Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
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EUGÈNE CARRIÈRE.
La Famille.
(Musée du Luxembourg. Cliché Buloz.)
EUGÈNE CARRIÈRE
ET SES ÉCRITS
L'ÉCOLE des Beaux-Arts a vu réunie durant quelques semaines la plus grande pratie des œuvres d'un artiste qui domine l'art contemporain. Eugène Carrière n'était pas seulement un créateur prodigieux ; il compte parmi les plus admirables consciences dont l'humanité se puisse glorifier. Les incidents et les anecdotes comptent peu dans sa destinée et disparaissent devant la signification totale de son effort.
Un penseur et un éducateur, tel fut Carrière dans sa production, dans son enseignement, dans son exemple.
Il fut, devant la souffrance qui ne lui ménagea aucun coup, d'un héroïsme réconfortant pour les plus éprouvés. Il éclaira de sa parole doucement convaincante d'innombrables cerveaux d'hommes incertains qui venaient chercher auprès de lui conseil et appui intellectuel.
Son gendre, M. Delvolvé, vient de rassembler en un livre qui est comme un beau vase de parfums, une grande partie des écrits de Carrière, préfaces, discours, conférences, lettres, cahiers intimes. L'inestimable essence de la pensée du grand homme et tout son cœur pitoyable sont là, dans leur émouvante simplicité et leur force. C'est un unique trésor humain que ce recueil, où l'intelligence sublimée et la bonté s'unissent pour illuminer en des raccourcis saisissants un verbe toujours pur et quasi évangélique. Ce volume est comme
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une héroïque Bible moderne susceptible de rendre meilleurs les hommes qui la liront et d'éclairer les voies obscures de leur destinée.
Les conseils et les paroles d'expérience et de sagesse qu'Eugène Carrière adressait aux siens et à ceux qui étaient de cœur avec lui avaient une portée si intense et si générale que cette voix dépassait le cercle intime pour trouver en toute âme humaine un écho.
Ecoutez quelle rare leçon de dignité et de courage il trouvait la force de donner sur son lit de douleur :
« ...J'ai pu apprendre et je crois que tout m'affirmera dans cette conviction que le repos n'est que dans la tombe. Plus nous avançons dans la vie, plus notre activité nous est imposée ; les menaces ambiantes se multiplient, nous offrons plus de prises en raison même de notre expansion. Il faut donc accepter la lutte perpétuelle, la considérer comme
EUGÈNE CARRIÈRE.
L'école internationale de l'Exposition.
Gravé par Daniel Mordant.
une suite logique de la préparation consciente ou inconsciente de notre activité antérieure. »
Y a-t-il viatique moral plus tendre, plus consolant, mieux imprégné d'une juste connaissance de la vie; que ce fragment d'une lettre à Mme Lisbeth Delvolvé-Carrière, que cette règle d'existence condensée au profit de l'enfant devenue femme qui va prendre enfin son libre et personnel essor :
« ...Je te dirai aussi, ma chère Elise, maintenant que tu es tout à fait en communication avec le public, qu'on te louera et qu'on te critiquera, d'éviter la nervosité en ajoutant une importance exagérée à ce qui est extérieur à ton travail. Tu exerces une forme d'art dans un joli domaine où tu dois trouver la joie du travail et la sérénité de l'esprit, c'est là-dessus qu'il faut t'arrêter, plus qu'à tout ce qui peut se faire en dehors en s'y rattachant. Que la critique ou la louange ne rentre jamais dans votre maison. Autant que possible ne lui donne aucune place dans ton intérieur, que Jean soit ton seul public avec toi. Fais tes affaires, expose, profite de la vente autant que tu pourras : tout cela est légitime. Jouis
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dans la mesure du succès que tu mérites et que tu auras, mais ne donne à tout cela qu'une importance relative et toute secondaire; ne te laisse pas prendre à ce miroir aux alouettes. Regarde ta vraie vie, ton vrai repos et ta vraie joie de travail, et n'accepte le reste simplement que comme un résultat naturel et secondaire. Tu éviteras ainsi tout énervement, toute désillusion, découragement, etc...; faisant ton bonheur par ton mari et ton travail, tu regarderas le reste de loin et tu n'en seras pas atteinte. Je te dis cela parce qu'il faut t'attendre à la jalousie, à l'attaque, — tout ce qui arrive à quelqu'un qui se met en vue : tout de suite il faut parer ce piège par l'indifférence, c'est-à-dire en se concentrant plus fortement sur l'amour du foyer et la joie de son travail.. »
EUGENE CARRIÈRE.
La toilette.
(Cliché Buloz.)
Dans cet extrait d'un mot adressé à M. Raymond Bonheur on comprendra comment il savait parler à ses amis et quel réconfort intellectuel trouvaient, auprès de sa clairvoyante intelligence, tous ceux qui l'approchaient :
« Merci de votre lettre qui m'a fait du bien. J'ai besoin de sentir une affection comme la vôtre, si pleinement généreuse. Eloigné de tous, il faut avoir en soi des souvenirs bien purs pour se retremper. Je passe des heures lourdes et tristes, bien souvent. Combien peu d'êtres, cher ami, m'ont donné l'idée de la vie naturelle. Tous sont la proie de la complication, dispersés par mille préoccupations d'apparence sérieuse, futiles en réalité; la vie véritable est sacrifiée à toutes les poussières. Que je vous félicite d'avoir les pieds solides
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sur le sol de votre jardin, d'aimer les arbres, le ciel et les bêtes et d'excuser les hommes ; ainsi certes il faut les plaindre. Comme un chasseur à la poursuite du gibier, qui ne sait ce qu'il foule à ses pieds, ainsi ils trépignent sur la vraie vie. Le besoin les y avait entraînés, l'habitude les y maintient ; c'est en pensant à des hommes comme vous que je prends de la sérénité...
En art il se désintéresse de la mesquine cuisine des chapelles et des coteries, l'esthétique seule l'intéresse et s'il lui arrive d'avoir un interlocuteur comme Rodin, sa pensée immédia- tement jette du lest et bondit aux plus vierges sommets :
« ...C'est par l'art que l'homme prend connaissance de son identité avec la nature, toutes les analogies de ses formes lui sont révélées, le principe d'une forme unique affirmé. La conception des détails dans un immense ensemble, leur complète subordination à l'unité nous est rendue sensible par l'expression d'art. Nous percevons la nature dans des volumes proportionnels se présentant à la vue dans des plans variés, enrichis par le détail qui en exprime l'intimité de la vie profonde. C'est par une lente préparation à travers les âges que l'antiquité s'était élevée à l'unité de son art. C'est aux mêmes sources qu'il faut revenir, et par l'étude des diverses formes de la nature en découvrir à nouveau l'unité permanente. Ce fut l'erreur des Ecoles de croire qu'on pourrait continuer un art exprimé : de là cette erreur de faire copier l'antique, les œuvres des maîtres à des enfants, à des jeunes gens incapables de les comprendre, et leur laisser pour la vie l'opinion faussée du silence pour eux de ces œuvres qui n'ont d'éloquence que pour les hommes qui ont longuement conversé avec la nature. Ne voyons-nous pas toutes les époques d'art s'élever graduellement par l'étude de la nature et son admiration jusqu'à l'instant de la complète expression. La nature seule peut nous faire comprendre l'art, comme l'art nous ramène plus conscients à la nature. Elle est la source de toute beauté, étant la source de toute vie : vie et beauté ne sont qu'une seule et même chose inséparable. »
Quelles solides bases d'éducation personnelle et de perfectibilité il résume en ces lignes à un jeune ami (1).
« ...Votre pouvoir d'aimer, gardez-le, mon cher enfant, précieusement, vous lui devez les seules joies de votre cœur. Ne vous laissez jamais atteindre par ce doute affreux et méprisable que nos qualités sont des faiblesses. On peut quelquefois (à de rares exceptions) devoir à de mensongers calculs la fortune basse, jamais on ne peut en obtenir le bonheur. Je connais bien des hommes misérables dans l'opulence, je cherche vainement un seul être parmi ceux qui m'ont parlé qui ait dû le contentement de lui-même en dehors d'un sentiment juste de la vie naturelle.
« Un être doué de sensibilité profonde se prête à la douleur comme à la joie ; celui qui n'a pas connu le chagrin ne sait rien de bien. La douleur nous donne la connaissance de nous-même et nous renseigne sur les autres, car toutes les peines viennent des mêmes sources. Avoir de l'action sur une autre âme c'est en avoir sur la sienne. Rendez à la vôtre cher enfant, la force par la résignation et la nécessité de l'instant, vos belles qualités d'activité et d'amour trouveront leur récompense, j'en suis convaincu. Ayez la foi en elles,
(1) Toutes les citations qui précèdent font partie d'un livre publié à la librairie du Mercure de France par les soins de M. Delvolvé, sous le titre Écrits et Lettres choisies d'Eugène Carrière. La lettre et les fragments qui suivent sont absolument inédits.
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elles sont les vraies forces et par une virile confiance augmentez-les en vous.
« Travaillez, mon cher enfant, fuyez le hasard, comptez sur ce qui est visible, ne croyez pas à la rapidité de la fortune ; elle est vaine si elle ne croit pas avec nous ; elle nous déforme,
EUGÈNE CARRIÈRE.
Son portrait par lui-même.
nous rend dangereux, pour nous et les autres, si elle n'est pas le résultat harmonieux d'un développement naturel de nos facultés.
« Pensez, mon cher enfant, que seules les choses inutiles sont chères, et que ce qui nous
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est vraiment nécessaire, la nature nous le donne comme la lumière nous fait voir gratuitement toute la beauté des choses.
« Je suis moi-même encombré de choses qui ne me donnent que des ennuis, et la seule part de bonheur à laquelle je pouvais aspirer, il m’a fallu la découvrir en moi. »
Dans une autre lettre à un écrivain qui venait de s’orienter vers le journalisme il disait:
« …Après le journalisme de bluff, le vrai succès attend l’homme qui mettra au service de la vérité les qualités de sa nature. Ne s’avancer que sur des choses dont on a les preuves matérielles et morales, mettre le succès de sa cause au-dessus de ses intérêts propres est certainement le moyen le plus sûr de concilier sa propre fortune avec celle de ses idées.
« La carrière si difficile et si obstruée par une foule avide d’appétits immédiats doit nous donner le conseil de la prudence, de la patience et de la persévérance.
« Vous voici bien parti, c’est maintenant qu’il faut que le calme soit en vous, que vous sachiez tout de suite que rien ne va très vite. On n’avance pas vite quand il faut se faire un chemin dans la foule; trop pressé on est trop brutal et vous êtes repoussé dès les premiers rangs.
« Il faut donc, cher ami, vous armer de méthode et pour cela la mettre dans votre esprit, nos actes viennent de nous et nous ressemblent. »
C’est ainsi qu’il dépensait sans compter et sans en tirer orgueil, ce sublime don de directeur spirituel d’où résultait son influence sur la jeunesse, influence encore plus profonde qu’elle ne paraît parce que la semence de vérité est vivace, grandit et se propage, parce qu’au bout des années toute une moisson est née d’un grain de blé.
La puissance fécondante de Carrière fait songer à la réserve d’énergie condensée du radium qui rayonne quasi sans déperdition et dont une infinitésimale parcelle suffit pour accomplir des prodiges. Carrière fut une source. Son ardeur était convaincante et thérapeutique, sa cérébralité laissait toujours une place à la vie, c’est-à-dire à la pitié, à la bonté, à l’indulgence. Nul n’eût un plus intangible idéal et nul n’eût un sens plus serein de la faiblesse humaine et du pardon nécessaire.
Sa pensée toujours avide de lumière, toujours assoiffée de justice, répandait sur tous ses nobles et sévères reflets, si nuancés d’une infinie sensibilité. Il faut admirer de quelle tendresse il sait revêtir sa gravité lorsqu’il s’adresse à ce qu’il a de plus cher, à ses enfants. Ces pages à l’une de ses filles, récente épousée qui venait de suivre son mari aux colonies, en sont un touchant exemple :
12 septembre 1903.
Chère Marguerite,
Je te remercie de ta bonne et douce lettre. Elle nous vient déjà de loin. Te voilà au large de la vie. La distance qui nous sépare est secondaire. C’est la nouvelle direction de ton âme qui est seule importante. Comme ta sœur Elise, tu nous laisses sur le chemin et continues la route que nous avons parcourue jusqu’à vous. Tu la rendras belle et plus sereine qu’elle nous fut, ma chère Marguerite. Que les jours qui nous furent tristes soient la rançon de votre bonheur. C’est ainsi que nous les garderons comme légers à notre souvenir. Ne sois pas triste, ma chère Marguerite, mais lève ton joli front vers la lumière orientale et pars comme un beau navire, que son constructeur fier de son œuvre suit d’un regard confiant, satisfait de voir son labeur couronné de succès. Tu es ainsi pour nous, ma chère
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enfant. Comment pourrions-nous te quitter si nous ne savions que tu es rattachée à nous pour toujours. Tu agiras plus éloignée de nous, mais ton action nous sera semblable, unie à celle de ton époux qui sera pour toi une richesse nouvelle, par son courage, son initiative et l'amour qu'il te porte ; que le beau courage de la vie nouvelle, toute neuve, qui se présente à toi emplisse ton cœur d'une fière ardeur. Prépare-toi à l'admiration et à la compréhension des nouveaux horizons ; regarde-les du même esprit qui est ta véritable nature. Interroge-toi souvent et n'agis que suivant le fond de ton cœur. Tu sais, ma chère Marguerite, comme on fait sa force de la conscience de tout ce que nous avons de puissant
EUGÈNE CARRIÈRE.
Alphonse Daudet et sa fille.
(Cliché Buloz.)
et de faible en nous, défends donc ton bonheur et sois unie de cœur et d'esprit à ton cher mari. Que le beau mot de confiance soit votre devise. Et mettez-la dans tous vos actes et vos pensées.
« Nous serons près de vous en pensée et prêts à vous recevoir à votre retour, sûrs de vous revoir heureux et doux l'un pour l'autre ; donnez-nous cette joie, chers enfants. Ta mère et tes sœurs et René me parlent tous de toi ; la séparation leur a été lourde comme à toi. On pensera à Margot ma chérie.
« Je te souhaite bon voyage et le bonheur à tous deux, embrasse Charles pour nous et dis-lui qu'il a une grande partie de notre cœur avec lui. Qu'il en fasse bon usage pour son bonheur et le nôtre.
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« Je laisse de la place à Toutiti et t’embrasse, ma chère et bonne Marguerite, de tout mon cœur comme tu sais bien que je t’aime, ma chère fille.
Ton père,
EUGÈNE CARRIÈRE.
Ce que Carrière fut dans sa correspondance il le fut dans les circonstances les plus diverses de son existence et dans ses fréquentations quotidiennes. Ses dernières années furent un véritable apostolat. Il avait conscience d’une haute mission morale et il s’efforça par tous les moyens de l’accomplir.
Son cours de peinture lui donna l’occasion de s’exprimer devant des jeunes hommes amoureux de leur métier et avides de le pratiquer avec intelligence. Il ne s’attardait pas comme le commun des maîtres à conseiller des habiletés qu’il jugeait inutiles. Il préférait élever les cœurs, élargir les âmes, agrandir les compréhensions en découvrant à ses auditeurs les principes immuables qui servent de lien à toutes les expressions de la nature.
Il pensait que le public doit trouver dans l’art le moyen d’épurer son goût et ses conceptions ; car l’art n’est que la vie sublimée, il est la synthèse et l’existence est l’analyse. Anoblir nos destins par l’introduction d’un idéal, tel fut le but de Carrière. Et qui donc ne serait pas envahi par l’ambition d’agir en beauté devant un des visages qu’il scruta.
Nul n’a été plus profondément humain, parce que nul n’a exprimé avec autant d’intensité la douleur, cette douleur qui saisit l’être à la naissance et ne lui permet point de mourir sans sa dernière étreinte, cette douleur qui est le fond même de l’existence et pour laquelle le rire lui-même n’est qu’un masque.
La femme à la médaille. (Cliché Buloz.)
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Je ne sais rien de plus poignant dans toute l’histoire de la peinture que cette Maternité qui est le plus glorieux fleuron du musée du Luxembourg. Carrière a résumé dans cette toile avec un suprême génie tous les sentiments d’amour maternel, de crainte prévoyante,
EUGÈNE CARRIÈRE.
Son portrait par lui-même.
d’expérience meurtrie et de pitié, toutes les instinctives appréhensions de l’enfance, toutes les consolations de la famille.
Degas, ce prodigieux dessinateur, a dit de Carrière : « Il a beaucoup de talent, mais je ne puis pas aimer tout à fait cela ! J’aime trop le contour des choses. »
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Pourtant il y a mieux que le contour des choses dans un tableau de Carrière. Il y a l'être ou l'objet tout entier, parce que Carrière a vu derrière le contour des choses et plus loin... Dans le spectacle de l'univers il déchiffre et traduit à la fois ce qu'il y a d'éternel et de caractéristique.
Après la signification morale, ce qui le préoccupe le plus c'est la répartition de la lumière, c'est l'ensemble logique du squelette, des volumes et du modelé. Aussi sa peinture est-elle de toutes les peintures connues celle qui fait le plus penser à de la sculpture. Carrière construisait un visage comme une équation et voulait qu'on y perçût un écho du rythme universel. Son œuvre démontre l'inanité des efforts mesquins en lesquels s'épuisent les tenants de la stricte copie. La photographie en couleurs nous obtiendra quelque jour un trompe-l'œil que nulle patience têtue ne saurait égaler et rien ne sera jamais plus proche non de la vie, mais de l'exactitude corporelle, qu'un moulage. Cependant, il sera toujours interdit à un procédé mécanique de produire une de ces œuvres dont la sensibilité et l'entendement sont les principaux facteurs.
Il ne sied pas d'imiter servilement la nature. Il s'agit de choisir en elle les éléments adéquats à notre émotion et de les amplifier de cette émotion même. Il y a là, d'abord inconscient, puis conscient, un travail de sélection et de déformation à l'accomplissement duquel se réduit presque le rôle de l'artiste. Qu'on me comprenne : je ne me fais point le défenseur de ceux qui érigeant des théories de la déformation devant lesquelles ne subsistent aucun dessin, aucune construction, laissent libre cours à une ignorante fantaisie. Je remarque simplement que toutes les fois que l'on exagère ou que l'on diminue l'importance de certains traits on déforme, et ceci c'est légitime à la condition de respecter les normes des corps organisés. C'est ainsi que Carrière a déformé, c'est ainsi que déformait Michel-Ange.
« Tout artiste, a dit justement Jean Dolent, qu'il le veuille ou non, interprète et c'est bien ; ce qui est mal c'est de préméditer l'interprétation. »La sincérité exclut d'ailleurs la préméditation, car les éléments de notre trouble esthétique viennent se situer d'eux-mêmes à leurs plans. Ce qu'il faut c'est que l'artiste sache définir à ses propres yeux ce que j'appellerai les valeurs de sa pensée.
En effet, dans une composition picturale les valeurs chromiques ne sont pas seules indispensables; on doit s'inquiéter des valeurs morales. Les détails indifférents n'ont aucune raison de s'imposer par le seul fait qu'ils existent. Il serait illogique de respecter les valeurs de perspective et de lumière sans observer celles du sentiment et sans graduer l'intérêt au point de vue affectif.
Ce sont des réflexions de cet ordre qui avaient amené Carrière à peindre dans une manière aussi enveloppée. Il n'attire l'attention que sur les points fondamentaux de son sujet. Quant aux éléments qui sont à l'être contemplé un peu ce qu'apparaissent à l'auditeur d'une symphonie les pupitres de l'orchestre, Carrière les recule dans l'ambiance et les refoule dans une ombre d'où parfois émerge une silhouette, quasi le souvenir d'un objet, juste assez pour évoquer le milieu si l'artiste le juge nécessaire. Et cette fantômale apparition des choses prend dans la toile avec une sorte de vie fluidique un rôle didactique : Celui-ci, explique-t-elle, est un écrivain, celui-ci est un sculpteur, ou cet intérieur n'est pas favorisé de la fortune. Une indication suffit ainsi à préciser toute une existence comme un parfum qui traîne dans la brise décèle un passage féminin.
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En outre de ces raisons de logique pure, Carrière en eut d'autres qui l'inclinèrent à choisir cette façon de peindre dans une nébuleuse enveloppe. Amoureux passionné du mystère, il aimait à surprendre le chuchotement confidentiel des ténèbres et de l'inexpliqué, se rattachant ainsi aux deux plus grandes traditions de la peinture, celle de Léonard de Vinci et celle de Rembrandt. Carrière ne fait pas appel au mystère dans la seule imprécision de ses fonds, il y a recours dans la précision même de ses figures les plus puissamment modelées.
EUGÈNE CARRIÈRE.
Maternité (Musée du Luxembourg).
(Cliché Buloz.)
Rien n'a plus de charme à la fois indécis et formulé, que des yeux peints par Carrière, que des lèvres caressées par son pinceau.
Le méditatif Joubert, analyste subtil, esprit prophétique, a écrit ces phrases que je puis citer à propos : « Il est certain que le beau a toujours quelque beauté visible et quelque beauté cachée. Il est certain encore qu'il n'a jamais autant de charme pour nous que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n'entendons qu'à demi. » Aucun commentaire ne saurait mieux s'appliquer à l'œuvre qui nous occupe. « L'Art, c'est