Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

(Fig. 1). ANTONIO GAUDI. Eglise de la « Sagrada Familia ». — Porte du Nord. L'ARCHITECTURE CATALANE Contemporaine In 1860, Barcelone, au moment où tombait l’enceinte de ses murailles, comptait 17.000 maisons et 200.000 habitants. Elle est devenue aujourd’hui une des plus grandes villes de l’Europe, comprenant 40.000 maisons, avec une population que les statisticiens évaluent à 600.000 âmes. Cette transformation, dont les commencements ont été très lents, n’a pris son véritable essor que depuis l’Exposition universelle de 1888 par laquelle les Catalans, conscients de leur force productive, ont voulu inaugurer leur entrée dans le concert industriel et commercial des peuples modernes. Car, disons-le dès les premiers mots, si nous voulons considérer la floraison d’art qui s’est épanouie à Barcelone dans ces vingt dernières années, nous ne saurions la séparer de sa source véritable qui est la prospérité matérielle, rapidement acquise, par un peuple intelligent et laborieux, dans toutes les branches de trafic qui alimentent la fortune privée. Avec l’amour propre indomptable, le particularisme aigu, l’esprit de régionalisme irréductible qui les caractérise, les Catalans, au lieu d’employer ces récentes fortunes à chercher, dans les autres pays, les productions et les modèles de luxe consa-

Page 2

L'ART DÉCORATIF 202 crés par la renommée et par la mode, ont voulu se créer un art personnel, s'étendant à toutes les manifestations de la richesse. Y sont-ils parvenus? On ne saurait répondre affirmativement sans faire quelques réserves. Mais, en toute équité, on doit constater un effort généreux, d'où se dégage, à travers des tâtonnements, des réminiscences, des égarements de goût, en somme inévitables, une œuvre considérable, parfois somptueuse, toujours intéressante, qui fait également honneur aux artistes et aux particuliers qui ont mis en commun leur talent et leur bourse pour l'édifier. La maison, la façade, l'architecture, en un mot, est un des premiers soucis des fortunes nouvelles. A Barcelone, les conditions étaient excellentes pour le développement de cet art. La reine Isabelle II, dans un voyage qu'elle fit à la capitale catalane, au milieu du siècle dernier, avait approuvé le plan de l'Ensanche — agrandissement — qui, enserrant l'antique noyau de la vieille ville, devait s'étendre, dans un rayon de plus de quatre kilomètres, jusqu'au pied des hautes collines qui limitent, au Nord-Ouest, le champ de Barcelone. Cette immense plaine, à pente à peine sensible, se prêtait merveilleusement à l'édification d'une grande cité. Le plan fut simple : des rues se coupant à angle droit, formant des moulons carrés de cent mètres de côté, et laissant, à leurs intersections, de vastes carrefours compris entre quatre pans coupés. La ville se construisit peu à peu; mais le plan fut toujours servilement, religieusement suivi, et, aujourd'hui même, où, après avoir couvert tant de champs, après avoir englobé tant de villages, Barcelone n'a pas atteint son extrême limite, on voit s'élever au milieu des cultures, des lignes de maisons, qui sont dans l'alignement strict des longues rues déjà construites — mais encore lointaines — de l'Ensanche. C'est sur ce canevas que les architectes catalans furent appelés à broder les fantaisies de leur inspiration. Dans le principe, ces artistes allaient faire leurs études

Page 3

L'ART DECORATIF 203 à Madrid où on leur donnait un enseignement purement classique. Les premières maisons de l'Ensanche en portent la marque. Mais en 1878, fut fondée l'Ecole d'architecture de Barcelone, dont l'esprit ne tarda pas à s'orienter vers la recherche hardie et opiniâtre des formes inédites. Une pléiade d'architectes se sont faits les champions de ces tendances. Nous ne

Page 4

L'ART DÉCORATIF 204 Maison de rapport à Barcelone. — Paseo de Gracia. nous occuperons ici que de cinq d'entre eux : M. Domenech y Montaner et M. Gaudi, deux vétérans, illustres dans leur cité et par toute l'Espagne; M. Sagnier et M. Puig y Cadafalch, dans toute la force de l'âge et dans tout l'épanouissement de leur beau talent; enfin, M. Artigas, un jeune, qui donne de grandes espérances. Don Luis Domenech y Montaner est, depuis de longues années, professeur écouté et vénéré à l'Ecole d'architecture de Barcelone. Il a doté son pays d'un bon nombre de constructions fortremarquables. Il travaille encore à d'importants monuments. D'une érudition profonde, d'un éclectisme averti, il ne s'est arrêté définitivement à aucun style : il les a effleurés tous, les transformant sans les déformer, les marquant au passage d'un cachet personnel qui permet, malgré l'extrême diversité des formes, de reconnaître, sans hésiter, une œuvre créée par lui. Un de ses premiers édifices est cet étrange palais-restaurant de l'Exposition universelle, qui sert aujourd'hui d'école de musique municipale et qui constitue un des intéressants ornements du Parc de Barcelone. M. Domenech eut pour collaborateur, dans cette construction, un de ses élèves, Gallissa, auquel des dons exceptionnels ouvraient le plus bel avenir, lorsqu'il mourut à un peu plus de trente ans. Les touristes de 1888 se souviendront sans doute de cette sorte de forteresse féodale, sombre d'aspect, dont l'originalité inoubliable consiste en une frise qui, sur le fond uni du mur de briques, aligne une série de grands cartouches de faïence, à forme d'écus chantournés, où, sur l'émail blanc, des figures bleues symbolisent les produits alimentaires par des femmes de nationalités diverses. Au sommet, des créneaux de briques se terminent par des sortes de couronnes en céramique jaunâtre d'un curieux dessin. Dans cet édifice, se manifeste déjà la prédilection de M. Domenech pour la polychromie des façades. Il en a usé avec réserve, sachant éviter les teintes criardes et obtenant, par cette méthode, des aspects de richesse et de gaieté.

Page 5

L'ART DÉCORATIF D'ailleurs, les poussières d'un climat méridional estompent vite les couleurs vives, et le bleu du ciel, sur lequel elles se détachent, les pâlit par le contraste de son intensité. Les édifices particuliers que M. Domenech a élevés à Barcelone sont nombreux. Parmi eux, nous citerons l'imprimerie Thomas, importante maison qui édite des livres de luxe. L'architecte a voulu que, dès l'abord, la façade indiquât un établissement industriel, mais d'une industrie de choix, raffinée, élégante, intellectuelle. Tout en dessinant des formes neuves, il s'est inspiré des styles de la Renaissance. Deux étages seulement (fig. 6); le rez-de-chaussée, surélevé sur sous-sol, comprend la porte d'entrée et une unique baie qui éclaire des bureaux. Cette vaste ouverture, qui, à elle seule, donne à l'édifice son caractère commercial, est surmontée d'un arc surbaissé de courbure harmonieuse. Le sous-sol et la baie sont grillagés de ces ferronneries auxquelles les Barcelonais excellent. Au premier, court un long balcon ajouré. Le dessin de cette somptueuse dentelle de pierre, qui constitue l'ornement caractéristique de la façade, est une création qui appartient bien en propre à M. Domenech. Ce sont des sortes de tournesols dont les tiges enchevêtrées forment le corps du balcon, tandis que les fleurs épanouies au bord supérieur composent un cordon de belles rosaces. Derrière ce balcon, une loggia se creuse, supportée par de charmantes colonnes cannelées autour desquelles montent en spirale des sculptures différentes pour chacune d'elles. Comme couronnement, une balustrade, formée de dragons entrelacés, se hérisse de fleurons couronnés, flanqués à leur base d'écus en losange. Au-dessus de la porte, une flèche de (Fig. 5). DOMENECH Y MONTANER. Détail de la maison de rapport. — Paseo de Gracia.

Page 6

L'ART DÉCORATIF 206 Maison de l'imprimeur Thomas. pierre d'un élégant dessin supporte l'enseigne en fer forgé (fig. 7). Enfin toutes les parties de l'étage supérieur que n'occupent pas les sculptures, sont couvertes d'un revêtement en faïence d'un bleu éteint que parsèment de gros cabochons à reflets d'or rouge, dans la note hispano-mauresque. A l'intérieur de la maison Thomas, M. Domenech a construit un très bel escalier (fig. 10). La rampe de pierre, profondément ajourée et fouillée, est formée d'un entrelacement de vastes feuillages en raquettes. Les parois sont composées d'assises où alternent la pierre lisse et des carreaux de céramique analogues à ceux de la façade. Une œuvre très différente est la maison de rapport que M. Domenech a édifiée tout dernièrement sur le Paseo de Gracia. Au rez de chaussée, le magasin d'un photographe, puis, au-dessus, trois étages d'appartements; seulement, il s'agissait d'envelopper ces destinations pratiques de l'atmosphère de luxe comportée par la belle promenade que devait parer l'édifice et par le prix élevé des loyers. M. Domenech y a merveilleusement réussi : il a construit une maison de rapport, non pas un hôtel particulier, mais il a su la parer de je ne sais quelle élégance aristocratique qui en fait, quand même, une demeure de choix.

Page 7

L'ART DÉCORATIF Rien qu'en regardant cette façade, on se trouve en présence de formes amies qui ne déroutent en rien les habitudes de l'œil, on ne saurait avec précision à quel style rattacher ces formes. C'est Renaissance, sans doute, avec, dans la silhouette, quelques vagues souvenirs de palais vénitiens; et peut-être aussi, cette fois, le modern-style aura-t-il touché M. Domenech d'un très léger coup de son aile. Mais ces inspirations diverses, d'ailleurs lointaines, ne détruisent en rien l'harmonie de l'ensemble. La façade, qui occupe l'angle d'un pan coupé, est en belle pierre blanche où courent quelques reflets rosés. Chaque étage a sa configuration particulière. Au rez-de-chaussée, des colonnes trapues en marbre rose à chapiteaux fleuris, supportent des arcs surbaissés qui encadrent les ouvertures des salons du photographe. Au milieu de ces balcons en fer forgé et doré, l'architecte a placé un ornement unique, une vasque en pierre sur laquelle s'appuie une femme à robe flottante dans le goût de l'art nouveau. Le premier étage se compose de deux vastes ouvertures coupées par des colonnes cannelées et, entre elles, à l'angle, d'un grand mirador arrondi. Sur la base de cette lanterne saillante, cinq femmes élevant leur buste souriant à hauteur des balcons, tandis que leurs jambes, repliées depuis le genou, s'enveloppent de jupes à longs plis, qui, réunies en faisceau et alternant avec des rosaces, forment le cul-de-lampe du mirador. Entre les colonnes des baies et du mirador, des balcons dorés s'ornent de guirlandes en pierre sculptée. Au second, les trois ouvertures, plus étroites et également entrecoupées de colonnes, ont de grands balcons saillants en pierre richement ouvragée. Au troisième, les ouvertures se rétrécissent encore; celles des faces latérales sont de grands fers à cheval avec des balcons de pierre fouillée. Le quatrième enfin forme une galerie de baies légèrement ogivales que surmonte une double floraison d'écussons en relief, terminée par des flèches de pierre. A l'angle, un charmant campanile, soutenu par de frêles colonnettes, élance sur le ciel sa silhouette aérienne que couronne une coupole ovoïde, émaillée de cobalt et ceinturée d'une bague de pierre sculptée. M. Domenech s'occupe actuellement de la construction de deux édifices considéré- Détail de la maison Thomas.

Page 8

rables: le Palais de la Musique catalane — l'Orfeo catala, — et l'hôpital de San Pablo qui, l'un et l'autre, dans des styles très différents, feront honneur à leur fécond créateur. En passant à Don Antonio Gaudi, nous nous trouvons en présence d'un novateur presque génial. Du moins telle paraît être la prétention de cet architecte et la convic- tion de ses admirateurs. Pour réduire les choses à de plus exactes proportions, on dira simplement que M. Gaudi, dont les connaissances techniques sont, du reste, incontes- tables, fait preuve d'une imagination excessive, à laquelle il peut donner libre carrière, grâce à la complaisance de quelques richissimes commerçants qui sont ses Mécènes. Ainsi, il a eu le loisir de réaliser, en pierre et en granit, les rêves d'une inspiration éprise de bizarrerie et dédaigneuse des règles généralement admises. Le principal édifice bâti par cet architecte est une église, la Sagrada Familia — la Sainte Famille, — en construction depuis une vingtaine d'années, et dont la silhouette étrange se dresse au nord de Barcelone, au milieu de terrains vagues, semblable à une haute ruine. Car M. Gaudi, au lieu d'élever son temple, selon la coutume, par assises successives, en a construit com- plètement certaines parties, par exemple les murs de l'abside, qui se dressent définitifs jusqu'aux flèches suraiguës des contreforts. De telle sorte que, de loin, on se croit en présence d'un monument dont le temps ou la foudre aurait abattu une partie,]en respectant d'importants vestiges. La ligne générale est gothique, avec des efforts de nouveauté dans le détail de l'ornementation. Par exemple, la porte du Nord, presque entièrement terminée — bien que celle qui lui fera sans doute pendant du côté du Sud ne sorte pas encore de terre, — la porte du Nord (fig. 1), destinée à symboliser la Crèche, s'encadre d'une armature gothique, sur laquelle semble avoir suinté une cristallisation de stalactites glacées. Ce doit être, dans l'esprit de l'auteur, une allusion au froid rigoureux qui accueillit Jésus sur cette terre. D'ailleurs, cette cascade givrée ne se borne pas à laisser pendre ses grappes capri- cieuses; parfois elle se redresse et, prenant une forme animale, s'éparpille en un vol de moineaux ou de canards. M. Gaudi doit regretter, au fond de son cœur, d'avoir (Fig. 8). ARTIGAS. Maison de rapport à Barcelone. Ronda dela Universidad.

Page 9

L'ART DÉCORATIF adopté le squelette gothique. Aujourd'hui qu'avec l'âge et l'encens, plus de hardiesse lui est venue, il ne manquerait pas de projeter, en manière d'église, quelque vaste grotte, selon la formule à laquelle il paraît actuellement donner ses préférences. Une autre œuvre de M. Gaudi, encore plus bizarre, parce qu'il l'a commencée plus tard et qu'il avait, pour l'édifier, le champ plus libre, est le Parc Guell. Aux confins de la ville, dans la montagne qui l'abrite au Nord-Ouest, un ravin vêtu de la verdure grisâtre des lentisques, des caroubiers et des yeuses, a été transformé en un vaste jardin d'agrément, destiné d'ailleurs à être vendu par lots pour y construire des villas. L'architecte y a aménagé un mur d'enceinte percé d'une entrée que flanquent deux loges; un escalier avec une cascade; une esplanade accotée au fond du vallon et soutenue par des colonnes; enfin des routes carrossables, franchissant sur des ponts des anfractuosités, ou soutenues par des galeries appuyées au coteau. Le mur d'enceinte, les loges et l'escalier présentent des parements en moellons qu'accompagnent des ornements fabriqués en une sorte de mosaïque faite de parcelles irrégulières de carreaux de faïence brisés. La principale des deux loges d'entrée (fig. 2.) donne une idée de cette construction. L'encadrement des fenêtres, les colonnettes, la toiture sont revêtus de cette mosaïque multicolore.

Page 10

$\mathbb{R} \ 210 \ \mathbb{R}$ $\mathbb{R}$ L'ART DÉCORATIF $\mathbb{R}$ Cette toiture est une bien étrange conception : on y voit des créneaux gondolés, des surfaces inattendues qui affectent la forme des carapaces de crustacés, une tourelle qui se termine en une gigantesque pointe d’asperge et une haute flèche à facettes adoucies que surmonte une croix à plusieurs bras horizontaux. C’est un peu indou, un peu russe aussi, vaguement chinois et très personnel, oh ! très personnel, on n’en saurait disconvenir. Les fortes colonnes qui soutiennent l’esplanade ont des formes plus usuelles : elles sont à peu près doriques ; mais cette concession au goût vulgaire est rachetée par un dispositif très nouveau : tandis que les colonnes centrales sont verticales, celles du pourtour sont inclinées, de telle sorte que, en passant auprès d’elles, on n’est pas sans éprouver un certain malaise, comme s’il y avait à craindre un défaut d’équilibre. Il est, au contraire, très probable que M. Gaudi, qui n’ignore rien de la technique du métier, aura calculé l’inclinaison de ces colonnes de manière à opposer le maximum de résistance à la poussée du poids qu’elles soutiennent. Les ponts et les arcades qui supportent la route carrossable, sont construits en pierres brutes d’un ton d’ocre foncé assemblées en appareil rustique. Les piliers, les parapets évidés prennent des formes rudimentaires où l’on entrevoit le dessin des troncs de palmiers et celui des voûtes de grottes naturelles. (Fig. 40). DOMENECH. $\quad$ [Maison Thomas. — Escalier.]

Page 11

L'ART DÉCORATIF Maison du Paseo de Gracia. — Façade. (Fig. 11). PUIG Y CADAFALCH.