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LE DESSIN ET SON ENSEIGNEMENT
(DEUXIÈME ARTICLE¹)
A près avoir présenté la critique de ce qui se fait actuellement pour l'enseignement du dessin en France, aujourd'hui nous allons compléter notre étude en traitant la seconde question.
Ce que l'on peut et ce que l'on devrait faire. — C'est tout simplement revenir à l'étude directe de la nature, inspiratrice de tous les arts, et écarter du début des études de dessin tout procédé scientifique.
La méthode dont l'application partielle m'a été possible, et que je voudrais voir généraliser, procède de principes diamétralement opposés à ceux de la méthode Guillaume.
J'ai essayé de démontrer la double erreur d'où résulte l'insuccès inévitable de la méthode officielle: 1° Méconnaissance de la psychologie de l'enfant; 2° Méconnaissance de la véritable nature du dessin.
Je ne reviendrai pas sur le premier point; mais je dois insister sur le second, qui, à mon avis, est l'erreur initiale qu'il importe de dissiper.
Guillaume a dit, en parlant de l'unité du dessin: «Il n'y a rien dans ce que le dessin embrasse, qui ne puisse être tracé mathématiquement. Il en est ainsi des ombres comme du développement de toutes les surfaces. Il n'y a pas un trait dessiné qui n'ait sa raison».
«La langue technique du dessinateur,
¹ Voir le numéro d'Avril.
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L'ART DÉCORATIF
de l'artiste, n'est pas différente de celle du géomètre ».
Eh bien non, le dessin n'est pas un.
Il y a deux modes de dessins qui sont et qui doivent rester distincts l'un de l'autre.
L'un appartient à la science, il a pour condition absolue la précision, il possède la vérité mathématique, indiscutable, c'est le les élèves, autrement intéressante pour eux, et autrement élevée que les fonctions qu'on leur fait accomplir aujourd'hui.
Ils seraient les éducateurs de goût, décrits par Töpffer. Ils limiteraient leur action sur l'esprit de l'enfant et deviendraient ainsi d'excellents maîtres, par cela même qu'ils renonceraient à maitriser. Ils éclaireraient
Composition d'un enfant de dix ans
dessin géométral; celui-ci s'analyse, se formule, s'enseigne.
Cette exactitude, cette précision absolue, domaine de la géométrie, je n'ai pas la sotise d'en contester la nécessité, mais je dis qu'on a manqué de prudence, pour le moins, en voulant marier la géométrie avec l'art. L'autre mode de dessin qui appartient à l'art, et qui est avant tout un moyen d'expression, possède aussi la vérité, mais la vérité artistique, c'est-à-dire subjective, diverse, indéfinissable et qui échappe à l'analyse. Ce dessin est et doit être aussi varié que les multiples impressions et les pensées traduites, ce dessin ne s'enseigne pas, il ne peut pas s'enseigner.
Et alors, les professeurs? Eh bien, les professeurs, en s'inspirant de ces principes, auraient une mission autrement utile pour la route de l'élève, ils ne la frayeraient pas; il dirigeraient son sentiment naturel, il ne le fausseraient pas; ils le maintiendraient entre certaines limites, ils ne l'engageraient pas dans l'ornière.
Mais, pour cela, il faut des hommes sans préventions, sans préjugés, sans systèmes, ayant plus de philosophie que d'amour-propre, plus d'affection pour l'art que de tendresse pour leurs œuvres.
Il est vrai que, suivant Guillaume, l'art n'a pas sa place à l'école et l'éducation ne doit pas avoir pour but de faire des artistes.
Je crois au contraire que l'art doit être introduit à l'école et que tous les efforts du maître doivent tendre à développer le sentiment artistique de l'enfant.
Guillaume estimait dangereux de faire appel à l'initiative de l'élève, et il l'asservit
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au programme inflexible de la méthode actuelle. La méthode intuitive et directe, à laquelle sont dus les résultats que je présente ici¹, trouve au contraire dans l'initiative de l'élève sa plus précieuse ressource; elle développe chez l'individu l'indépendance de la pensée, l'habitude de l'observation, en un mot dégage sa personnalité.
L'enseignement, ainsi conçu, se préoccupe donc non pas tant de la méthode en soi, ni du professeur, mais avant tout des aptitudes de l'élève; aussi les études sont-elles dictées par les goûts de celui-ci, par
les tendances générales manifestées par les enfants, et ces études restent toujours à la portée des facultés de leur âge.
Au tout petit, dont le dessin est schématique, qui s'exprime au moyen d'un dessin incorrect, comme il bavarde en estropiant les mots, je ne demande que de se faire comprendre en dessin, comme il se fait comprendre en paroles, et, quand il y parvient, ce qui n'est pas rare, je ne lui marchande point les éloges; je le félicite, même quand dans un dessin presque informe je suis obligé de deviner ce qu'il n'y a pas mis. Je lui tiens compte de ses intentions et, par là, ayant obtenu la confiance de l'enfant, je l'engage à persévérer, et je reste le confident des pensées qu'il exprime au moyen du dessin.
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Footnote:
¹ La conférence de M. Quénieux était accompagnée d'une exposition composée de 540 dessins, exécutés d'après nature, par 230 élèves de huit à dix-huit ans.
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Illustration:
Aquarelle d'un enfant de onze ans
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Instinctivement, l'enfant est coloriste, ou plutôt il aime la couleur. Je laisse libre cours à ce goût naturel, et c'est seulement en conseillant à mon élève un choix limité pour sa boîte de couleurs, que je guide discrètement son impressionnisme.
Certainement un archéologue trouverait fort à redire, s'il devait faire une critique minutieuse de tous ces petits tableaux. Ici, Charlemagne évolue dans une superbe architecture du XIVe siècle, et là une bibliothèque composée de volumes soigneusement reliés
Mais j'arrive aux grands élèves (huit à dix ans!) dont vous pouvez ici apprécier les travaux.
A ceux-là, je demande de grandes compositions, des sujets d'histoire : la mère Michel, Malborough (fig. numéro précédent), le Chaperon rouge, Cendrillon, etc... puis de petites compositions décoratives ayant comme point de départ un canevas géométrique simple, dont la donnée est tracée au tableau noir par le maître.
Là non plus, la méthode n'impose aucun contrôle sévère quant à la correction du dessin, mais considère surtout l'imagination, le goût et l'originalité apportés.
Plus tard, jusqu'à douze ou treize ans, les motifs de compositions sont tirés de l'histoire de France ou de l'histoire ancienne.
orne la salle de classe visitée par le grand empereur.
N'importe, ma critique est aveugle et ne relève pas ces anachronismes. Je complimente, en m'obstinant à ne voir que l'entrain, la bonne volonté de tous ces enfants, qui font avec joie ces dessins facultatifs ; car j'ai omis de vous dire que tous les dessins que vous voyez là, ce n'est pas du travail imposé, ce sont des exercices facultatifs, faits hors la classe, et je sais des enfants qui y passent toute leur journée du dimanche.
J'appelle votre attention sur ces deux panneaux. Ce sont des dessins faits dans une école communale de Paris. Le professeur, qui est un de mes amis, et de mes anciens élèves, emploie la même méthode
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LE DESSIN ET SON ENSEIGNEMENT
Dessin d'après nature, d'un élève de quinze ans
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L'ART DÉCORATIF
et obtient des résultats aussi satisfaisants.
Je soumets aussi à votre appréciation des dessins faits en province dans une école normale d'instituteurs, où les mêmes prin-
peuvent l'être les tempéraments. Les petites compositions décoratives où, sur une donnée géométrique, l'élève doit créer une décoration empruntée le plus souvent à des éléments naturels, servent de transition entre ce que j'ap-
cipes sont appliqués; puis ce panneau appartenant à un cours secondaire de jeunes filles; vous y verrez des aquarelles remarquables de souplesse et de coloration et un col composé et exécuté par une élève.
J'ai voulu vous montrer par ces exemples la constance des résultats obtenus dans des milieux différents, et j'ai voulu montrer aussi que ces résultats sont aussi variés que pelle la période imaginative, par laquelle débute l'enfant, et la période d'observation attentive de la nature, vers laquelle nous l'orientons.
Tous les enfants n'ont pas à ce point de vue la même précocité; mais j'ai constaté que vers l'âge de onze à douze ans, quelquefois plus tôt, les études directes d'après nature dénotaient une observation suffisante pour rendre ces études profitables,
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A partir de onze à douze ans et jusqu'à seize ou dix-sept ans, c'est-à-dire jusqu'à la fin des études scolaires, les mêmes exercices de dessin, les mêmes programmes sont proposés simultanément à tous les élèves. Je n'ai trouvé aucun inconvénient et j'ai au contraire apprécié qu'il y avait de nombreux avantages à procéder ainsi. Chacun s'exprime comme il peut. Quelque sommaire, quelque maladroit que soit à nos yeux le moyen d'expression que possède l'enfant, ce moyen lui suffit et l'on peut constater ce fait constant, c'est que l'esprit d'observation se développant, les moyens d'expression se développent proportionnellement. L'enfant a l'intuition du mode de représentation; il invente, trouve ou choisit ses procédés de traduction.
Dès lors, j'estime qu'il est plus intéressant et plus utile d'aider au développement de la faculté d'observation que de vouloir enseigner à l'élève le côté abstrait du dessin, le métier qu'il doit acquérir seul et sans effort.
Chaque semaine, j'indique le sujet à traiter, puis j'expose, dans des cadres disposés à cet effet dans la classe, les dessins que j'ai jugés les meilleurs comme résultats ou comme tendances.
Or, il arrive que le dessin d'un jeune de la classe de sixième (onze ans), voisine avec le dessin d'un grand de seconde (quinze ans). Tous ces dessins sont soumis à la critique, parfois sévère, des camarades et l'on fait souvent appel à mon arbitrage pour trancher des conflits d'opinion sur les mérites d'un tel ou de tel autre. J'explique les motifs de mon choix; je commente les dessins exposés, j'en fais, quand il y a lieu, un rapprochement avec des œuvres de maîtres, j'en montre les analogies..... et les dissemblances, et pendant cette dissertation avec mes élèves, l'heure de la classe de dessin passe..... et s'achève quelquefois, sans que ceux-ci aient beaucoup dessiné. Je crois cependant pouvoir affirmer qu'ils n'ont pas perdu leur temps.
Cette comparaison constante développe chez tous le sens critique, et, ai-je besoin de le dire, entretient une vive émulation.
Ainsi que vous le remarquerez, les sujets d'étude sont aussi variés que possible, un
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L'ART DÉCORATIF
dessinateur doit pouvoir tout interpréter et rien ne doit être dédaigné par l'observation d'un artiste.
Une crevette, un légume, un paysage, une poupée, un portrait.... les sujets les plus divers et les plus difficiles à traiter sont abordés par des enfants de 12 ans,
Comme il doit prendre garde de ne point substituer au goût de celui-ci son goût personnel!
Dans ces dessins, si imparfaits qu'ils soient, l'enfant fait œuvre d'artiste, il n'exécute pas un simple travail de copiste; il fait œuvre intelligente. L'observation de la
Composition d'un élève de 14 ans
aussi bien que par leurs camarades de 15 ou 16, souvent avec un réel mérite et presque toujours avec une observation aigüe du caractère des choses. Pour toutes ces études faites d'après nature, c'est d'ailleurs sur l'observation de ce caractère que la critique du professeur doit insister.
Son indulgence est moindre que pour les tout petits; il relève les fautes de proportion, d'autant que ces fautes nuisent davantage au caractère du dessin, et il appelle l'attention sur les erreurs de perspective commises, en donnant telles explications nécessaires et qui intéressent alors l'élève, parce que celui-ci s'en explique l'objet.
Mais quelle prudence il faut dans ces critiques, et comme le professeur doit avoir souci de comprendre, afin de ne pas le froisser, le sentiment du jeune artiste!
nature lui a fait éprouver une certaine impression, et c'est cette impression qu'il a tenté de traduire.
Aussi un sentiment presque inconnu dans les classes ordinaires de dessin existe-t-il ici très vivace. C'est l'amour-propre que chacun a de son œuvre.
Chaque semaine, parmi ceux qui ne m'apportent point de dessin et que j'interroge sur les motifs de leur abstention, la plupart me répondent: «Monsieur, je ne suis pas arrivé à faire ce que j'ai vu, je préfère ne pas montrer ce que j'ai fait, c'est trop mal»; J'insiste en faisant valoir que mes conseils peuvent servir à diminuer la difficulté pour de nouveaux essais. Et je trouve parfois, chez ces élèves trop modestes, des dessins intéressants par la pensée exprimée, quoique mal exécutés.
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Dessin d'un enfant de douze ans
J'en profite alors pour faire ressortir aux yeux de tous la différence existant entre l'imitation, forme inférieure de l'art, et l'expression, sans laquelle l'art n'existe pas.
Cela me sert à expliquer aux élèves, et ils le comprennent vite, que les qualités d'art sont indépendantes des moyens d'exécution.
Voilà l'esprit d'une méthode dont les principes furent condamnés par Eug. Guillaume, avant même qu'on en eût tenté l'application. « On exalte l'idéal, a dit Guillaume, on s'enivre de théories esthétiques avant de s'être rompu à la pratique et de s'être rendu maître des lois qui la régissent ».
Mieux que des paroles, ces dessins d'enfants prouvent que par l'étude directe et libre d'après nature, par la méthode intuitive, la pratique s'acquiert avec certitude; nous disons même d'une manière générale qu'elle ne peut s'acquérir autrement.
L'on constate, par l'examen de ces dessins, qu'à l'âge de 16 à 17 ans, non seulement le goût de l'élève s'est développé, son sentiment personnel s'est affirmé, mais qu'il a acquis une sûreté d'exécution, de jugement, lui permettant de faire un dessin correct, exact, précis, quand c'est nécessaire.
Nous avons présenté quelques croquis et dessins faits en classe d'après des organes de machine et des fragments d'architecture. L'on peut se rendre compte que la recherche des qualités artistiques, sur laquelle est basée l'étude du dessin, telle que je la conçois, n'exclut pas la recherche des qualités secondaires d'ordre et d'exactitude, quand celles-ci ont leur utilité.
Cette façon de procéder, écartant de l'étude du dessin tout procédé scientifique, m'a valu surtout les encouragements des professeurs de science : ils y ont vu pour leurs cours un élément de progrès, les élèves accompagnant leurs devoirs de dessins plus consciencieusement observés.
J'achève l'exposé de cette direction d'études en appelant de nouveau votre attention sur les dessins et les croquis exposés dans ce cadre et qui procèdent du même esprit que les travaux d'enfants dont je viens de vous entretenir. Ce sont encore des dessins d'élèves, mais d'une école spéciale. Quand on considère la hardiesse, le charme, la vie, toutes les qualités diverses que possèdent ces œuvres d'élèves et qu'on pense à l'âge des auteurs, 16 à 18 ans en moyenne, il est difficile de nier l'efficacité de la méthode intuitive et de discuter les résultats acquis à ce moment des études. C'est alors, et alors seulement, que l'appoint des connaissances scientifiques peut être recommandé, surtout à ceux qui s'engagent dans la carrière artistique.
Les études d'anatomie, de perspective, des styles, de l'antique peuvent être faites sans risquer de s'imposer et de nuire au sentiment personnel.
Ces études ne sont pas faites alors, avec la prétention vaine d'apprendre à des-
Dessin d'un enfant de onze ans
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L'ART DÉCORATIF
siner, mais pour ajouter plus de certitude aux connaissances acquises, pour donner plus de sûreté à l'expression de l'individualité.
Je vous prie de ne considérer les résultats que je soumets ici à votre appréciation que comme des résultats incomplets; car, il en simples promenades à la campagne, le spectacle de la nature étant aussi utile et profitable parfois que les meilleures leçons.
Les dessins exposés ici ont été faits depuis la rentrée d'octobre; vous n'en voyez qu'une partie, la place limitée ne m'a permis d'exposer que le travail de deux mois à peu près, travail exécuté dans les conditions que je vous ai définie.
Qu'on évalue d'après cela ce que pourrait acquérir l'élève entrainé ainsi pendant toute la période des études scolaires.
La salle de classe ne devrait pas avoir l'aspect froid et lugubre qui l'a fait comparer, non sans raison, à une nécropole, mais au contraire être décorée avec soin, au moyen d'affiches artistiques, de reproductions de chefs-d'œuvre placées en vedette et changées fréquemment, de l'exposition hebdomadaire des meilleurs dessins d'élèves. Et ce serait la vie, au lieu de la mort, dans la classe de dessin!
J'ai parlé de l'élève, j'ai exposé les principes de la méthode; notre étude serait in-
est juste d'en tenir compte, ce sont des travaux supplémentaires et, je le répète, facultatifs, travaux dont je ne puis m'occuper qu'accessoirement, étant tenu, pendant la classe de dessin, d'appliquer le programme officiel. Ces résultats seraient certainement meilleurs avec l'application intégrale de la méthode, qui prendrait alors tout le développement qu'elle comporte.
Il ne suffirait pas de signaler les meilleurs dessins, mais la critique de tous les dessins serait faite. Une partie du temps consacrée à la classe serait réservée à l'appréciation raisonnée d'œuvres de maîtres, un certain nombre de jours par année se passeraient à la visite intelligente de musées, d'édifices régionaux, d'expositions, ou même
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La leçon de piano
Composition d'un élève de dixsept ans