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SEVERIN RAPPA Ses portraits au crayon S. RAPPA Portrait étude A récente exposition de portraits anciens à la Bibliothèque Nationale dont le succès a été constaté par toute la presse, semble avoir redonné pour un temps au grand public le goût du crayon, goût si général au xvie siècle, et qui depuis, malgré de brillants artistes, ne sembla jamais revivre avec toute l’intensité primitive. Devant ces portraits si vivants des Clouet, des Quesnel, des Dumonstier, beaucoup sentirent pour la première fois peut-être combien l’art du dessin, malgré la pauvreté et la simplicité de ses moyens d’expression pouvait dire de choses belles et profondes ; et les gens du métier songèrent sans doute

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L'ART DÉCORATIF S. RAPPA Croquis au crayon noir à quel point, depuis Ingres, les dessinateurs de génie s'étaient faits rares en France, décadence manifeste d'une longue et magnifique tradition. Notre siècle commençant et celui qui vient de finir sont, avant tout, en effet, les siècles de la couleur, et les séductions de la palette ont trop souvent exercé sur certains artistes un empire excessif. C'est que c'est une tâche difficile et ingrate entre toutes que de rendre quelque chose de vivant, autrement dit de le peindre, en usant seulement des procédés restreints du crayon, et pour ceux qui aiment le moindre effort, il est certain que les ressources infinies de la couleur permettent d'atteindre plus vite des résultats déjà satisfaisants. Mais raisonner ainsi c'est se condamner à demeurer parmi les médiocres, car la simplicité est inhérente aux hautes manifestations de l'art, dont le but n'est-il pas d'exprimer le maximum de beauté, de vérité et de vie avec le minimum de moyens ? Tous les grands peintres ont d'ailleurs commencé avant tout par être de grands dessinateurs, et aucun d'eux n'eût renié cet axiome d'Ingres : « Le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture, le dessin comprend tout, sauf a teinte. » Au milieu de cette décadence du dessin, nous sommes heureux cependant de constater que l'effort de certains artistes tend à renouer la chaîne brisée et à ressusciter d'entre les morts nos vieilles tra-

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L'ART DÉCORATIF 203 S. RAPPA Portrait de la mère de l'artiste (Crayon noir)

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L'ART DÉCORATIF 204 S. RAPPA Portrait de M. G. A. ditions à l’agonie; parmi eux nous saluerons comme un des plus personnels le dessinateur Séverin Rappa. Complètement ignoré du grand public — il y a trois ans, l’Etat a cependant acheté l’un de ses panneaux de dessins à la Nationale des Beaux-Arts — vivant dans un petit cercle restreint d’amis et d’artistes, Rappa est arrivé à la quarantaine, sans paraître se soucier de cette chevauchée aux honneurs et à l’argent, caractéristique de notre époque ; aussi sa vie n’a-t-elle point d’histoire. Né à Andorno-Cacciorna, dans le Piémont, il commença par mener la vie laborieuse de ceux que la naissance ne favorise point, et ses premiers travaux ne semblaient pas le destiner à un avenir artistique ; chose étrange pour un peintre ou un dessinateur, c’est le théâtre, et en particulier celui de Shakespeare, qui devait éveiller l’amour de l’art qui sommeillait en lui. Une telle émotion le saisit un jour après une représentation d’Hamlet, que dorénavant son souci immédiat fut de renouveler de tels moments, et pour satisfaire une passion aussi vive que ses ressources étaient modestes, il payait en menus services ses entrées au théâtre. Shakespeare est resté avec Rabelais l’auteur favori de notre artiste, c’est pour le lire qu’il a appris l’anglais. Le théâtre lui avait donné le sens de la vie et l’amour des spéculations philosophiques ; dès lors il commença à parfaire une éducation intellectuelle que des tâches ingrates et la nécessité du pain quotidien lui avaient fait fatalement négliger. C’est ainsi qu’il arriva, tout seul, à se former lui-même au hasard des lectures ; méthode

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L'ART DÉCORATIF longue et terrible, mais qui pourtant n'a point d'égal pour façonner et mûrir des hommes ! Auparavant Rappa avait fréquenté l'Ecole professionnelle de Biella où il commença à sculpter du bois — ce qui devait devenir son gagne-pain — et reçut les premières notions de dessin sous la direction savante du brillant professeur et artiste Antoine Tosi-Deregis. L'élève garda toujours au professeur une reconnaissance attendrie, et aujourd'hui que lui-même fait le

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L'ART DÉCORATIF S. RAPPA Portrait de Loulou Charpentier plus grand honneur à l'art, c'est toujours à Tosi-Deregis qu'il aime à en reporter le mérite. Cette modestie l'honore infiniment, mais qu'il nous permette de lui dire que les leçons les plus parfaites ne font pas le grand artiste ; le don de l'art, on le porte en soi. Malgré tout, Rappa ne se serait peut-être jamais décidé à essayer de dessiner, si après avoir sculpté du bois pendant dix-huit ans, le hasard ne l'avait amené chez Alexandre Charpentier dont l'art personnel et délicat l'émotionna au plus haut point. Tout en l'employant dans son atelier à d'intéressants travaux de sculpture sur bois — rappelons en particulier le bas-relief en ébène, « les Rythmes », du piano de M. Vitta, une de ses nombreuses œuvres remarquables, Charpentier l'encouragea à dessiner, ou plutôt exerça une pression violente sur sa volonté hésitante ; car Rappa est un de ces hommes craintifs, toujours mécontents d'eux-mêmes, et vivant dans la terreur de demeurer inférieurs à leur idéal. Libéré enfin de quelques-uns de ses scrupules, il s'est mis depuis au travail qui le séduit, notant en de rapides croquis, complets pourtant, les impressions fugaces de la vie qui l'entoure, ou fixant définitivement, dans leur cadre familier, et selon l'impression du moment, ceux qui ont la bonne fortune de le connaître ; et la plupart de ses portraits sont de petits chefs-d'œuvre. Quels sont les procédés de notre dessinateur ? Son procédé est de n'en avoir point. Nous citons tout à l'heure les noms fameux des Clouet, des Dumonstier, des Ingres : bien qu'Italien de naissance, Rappa, qui vit en France depuis si longtemps, que pour lui la France est une seconde patrie, semble continuer la tradition, bien française, de vérité et de simplicité, de ces artistes célèbres. Comme eux, il est doublé d'un

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L'ART DÉCORATIF 207 M - LUCE S. RAPPA Portrait de Luce (Lithographie)

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L'ART DÉCORATIF S. RAPPA Sur le bateau (Croquis) psychologue averti ; ce qui l'intéresse dans l'individu, c'est autant son âme que son masque, et c'est cette âme qu'il essaye de fixer par son crayon ; c'est pourquoi il aime à saisir ses modèles dans leur cadre familier, l'essence intime des choses au milieu desquelles nous vivons nous prêtant son reflet, et rejaillissant sur notre personnalité. La belle série des portraits d'Alexandre Charpentier, de Félix Fénéon, de Luce, de Louis Lumet et de la mère de l'artiste que nous publions, viennent illustrer cette assertion mieux que nous ne pourrions le dire ; ces dessins sont mieux que des portraits ressemblant, ce sont les intéressés eux-mêmes, manifestés dans la plénitude de leur caractère. Dans cet art, aucun arrangement, aucun enjolivement postérieurs, rien de conventionnel, mais la vérité toute nue, splendidement manifestée ; les visages sont peints, car c'est bien là de la peinture, dans l'atmosphère vraie et la lumière du moment, et même quand les conditions de l'ambiance ne lui sont pas favorables, Rappa les respecte comme quelque chose de sacré. Cette probité artistique, jointe à une divination extraordinaire de ce qui constitue l'intime de l'être, font de Séverin Rappa un des artistes les plus émotifs et les plus originaux de notre époque. Mais ce sont aussi ses qualités qui l'empêcheront, sans doute, d'être jamais un portraitiste à la mode. Le succès, la gloire, la fortune, ne vont guère aux artistes qui ne savent pas s'incliner devant les S. RAPPA Sur le bateau (Croquis)

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L'ART DÉCORATIF goûts du temps et flatter les petits travers, quand ce ne sont pas les grands ridicules, des amateurs et des Mécènes. L'unique préoccupation de Rappa est de faire le plus sincèrement possible ce qui l'intéresse et ses œuvres sont criantes de vérité ; à ce point de vue, ses figures d'artistes ou de personnages connus sont particulièrement curieuses, car le portrait S. RAPPA peut devenir un véritable document, comme nous l'a si bien fait voir l'exposition de la Bibliothèque Nationale. Je gagerais d'ailleurs que Rappa ne se plaint nullement de la destinée, et ne porte aucune envie à cette gloire ou à cette fortune, ambition constante de l'homme ; peut-être même nous en voudra-t-il un peu des éloges que nous lui adressons. Car, haïssant la réclame, éprouvant comme une pudeur et un malaise spécial lorsqu'on

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L'ART DÉCORATIF le met en avant, dessinant pour son propre plaisir sans aucune pensée de lucre, c'est avant tout un sage ; mais la sagesse est peu faite pour la vie de ce monde, et les amis de Rappa ont dû bien souvent secouer ce rêveur insouciant perdu dans ses nuages. L'Art Décoratif, qui sut toujours si bien encourager les grands talents peu connus, est heureux aujourd'hui de parler de cet artiste qui ne parle jamais de lui. MAURICE PÉZARD. SEVERIN RAPPA Les vieux phonographes (Croquis)

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LA PATE DE VERRE Georges Despret François Décorchemont ES murrhins viennent de l'Orient... L'éclat n'en est point vif, et ils sont plutôt luisants qu'éclatants ; mais on estime plus particulièrement la variété de leurs couleurs (1). Des centaines de savants et d'archéologues, de chimistes et d'artistes, ont disserté sur la nature de ces fameux vases murrhins dont Pline parle longuement, mais dont aucun fragment n'est parvenu jusqu'à nous (2). Certains ont prétendu que le murrhin était l'obsidienne, cette sorte de verre volcanique, d'une sombre couleur verdâtre; d'autres ont penché pour le spath-fluor, voire pour l'onyx. Bien peu avaient songé que cette matière solide dont parle Pétrone (3) pourrait être simplement cette pâte de verre, dont les âges modernes ont perdu le secret, mais qui, à Rome, rivalisa d'éclat avec les gemmes les plus précieuses. Et de fait, l'œuvre fervent de Georges Despret, ces coupelles et ces patères qui semblent plutôt avoir été taillées au cœur de l'onyx ou de la cornaline que moulées dans la pâte silicatique, nous apparaît bien, selon l'affirmation du maître de Jeumont, comme pouvant marquer la résurrection de ce verre murrhin dont la perte est encore si déplorée. Ce « grain » qu'estimait Pline, ces « taches opaques », cette « couleur de feu », cette « variété » dans les tons, tout ce qui constituait le murrhin, nous le retrouvons, en effet, singulièrement perfectionné grâce aux progrès de la science moderne, dans les pâtes (1) Pline. Lib. XXXVI. (2) Le vase Barberini ou de Portland (British museum), le vase de la vendange, du musée de Naples, sont simplement des verres doublés, puis gravés à froid. Quant au fameux diatreta de Strasbourg, détruit, lors du bombardement, en 1870, il est aujourd'hui admis que les cordons comme les lettres de cette belle pièce avaient été posés à froid. Aucun de ces vases ne procède des murrhins. (3) Satyricon. C. XLI. G. DESPRET Vase en verre $22 \frac{1}{2} \times 13 \frac{1}{2}$