Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
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LOUIS LEGRAND, Peintre-Graveur
Un de ces soirs derniers, M. Louis Barthou, l’actuel ministre des Travaux publics, qui est aussi un enthousiaste dilettante, présidait le banquet offert à Louis Legrand par ses admirateurs et ses amis.
Dans cette fête au meilleur peintre-graveur de ce temps, M. Henry Marcel, ancien directeur des Beaux-Arts et présentement administrateur général de la Bibliothèque Nationale, parla.
Il fit en termes jolis et imagés un rapide résumé de l’œuvre.
Les débuts d’abord à Gil Blas illustré, alors que le déjà très original artiste crayonnait les attitudes fantastiques et fantasques de « la Goulue »; puis successivement, et, comme coup sur coup, les planches où étaient exprimés tous les gestes des danseuses de ballet.
Accourues des coulisses en riant et en se jouant, leur apparition était exquise dès
LOUIS LEGRAND.
Boudeuse.
qu’un rehaut de lumière tombait sur leurs épaules creuses, et courait, serpentait le long de leurs bras maigres, arrondis en berceaux.
Quand surtout parties, mises en branle, leurs jambes s’activaient, trottaient et se relevaient, découvrant le linge, on s’extasiait devant ces jetés battus, ces entrechats et ces pirouettes, — devant ce troupeau redressant de petits mufles gras ou de minces faces, trouées, comme un fruit, de pépins noirs.
On s’émerveilla au défilé des premières danseuses, secondes danseuses, mimes, petits
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sujets, coryphées et figurantes-marcheuses ; on contempla, ravi, ces gorges qui pointaient, et ces jupes-ballons que lestaient en cadence les hanches qui se berçaient !
Et Louis Legrand, inlassable et insatiable, vous représenta également gros derrières portant culottes, bras menus des travestis agitant des boucliers de carton luisant devant de menaçantes piques ! Toute l'humanité féminine, au foyer de la Danse, fut ainsi ardemment enquêtée et commentée par lui.
Certes, personne ne s'est mieux retrouvé que Louis Legrand dans le fatras des musiques solennelles ou bêtes, dans les défrôques abolies des siècles de naguère, dans les paysages des décorateurs. Il a su, en une incomparable variété, dessiner la vie pimentée et trouble des danseuses, la gaité de filles guignant l'or, voulant laisser un peu de leur sexe, comme des fumées de bêtes, dans le désir d'un prompt et lucratif accouplement, — et c'est pourquoi il les a représentées si rieuses sur la scène, devant la majesté d'un temple grec ou le treillage d'un Trianon.
Et, brusquement, semble-t-il, Louis Legrand veut se racheter de ses péchés charnels, car il exécute bientôt des planches consacrées aux détresses divines et humaines; des planches qui paraissent condamner de toute la puissance de leur beauté sacrée les joies de la Danse.
Dès ce moment, les clairvoyants ont la prescience d'un merveilleux artiste qui ne se cantonnera pas dans un domaine, qui ne se spécialisera pas devant la vie si complexe.
Un rude travail accumule bientôt dessins, pointes-sèches, eaux-fortes, pastels et peintures. Le catalogue publié en 1896 par M. E. Ramiro donne déjà un nombre considérable d'œuvres.
Et alors, si inexplicable que cela soit, il se présente un homme pour classer, conserver ce trésor artistique, pour le préserver de tout dommage jusqu'au jour où un ministre des Beaux-Arts se rendra chez Gustave Pellet et lui demandera tous les cartons qu'il garde jalousement, depuis une quinzaine d'années.
LOUIS LEGRAND
Sorties de Scène.
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Il y fera une abondante moisson et il y choisira des planches à exposer sans crainte aux côtés des plus sûres et des plus anciennes renommées des grands musées.
En attendant, que la plus belle, que la plus vive curiosité artistique vous guide donc, vous conduise jusqu'à la galerie Pellet, en la rue Le Peletier, pour y retrouver la suite des grandes eaux-fortes auxquelles je viens de faire allusion.
Quelques-unes en couleurs, la plupart en noir, elles font toutes de Louis Legrand le maître incontesté de la gravure. Personne, d'ailleurs, je crois, ne songe à lui disputer une souveraineté si nettement établie. On ne pense qu'à admirer violemment, éperdument.
Et il se joue de toutes les difficultés. Quelquefois, il se contente d'un seul trait enveloppant et de quelques « tailles » intérieures ; la souplesse et la vie n'en sont pas moins fortement exprimées comme dans cette eau-forte dénommée : La Vache et la Mouche, ou dans cette autre encore, intitulée : Paysage breton, où la tranquillité un peu lourde de la vie et de l'heure s'étale.
Au contraire, dans les Amants par exemple, planche mémorable, immense, il appelle à lui toutes les moruses, toutes les nuances des noirs, tout le relief de la vie, — mais toujours le dessin commande, impeccable et implacable, à tous les détails de cette planche unique.
Prenez le carton qui contient ces grandes eaux-fortes, posez-le bien devant vous et revoyez lentement, à votre aise : Maitresse, le Parisien, l'Amant des danseuses. Prenez dans vos mains le Fils du charpentier. Pensez-vous que cette dernière planche n'égalé pas toutes les Saintes Familles les plus vantées ? Et n'en est-il pas de même de la Divine parole, du Christ aux épines, de Beau soir ? Faut-il deux cents ans d'admiration conseillée, apprise, pour crier sa joie devant des œuvres aussi parfaites ?
Si le hasard vous conduit un jour dans la collection particulière qui possède les dessins originaux ayant servi pour ces gravures, vous vous demanderez, une fois de plus, comment l'État a pu laisser échapper ces œuvres de génie, où la science du dessin et
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Danseuse assise.
Appartient à Lord B.
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de la composition se nourrit de la sensibilité la plus aiguë et la plus douloureuse !
Toutefois, Louis Legrand sait chérir toute intimité, comme dans l'Aieule, où une fillette jolie interroge une vieille très indifférente. Il est aussi angoissant, telle l'Heure de la chauve-souris, où un vieil homme, décharné, paysan avec sa faux, paysan de la Mort, entraîne par les labours, dans l'Angélus du soir, une fillette du village dont les toits se silhouettent sur le ciel livide.
Il peut enfin, s'il le faut, être brutal. Voyez le Mâle, où, dans les blés, par la rude
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Le Séducteur.
Appartient à M. A. T.
chaleur, un moissonneur assaille une fille qui le repousse en lui écrasant la face.
Aspects divers, tous les aspects d'un génie authentique ! tous les « sujets », comme on dit en argot de peintre, Louis Legrand les a tous traités avec la même certitude.
Il crée vraiment, autour de lui et partout.
A quoi n'a-t-il pas donné la vie ? Il a dessiné des « maternités », des danseuses, des gens du peuple, des filles, des soldats, des curés, des amants, des enfants, des animaux,
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LOUIS LEGRAND.
Private Bar.
Appartient à M. A.
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des magistrats, que sais-je encore ? — et toutes ces créations portent l’empreinte accusée de son entière personnalité.
Cet aquafortiste a inventé pour lui de nouveaux moyens techniques. Il aime si frénétiquement le compliqué travail sur la planche de cuivre que beaucoup de ses dessins, beaucoup même de ses pastels, sont faits uniquement en vue de la gravure. Les contours appuyés sont une préparation pour ses planches. Il dessine solidement, avec l'idée qu'il
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Le Mâle.
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LOUIS LEGRAND.
Pastorale.
Appartient à Me K.
grave. Considérez, du reste, attentivement ses eaux-fortes, et vous retrouverez tout le modelé de ses dessins. Le modelé des bras, par exemple, — dessins ou eaux-fortes — a l’air d’avoir été exécuté avec la même estompe ou avec le même doigt qui écrase, arrondit !
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Dans le Livre d'heures que l'éditeur Pellet fit paraître, en 1898, Louis Legrand apparut encore dans toute sa vigilante et profonde imagination.
Le premier, il illustrait enfin vraiment un texte, faisant de superbes « repos » avec des hors-texte inoubliables, semant çà et là dans le plus beau sens décoratif des lettrines, des silhouettes, des arabesques.
Toute la nature, humaine et végétale, est offerte dans ce livre véritablement sans précédent. Trois cent vingt-cinq dessins et treize eaux-fortes constituent ici l’appoint de ce dessinateur génial.
Dans le texte d’Église qui clame ses plaintes, ses espoirs, ses miséricordes et ses glas, voici des vitraux, voici des silhouettes de villages, des animaux, et voici de merveilleuses planches pour toi, ô Christ, et pour ta sainte Mère!
Le singulier artiste qui imaginait et créait ces deux planches : le squelette qui veut reprendre un de ses propres os à un chien et le squelette qui regarde la redoutable chair vive d’une danseuse, — un tel créateur ne venait, une fois de plus, de personne. Il était — et il est demeuré unique, en ce domaine du bizarre où jamais ne l’a trahi son grand savoir de technicien !
Et quel goût du moderne, quelle foi idolâtre en la beauté indéfectible du dessin qui doit tout sauver, et qui sauve tout, en effet, quand il est imposé à ce point !
Après des psaumes, au milieu des évangiles graves et tranquilles, Louis Legrand a écrit les fameux Regrets, de François Villon, et il a buriné les vieilles femmes décrépites !
Il les a si bien façonnées, adorées, creusées, il les a si bien prises et reprises qu’il en a fait d’extraordinaires amantes, entêtées dans leurs luxures forcenées et farouches.
Et ainsi se succèdent, tels les spectacles de la Nature, les pages passionnées.
Des arbres griffent de leurs branches sèches le papier blanc. Là, une faux accrochée affirme l’angoisse de la Mort suspendue, arrêtée ; ici, des arabesques de toits, de clocher, expliquent le doux village endormi dans la gravité mystique des Évangiles.
Ce livre d’heures est sans modèle, en vérité. La Mère de douleur, la Mère tenant le
Appartient à M. Teyssier.
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Christ, la Mère sous les traits d'une paysanne au regard fixe, inquiétant angoissé de terreur, le génie a griffé de son empreinte cette incomparable planche.
On peut s'attarder dans les plus vénérables salles des grands musées, interroger les
LOUIS LEGRAND. $\quad$ Maîtresse.
Appartient à M $^{\text{e}}$ C.
Maîtres les plus définitifs, on ne surprendra pas, on ne retrouvera pas cette désolation résignée, quoique embrasée, cette lourde douleur d'une Mère qui sombre dans la folie pour avoir engendré une si auguste et si lamentable Victime.
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Entre temps, l’admirable et grave talent qui a produit de telles œuvres, paraît avoir pris quelque distraction, avoir consenti à quelque répit dans une suite de quatorze eaux-fortes qu’il a dénommée : Les petites du ballet.
Cette fois encore, il a dit son goût des danseuses, sa vive curiosité pour toutes leurs mines et toutes leurs attitudes.
Ce petit troupeau de rats espiègles, il l’a vraiment épié, pourchassé, sans se faire voir, toutefois, afin de noter sans mensonge la naïveté des poses et la sincérité des gestes.
Caché derrière un portant de coulisses, une porte de loge, il a vu les rats venir avec leurs mères, leurs tantes, figures d’ogresses ; il les a piqués sur son papier, car ces rats sont aussi des papillons, quand le tutu s’étale et fait la roue ! Pour le reste, il n’ignore plus — et depuis longtemps ! — toute la gymnastique qui les discipline à la barre, qui les fait se plier, se dresser, se retourner d’un bond.
J’imagine que Louis Legrand remplacerait très bien, à l’Opéra, le maître de ballet. A coup sûr, voilà une petite espèce humaine qui a trouvé définitivement son naturaliste. M. de Buffon aurait écrit sur elle des phrases pompeuses ; il ne les aurait pas chériées, ces petites danseuses, aussi violemment, aussi passionnément que l’a fait Louis Legrand.
Eaux-fortes blondes, eaux-fortes noires, blancs ménagés, arabesques savantes merveilleusement expressives, tout a contribué à parer de beauté ces petites danseuses.
Regardez les bras si frêles, si délicats, dessinés avec tant de grâce charmante ; voyez ces petits visages rusés — on leur fait déjà la leçon (les mères, les tantes !) ; — admirez enfin leurs jambes fortes, leurs pieds vifs, et vous vous direz que nul peintre, nul dessinateur, nul aquafortiste n’a mieux aimé, n’a mieux offert à notre curiosité, à notre sensibilité la petite espèce qui emplit de rires, de cris et quelquefois de pleurs les escaliers et les loges des théâtres lyriques.
Dans la Faune parisienne, éditée également par Gustave Pellet (car cet éditeur, certes exceptionnel, a tenu à ne point laisser publier par un autre les magnifiques prouesses de Louis Legrand) ; — au milieu du texte de M. E. Ramiro, spirituel, coloré, pittoresque même comme les sujets traités : tous les aspects à peu près de la vie de Paris, Louis Legrand a débridé encore tout son génie, tout son goût du modernisme, dans sa saveur la plus inédite.
C’est un enchantement que de retrouver ce merveilleux talent au cours de toutes les pages, avec des dessins parsemés, avec des planches en couleurs, sans « tailles », toutes en fonds plats d’aquarelles et ardentes et neuves !
Faut-il citer : Monsieur et Madame Adam ; les Blanchisseuses, bossuées par de pesants paniers, arrivant sur le palier où le Célibataire les guette Mlle X... dans son cabinet de travail ou plutôt de toilette ? et tant d’autres : Les singes, les amies de Montmartre, l’Amie du poète, une poire, Délassissement, Mititaristes, etc., etc.
Il est vraiment peu téméraire d’avancer que cette fois encore Louis Legrand a créé un incomparable ensemble d’illustrations.
Quand on voudra consulter les plus précieux documents de ce temps, quand on voudra demander à l’œuvre dessinée ou gravée toute l’explication de la physiologie et de la psychologie parisiennes de notre époque, c’est bien à ce livre qu’il faudra s’en rapporter et pas à un autre !
D’autres artistes ont traduit des choses caractéristiques de ce temps, mais ils n’ont
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LOUIS LEGRAND.
Le Bedeau.
Appartient à M. A. L.