nom de la Ligue, son président qui l’incarne vous dit: le triomphe est proche; les pourvoirs publics sont décidés à agir; après les avoir harcelés, rasés, ennuyés pendant vingt ans, j’ai obtenu, non pas de les convaincre, mais cette immense satisfaction de les avoir décidés à nous appuyer. Le ministre me le jura encore, hier, au Sénat: «René, tout ce que vous voudrez, faites tout ce que vous voudrez, vous avez carte blanche, ma parole! mais, par pitié, ne me parlez plus de votre ligue et de vos ligueurs, j’en ai assez, j’en ai assez! Je n’ose plus, depuis que je vous entends et vous vois, regarder ma femme quand elle se couche tant j’ai peur d’être soupçonné et même accusé de crime contre la morale et la pudeur. Vous me faites devenir fou, René . . . Tenez en ce moment même je ne sais pas de quel côté tourner les yeux . . . je ne sais plus ce que j’ai le droit de regarder; tout me paraît obscène, et même vous, mon brave René, lorsque je vous contemple, m’apparaîsez comme la plus hurlante des obscénités.» Il se sauva, reprit Me René, mais j’avais arraché sa parole d’honneur. (Applaudissements prolongés) «Cependant, nous avons encore beaucoup à faire. Malgré le bruit dont nous assummons le monde, j’ai peur qu’on évête, un jour, le nombre réel des ligueurs. Dix-sept, c’est beaucoup; mais nous ne devons pas oublier que nous avons à lutter contre l’esprit de quarante millions d’individus. Aussi, voilà ce que je vous propose: chacun de nous habite Paris ou les environs de Paris. Et nous sommes dix-sept sociétaires! Que chaque société crée dans son arrondissement une société; sans doute, cette société ne sera composée que d’un seul membre; ça ne fait rien! Au lieu d’être seulement un individu, il représentera une collectivité d’individus. Toi, Fernand, tu seras le président de la société contre la licence des rues du quinzième arrondissement; vous, l’ancien dominicain, vous présiderez la Société du quartier de Saint-Sulpice; Mélanie sera présidente à Montmartre où elle perdît ses premières illusions. Et si le Saurec m’y autorise, je le bombarde grand chef dans les Champs-Elysées. . . . D’un seul coup, nous avons dix-sept sociétés. . . . Comprenez vous? Et, alors, moi que deviens-je? le président de la fédération des sociétés contre la pornographie, c’est à dire contre tout ce qui est frivole, léger, badin, amusant, amoureux. Ennemis de l’amour, — helas! parceque l’âge ou nos charmes arides nous y obligent — nous devenons les pions formidables qui punissent le sourire et le baiser; nous nous faisons les gardes champêtres de la morale; nous forçons l’Etat qui ne se contente pas de mettre dans nos jardins des Vénus et des Hercule tout nus, mais encore a eu l’audace d’installer des boutiques, sur les

Page 4

boulevards, où se vendent les nudités abominables sous prétexte qu'elles sont en porcelaine, et qu'elles viennent de Sèvres-oui, nous forçons l'Etat à cesser son odieux trafic et à renverser les nymphes et les dieux des Tuileries, du Luxembourg et autres jardins; nous fermons les théâtres et surtout les théâtres nationaux où l'on n'exhibe que des danseuses en maillot et des adultes comme ni vous ni moi n'en avons jamais commis; nous supprimons le décolletage qui autorise les femmes à montrer leurs seins palpitants; nous défendons les robes collantes qui dessinent les formes avec indécence; nous culbuterons «la Danse» de Carpeaux, ce groupe obscène qui invite les passants a aller faire l'amour avec les tutus de Gailhard; nous imposerons un vêtement au Genie de la Bastille qui, depuis des ans et des ans, exhibe son sexe en or au sommet de sa colonne; nous manifesterons devant l'Arc de Triomphe, jusqu'à ce que le groupe de «la Marsellaire» soit rectifié, jusqu'à ce qu'on ait retiré de ce monument de gloire les nudités affolantes qui le souillent; nous aurons notre journal et nous y raconterons, dans leurs moindres détails, les impressions que nous ressentons au spectacle, par exemple, de l'ignoble «Baiser» de Rodin, de cette infecte bonne femme nue qu'on appelle la Callipyge, du pornographe «Monument aux morts» de Bartholomé, de la collection de candelabres qui entourent l'Opéra; nous écrirons de quels rêves insensés ces nudites ont troublé nos nuits; et, en revanche, nous célébrerons les sensations nobles, vigoureuses et belles que nous éprouvons en admirant d'artistiques monuments comme ceux d'Alphand, de Jules Simon, du télégraphiste Chappe, de Ricord, celui qui en a vu le plus et de toutes les couleurs, celui de mon ami Thiers dont j'ai eu le bonheur de régaler mes yeux, à Versailles, le mois dernier, où j'ai voté pour Fallières qui aura un jour à Loupillon sa redingote de bronze, comme j'aurai moi-même la mienne à Valence, ma patrie. (Triple solve d'applaudissements.) Ceci entendu, réglé, organisé, nous allons passer au défilé le plus suggestif des plus indécentes images. Je tiens cette collection d'un digne pasteur protestant qui, grâce à mon influence, exerce à Saint-Etienne son protection sur les âmes. Avec une volonté inlassable, en quelques mois — et pour la gloire de la ligue contre la licence des rues — il a réuni des photographies qui donnent une idée exacte de la salate de l'Art moderne. Voici, d'abord, — vous vous les repasserez l'un à l'autre — une Source d'un nommé Ingres. N'est-il pas affolant de penser qu'une jeune fille nue puisse symboliser une source? M. Ingres est sans doute un jeune pornographe arriviste. Source de quoi est cette jeune fille, sinon de voluptés, d'amour, de jouissances physiques? Il faut brûler cette source! Je vous prie d'arrêter longtemps vos regards sur la reproduction de la Kermesse que voici; c'est signé Rubens. Q'est-ce que Rubens? Un polisson évidemment. Quelles bouches immondes! Quels couples débraillés! Ils ne s'accoupent pas encore charnellement, mais ils ont déjà la transpiration du désir. Si vous soulevez les jupes, si vous abaissiez les culottes, que ne verrez-vous pas? Au feu, la Kermesse de ce sale personnage? Y eut-il jamais peinture plus obscure que cette autre qui représente les Damnés de Mr Michel-Ange? Sont-ils assez nus? Ne révoltent ils pas la conscience de tous les honnêtes gens? Et l'Hermaphrodite, c'est un morceau de derrière les fagots. Homme et femme à la fois, ce monstre a des seins de femme et un sexe d'homme! Songez que tous les petits garçons et toutes les petites filles sont exposés à chercher sur leurs corps dévêtus s'ils ne ressemblent pas à cet Hermaphrodite? Mais il serait oiseux que je vous fasse un discours sur chaque gravure; regardez, observez, et si vous ne sentez pas la revolte gonfler vos coeurs, c'est que vous ne serez pas de nobles et courageux ligueurs... Mr. René lâcha sa table et, pendant que ses fidèles amis trainaient leurs regards sur les pornographes photographies envoyées par le pasteur de Saint-Etienne, effrayée des physionomies de ces femmes et de ces hommes qui étaient la proie du plus dégoûtant libidinage, sorcières et satyres en rut, je fis un signe à Mr. Le Saurec qui, très finement, à l'écart souriait dans sa barbiche. Il me comprit, et quelques minutes plus tard nous primes congé. Mais ce sont des fous! m'écriai-je. Excepté, René, dit-il. C'est un malin, René. Il a trouvé un moyen de gagner la célébrité. Car, vous savez, Lyonne, René s'en fiche de la licence des rues qui ne sont pas licenciouses du tout, d'ailleurs. Ça l'amuse. Que voulez-vous, dans la vie actuelle, il n'est pas aisé de s'amuser gratuitement. Rene s'amuse à collectionner les audaces artistiques. Il a une collection précieuse. A sa mort, ça sera vendu très cher. Jamais personne n'a réussi à réunir autant d'images excitantes. Ce sera acheté par une collection de vieux paillards... Mais est-il vrai que les pouvoirs publics l'écoutent? demandai-je avec inquiétude. Sans doute, répondit Mr. Le Saurec. René est sénateur inamovible encore... Il a une situation politique... Comment, ce vieux bonhomme a une situation politique? Il est sénateur?... Qui est-ce donc? C'est le sénateur Bérenger, ma chère amie... Lui! Lui-même... Mais oui! Oh! fis-je toute navrée... Je croyais que c'était un homme supérieur, l'homme de la loi de sursis... Quelle loi de sursis? Excusez, mais non, ce n'est pas sa loi... Il n'a rien trouvé là... Pourtant! on le dit... Il le dit, ma chère Lyonne, mais l'histoire remettra tout à sa place. On rendra à César... Voyez-vous, c'est tout ou plus si Bérenger, dès qu'il sera mort, aura plus de gloire que Liane de Pougy, Thérèse Humbert, et autres célébrités de la vie parisienne. Tout ça, comprenez-le bien, ce ne sont au fond que des manies de femmes... Et, tout réfléchi, si Liane de Pougy est la reine de Cythère, si Thérèse est la princesse de l'escroquerie, Bérenger n'est que l'imperatrice des vieilles toquées. La bise soufflait encore sur le monde, sur la vie nocturne de Paris; les étoiles brillaien au ciel; et, par hasard, nous étions devant le grand Palais, avec ses femmes de marbre et si gracieusement nues... Bérenger, dit encore Mr. le Saurec, n'a pas pardonné à la République ces exhibitions audacieuses, et, depuis 1900, il n'est jamais passé sur l'Avenue Nicolas II. Et, pendant que mon compagnon me reconduisait chez moi, je me demandais pourquoi l'Etat n'enfermait pas à Charenton Mr. René et ses acolytes. LYONNE DE LESPINASSE. CHRONIQUE THEATRALE. Une des caractéristiques de la saison théâtrale, aura été, je crois, l'éclosion, dans tous les coins de Paris, de théâtricles de tous genres et de toutes espèces. Nous avions autrefois le Grand-Guignol, les Capucines et les Mathurins, ce qui suffisait amplement à notre bonheur et au leur. Ajoutons, aujourd'hui, la Nouvelle-Comédie, le Théâtre-Royal, les Deux Masques, le Théâtre-Moderne, Little Palace etc... Je serais curieux de voir, chaque soir, les recettes de ces petites boîtes. Car ce ne seront jamais les artistes qui leur manqueront — et non des moindres — ni les auteurs; mais les public, le bon public payant, payant même très cher, car les places sont hors de prix. La réclame affolée de tous les courriers de théâtres suffit-elle à l'attirer de gré ou de force? J'en doute... Non, certes, que le spectacle y soit sans intérêt! Il y a eu à la Nouvelle-Comédie, la Nuit Rouge de Charles Foley, au Théâtre-Royal les débuts de Mme Colette Willy, aux Deux-Masques, Gonzague de Pierre Ueber qui valaient à eux seuls la soirée. Mais que peuvent ces petits établissements pris entre les grands théâtres et les cafés concerts? Un ou deux eussent fait leurs affaires de par le snobisme mondain ou la vague momentance. Ils sont trop maintenant à se partager la catégorie toute spéciale des spectateurs qui y peuvent fréquenter. Le Grand-Guignol nous suffisait. A la rigueur, on consentait à aller entendre Jeanne Granier aux Capucines. Mais qu'rait-on faire dans toutes les autres galères? Voilà toute la question. VICTORIEN SARDOU.

Page 5

L'ART ET LE BEAU DOUCE RÊVERIE.

Page 6

L'ART ET LE BEAU LA LIBERTÉ DE L'ART. L'IMAGE. --- ien ne me semble plus triste que cette barbarie puritaine qui stagne encore dans certaines âmes et les ferme à la compréhension du Beau, aussitôt qu'il s'épanouit dans la splendeur de la forme. Pourquoi cette hypocrisie? La beauté, d'essence divine, est une, c'est-à-dire qu'elle n'admet point plusieurs modes d'interprétation. Il faut la prendre aveuglément dans son intégralité ou se déclarer franchement l'ennemi de tout ce qu'il y a de noble et d'élévé dans la pensée humaine. Ceci n'est ni du paradoxe ni de la casuistique. L'impression que l'on éprouve devant un tableau ou devant une statue doit être la même quel que soit le sujet de l'œuvre. Qu'elle soit belle, uniquement belle, complètement belle par son harmonie, par sa grâce, par sa perfection intrinsèque, là demeure le seul critérium de notre jugement et de notre admiration, et c'est le fait d'esprits singulièrement incomplets, déséquilibrés ou malintentionnés que d'y chercher autre chose qu'une sensation d'art, sous prétexte qu'elle a pris une forme où une éducation particulière, un sectarisme étroit, une ignorance volontaire ont placé la source de toutes les hideurs morales, de toutes les impuretés physiques, de tout le Mal en un mot. Un exemple entre mille — car ils foisonnent — fera comprendre à tous les gens de bonne foi, l'imbécillité de ce puritanisme qui proscrit du domaine de la peinture et de la sculpture, comme immorales, certaines œuvres parceque, depuis qu'après leur faute Adam et Eve eurent honte d'être nus, le corps d'une espèce spéciale d'animaux, appelée homme et femme, est catalogué en diverses parties dont les unes sont jugées honteuses, d'autres un peu moins, les autres pas du tout. Ainsi, dans les boucheries, est étiquetée la viande des pauvres bœufs, 1ère qualité... 2ème qualité... 3ème qualité... Or donc, il s'agissait dernièrement d'un tableau de Vélasquez, une VENUS, que l'on offrait à la National-Gallery. Ce tableau est, paraît-il, admirable. On en demandait un prix énorme, quelque chose comme douze cent cinquante mille francs — ce qui est un beau denier. Aussitôt la vieille Angleterre se réveilla. De toutes parts, gicla soudain une indignation

Page 7

L'ART ET LE BEAU LE REPOS DU MODÈLE. échevelée. Tous les pasteurs, toutes les vieilles ladies, toutes les misses rances s’agitèrent, affolés d’horreur. L’achat de cette VÉNUS était déshonorant pour un pays chrétien, indigne d’une nation civilisée, sacrilège pour un peuple craignant Dieu. Les journaux s’emplirent de lettres de protestation. Peu à peu, un courant formidable se produisit. Professeurs, avocats, manufacturiers, magistrats, docteurs s’en mêlèrent. Toute la vertu britannique se dressa comme un seul homme pour marcher à l’ennemi, drapée encore dans les scandales de la Pall-Mall Gazette et d’Oscar Wilde. Diego Rodriguez de Silva y Velasquez passa un fichu quart d’heure. Mais, penserez-vous, quel geste équivoque avait donc cette Vénus pour légitimer une semblable levée de boucliers pudiques? Etait-elle donc, par exemple, occupée à tromper Vulcain son légitime époux avec Mars, et offerte par le grand peintre à la curiosité malsaine du public dans une de ces poses suggestives que les justes lois, vengeresses de l’adultère, qualifient de « ne laissant aucun doute »? Mon Dieu, oserai-je donc l’avouer? Elle avait le simple tort d’être nue Nue, a dit le poète, oui nue, > . . . . . . nue comme la main, > > Nue comme un plat d’argent, nue comme un mur d’église, > > Nue comme le discours d’un académicien . . . . Nue comme > Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie, > > Les tombeaux, les enfants et les divinités . . . les divinités dont elle était la plus adorée, la plus vénérée, immortelle incarnation de l’Amour, de la Beauté et du Charme. Mais Albion s’indignait à l’idée qu’une femme nue, superbe, désirable, pouvait être accrochée sur les murs d’un Musée National, exposée aux yeux des gentlemen qui préfèrent les petits télégraphistes et des ladies pour qui les fumées du wisky ont des douceurs sans pareilles. Nous n’en sommes pas là, heureusement. Nous savons que proscrire de l’Art la plus belle des déesses, ce serait effacer dans la peinture, les noms de tous les grands artistes, les Raphaël, les Titien, les Véronèse, les Rubens, les Botticelli, les Boucher, les Fragonard, les Ingres . . . il faudrait les citer tous. Non, nous n’en sommes point là, disons nous. Mais nous y serons bientôt à notre tour, si nous ne réclamons pas, sans lassitude, la formule sans laquelle il n’existe pas, étouffé par les préjugés, les hypocrisies, les conventions mêmes : la liberté de l’Art. GUY DE TÉRAMOND.

Page 8

L'ART ET LE BEAU LA BEAUTÉ FUTURE. Si les hommes de sens purs, si les artistes, si tous ceux qui ont le devoir de protéger la beauté contre l'hypocrisie ne se soulèvent en cohorte indignée, il en sera tôt fait de la noblesse des lignes et de la grâce des visages! Les Vandales sont en chemin. Ils jettent sur le sol les statues merveilleuses ciselées par les amants du Beau, et ces statues qui peuplaient et peuplent encore le monde furent érigées, pourtant, afin d'éblouir les regards des femmes fécondes autant que pour célébrer la gloire des dieux païens. Où ces femmes, dans l'avenir, chercheront-elles des modèles si tous les marbres sont anéantis? Où trouveront-elles la forme idéale sur laquelle, dans leur ventre béni, se façonnera le petit être en travail de vie? Voici les Vandales macabres, les fanatiques de la déesse Pudeur! Oh! protégeons les Vénus qui nous restent, au nom des mères de demain! Les races s'éteignent. L'Europe entière souffre de la dégénération de ses différents peuples. C'est en vain qu'on fouillerait au cœur des nations pour trouver les puissantes natures d'autrefois. Il y a un abaissement, là même où le mal est moins visible encore. Les hommes du Nord sont grands seulement, ils remplacent les géants d'antan; au midi, ce sont presque des nains qui ont succédé à l'immense famille des athlètes grecs et romains. Dans toute l'Italie César ne lèverait pas vingt soldats selon son rêve. — L'Allemagne ne suffit plus à fournir la garde colossale de son Empereur. En France, je me demande comment on s'y prendrait pour former, aujourd'hui, le bataillon des Cent-Gardes de l'Empire. Sans doute, ici et là, on trouve des hommes superbes, mais ils sont l'exception: on les considère comme des phénomènes; ici et là encore, on rassemble des hommes de haute taille, mais ils sont si mal construits, ils manquent à ce point d'harmonie et de beauté qu'ils sont presque des monstres. C'est qu'en effet il ne suffit pas qu'un individu soit de charpente énorme pour qu'il soit admirable, il faut qu'il s'équilibre dans toutes les

Page 9

LE BOUQUET.

Page 11

L'ART ET LE BEAU parties de son armature, il faut que son visage possède l'expression de l'intelligence, de la fierté, de la bonté. * Depuis vingt ans, règne le mal du Sport. Le muscle est à la mode. On se fait du muscle, hélas! n'importe comment, comme on se fait des rentes avec n'importe quelle canaillerie. Malheureusement, l'éducation sportive a été déplorablement conduite; toujours, chacun a eu cette ambition stupide de devenir _le recordman_, et on s'est spécialisé. Il y a des champions de la course pédestre qui ne savent pas nager, il y a les champions des haltères qui sont incapables de s'élever au-dessus d'une barre fixe avec la force de leurs énormes et immondes bras, il y a les fervents de la bicyclette qui ne pourraient faire galoper un cheval sans risquer la chute, et nous aurons, pendant un temps indéfinissable, les odieux automobilistes qui, assis comme des culs-de-jatte au fond de voitures rapides, s'imagine être des sportsmen quand, en réalité, ils ne le sont pas davantage que le bon bourgeois qui prend le rapide de Paris à Berlin. La plupart de ces champions sont, au point de vue de la plastique simplement hideux; chacun a développé l'unique membre et les seuls muscles qui l'ont fait champion de sa spécialité, au détriment du reste de son corps; et, ce qui est infiniment plus lamentable, ils sont parvenus à donner, à leur visage une telle expression de bestialité et de bétiise que les femmes, en qui s'agite l'enfant en gestation, détournent les yeux de ces vilains hommes et, suppliant Dieu, murmurent: Pourvu qu'il ne lui ressemble pas! Il est certain, toutefois, qu'on est en train de reconnaître l'erreur commise; déjà, les générations neuves cultivent les muscles avec plus de science et avec d'avantage le souci de la beauté physique et de l'ensemble des lignes. Ne nous désespérons pas si, dans une vingtaine d'années, les jeunes hommes seront forts et d'académie harmonieuse. * Est-il possible d'espérer autant des femmes? Incontestablement, oui, on peut espérer qu'elles deviendront belles; mais il faut leur enseigner, à elles aussi, quelles sont les immuables lois qui régissent la pure splendeur et l'exquise grâce des formes. Il faut leur crier qu'elles ne doivent pas être seulement élégantes selon la fantaisie du couturier, mais qu'elles ont le devoir d'obéir à la nature. LA NYMPHE ATTENTIVE.