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GASTON GUIGNARD. Étang de Ghisonaccia. COURS DE DÉCORATION DEUXIÈME LEÇON “AU SECOURS DE LA CORSE” Parrout où il y a des Corses ou des amis de la Corse, des groupements s'organisent, des manifestations se multiplient. A l'issue de bruyantes réunions, des ordres du jour d'intimidation sont adressés à la Métropole, pour lui réclamer les subsides nécessaires à « l'évolution agricole, industrielle et commerciale de la Corse ». Campagne de presse, mouvement politique s'activent : on lit des articles véhémentement sauveurs on apprend que le gouvernement est saisi de projets de lois en faveur de la Corse. Chez eux, les insulaires fondent des syndicats d'initiative, afin de rechercher et mettre à profit les moyens d'une prospérité immédiate. Eh bien! ce ne sont pas les vrais Corses, ni les vrais amis de la Corse qui sont à la tête de ce mouvement et il appartient à une revue d'art, il appartient à L'Art Décoratif

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L'ART DÉCORATIF de le dénoncer et d'aller « au secours de la Corse » en bataillant contre les secoureurs faux, naïfs ou maladroits. C'est que, avant d'être aux Corses et à leurs soi-disant amis, la Corse est le domaine des artistes, des poètes, des amants de la nature. *** Ceux qui, artistes, poètes, amants de la Nature, ont parcouru l'Ile de Beauté, enten- RENÉ MÉNARD. Golfe de Porto. dent des blasphèmes, quand on parle de « l'évolution agricole, industrielle et commerciale de la Corse ». Ils voient les maquis odoriférants défrichés pour faire place aux cultures de bon rapport ! Ils voient les rivages de porphyre transformés en carrières d'extraction ! les montagnes fouillées par les prospecteurs ! les forêts ravagées par la hache des bûcherons ! Ils voient le sol zébré de noires lignes de transit !... C'est la flore fauchée : romarins, myrtes, arbousiers, la sauge, la lavande, le thym, le laurier, la bruyère et « l'odeur du sol même ! » Ce sont des torrents barrés d'écluses : le Golo paresseux, le Fiumorbo tragique détournés pour la houille blanche ! Des usines à Cargèse, le précieux village grec, n'est-ce pas ? Les falaises de Bonifacio débitées par le fil hélicoïdal d'une entreprise de marbrerie modèle ? Et sans doute le golfe de Porto, ce golfe élyséen, bordé de quais, de docks, de dépôts de charbon ? !... Et d'autres ports dans d'autres golfs, et des trains, d'interminables trains, pour y amener tant d'arbres abattus : chênes, ormes, frênes, châtaigniers séculaires et pins géants ! Le déboisement va enfin venir à bout de celle que les Romains appelaient « l'Ile aux Forêts » !

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L'ART DÉCORATIF Ah ! vrais Corses, mes amis, vous bergers et paysans, vous le peuple fier qui n'avez pas à attendre la manne des expropriations des constructeurs de voies ferrées, des exploitants de mines et de forêts, vous qui n'avez pas de parts dans les combinaisons financières des syndicats d'initiative, vous qui ne participerez pas aux fricotages qui se préparent et qui ne toucherez pas de pots de vin des concessionnaires, est-ce pour livrer votre terre à des lotissements sacrilèges, est-ce pour salir votre atmosphère si lumi- RENÉ MÉNARD. Porto. neuse de l'empouacrement des hautes cheminées, est-ce pour faire de vos femmes, de vos filles, les salariées aux bagnes des manufactures et de vos fils des débardeurs..., est-ce pour vendre aujourd'hui votre Ile, « l'Ile de Beauté suprême » aux capitalistes, que vos frères ont combattu au cours des siècles contre tous les envahisseurs, ceux de Carthage et de Rome, et les Vandales, et les Byzantins, et les Goths, et les Sarrazins, et contre ceux de Pise et de Gênes, et contre les barbares, et contre les pirates ! Ah ! vrais Corses, mes amis, votre pays a des passés de malheurs et d'opprobre ; la peste, la famine, une suite d'infamies, de longs martyres, des trahisons, de l'abandon... Jamais pourtant il ne s'est trouvé à la veille d'un plus grand désastre que depuis qu'on veut le mettre « au niveau du progrès » et qu'on veut le faire profiter des « bienfaits de la civilisation ». L'ennemi, cette fois, se présente avec des airs de libérateur, il a les

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L'ART DÉCORATIF mains remplies d'or, et pour se faire des amis dans la place, il va gangrener des masses de petits participants à ses syndicats d'exploitation. Ah ! vrais Corses, mes amis, vous, bergers et paysans, vous, le peuple qu'on cherche à soulever pour hâter la venue du taux libérateur, si votre cor d'alarme retentit comme aux jours de péril. si le colombo résonne à nouveau dans les montagnes GASTON GUIGNARD. Village de Furiani (près Bastia). pour les rassemblements héroïques, que ce soit pour chasser les trafiqueurs de l'Ile! *** Oh ! mais, me dit-on, si notre programme d'exploitation économique prévoit une évolution agricole, industrielle et commerciale, il veut faire aussi de la Corse un but de grand tourisme. Vous voyez que nous ne méconnaissons pas les beautés de l'île, nous les mettons à profit en les mettant en valeur. ... Cette mise en valeur du pittoresque est peut-être plus à craindre que l'exploitation agricole, industrielle et commerciale elle-même! Au nom de cette mise en valeur, vont s'autoriser des vandalismes dont quelques-uns déjà se consomment. Actuellement les plus belles routes de la Corse sont parcourues par des autobus à la puante haleine de pétrole, qui vont, troublant les sérénités sylvestres de

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L'ART DECORATIF leur vitesse grondante. Des hôtels se bâtissent près des plus beaux endroits; l'un d'eux déjà, sous les auspices du Syndicat d'intérêt d'Ajaccio a osé s'édifier à l'entrée des Calanques de Piana, cette merveille du monde, ce décor de féerie, cet amoncellement de rocs rouges qui hautement dressé devant la mer, figure comme une cité fantastique de palais, de temples, de pagodes. MARCEL BARON. Les Calanques de Piana. Vous voyez cette horripilante bâtisse de cinq étages, bâtisse économique, cubique, désenchantant ce monde irréel. Une annexe, paraît il, doit se construire bientôt au sein même des Calanques, et ce lieu incomparable sera parcouru d'un tram à trolley et jalonné de lampadaires! D'autres vandalismes se préparent, se mijotent dans le secret de petites réunions privées. Oh! le temps des fameuses consultes qui rassemblaient tout un peuple dans les vallées de Morosaglia n'est plus ! On délibère par petits comités et les projets s'élaborent : Ici ce sera un funiculaire, comme une longue plaie sur la montagne ; là un casino modern-style, pimpant et grivois, qui insultera l'immensité (à l'instar de ceux qui salissent tout le littoral français) ; enfin un champ de courses — il nous faut un champ de courses! — avec sa pelouse lépreuse et ses tribunes de jeu de massacre. On s'ingénie,

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L'ART DÉCORATIF on cherche, chacun apporte une idée, l'ardeur méridionale s'échauffe. Ce bon touriste, on veut lui éviter de la fatigue, lui créer du confort, de l'agrément. Tenez, voici un endroit dont le charme est fait des petits sentiers qui le traversent, mais lesdits sentiers ne sont accessibles qu'au voyageur à pied ou à dos de mulet. taillons donc halliers, bosquets, il nous faut ici une route à autos ! MARCEL BARON. Près de Piana. Le tourisme actuellement, est un tourisme de gribouille, il détruit le paysage par le moyen de l'aller voir. Un peintre qui voyage beaucoup et qui s'afflige particulièrement de voir la Corse « aménagée » pour l'excursion, me disait : « Ne vous semble-t-il pas que le tourisme est surtout compris pour les podagres, les obèses, les neurasthéniques, les blasés ?... » Certes, et pour complaire à ceux-ci, on fait un tourisme bourgeois, alors qu'il nous faudrait un tourisme d'art ! La Corse va bientôt voir ces bandes d'excursionnistes des agences, ces bandes d'oies tendant le cou aux curiosités cataloguées, avec le souci de ne pas manquer l'heure de l'autobus, du train et du paquebot. — Il s'agit bien de muser, de goûter, de rêver. Mais la bande d'oies ne fait pas que tendre le cou, elle n'est pas que grotesque, elle est odieuse. Débraillée ou singeant le rastaquouère, elle passe arrogante, insultant l'indi-

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L'ART DÉCORATIF gène, le rabrouant du haut de sa sottise, se moquant de ses coutumes, de ses vêtements, ignorant tout de son passé. Croyez-vous que l'habitant le plus fruste ne sente pas ce mépris? Dès lors son accueil n'est qu'hypocrisie; ce voyageur, ce touriste, c'est l'étranger, c'est l'ennemi; on va le pressurer pour se dédommager de ses rebuffades. Les Corses qui parmi de hautes qualités, perpétuaient de touchantes traditions d'hospitalité, les Corses pour qui une rétribution en argent, à la suite d'un service, était, il y a vingt ans encore, une injure, vont devenir un peuple d'hôteliers matois, de cochers et de guides quémandeurs. Les sociétés modernes ne s'inquiètent pas de ces sujets d'immoralité. A leurs frontières, les Etats repoussent l'indigent, le hors la loi, jamais l'imbecile. En Amérique, au débarqué, le moindre touriste dont la bourse et l'honorabilité nesatisfont pas à l'examen des policiers, est déclaré indésirable et réembarqué aussitôt. Eh! ne sont-ils pas indésirables pour la Corse, ces touristes bourgeois qui veulent y faire de la vitesse et de l'esbrouffe. Ah! ah! les voyez-vous examinés par une commission de poètes et d'artistes qui les reconnaissent inaptes à rêver et qui les renvoient par le prochain paquebot? * Porter un intérêt aux Corses, c'est aimer le pittoresque de leur pays. Il n'y a pas d'intérêt supérieur. Travailler à la prospérité de la Corse, ce ne peut être que travailler à la prospérité de sa beauté. MARCEL BARON. Au milieu des Catanques.

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L'ART DÉCORATIF La France, où le culte de la beauté devrait être vivace, n'a pas encore cherché à sauvegarder efficacement ses beaux sites. Nous sommes bien au courant de ces circulaires où le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts enjoint aux préfets de soutenir la création de sociétés locales d'amis de la forêt ou du paysage, et de signaler les méfaits projetés contre la Nature. Belles paroles ! Cette question de la protection du paysage est insoluble dans l'état actuel des choses. Comment voulez-vous forcer un propriétaire à ne pas bâtir à tel emplacement sous prétexte que ça va détruire l'harmonie du site. Notre République a fait du parvenu-propriétaire un être omnipotent, pour la personnalité duquel la collectivité est sacrifiée, et ce n'est pas quand toutes les lois du pays concourent à sa fortune qu'on peut lui imposer des servitudes au point de vue de l'esthétique. On n'est pas prêt d'ouvrir des enquêtes de commodo et incommodo de la beauté, et on en vient à espérer des grèves instructives et généreuses, oui, des grèves de bûcherons ou de maçons qui ne veulent pas abattre ces beaux arbres, ou qui refusent là de construire ce qui doit boucher l'horizon ! Pourtant, l'Italie, la Suisse, l'Amérique même, n'ont-elles pas réussi à préserver les beautés naturelles ; n'ont-elles pas délimité des régions entières en en acquérant le sol ou en y instituant des servitudes au profit du pittoresque ? A s'occuper de délimitation des beaux sites afin d'en préparer des zones d'appropriation esthétique, l'Etat français s'apercevrait que la Corse doit constituer entièrement la première de ces zones. Nous avons affirmé que la prospérité de la Corse n'était que la prospérité de sa beauté. Aussi, n'est-ce ni le ministère des Travaux publics, ni celui du Commerce ou de l'Industrie qui doivent s'occuper de la Corse. C'est le ministère des Beaux-Arts. Une commission d'esthéticiens, d'artistes, de poètes, d'architectes-paysagistes doit être envoyée en Corse ; les syndicats d'initiative doivent lui être subordonnés, car c'est elle qui présidera à l'organisation de la Corse au tourisme. Aucune construction ne doit être édifiée sans son contrôle. Aucune concession de chemin de fer accordée. On a souvent mêlé des commissions officielles, on a fait remarquer qu'elles ne faisaient jamais beaucoup de besogne. C'est pour la Corse tout ce qui peut lui arriver de mieux. — Ah bah ! s'écrie le gros monsieur qui prétend incarner le bon sens, mais vous êtes fou, c'est ça que vous appelez une appropriation au tourisme ? sans moyens de transport ? sans hôtels ? ... C'est, qu'encore une fois, ce gros monsieur confond tourisme bourgeois avec tourisme d'art. Le tourisme d'art doit envisager, quant au transport des voyageurs, un service de diligences... — De diligences ! mais c'est insensé ! il faut être de son temps... le progrès ? J'entends bien, et je suis, n'en déplaise au gros monsieur, un homme de progrès, mais pour moi, le progrès c'est un grand chemin de bonheur et de joie qui va vers l'harmonie des choses et des êtres. Pourquoi le mot progrès est-il devenu chez beaucoup synonyme de machinisme ? L'harmonie des choses et des êtres réclame en Corse des diligences pour le transport des voyageurs. Ça ne veut pas dire que de pauvres guimbardes soient prises comme modèle. On peut bien —il y a de bonnes routes— mettre en service de très confortables

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L'ART DÉCORATIF diligences et de vigoureux attelages. Il existe des carrossiers d’art qui feront de belles et solides voitures et des bourreliers qui, à la mode du pays, harnacheront les chevaux et pareront leurs colliers de sonnailles joyeuses. Il y a de bons hôtels, mais qui sont sales : nettoyez-les avant que d’en construire de neufs ; puis, pour ceux que vous construirez, qu’ils soient une parure dans le paysage RENÉ MÉNARD. Col de Cocavera. et non une verrue. L’harmonie des choses et des êtres veut qu’en Corse, un hôtel emprunte ses matériaux au pays, et qu’il soit conçu dans son style, car il y a un style corse, laissé par la domination génoise et par l’italianisme de Pise. Enfin, l’harmonie des choses et des êtres veut qu’en Corse le touriste aborde en pèlerin venu faire ses dévotions à la Nature. Il doit y marcher dévotieusement. Mais — est-il besoin de le dire — dans l’harmonie des choses et des êtres, c’est-à-dire dans l’appropriation esthétique d’un sol habité, la salubrité entre en compte et l’assainissement de la côte orientale, les adductions d’eau potable font partie du programme qu’envisagerait une commission d’artistes.

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L'ART DÉCORATIF Ranimons la vieille Corsica, mais défendons-la contre le faux progrès. Développons ses coutumes, ses fêtes, ses chants sauvages et poignants. Repeuplons ses montagnes des mouflons que détruisirent des sociétés de tartarins marseillais. Que sa terre splendide soit l’asile de ceux qui souffrent de la laide et fiévreuse civilisation! Si une telle appropriation ne rapporte pas autant que l’évolution agricole, industrielle, commerciale et du tourisme bourgeois que réclament les champions de « la Corse au progrès », si des hôtels amoureusement dessinés dans le décor, coûtent un peu plus cher que des boîtes à voyageurs..., que le ministère des Beaux-Arts subventionne la Corse, en prenant ce qu’il faut sur le budget des musées. Il n’y a pas de musées à garnir, pendant que l’on dépouille les beaux sites. Il n’y a pas de chefs-d’œuvre à acheter tant que ceux de la Nature sont en péril! Au secours de la Corse!!! M. MAIGNAN. GASTON GUIGNARD. Le village de Furiani.

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Coffre ancien, en bois sculpté. Galicie. L'ART PAYSAN EN AUTRICHE-HONGRIE La monarchie austro-hongroise est pour tous ceux, artistes ou historiens, que l’art paysan intéresse, un terrain des plus riches. Aucun autre pays n’est formé d’une aussi étonnante mosaïque de races, de contrées et de civilisations. Le « Museum für Volks-Kunde », à Vienne, renferme la collection la plus complète de tout ce qui concerne les coutumes, les métiers et les costumes nationaux des nombreux peuples de l’empire. Les origines de l’art paysan remontent aux temps préhistoriques. C’est le premier éveil de l’ingéniosité humaine qui créa des outils, des armes, des habitations, des vêtements, et plus tard, lorsque les peuplades eurent atteint un certain degré de prospérité, des parures de toutes sortes. Le caractère d’un peuple se retrouve tout entier dans l’art particulier de sa décoration. Malheureusement, la plupart des industries rurales exercées à domicile, suivant les traditions des ancêtres, ont été ruinées par l’influence croissante des villes livrées au machinisme. Petit à petit, les modestes artisans, découragés par la concurrence, ont perdu le goût et le sens de leur métier. La disparition des coutumes d’autrefois entraîne celle de l’art national. Aujourd’hui, le paysan n’a plus que l’argent pour idéal, et il s’est laissé dépouiller par les brocanteurs, des souvenirs transmis de générations en générations. Il n’est plus guère que certaines contrées monta-