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Fig. 1. — Vestiges de Tra Kiêu, piédestal. L'ART CHAM$^{(1)}$ Des revues, des journaux même, vulgarisent depuis longtemps les connaissances que l'on possède sur les restes des monuments d'Angkor qui comptent parmi les plus beaux vestiges de l'art cambodgien. Mais nul travail n'a encore été publié dans la pensée de faire connaître au public non savant le système architectonique, le style décoratif d'édifices élevés par une civilisation autre que les deux grandes civilisations — khmère et annamite — qui ont illustré le passé de l'Indochine française : en dehors d'un groupe d'érudits, le peuple cham, l'art cham sont à peu près ignorés en France. Ils mériteraient cependant d'attirer notre attention car le royaume cham, le Champâ (prononcer tiam, tiampâ) était situé au cœur même de ce qui est aujourd'hui notre possession extrême-orientale, le long delamerdeChine, --- $^{(1)}$Les photographies dont nous donnons les reproductions appartiennent à la collection de l'Ecole Française d'Extrême-Orient. Fig. 2. — Edifices de Mi Son, chapiteau.

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L'ART DÉCORATIF de la frontière du Tonkin à la Cochinchine. Au reste, il y a peu de temps qu'il est un objet d'études de la part de l'archéologue, de l'épigraphiste. Vers 1880, un fonctionnaire colonial, M. Aymonier, s'intéressait le premier aux inscriptions cambodgiennes ; il fut ainsi amené à déchiffrer également les inscriptions chames, à analyser la langue, à observer d'un peu près les monuments, à traduire quelques chroniques de cette race, d'origine malayo-polynésienne, de culture hindoue, dont l'empire était florissant aux n° et m° siècles de notre ère, là même où, plus tard, devait se développer la civilisation annamite. Après ce grand effort, l'exploration archéologique du Champà ne fut pas poursuivie ; d'ailleurs durant environ treize ans, de 1885 à 1898, on perdit de vue l'antiquité indochinoise. En vérité, on ne pourrait songer à l'étudier utilement sans une sérieuse préparation scientifique ; c'est ce que comprit le gouverneur général, M. Paul Doumer : le 15 décembre 1898, il créait l'École française d'Extrême-Orient qui fut chargée, sous le contrôle de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, de « travailler à l'exploration archéologique et philologique de la presqu'île in dochinoise, de favoriser par tous les moyens la connaissance de son histoire, de ses monuments, de ses idiomes, de contribuer à l'étude érudite des régions et des civilisations voisines ». Grâce à la direction éclairée de M. Louis Finot, cette institution, sœur de l'Ecole d'Athènes, de l'Ecole de Rome, fut dès les débuts en état de satisfaire à sa tâche ; elle

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L'ART DÉCORATIF aborda immédiatement le vaste et complexe programme d'investigations qu'elle s'était tracé. Le Champà retint tout de suite ses regards. En 1899 M. Finot fit sur place des relevés qui lui permirent d'établir un « inventaire sommaire des monuments chams » — publié par le premier numéro du Bulletin de l'Ecole (8 janvier 1901). Peu après un pensionnaire de l'Ecole, M. Parmentier, architecte diplômé, entreprit dans ces régions une véritable campagne archéologique; il la poursuivit inlassablement durant plusieurs années avec une méthode toujours plus sûre et une expérience sans cesse enrichie. Tout ce que l'on sait sur la technique de l'art cham, c'est à cet explo- rateur qu'on le doit. Les spécialistes étaient tenus au courant de ses fouilles et de ses recherches par le Bulletin susnommé qui, périodiquement, publiait des monographies, des descriptions nouvelles. Enfin, en 1909, l'Ecole française d'Extrême-Orient fit paraître le tome Ier de l'Inventaire descriptif des monuments chams de l'Annam par M. Parmentier. Ces monuments, on ne saurait le contester aujourd'hui, témoignent d'un génie artistique véritablement original. Sans doute, comme conception et comme réalisation, ils ne sont pas à comparer avec les œuvres architecturales des Khmers; mais ce n'est pas parce que ceux-ci étaient mieux doués que leur puissance imaginative et leur habileté manuelle sont supérieures, que leur art est plus parfait. Le Cambodge, grâce beaucoup à sa situation géographique, put progresser à la faveur d'une paix relative;

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L'ART DÉCORATIF il était loisible à ses habitants de cultiver avec sécurité leurs aptitudes, de développer leurs connaissances. Le Champà, au contraire, après un temps de prospérité, vers l'an 300 de notre ère, connut les pires revers. Quand Marco Polo parle avec enthousiasme au xiiie siècle de cette « moulteriche terre », il était déjà affaibli, énervé par les incursions des Chinois aux iv^e et v^e siècles, par les descentes et les razzias des Malais au vii^e siècle, par l'enva- hissement des Cambodgiens au xe. Puis ce fut au tour des Annamites ; à partir de 1300, ils ne lui laissèrent pas de répit, jusqu'au jour, en 1471, où ils s'emparèrent définitivement de ce malheureux royaume : les provinces du Nord furent saccagées, dépeuplées; les provinces du Sud donnèrent asile aux survivants de la conquête, et, aujourd'hui encore, l'on rencontre dans quelques vallées les descendants abâtardis des vaincus. Comment donc ce peuple, constamment sur le qui-vive, prêt à défendre sa vie et ses biens, eût-il pu donner libre cours à ses penchants artistiques? Dans une contrée mieux défendue par des frontières naturelles, il eût vraisemblablement atteint à la maîtrise des Khmers, et peut-être même eût-il été plus capable — la multiplicité d'aspect de ses monuments le fait penser — de renouveler, de varier les formes consacrées. Mais rien ne permet de supposer quelles étaient ses qualités et ses dispositions foncières. Il semble que son développement moral ait été arrêté au moment difficile de la croissance. Les inscriptions et les monuments, intéressants en eux-mêmes, renseignent surtout sur la vie religieuse des Chams. Le Champà, comme le Cambodge, pratiquait les religions indiennes : le civaïsme, Fig. 5. — Temple de Dong Duong, tour centrale.

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L'ART DÉCORATIF avec une ferveur particulière, le vishnouisme et le bouddhisme plus modérément. Le culte s'adressait à Civa sous la forme du linga dont le cylindre à bout arrondi portait quelquefois une sculpture en relief, une tête aux sourcils allongés, aux fines moustaches, à la barbicheen pointe, portrait d'un roi cham fondateur d'un sanctuaire. Au fronton des temples, la figure de Civa était souvent représentée. Tous les édifices aujourd'hui ruinés étaient des temples, des fondations pieuses dues au zèle dévot des rois et des grands. Il y a peu d'années encore, on ne distinguait pas ces édifices des constructions khmères; ils s'en différencient cependant par leur disposition générale, par leur appareil, par la nature de leurs matériaux, par leurs motifs ornementaux. Les sanctuaires chams n'ont pas le caractère monumental du temple cambodgien; leurs dimensions, leurs proportions sont moindres. En revanche, ils affectent plus de variété dans le détail architectural et décoratif; peu sont semblables. Néanmoins il est aisé de les ramener à un type unique. La partie principale est invariablement un édifice pyramidal à base carrée; elle abrite la cella et a reçu des Chams le nom de kalan et des Français celui de tour.

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L'ART DÉCORATIF A côté, sur un même axe, s'élèvent quelquefois deux édifices semblables. Ce groupe central est défendu par une enceinte, interrompue à l'Est par une porterie, sorte de reproduction du kalan. Au dehors, suivant la même orientation, un bâtiment renferme une vaste pièce, la « Grande Salle » (fig. 3). Sur différents points de l'ensemble, l'on remarque des tours ayant servi à abriter des stèles. Le kalan se composait de quatre étages qui, à une échelle progressivement réduite, et en retrait, reproduisaient le corps central; chaque étage, de plus en plus étroit, se terminait par une surface plate relevée aux angles par quatre pinacles ou édicules, images mêmes du kalan. La salle du culte était carrée; une voûte encorbellée s'élevait jusqu'au sommet. Le sanctuaire communiquait avec l'extérieur par une porte (fig. 6), précédée d'un vestibule (fig. 4); les piédroits de l'entrée étaient à bague, octogonaux, à contre-courbes (fig. 5), les tympans (fig. 5, 7) étaient habituellement ornémentés (fig. 13). Des motifs dénommés « fausses portes » décoraient les trois autres côtés (fig. 6). Du soubassement partaient, sur chaque face, cinq bandes, qui, n'ayant ni base, ni chapiteau véritables, ne sauraient recevoir le terme de pilastres (fig. 4, 6, 9); la corniche elle-même ne mérite pas cette désignation, puisqu'elle ne forme jamais larmier. En règle générale, « base » et « corniche » étaient symétriques; le profil du piédestal était repris dans l'entablement; et ces lignes se reconnaissaient du haut en bas. On le voit, le grand principe de la science architecturale des Chams était la répétition, la reproduction de la forme générale de l'édifice et des lignes de la base. Aux Indes, au Cambodge on l'avait appliqué avec moins de rigueur ou différemment. D'autre part, on a remarqué que les éléments architecturaux qui ailleurs, avant de se prêter à l'ornementation, jouent un rôle dans la construction, sont ici de simples décors. Ce qui encore prouverait que l'artiste cham avait souci de la parure extérieure des édifices, c'est qu'il a fait un grand usage de deux motifs uniquement destinés à rehausser l'ensemble. A la base il adossait un corps à plinthes supportant un ou plusieurs frontons ogivaux. Cet ornement gracieux, qui n'est pas lié au reste de l'édifice, a reçu de M. Parmentier le nom de « pillette à ogive », puis celui d'« applique » (fig. 6). De cette forme se rapprochent les fausses portes, les fausses niches, sortes d'edicules en saillie, pareilles à des tours accolées (fig. 4). Le deuxième décor n'est pas moins original : aux angles de la corniche se détachent des dalles de pierre découpées ou ajourées ayant pour fonction d'animer, d'accuser la silhouette de l'entablement ; elles sont accompagnées de deux renforts courbés en forme d'ailes. Ce sont des acrotères ou, mieux et plus simplement, dit M. Parmentier, des « pierres d'accent ». A la place de la dalle se trouvait quelquefois une figure de femme. Nous examinerons plus loin quelques autres motifs d'ornement. Mais il ne serait pas nécessaire d'en dire davantage pour montrer que le Cham avait le sens et le goût d'un style décoratif. Il semble avoir été sensible avant tout à l'harmônie générale de l'édifice. Peu lui importait que cet édifice fût grossièrement construit avec des matériaux de second ordre et des ouvriers inférieurs. Il ne s'est pas préoccupé de bâtir pour les siècles futurs; il a dédaigné la pierre; la brique lui a suffi. Les briques des monuments chams sont larges, allongées, épaisses, d'un rouge chaud; on suppose qu'un mortier liait entre elles celles qui formaient les parements; à l'intérieur de la maçon-

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L'ART DÉCORATIF nerie, on se contentait de les empiler. Les briques à profils et à sculptures étaient taillées en place. On utilisait cependant la pierre pour les parties inexécutables en petits matériaux (linteaux, acrotères), pour celles qui étaient destinées à produire un effet décoratif (tympans), pour celles encore exposées aux dégradations. En dépit de ces procédés de construction un peu rudimentaires, en dépit aussi du vandalisme des conquérants an-namites et de la destruction patiente de la nature, les monuments chams, après les fouilles et les débroussaillements apparaissent dans un état de conservation passable. Les parties qui demeurent permettent de restituer l'ensemble. Les plus importants sont ceux de Mi Son, de Dong Duong, ou, pour mieux dire, leurs ruines, en raison de leur nombre, comptent parmi les plus instructives. Quantité de vestiges couvrent l'ancien territoire cham, mais il est présumable que des monuments, qui eussent témoigné de l'importance historique de tel foyer de dévotion réduit aujourd'hui à la plus modeste apparence, ont disparu sans laisser de traces. D'ailleurs la vie religieuse, comme toute la vie sociale, semble avoir été régionale. Le Champâ n'était pas un Etat Fig. 7. — Templion de Mi Son.

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L'ART DÉCORATIF centralisé; la configuration géographique et les vissicitudes politiques obligèrent le peuple à former des agglomérations distinctes ; et, suivant les chroniques, il y eut plusieurs capitales. *** Les ruines de Mi Son ont été signalées, pour la première fois, il y a treize ans. Elles se groupent dans une vallée solitaire et sauvage, entre des collines disposées en forme de cirque; l'ensemble des édifices comprenait huit temples au moins. Les recherches et les traductions de M. L. Finot, les fouilles, les déblaiements de M. Parmentier ont apporté des lumières sur le passé de ce saint lieu. Au ve siècle, un roi éleva le grand kalan après l'incendie d'une construction en bois contenant la cella. Piqués d'éumulation, les rois qui suivirent encouragèrent l'édification de nouveaux sanctuaires. Du ve au xve siècle, soixante-huit bâtiments sortirent de terre. Mais quand les Annamites parvinrent jusqu'à Mi Son, ils ravagèrent et pillèrent cette « ville de temples ». Les statues furent mutilées, les inscriptions brisées. « La cité des dieux, dit M. L. Finot retomba à la solitude; la jungle enveloppa les vieux temples, et les fauves furent désormais les seuls habitants de ces lieux ». L'Ecole d'Extrême-Orient a exhumé cette merveille dont nos cinq reproductions ne donnent qu'une faible idée. La « grande salle » du groupe Ouest (fig. 3) forme encore un ensemble impressionnant. Elle s'élevait sur un soubassement mouluré à piliers et à panneaux; pilastres et entre-pilastres, par une combinaison harmonieusement symétrique, caractérisaient le Fig. 8. — Sculptures de la “Salle aux piliers” de Dong Duong

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L'ART DÉCORATIF TOUR D’IVOIRE, “KALAN” CENTRAL (Fig. 9.)

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L'ART DÉCORATIF décor général. Sur chaque côté, trois larges baies à balustres s'ouvraient ; elles étaient divisées en trois travées par des piliers accolés aux murs. Les façades d'une des tours de ce même groupe Ouest sont également remarquables (fig. 4). Les pilastres vont par couples : la partie inférieure des entre-pilastres est occupée par une grande niche à colonnettes reposant sur un petit soubassement deux fois plus haut ; dans les niches l'on voit des statues debout en prière, les pieds sur un coussin de lotus placé sur la tête d'un éléphant ; la tête des statues seule est en pierre. L'étage est décoré de pilastres. Non loin de ce « kalan », sept temples sont adossés à un mur d'enceinte. Ils sont précieusement décorés. On voit ici l'un deux (fig. 7). Signalons seulement, comme richesse décorative, le fronton de moulures qui encadre un tympan en forme de cloche, orné d'un élégant rinceau. Les tympans représentaient quelquefois des scènes religieuses comme celui de la figure 13 : c'est un personnage brahmanique à dix paires de bras qui rayonnent et à quatre jambes, le démon Ravana essayant d'ébranler le Mont Kailasa sur lequel est assis Civa (légende hindoue). Il nous reste à dire quelques mots d'un chapiteau exécuté avec une rare perfection (fig. 2). Par l'intermédiaire d'une corbeille ronde, il passe de l'octogone au carré ; sur les diagonales du tailloir l'on remarque quatre figures qui sortent à mi-corps de l'estragale et brandissent des sabres. Cet élégant chapiteau reposait sur un fût octogonal cannelé. Les ruines de Dong Duong, pour être moins considérables, ont aux yeux de l'archéologue une valeur particulière : elles sont l'unique spécimen des monastères bouddhi- Fig. 10. — Statue de Skanda à Mi Son.

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L'ART DÉCORATIF ques du Champâ. Sur cet emplacement s'élevait au 1re siècle la ville d'Indrapura. Aussi les fouilles, commencées en 1902, ont-elles été fructueuses; elles ont mis à jour, notamment, un grand nombre de statues (fig. 8, 11). Aucune ne mérite, semble-t-il, d'être comparée à la statue de Skanda découverte à Mi Son (fig. 10); le dieu civaïque s'élève sur un paon accroupi faisant la roue; l'exécution est réellement très soignée et d'une belle sobriété. Le Dvarapala (gardien des temples) de Dong Duong piétine un taureau aplati et lutte avec un petit guerrier qui sort de la gueule de l'animal; les jambes sont arquées, le bras droit brandit une arme. Il y a dans l'exécution des maladresses et des négligences. Les statuettes de la « salle aux piliers », assises à la javanaise, sont traitées avec un certain souci du détail. Le rétable de la tour principale de Dong Duong (fig. 12), offre un motif de sculpture décorative assez commun au Champâ, sorte d'enroulements, d'arabesques. Le kalan central du groupe des cinq « tours d'argent » devait abriter une statue de Civa. Il présente extérieurement la disposition classique des pilastres et entre-pilastres (fig. 6); les pilastres d'angle ont une saillie plus forte que les autres; la frise à guirlandes de la corniche est en pierre et en brique; les fausses portes ont un triple corps à fronton indépendant. Les « tours d'ivoire » du village actuel de Van-thuong faisaient partie d'un groupe de trois sanctuaires. Elles sont colossales et sortent du type cham pour se rapprocher Fig. 11. — Statue de Dearapala à Dong Duong.