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ANDERS ZORN
Quand les historiens de l'avenir étudieront l'art et la littérature de ce temps, ils ne manqueront pas de constater la faveur dont jouirent, parmi nous, les idées et la vision scandinaves. Ce fut, pour notre société vieillie, comme un renouveau de fraîcheur, une clairière reposant des mensonges de la civilisation conventionnelle de l'Europe centrale. Dans sa remarquable préface de « Rosmersholm », le comte Prozor, parlant de l'étrange et séduisante héroïne du drame d'Ibsen, de Rebecca West, écrit: « Elle vient de l'extrême nord, de cette région mystérieuse où les caractères et les passions ont quelque chose de primitif qui trouble et qui étonne. Étrange population que ces hyperboréens d'Islande, de Norvège, de Suède et de Finlande! En bas, tout vestige de paganisme n'a pas encore disparu. En haut, dans le petit noyau civilisé, composé d'employés, de commerçants, de médecins, règne une inquiétude d'esprit plus favorable aux idées révolutionnaires les plus avancées qu'au doux enseignement de l'Évangile. Les tempéraments, dans ces parages glacés, sont souvent aussi vifs, les humeurs aussi capricieuses que sous le ciel sicilien..., mais les volontés y sont plus âpres et les imaginations ... plus libres, plus avides, plus assoiffées d'inconnu, plus disposées à accueillir les enseignements nouveaux. » Et cette tendance, ce besoin de logique et de nouveauté se constatent non seulement chez Ibsen et dans la littérature scandinave, mais aussi dans les productions de ses compatriotes, artistes, qui appartiennent aux jeunes générations. Toutefois, considération intéressante, cet art d'extrême nord, si neuf et original avec le regretté Edelfelt, avec Kroyer, avec Karl Larsson et Gallen, avec Zorn, enfin, doit beaucoup à la France. De même que l'œuvre géniale d'Ibsen dérive de Goethe, de Diderot et des auteurs latins, ces peintres qui ont débarrassé l'art de leur pays des
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traditions surannées et du pédantisme ger- manique et imposé la Vérité, ont, à leurs débuts, fortement subi l'influence de nos impressionnistes. C'est en France, de 1875 ceux-ci avaient été formés avec ce préjugé qu'au-dessus de la vérité, c'est-à-dire des crépuscules étranges, préparant les soleils de minuit, des fjords intensivement verts et
à 1890, qu'ils sont venus étudier les techniques propres à éclaircir leur palette. Certes la lumière précise, les colorations vives des verdures et des costumes des habitants démentaient bien, là-bas, les éclairages conventionnels et les tonalités lourdes employées par les vieux peintres danois, suédois, norvégiens ou finlandais, mais des eaux couleur d'acier des glaciers, il y avait des lois picturales intangibles, des traditions de couleur et d'expression en dehors desquelles aucune manifestation artistique n'était possible. Et voilà que Manet, Monet, Sisley dénoncent la fausseté du préjugé et inaugurent un art de sincérité! Les artistes scandinaves virent cela, comprirent,
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et leur grand mérite est d'avoir reconnu la nécessité de cette sincérité sans être dévoyés par les exemples qui leur étaient fournis. Leur tempérament solide et indemne de préjugés les préserva de toute imitation. Ils appliquèrent les procédés nouveaux à leur vision première. Ils conservèrent le respect tensité d'effet et la liberté de métier égalent Rembrandt. Par-dessus tout, aucun artiste scandinave n'a conservé aussi purement que lui les qualités natives, n'exprime mieux que lui la nature du sol, les particularités des ciels, la vérité des types de ces lointaines régions.
Le Toast
(Photographie Lémery)
de leur ciel hyperboréen, l'amour des évanescences lumineuses qui charmaient là-bas leurs yeux d'adolescents. Bref, ils apprirent simplement, ici, que l'art était libre et ils agirent en hommes libres.
De tous ces artistes scandinaves, le plus puissant, le plus original, à coup sûr, est Anders Zorn. Par la franchise de sa vision, la liberté de sa technique, son fin sentiment des valeurs, sa science de dessinateur, il étonne et séduit : qu'il s'agisse d'impressions de nature, de portraits caractéristiques ou de ces eaux-fortes dont l'in-
Anders Zorn est né en Suède, à Mora, près Falun, en 1860. Fils de paysan, la nature a été son initiatrice et ses spectacles l'ont profondément impressionné. D'intuition, sans guide, par des moyens rudimentaires et d'autant plus expressifs dans leur concision, il chercha à les rendre. Il passa toutefois par l'Académie de Stockholm où il entra, en 1875, à l'atelier de sculpture et reçut aussi des conseils de Borklund. De 1881 à 1885 il visita l'Espagne, la côte d'Afrique, l'Italie, intéressé par les musées, certes, mais plus encore par la nature. Il se
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fixe un moment en Angleterre aussi. Mais plus considérable fut l'influence de la France, où il séjourne à peu près à demeure de 1888 à 1896. C'est ici qu'il fut libéré des dualiste, sa compréhension des physionomies lui facilitèrent l'exécution de portraits qui sont des chefs-d'œuvre. Habile à saisir les caractères physionomiques de quelque roi préjugés, et aussi qu'il connut le succès. La saveur de ses peintures et pastels, la franchise et la virtuosité de ses eaux-fortes retinrent les amateurs, son nom passa l'en- ceinte des Salons et fut répété par le monde. A cinq reprises, Anders Zorn fut appelé en Amérique où son talent fortement indivi-
de l'or, il sait mieux encore dire l'élégance, la finesse de traits d'une gracieuse femme qui, dans un geste charmant, cachera le satin de sa poitrine pour mettre en évidence le galbe d'une belle épaule ou la rondeur d'un bras robuste aux attaches fines, — portraits de Miss Emma Rassmussen ou de
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M^s Grover Cleveland, par exemple. Et puis, après ces voyages, ces allées et venues, il a été repris par la Suède, la douce Dalécarlie aux clairs paysages, aux eaux transparentes qu'œuvre le maître dans un atelier immense, tout clair, chauffé par le gros poêle en faïence qui ronfle et berce de son ronronnement le sommeil des dormeurs, amis ou modèles,
mirant des ciels un peu pâles, aux filles robustes et souples, dont les chevelures rousses ou blondes sont retenues, — toujours, — par un ruban rouge. Cette Dalécarlie c'est le nord, mais non pas l'extrême nord, plutôt une région moyenne où luit un autre soleil que le Soleil de minuit, où poussent d'autres verdure que les lichens polaires. C'est là retenus parfois, la nuit, par le mauvais temps et pour lesquels d'étroites couchettes sont disséminées dans les coins de l'atelier.
Si Anders Zorn a depuis dix années quitté Paris, ses Salons, sa vie, il n'y a point été oublié. Un musée, le Luxembourg, des amateurs, MM. Alfred Beurdeley, Ather-ton Curtis, des amis comme Albert Bes-
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nard, Henry Marcel, étaient là pour rappeler son nom, montrer son œuvre. Aussi l'idée d'une manifestation Zorn, d'une exposition aussi complète que possible de ses dans le bois, et la presque totalité de ses eaux-fortes.
L'œuvre peint de Zorn se compose de scènes d'intérieur, de figures nues posées en
Portrait d'Eugène Spuller
(Photographie Lémery)
productions est-elle venue naturellement. Et, grâce au zèle des deux secrétaires du comité, l'expert Loys Delteil et le médecin danois Tige Möller, il a été possible, en mai-juin dernier, de disposer dans les galeries Durand-Ruel, aimablement mises à la disposition du comité, une suite de peintures essentielles de Zorn, quelques-unes des caractéristiques petites figurines sculptées qu'il se plaît à modeler ou à tailler plein air et de portraits exécutés un peu partout : en Suède, en Europe, en Amérique. Portraits officiels comme ceux du roi Oscar II de Suède et du prince Charles, portraits d'amis ou d'amateurs comme ceux de Bruno Lijefors représenté parmi les sapins et des amoncellements de neige ; de Faure, de l'Opéra; de Coquelin cadet; du docteur Wieselgren — le chef-d'œuvre de Zorn assurément — saisi au moment où il
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porte un «toast» et connu à cause de cela sous le titre de Toast. Le docteur Wieselgren, un robuste Scandinave à barbe épaisse, longue et grisonnante, à physionomie fine personnages du second plan qui situent la scène et lui donnent tout son caractère. Œuvre merveilleuse qui ne saurait redouter nul voisinage.
sous le masque puissant, se présente de face, au premier plan, dans la lumière, une chope à la main. Le portrait, criant de vérité, respire la vie. Cependant, ici surtout, nulle minutie; si l'observation est intense, la traduction est large. Ce portrait est non seulement une merveilleuse page d'observation, mais encore une composition très complète par suite de la présence des C'est avec le même bonheur que Zorn saisit la physionomie féminine. Qu'il s'agisse d'une créature raffinée entourée de luxe, comme Rosita Mauri, dont Zorn se plut à fixer la grâce distinguée non seulement dans une peinture exquise, mais encore dans d'intimes improvisations sur cuivre, ou de personnes de tenue sévère comme Mme Rikoff ou Mistress Hallowell.
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Ces peintures, toutes ces peintures, se recommandent par la maëstria de l'exécution; les larges zébrures qui accrochent la lumière, la distribuent au mieux de l'effet cherché. Elle enveloppe le modèle saisi dans son caractère essentiel, au milieu des accessoires familiers indiqués par quelques traits sommaires, des colorations atténuées, mais tent dans les scènes de plein air peintes par Zorn. Ce sont, au bord de la rivière, abritées par le rideau des saulaies, de robustes paysannes suédoises se dévêtant. La lumière caresse leur corps blond que, crânement, elles vont plonger dans l'eau froide qui court vers la mer. Les corps sont sains, les visages sont francs et éloignent toute sup-
si justes de valeur que les plus fines nuances se révèlent, surgissent du halo lumineux qui entoure le personnage. Car la palette de Zorn est peu chargée : du noir et du blanc, dans certaines occasions un peu de vert et de bleu, ou du rouge, alors en quantité, car on aime beaucoup le rouge en Suède. La toilette des paysannes, tablier, corsage, accessoires, est rouge; celle des élégantes est d'étoffes plus fines, mais rouge également, comme en témoigne le portrait de Mme Emma Zorn et celui de la belle personne qui apparaît avec tous ses falbalas écariates dans le décor d'un restaurant de nuit.
Autant de vérité et, peut-être, une liberté plus grande dans l'interprétation de la figure enveloppée de lumière se consta- position grivoise. Il semble que dans ces régions boréales la passion dorme, sache s'éteindre dans l'accomplissement de certains actes. Toutefois, la coquetterie se révèle par le bout de ruban, uniformément rouge, oublié dans la chevelure. Ce rouge lutte avec la fraîcheur des joues brûlées par le grand air, le blond roux des toisons. Parfois, dans Rêve de Printemps par exemple, un nuage rose auréole la chevelure, la cerne d'une coiffure imprévue. Et toujours l'air, la lumière circulent, enveloppent les corps, font vibrer les épidermes, tout en conservant la pureté de l'enveloppe, le galbe de la ligne précise, impeccable dans les figures de Zorn. Parfois les modèles du peintre se dévêtent dans un intérieur: les corps sont alors dorés par les
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lueurs d'un foyer sur lequel chauffe l'eau réservée au bain quotidien, ou bien, dans La Lucarne, un flot de lumière force l'ouverture trop étroite d'une baie, joue sur beauté ou la bonté apparaissent. C'est à la fois exquis et étrange, car, à la vérité, ces hachures qui distribuent, dans l'espacement de leurs traits plus ou moins accentués,
Le Sable rouge
(Photographie Lémery)
des parois de sapin verni dont l'éclat chaud se reflète sur le corps de la belle fille qui pose.
Voici les estampes. Un voile de mystère semble couvrir chacune des effigies. Mais que l'œil scrute chaque image : de ces hachures parallèles, rapides, comme nerveuses, la forme surgit, les expressives physionomies se révèlent, les yeux sourient, la l'ombre et la lumière semblent parfois s'in- terposer, ainsi qu'un écran, entre l'œil du spectateur et l'image qu'il regarde. Métier rembranesque, simplifié s'il se peut.
A la galerie Durand-Ruel, l'œuvre gravé de Zorn a été présenté presque au complet. Il fut loisible de suivre l'artiste depuis ses premiers essais jusqu'à l'épanouissement définitif de son talent. Au début (1883-1884),
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dans Les Cousines, Espagnole, Repos, il use avec habileté des procédés un peu minutieux des graveurs de reproduction; puis, maître de moyens qui n'appartiennent qu'à lui, il donne son portrait par lui-même, l'Antonin Proust, la Rosita Mauri (1889). Dès lors, les pièces gravées se suivent sans modification appréciable dans la technique. Obtenu par des procédés identiques, les chefs-d'œuvre succèdent aux chefs-d'œuvre, qu'il s'agisse d'improvisations, de portraits ou d'interprétations gravées de peintures de Zorn. Apparaissent successivement: L'Artiste et sa femme, Mme Armand Dayot, La Dame à la cigarette, Ernest Renan, La Lecture, Mme Zorn, Zorn et son modèle, Miss Burnett au piano. — longue liste que terminent les portraits de M. et Mme Atherton Curtis, du Président Roosevelt, de Mme Betty Nansen, de la Femme nue se coiffant.
Nous avons une dilection particulière pour les portraits de femmes. Il y en a tant d'exquis! Les aimables personnes apparaissent dans toute leur distinction et leur beauté, et cela sans que Zorn insiste; — son procédé ne lui permettrait pas un un trait forcé, une tache dite «spirituelle». On n'oublie pas, par exemple, Mme Gerda Hagborg, ou cette délicieuse Mrs Grover Cleveland, ou encore Mlle Maya von Heyne.
Ajoutons que, grâce à la libéralité de M. Alfred Beurdeley, le possesseur de la plus complète collection d'estampes de Zorn qui existe, cette vision d'un mois aura un lendemain. M. Beurdeley fait don au Cabinet des Estampes de l'œuvre de Zorn, et l'artiste comble les lacunes de la collection en offrant les pièces qui manquaient à l'amateur français. Et par là, Anders Zorn témoigne de sa gratitude pour le pays qui l'accueillit naguère, où des amis fidèles lui sont demeurés, où des admirations anonymes, mais sincères, sont nées depuis la manifestation dernière.
CHARLES SAUNIER.
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Soierie (fig. 3)
(Reconstitution de M. Gérard)
L'ART DÉCORATIF A ANTINOË
LES INFLUENCES
La ville d'Antinoë en Égypte, que les fouilles de M. Gayet nous ont fait connaître, nous a révélé toute une partie inconnue de l'Art gréco-byzantin du IIe siècle au VIIe siècle de notre ère.
Des temps antiques, les costumes, les broderies, les tapisseries, que leur délicatesse et leur fragilité même condamnaient à une fin prématurée, ne nous sont guère parvenus, et si nous pouvons encore nous en faire une idée au moins approximative, c'est seulement par l'intermédiaire des monuments et des objets d'art exécutés en vue d'une plus longue durée, tels que statues, poteries, mosaïques, fresques et bas-reliefs. Or ce qui fait l'intérêt exceptionnel des découvertes d'Antinoë, c'est qu'elles combinent cette regrettable lacune, en révélant à nos yeux
Soierie (galon de manche et bas de manteau) (fig. 6)
(Reconstitution de M. Gérard)