Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
COURS DE DÉCORATION
SIXIÈME LEÇON
L'ART ET LE SOCIALISME
Le motif de cette Leçon :
Les journaux nous ont appris que la municipalité socialiste d'Ivry-sur-Seine s'inquiétait pour une large part, dans ses travaux édilitaires, de l'ornement de la cité. Déjà, trois statues ont été placées à trois extrémités d'Ivry. Elles représentent la République, le Travail et la Misère.
Nous en recauserons plus loin.
La municipalité socialiste d'Ivry, en accordant son attention à la question artistique et en y consacrant un assez gros budget, a fait preuve d'un souci extrêmement louable. Elle a voulu démontrer que le socialisme tenait, quoi qu'on ait dit, à ne point rester étranger aux arts et aux embellissements qu'ils peuvent procurer.
Que nous réserve l'art dirigé par le socialisme ?
LE PROGRAMME SOCIALISTE NE CONTIENT AUCUN ARTICLE CONCERNANT LA QUESTION ARTISTIQUE.
En étudiant la marche du socialisme, on s'aperçoit combien la question artistique qui chez Babeuf, Fourier, Considérant et surtout chez Cabet et Proudhon entre en compte, devient négligée par la suite. Il semble qu'à mesure que le socialisme prend position dans une vie active, il redoute de s'embarrasser des arts et se dise : « Ma tâche est lourde, jetons par-dessus bord tout ce qui peut nous gêner. »
A sacrifier l'art, les socialistes prennent plusieurs attitudes : quelques-uns le font avec un
Page 2
L'ART DÉCORATIF
regret qu'ils considèrent comme courageux ; chez d'autres, c'est avec le mépris qui accompagne les choses futiles, enjôleuses et déprimantes ; et c'est avec haine chez ceux à qui la beauté n'apparaît que dans le luxe asservisseur, prestige des potentats.
Ainsi, l'action d'avant-garde s'est confinée sur un programme exclusivement économique, et si l'on doute devant un socialiste de la nécessité de ce confinement, si on lui fait envisager au contraire que la recherche du mieux-être, la recherche du bonheur enfin, ne saurait se passer du conseil des arts, il répond qu'il convient de reporter à plus tard de telles considérations et que d'ailleurs la question artistique étant subordonnée à la question sociale, elle se développera d'elle-même et par surcroît dès la solution de cette dernière.
Cette thèse paraît juste. Elle est fausse. La manifestation esthético-socialiste d'Ivry en est, quant à ses résultats, un premier et pénible avertissement.
COMMENT UNE MUNICIPALITÉ SOCIALISTE COMPREND L'ESTHÉTIQUE.
Ivry, c'est la lamentable banlieue d'une Métropole aveuglément centralisatrice. Cet ancien joli village, dont les quelques vestiges se sont réfugiés près de l'église, revêt les plus tristes aspects d'un progrès barbare et tyrannique. La Métropole, pour ses débouchés, y a creusé la plaie béante et malpropre où s'entassent ses voies ferrées ; elle en a encombré les principales rues de trams à trolley ; elle y a installé pour ses incurables un hospice lugubre, et pour ses morts un champ immense de désolation. Pour son industrie, elle y a construit d'affreuses usines ; pour son commerce, elle a emmuré la Seine de docks interminables, et pour sa défense y a établi un fort dont les casemates bombent un horizon lourd et tragique.
On comprend que la ville d'Ivry, souffrant d'un tel milieu, ait cherché à se donner la note consolante des arts. Malheureusement, en s'attachant à la question artistique sans aucune préparation, une municipalité socialiste devait se tromper comme ne le ferait pas la municipalité la plus conservatrice.
Voici son œuvre :
Une statue de République est érigée à un petit carrefour. Debout, la main droite
Page 3
L'ART DÉCORATIF
posée sur le sempiternel faisceau de licteur, la gauche présentant un groupe de trois figurines instables (sans doute la Liberté, l’Egalité et la Fraternité), elle sue un métier banal et prétentieux. Son socle, entouré d’un petit grillage ridicule, est du dernier poncif.
Ailleurs, sur une place, au milieu d’un refuge, le travail est symbolisé par un jeune métallurgiste qui adosse ses formes inconsistantes à une poutre de fer. Sa main droite se pose, vous l’avez deviné, sur un marteau ; la droite, l’index sur le front, semble exprimer « je sais tout ». Ce sujet de pendule encombrant a le même socle que la République, entouré du même grillage ridicule.
A un autre endroit du pays, et toujours sur un socle pareil, est juchée la Misère. C’est une silhouette noirâtre et confuse qui laisse deviner une vieille femme escortée de deux enfants rachitiques. N’est-ce pas surtout la misère de la sculpture ?
Au surplus, ces monuments ne sont pas seulement très mauvais, et leur rôle décoratif affligeant, mais l’intention éducatrice ou morale qu’on a voulu leur donner se tourne contre elle-même. En effet, croit-on que l’électeur ne désespère pas de l’avenir en passant devant cette Marianne en marbre ? Croit-on que ce soit très drôle pour l’ouvrier de se voir toujours là en habit de travail et dans une attitude… innocente ? Croit-on que ce soit réconfortant pour le malheureux de voir la statue de la Misère se dresser sur son chemin, et ne le mène-t-on pas sûrement chez les mastroquets d’alentour où il va assommer sa hantise à coups d’alcools brutaux ?
Ah ! sculpture pourrie par la fausse littérature, tu ne peux donc plus donner des spectacles sains et tonifiants de vail-lance, d’allégresse, de beauté !
L'ART SOCIALISÉ NE DOIT PAS PRODUIRE DES OBJETS D'ART MAIS DE L'HARMONI-SATION
A ne pas avoir inscrit la question artistique dans leur programme, où elle se serait développée en même temps que les questions économiques, on voit à quoi les socialistes l’ont réduite. Au contraire, il est présumable que si le socialisme avait inscrit cette question au programme de ses études, il eût bientôt découvert que les arts, loin de mériter une attention condescendante, pouvaient prétendre aux plus hautes fonctions dans l’organisation de la cité et de la vie.
Et le socialisme eût compris que si un
Page 4
L'ART DÉCORATIF
objet d'art était intéressant en soi et pour l'œil d'un amateur, il était, dans sa manifestation et pour l'esprit d'un penseur, comme le reflet des vérités harmoniques qui sont dans la Nature. Il eût compris que l'objet d'art est un témoin, même infime, de l'ordre universel et de ses lois, et alors, il aurait entrevu que l'art subjectivé n'était pas seulement un appui à l'équilibre social, mais qu'il pouvait être appelé à le commander entièrement — encadrant les harmonies des êtres par l'harmonie des choses.
Ainsi dégagés du produit, quels demains merveilleux ne préparait-on pas aux arts! Et pour que l'art puisse assumer une telle mission, comme il devenait urgent de découvrir les lois des harmonies plastiques! Comme on s'apercevait qu'à notre époque, les métiers des arts se dépensent sans aucune religion esthétique!
Nous n'avons pas de critérium du Beau, et c'est pourquoi toutes les individualités se ruent sans vergogne dans les professions artistiques. Entre les doctrines désuètes de l'enseignement des Beaux-Arts et les recherches exaspérées des derniers fauves, une anarchie se prodigue, se multiplie. Seuls, un ensemble de lois exactes, une polytechnique de la science décorative, sont capables de rallier tant d'artistes divers, de coordonner tant de virtuosités multiformes.
Mais, craindra-t-on, elle ne sera plus artistique cette production, qui s'établira sur des calculs, qui résoudra des problèmes, elle deviendra tout à fait une science et alors ne perdra-t-elle pas tout ce qui en faisait la saveur?...
L'ART NE PEUT PLUS PROGRESSER QU'EN DEVENANT UNE SCIENCE
Le mot science ne fait peur qu'aux artistes dilettantes. Ils le jugent à travers un machinisme encombrant, sans penser que ce machinisme mieux géré serait susceptible d'être ennoblité, épuré; ils ignorent aussi que les sciences les plus hautes aujourd'hui n'ont été dans leurs phases de tâtonnement que des arts. L'astronomie (Uranie chez
Page 5
L'ART DÉCORATIF
les anciens) était un art. L'art, pourrait-on dire, ne représente que la première partie d'une évolution scientifique.
Les arts, élevés à la plénitude d'une science, sauront intervenir dans les appropriations esthétiques des sols, dans les aménagements urbains, dans la perfection de l'habitat, de l'ameublement, du costume. Bien loin de niveler tout à nos yeux, ils disposeront chaque relief, chaque couleur en conformité du lieu, des ambiances ; et quelles richesses ne découvriront-ils pas, débarrassés des fluctuations du goût, des tyrannies de la mode !...
Ce fut l'erreur de Ruskin et de William Morris de ne pas oser concevoir pour les arts une ambition aussi haute, aussi légitime. Ils eurent peur du progrès. Dans un pays où le Progrès s'est exprimé avec le plus de laideur, par ses usines, ses manufactures, ses docks, ses coronages et ses voies de transit, un mouvement esthétique devait être une réaction violente et s'entourer de haine pour tout ce qui massacrait tant de sites, banalisait tant de coutumes heureuses. On sait qu'en Angleterre, les tentatives isolées de socialisation esthétique prohibèrent sans recours le machinisme moderne, les forces motrices admises devant être avant tout poétiques : le vieux moulin à eau, le bon moulin à vent, les tractions animales, le vent de la voile, etc.
Ce n'est pas plus rassurant d'envisager les cités futures de B. de Saint-Pierre, Fourrier, Cabet, Zola, Tabouriech, Anatole France, Fournière et de tant d'autres précurseurs. Ou bien ces cités nous montrent des édens puérils, ou bien de véritables manutentions sociales; les arts n'y donnent qu'un apport plus ou moins récréatif. Nulle part, on n'a soupçonné leur puissance organisatrice.
Aussi, ces tentatives et ces projets semblent-ils malheureusement confirmer les dires de ceux qui sont persuadés de la déchéance irrémédiable des arts plastiques — déchéance dont Renan fut l'incompétent prophète.
Il est temps de se rassurer. Pendant que les classes oisives s'ébaubissent devant
Page 6
L'ART DÉCORATIF
de petites toiles, des statuettes,
des potiches, et leur font des
fortunes incroyables, nous
avons à découvrir une science
qui traite de la production et de
la répartition des arts au profit
de l'ordre sociétaire. Sans doute,
notre époque d'individualisme
doit dénigrer tout collectivisme
esthétique; qu'importe! prépa-
rons les belles réalisations de
demain. Devant toutes les igno-
rances, toutes les médiocrités et
tous les cynismes qui envahis-
sent les arts au nom de la li-
berté instinctive et émotion-
nelle, il est réconfortant de pen-
ser avec Proudhon « que le
moment approche où, grâce aux
théories de synthèse esthétique,
la production raisonnée du beau
l'emportera sur les merveilles de
l'inspiration spontanée ».
QUE SERA L'ARCHITECTURE DE DEMAIN?
Sans architecture, sans style,
une société transformée ne
pourra jamais être viable. Une
société qui ne saura pas cons-
truire sa cité ou qui la construira avec les éléments laissés par les dominations
autocratiques, oligarchiques, religieuses et monarchiques de jadis, s'exposera à tous
les échecs.
Car, ce n'est pas suffisant qu'une municipalité soit maîtresse de ses terrains et de
ses bâtisses, ni qu'elle puisse établir, sans sacrifier à l'action privée, ses cadastres et ses
gabarits, il faut encore qu'elle sache dessiner ses rues, tracer les profils de ses maisons
—il faut, pour tout dire, qu'elle étudie ce problème nouveau: la mise en valeur d'une
topographie.
Rien n'est plus obscur que ce problème à l'heure actuelle pour nos municipes, et
l'on peut affirmer que, partout, les villes se modernisent à l'envers du bon sens. On
n'imagine pas que la mise en valeur d'une topographie, — pour ne citer que quelques-
uns de ses principes, — exige des bâtisses de moindre hauteur sur les coteaux que dans
les vallées; que s'il y a un cours d'eau sinueux, les constructions riveraines peuvent
s'en approcher d'autant plus que ses rives forment cap et d'autant moins qu'elles for-
ment baie. Sur les terrains plats, l'agencement d'avenues courbes et de rues droites se
Calvaire de Melrand. Environ de Pontivy (Bretagne).
Page 7
L'ART DÉCORATIF
combinera différemment que sur les déclivités. L'emplacement des points de verdure, des points de vue ne se dispose pas non plus au petit bonheur. Enfin la décoration d'une ville est tout entière dans ses monuments. Oh ! surtout pas de statues, mais des bancs décoratifs, des rampes de terrasses, de beaux lampadaires.
Si les habitants d'Ivry s'étaient seulement douté de ces choses, ils auraient dépensé les 30 000 francs qu'ont dû coûter leurs trois statues, à d'autres œuvres. Par exemple, ils auraient pu se dire que c'était du plus grand art de faire en sorte que des égouts ne sentent pas mauvais, ou encore que l'art peut prétendre à planter ici ou là des bouquets d'arbres. Mais on me dit qu'Ivry se prépare à construire des écoles ; gageons qu'elles seront froidement hygiéniques et que les architectes n'auront pas un sou de décoration à y mettre. N'était-ce pas là qu'il fallait dépenser 30.000 francs en portails, chapiteaux, frises ou fresques ! Qu'en pense « L'art à l'Ecole ? ».
Les illustrations de la revue devant être avant tout de bons documents, le lecteur nous saura gré d'avoir remplacé les trois statues précitées par d'autres œuvres des belles époques. Les édilités d'Ivry et d'ailleurs découvriront comment les convictions du passé savaient ordonner, même et surtout « au temps de l'obscurantisme », les petits monuments de la rue, et de quelle piété ou bonhomie ou noblesse ils étaient empreints.
Mais aussi, aucun de ces petits monuments n'a été prémédité par un comité de philistins friands de décorations. Aucun n'a été hâtivement ficelé en vue d'une inauguration à date fixe et d'un discours ministériel. Enfin, il n'y avait pas de Salons ni de médailles en ces siècles bénis. Aujourd'hui le sculpteur, sous peine de n'arriver à rien, est obligé de vivre près des grandes sociétés d'art de la Métropole. Quelle valeur peut avoir son œuvre conçue en une telle sujétion, exécutée dans l'éloignement, dans l'ignorance de l'endroit où elle sera érigée ? Comment voulez-vous qu'elle ne
Groupe d'enfants. Terrasse de Versailles.
Page 8
L'ART DÉCORATIF
soit en tout lieu l'étrangère et l'intruse? Objet de commerce ou de réclame. Le sculpteur est devenu un homme d'affaires!
Et nous touchons là au fond de la question. Le socialisme est-il capable d'affranchir l'artiste des servitudes honorifiques et mercantiles? Est-il capable de le sortir de ses commandes d'atelier, de ses travaux d'exhibition, d'exportation et de musée, et d'en faire un harmonisateur de la Cité? Comprendra-t-il, enfin, qu'il convient de placer ce travailleur — devenu savant de l'ordre des choses — à la tête des syndicats professionnels, puisque tous les métiers se commandent, et qu'à leur tête, la plus belle production doit garantir une répercussion bienfaisante dans toute l'activité sociale?... Emulation souveraine de la qualité, de la perfectibilité!
Jusqu'à présent, il semble que les groupements d'évolution s'inquiètent moins de la valeur professionnelle de leurs adhérents que de leur agressivité et de leur nombre. L'adhésion de deux ouvriers ignares est mieux accueillie que celle d'un seul ouvrier très habile de son métier. Ce dernier devient même suspect, car l'inquiétude prolétarienne ne vise qu'à la bonne rémunération, jamais à la belle production. Les revendications se trainent sur le ventre! C'est un peu notre faute. Relevons-les.
M. MAIGNAN.
Le banc de Napoléon Ier. Compiègne.
Page 9
FLORE & FAUNE DES OCÉANS
DOCUMENTS DÉCORATIFS DE LÉON LAUGIER
Nous avons vu dans la première partie de ce travail par quel labeur consciencieux Léon Laugier, s'associant aux recherches des océanographes de laboratoire, s'était documenté à leur école de manière à devenir de son côté un océanographe du crayon. Il nous restera maintenant à montrer comment il a su tirer parti de ces acquisitions précises dans le domaine de la morphologie comparée : 1° en disposant d'une connaissance de la variété des espèces marines beaucoup plus étendue que celle de ses collègues; 2° en profitant des circonstances qui lui ont permis d'étudier ses modèles à l'état
Voir le commencement de l'article dans le Numéro du 5 avril 1942.
Page 10
---
Trigle pin
---
Chabot.
---
LÉON LAUGIER.
Trigle Hirondelle.
---
Page 11
vivant; 3° en ayant surpris de la sorte le secret de leur vraie couleur, soumise à des altérations si sensibles dès qu'ils sont hors de leur milieu naturel.
Il faut et il suffit, pour se rendre compte de l'indigence des variétés familières aux décorateurs animaliers, d'avoir parcouru les planches d'une revue d'art. On se rappelle l'éternel défilé des mêmes modèles, souvent représentés d'ailleurs avec un incontestable talent. Les Poissons en constituent la plus grande part. Généralement indéterminables, on reconnaît parfois parmi eux : Maquereaux, Hippocampes, Anguilles, Rougets, Daurades et la série des Poissons plats. Puis, dans l'ordre de fréquence, c'est au tour des Mollusques à venir ensuite avec les Céphalopodes, dont on commence à abuser un peu, et les coquillages dont on s'obstine à ne reproduire que certaines espèces. Enfin, on reconnaît pèle-mêle, au passage, les Coelentérés (toujours des Actinies et des Méduses, jamais de Gorgones, jamais de Pennatules, jamais de Coraux), ensuite les Vers réduits aux seuls Sabelliens (Spirographes) alors que l'examen de toute la classe des Polychètes révélerait des trésors de formes originales et de tons chatoyants (Hermelles, Néréis, Amphitrites, Sabelliens); quant aux Tuniciers, la décoration semble ignorer la grâce transparente des Salpes et les gibbosités verruqueuses des Ascidies, qui fixées du fond de la mer, ouvrent leurs deux orifices comme le double calice ne quelque fantaisiste grès coréen. Et la force de cet exclusivisme est si invincible que, pour ne point trop surprendre le regard des lecteurs de L'Art Décoratif, Léon Laugier lui-même a choisi les planches de cet article parmi les dessins
Trigles, crabe, sépiole et piéropode (projet de carrelage en fuisse).
LÉON LAUGIER.