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LA PEINTURE AUX SALONS (DEUXIÈME ARTICLE) La composition de Lévy-Dhurmer, le Juge, est la seule «composition» qu'on voie en ce Salon, ou plutôt qu'on devrait y voir, car on ne la voit pas, et M. Dubufé y a gentiment veillé, comme pour le portrait de M. Point, déplacé et mieux placé depuis le vernissage, comme pour les œuvres de Claus, de Le Sidaner, d'Anglada, de Paillard, de Cottet, qui pâtirent de ses soins malicieux. Il faut avoir vu l'œuvre de Lévy-Dhurmer dans un local convenable pour savoir qu'elle contient une belle idée et de beaux morceaux, et qu'elle vaut par une énergie expressive qui se dégage lentement de ses ombres profondes, justifiées par la mise en place et incompréhensibles au Salon. Mais le fait de remplacer par cette allégorie sociale le christ d'un prétoire suffit à autoriser les critiques les plus étrangères à la peinture. Lévy-Dhurmer est d'un trop libre et trop net caractère pour s'en émouvoir, et d'ailleurs son absence coutumière des Salons témoigne d'un paisible insouci des opinions qu'ils peuvent prétexter. Il reste que l'œuvre, commande qu'il était convenable de soumettre au public, est un effort sérieux d'un artiste véritable pour résoudre l'ingrat problème qu'est toujours un tableau allégorique. A l'autre Salon, où parmi quelques morceaux remarquables au simple point de Panneau décoratif (Société Nationale) (Photographie Lémery) AMAN-JEAN

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L'ART DÉCORATIF vue technique, se révèlent deux ou trois œuvres dignes d'un examen prolongé, un portrait d'homme de M. Déchenaud réunit une fois de plus les qualités de puissance un peu lourde de cet excellent ouvrier doué qui a ici une marine en grisaille en rehauts noirs d'un mystère tout whistlérien; et, enfin, celui de M. Thadée Styka, qui n'a pas dix-sept ans paraît-il, et dont le portrait de Henner est absolument surprenant de style et de vie. L'excellent Désiré Lucas est toujours le coloriste moelleux et ému que nous aimions pour sa perfection amoureuse et discrète. On retrouve ici un tableau de M. Déziré dont le Salon d'Automne avait révélé le charme laiteux et suave. On y retrouve aussi M. Spenlove-Spenlove, qui est dramatiquement sobre; M. Warren-Heaton, qui s'apparente aux harmonies de M. Morrice avec une distinction délicieuse; un Café de M. Richard Miller, d'une couleur très délicate, et une toile de Mlle Marcotte, le Vieux, qui, à l'exposition des femmes peintres, était le seul tableau à retenir, une chose vraiment attachante. M. Lionel Walden reste égal à lui-même. M. Dabadie peint de beaux paysages bretons, ainsi que M. Maurice Chabas, malgré un luxe inutile d'empâtements trop également répartis. Je n'aime guère les idées et le dessin de M. Matignon, mais c'est un coloriste, et M. Dagnac-Rivière en est un aussi, et des plus rares, comme le prouve encore cette fois une petite toile arabe d'une somptueuse clarté. M. Paul Chabas, avec ses petites filles se baignant au clair de lune, apporte peut-être à ce Salon sa plus jolie œuvre. C'est une fantaisie soutenue par une technique très sûre. Par contre, il semble que M. Du Gardier ait eu moins de bonheur dans son travail de cette année. Sa grande toile de canotiers offre, comme toujours, les preuves d'un incontestable talent, de jolis blancs, des gris fins, un agencement décoratif. Mais les figures sont sans vie, les valeurs de l'eau V. BARBEY d'une certaine faculté de physionomiste. Deux portraits de manière anglaise, signés G. Aid, sont ingénieux et avoisinent Lavery. Il en est d'autre part un qui touche à la maîtrise: c'est celui qui porte le no 1696, dans la salle I, et dont il ne m'a pas été donné de découvrir le signataire au catalogue. C'est une fort belle chose que cette large effigie féminine reléguée dans un recoin. Quelques noms m'étaient inconnus: celui de M. Bruce, dont une nature morte est exquise; celui de M. Raphaël, qui groupe avec force de solides figures de paysans endimanchés; celui de M. James Kay,

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LA PEINTURE AUX SALONS paraissent inexactes, tout est compact, et cette élégance s'approche dangereusement des photographies de la Vie au grand air. Cela est peut-être inhérent au thème plus qu'à la manière de M. Du Gardier : qu'il se défie d'une transcription trop directe de scènes semblables. Elles sont séduisantes jusqu'au ton du pavé, concourt à dire la tristesse poignante, le ridicule, la haine, la misère et le désespoir, et on peut s'y arrêter longuement. L'autre toile est également d'un peintre original et pensif. C'est de quelqu'un, tout à fait. La toile restreinte où M. Ribéra groupe des cavaliers mexicains au soleil est F. AUBURTIN sur nature, parce qu'elles bougent, mais la fixation en est périlleuse, il y faut du style et du caprice, et non une littéralité qui ne sache pas éliminer. Adler, Wéry, restent ce que nous savions : des artistes émus, vibrants, sérieux, qu'inquiète l'art social et qui y trouvent prétexte à un coloris, à une expressivité, à une pitié, à une éloquence que trop peu de leurs confrères possèdent. Je trouvais peu d'intérêt aux œuvres antérieures de M. Devambez : je ferai amende honorable devant son petit tableau où, dans une rue lépreuse, des officiers de la Commune font l'appel de leurs hommes. C'est de la plus perspicace observation, c'est d'un artiste qui a réfléchi et sait synthétiser. Tout dans ce tableau, lumineuse et juste d'effet, si le métier en est un peu sec. Les portraits de M. et Mme Jean-Paul Laurens par leur fils Pierre sont bellement présentés. M. Paul-Albert Laurens a une gracieuse allégorie en bleu. Le panneau décoratif demandé par M. Rostand à Mlle Dufau montre des nudités d'une technique très savante, dans les tonalités dorées de l'Automne : c'est une œuvre secondaire dans la production d'un peintre dont rien pourtant ne saurait nous demeurer indifférent, et qui garde le don de la grâce et de la vie sans aucune joliesse équivoque. Telles sont à peu près les marques du talent, et tel est le contingent qui rachète, dans cette Société, l'étalage superflu de faudeurs et de pauvretés dont certaines stupéfient.

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L'ART DÉCORATIF Des maîtres ici consacrés rien ne nous vient plus, sinon deux petits Harpignies qui sont beaux, et deux œuvres de M. Hébert qui forcent le respect. J'en viendrai à trois œuvres qui dominent cette exposition, et dont la composition demande de plus étendus commentaires. Le tableau de M. Charles Hoffbauer pourra n'être considéré que comme le caprice d'un coloriste. Ce jeune peintre a eu un début éclatant. Il est extrêmement fort à l'âge où d'autres tâtonnent, et son esprit averti, son intelligence sans cesse en éveil l'engagent à ne pas faire de la peinture pour de la peinture, mais à exprimer des idées, à agencer des sujets. L'histoire l'a sollicité avec ses Gueux; puis il a été séduit par la vie moderne, et il a fait ce Coin de bataille d'une si saisissante éloquence que le Luxembourg a acquis; puis il a traduit magistralement, l'an passé, avec son tableau lunaire, Sur les toits, l'ennui des milliardaires et le vide de leur luxe, et il s'est fait là un succès révélateur. Cette fois le voici revenu aux fanfares du coloris sans préoccupations d'idées, et il peint le Triomphe d'un condottiere. C'est son dernier avatar, ou du moins le plus récent, et un simple épisode dans la carrière d'un homme qui sera un grand peintre expressif des sentiments contemporains, et qui charme par un brio sincère, sans jonglerie, par une franche passion, par la vie et le mouvement, à quelque sujet que touche son juvénile caprice. Ce tableau n'est donc qu'un prétexte à belles taches et à prouesses de palette : à ce titre, il est surprenant de maitrise. Le régul des techniciens sera certain page vêtu d'une dalmatique de drap d'argent, en plein soleil. Les robes sombres des chevaux, les aciers, les velours, le bleu éteint du ciel où se profile le Palazzo Vecchio de Florence, les oriflammes claquantes, tout constitue une symphonie dont la magnificence assourdie rappelle Branguyn. Le mouvement qui entraîne la foule des fantassins et fait s'ébrouer les chevaux de guerre est d'un rythme vivant, et les valeurs sont d'un peintre qui n'a plus rien à apprendre et qui est complètement armé pour entreprendre tout ce que son intuition lui conseillera. Peut-être a-t-il simplement voulu s'en donner l'assurance décisive par ce morceau de bravoure qui résume les difficultés essentielles de son métier. D'une toute autre portée est la Joie Rouge de M. Rochegrosse, qui montrait peu de peinture depuis trois ans, sauf quelques-unes de ces belles études algériennes qui le reposent des minuties de l'illustration érudite. Tout d'abord, un regard sur cette composition convaincra des hardiesses de facture qu'elle présente: hardiesses qui, signées par des impressionnistes ou des indépendants, seraient proclamées admirables dans certaines coteries où le mot d'ordre est de maintenir sur M. Rochegrosse des critiques décrétées d'avance et allant jusqu'à l'injustice aveugle. La technique de certaines têtes, de certains torsos, dans le haut du tableau, est d'une témérité singulière, si les figures de la partie inférieure sont d'un métier plus habituel. Encore rien n'est-il moins académique que l'exécution de celles-ci, et il y a longtemps que l'École s'est montrée navrée des audaces de celui en qui elle espéra jadis un soutien traditionnel, lui rendant ainsi une justice implicite. On retrouve ici quelques-uns de ces morceaux, femmes nues ou fleurs, que l'artiste enlève avec une fièvreuse puissance et une sensualité de touche que même les détracteurs de ses sujets et de ses idées ont maintes fois dû reconnaître. Mais la tonalité générale témoigne plus que jamais du désir d'un symbolisme des couleurs. Elle va, depuis le faite, du vermillon et du cadmium purs aux violets et aux bruns rouges les plus sombres, en passant par des gammes mauves, cendrées, roses éteintes, d'une subtilité de flamme de punch. La partie centrale présente des conflits de tons chauds et de tons froids que peut seul oser un technicien amoureux de la couleur pour elle-même. L'ordonnance décorative n'est pas moins complexe: la conception générale est celle d'une vague déférant obliquement, et dont le point culminant est un grand cheval noir cabré en plein ciel, mais chaque accident de la ligne est calculé minutieusement dans ses rapports avec les autres, avec une extrême volonté. Le dessin de certaines musculatures, massé par plans dans une pâte épaisse et opulente, est plus libre et plus violent que tout ce que M. Rochegrosse avait encore dessiné, et toute l'œuvre témoigne, au point de vue du coloris, d'une sorte d'ivresse de la matière. Le sujet, en soi, prêtera aux contesta-

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LA PEINTURE AUX SALONS tions : M. Rochegrosse est d'une intelligence vaste, et son tempérament de peintre sensuel lutte avec son esprit passionné d'idéologie. Il eût pu, avec ses dons, recueillir toute sa vie ses succès du début rien qu'en peignant des morceaux opulents. Mais il était déterminé, comme M. Hoffbauer paraît l'être, à faire autre chose que la peinture pour la peinture, et il n'a pas ou la part violente de son caractère l'attirait vers les scènes de drame et de sang de Rome ou du Moyen âge. Enfin il en vint à essayer des synthèses de sentiments généraux qu'avaient préparées ses études du symbolisme et de l'histoire, et il voulut les oser sans les dates, les armes, les costumes et les décors précis de ses autres visions. Il osa tout cela sans aucun souci des théo- FRIESEKE hésité à risquer le désaveu et à demeurer un homme discuté parfois jusqu'à l'aversion. Il s'est longtemps passionné pour la peinture d'histoire et il a pâti du discrédit d'un genre où il apportait pourtant une science, une fougue et une faculté d'évocation qu'on n'y avait guère contribués. Puis, sa connaissance approfondie de l'Orient, de son luxe, de ses mystères et de ses tares, délectant en lui l'érudit, le conduisit à des illustrations de Flaubert qui sont des monuments de patience et de fidélité archéologique. Entre temps le paysage le tentait, ries à la mode, et ce jeune homme qui, à une autre époque, avait connu à vingt ans les tentations du succès enthousiaste, devint un homme également éloigné de l'École et de l'impressionnisme, le plus isolé des peintres actuels, cherchant quelque chose que nul ne cherche, et uniquement occupé de contenter son inquiétude. La Joie Rouge est en ce sens une tentative considérable et étrange. C'est l'irruption d'une horde farouche, incendiaire et sanglante, dans un pays amollissant et heureux où, parmi les fleurs,

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L'ART DÉCORATIF --- au bord d'une mer azurine, les femmes voluptueuses rêvaient. Tout à coup s'abat sur elles cette foule de brutes apportant le viol, l'assassinat, l'écroulement, et se ruant avec des hurlements joyeux. Cela passe comme un cyclone : les barbares surgissent CH. PEQUIN Portrait de Mlle E. P. (Artistes Français) (Photographie Lemery) dans le brasier des palais qui s'effondrent, et à leur tête, convulsée d'un rire éperdu sur son cheval qui s'affole, se dresse la figure de la Joie rouge, la déesse du meurtre, la bestiale joie du crime. Le drame est synchronique : il n'a pas d'âge, comme les fléaux; il est de tous les temps et rien dans l'œuvre ne désigne un pays ou un style. C'est donc une composition purement symbolique, la présentation d'une idée générale dramatisée, et cette présentation est si nette qu'il faut l'admettre ou la rejeter, mais que le tableau pose sans équivoque le problème de la légitimité d'un genre et en est l'exemple absolu, typique. On appréciera les données esthétiques que réunit la Joie Rouge, et qui peuvent se résumer ainsi: La présentation de synthèses décoratives d'une notion abstraite, c'est-à-dire d'allégories, appliquées à la psychologie moderne, est-elle licite picturalement? De cela chacun décidera à sa guise. La critique doit en tous cas admettre l'intérêt d'un essai de peinture d'histoire des sentiments. Nous venons de voir par de récents exemples à quel degré de mesquinerie, à quelles acrobaties optiques l'excès des théories impressionnistes avait conduit les peintres. Nous avons touché du doigt la dégénérescence d'un art qui, niant que le sujet et la composition eussent la plus petite importance auprès de l'exécution (par réaction contre l'École), en venait à de pauvres petites études de n'importe quoi, à des ébauchesd'impressions dont le «ton sur ton» faisait tout le mérite. La composition et le problème du renouvellement des sujets vont reprendre toute leur urgente importance. A ne juger qu'en elle-même la Joie rouge, on peut conclure à la haute valeur de l'homme qui l'a faite. Un pareil tableau condense une somme de recherches, de dessin, de talent, d'imagination, de temps, qu'on ne dépenserait pas à aligner trente cadres de notations amusantes ou baroques sur les cimaises du Salon d'Automne. J'en dirai autant, et plus encore, de l'œuvre de M. Henri Martin, qui a également l'honneur de se voir méprisé par nos

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LA PEINTURE AUX SALONS génies d'avant-hier, et auquel les pointillistes ne pardonnent pas d'avoir montré la seule application logique de la division des tons, faite pour la peinture murale, absurde dans un cadre restreint, parce que l'union des complémentaires ne peut s'accomplir sur la rétine à la distance où s'apprécie un tableau de chevalet. On a bien voulu, cette avec Besnard le plus grand décorateur français qui ait survécu à Puvis de Chavannes. Cette décoration pour le Capitole de Toulouse a pour thèmes la vie des champs et la vie intellectuelle. On en vit il y a deux ans une partie, la grande composition des Faucheurs et deux panneaux, le Printemps et l'Automne de la vie, dont le succès E. DINET La fuite des baigneuses (Société Nationale) année, consacrer une salle à ce grand peintre auquel cette Société doit ses plus sérieuses raisons d'intéresser encore le public. Je ne sais pas si des cabales lui refuseront cette fois encore la médaille d'honneur que l'unanime enthousiasme des jeunes peintres lui décerne chaque année et que lui ôtent les rancunes d'une majorité hostilement arriérée. J'avoue que ce détail est pour moi dénué de toute importance $^1$ . Ce qui importe, c'est que M. Henri Martin est fut impressionnant. M. Henri Martin expose aujourd'hui l'ensemble de son travail, c'est-à-dire, outre les Faucheurs, le Printemps et l'Automne, une suite de panneaux de diverses dimensions selon le dispositif du local de Toulouse et comprenant un paysage d'hiver, un de nuit d'été, une scène allégorique, et une grande vision unifiée, quoique scindée en plusieurs parties par des fenêtres. Les paysages relient la vie rustique et la vie mentale. L'allégorie est pour ainsi dire la genèse et la conclusion du cycle. Dans une galerie de cloître, devant la muraille claire et vide, un peintre s'apprete à commencer une décoration. Il est vêtu d'ha- $^1$ Notons que, depuis que cet article fut écrit, la médaille fut donnée à l'auteur de la Joie rouge, les règlements s'opposant à ce que M. Martin concourut.

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L'ART DÉCORATIF bits modernes, mais son attitude est empreinte d'une mysticité méditative qui le rapproche des artistes médiévaux et qui rappelle un peu, dans l'Inspiration chrétienne, le sentiment sinon l'aspect conféré au moine de Fiesole par Puvis de Chavannes. La Beauté apparaît à ce peintre. Debout, gracieusement penchée sur un vitrail, ce n'est pas une sainte, c'est une femme nue, chaste et caressante tout ensemble, la beauté naturelle et sans dogmes, la beauté que chaque véritable artiste reconnaît librement dans son cœur. A ses pieds la palette du peintre est posée auprès d'un bouquet. Je considère cette allégorie comme la synthèse de tout le talent que M. Henri Martin nous a révélé jusqu'ici : sa conception du coloris et de la technique s'y résume non moins heureusement que son émotivité particulière, la noble gravité de son âme fruste, attentive et lentement ouverte à des réflexions profondément humaines. L'impression qui résulte de cette composition si simple, si directe, ne pouvait être suggérée que par cet artiste parmi tous les brillants créateurs et virtuoses de notre école actuelle. Là, M. Henri Martin est chez lui, et ceci est bien et uniquement de lui. La vision unitaire des bords de la Garonne est un très curieux essai de synthèse civique. La peinture y joue un rôle prépondérant, la pensée s'y devine plutôt qu'elle ne se formule. C'est un vaste effet de soleil couchant. Tandis que l'autre moitié de l'œuvre décrit la campagne en plein midi et sa fécondation par l'homme de la glèbe, celle-ci nous présente la ville au crépuscule et la promenade songeuse de ses ouvriers de pensée. Nous sommes sur une rive du large fleuve, dans l'herbe drue qu'éclairent vivement les derniers rayons d'un beau jour, et là, isolés ou groupés, errent des peintres, des poètes, des politiciens, de jeunes hommes ou des hommes mûrs, ceux que la ville a produits et qui propageront sa gloire. Au delà, l'eau ruisselle, chamarrée de moirures magnifiques, et les quais éclatent de lumière, couronnés de maisons aux peintures rutillantes. Il faut étudier chacun des personnages de ce grand poème pour découvrir à quel point le sens psychologique de M. Martin a su différencier leurs poses, révélatrices de caractères variés, et conférer de l'expression jusqu'à des dos de promeneurs. Cette suggestion psychologique ne se ressent qu'après qu'on est revenu de la surprise optique causée par le chromatisme intense du site. Un grand peintre peut seul évoquer aussi ardemment les magies crépusculaires d'un été chaleureux, et ordonner les fanfares des rouges, les tendresses des roses et des verts d'eau, les belles vigueurs des herbages dans la pénombre transparente. Les études et les dessins, exposés à la cimaise des grands panneaux qu'ils élaborèrent, montrent avec quelle conscience M. Henri Martin transforme en pensée définie son instinctivité fougueuse. Il voit d'abord en peintre. Ses études de paysage sont empâtées comme des Monticelli, il ne note que des taches et n'est guidé que par la sensibilité de sa rétine. Il y a là certaines études de quais rouge et or qui suffiraient à la gloire de bien des jeunes impressionnistes et qui, dans leur puissance logicisée, sont plus hardies que les bariolages exaspérés de nos néo-primitifs. Mais ceux-ci s'en tiennent là. M. Henri Martin reprend, harmonise et stylise ces impressions vibrantes. Chaque figure est dessinée scrupuleusement, mais dans un sens de simplification décorative, par des hachures essentielles ; puis apparait l'étude peinte de chaque tête, peinte dans l'effet et uniquement à son point de vue, et déjà dans la facture par taches que comportera le grandissement d'ensemble. Une tête de M. Jaurès, coiffée d'un chapeau de paille, est à ce point de vue une chose surprenante : quelques zébrures suffisent à en construire l'intense ressemblance. Les dessins sont des portraits précis : les études peintes ne contiennent que ce qu'on pourra et devra normalement voir du personnage mis à sa place définitive, selon la distance et comme dans la nature. Entre les dessins et les têtes peintes s'accomplit donc un travail de restriction optique qui rappelle fidèlement les principes de Puvis, principes qui firent si longtemps incriminer d'insuffisance ses beaux dessins qu'on regardait de près, et qui relataient seulement les indications visibles à la distance convenue dans l'ensemble. Enfin se dresse la version définitive. Mais rien n'est plus passionnant que l'examen de ces études chromatiques préparatoires où M. Henri Martin semble inventer

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LA PEINTURE AUX SALONS certaines couleurs tant il s'en sert d'une façon qui lui est propre, notamment le rose. Et c'est une joie que de regarder de près certains de ses faucheurs, amas d'ocellures apparemment informes que le recul fait découvrir merveilleusement organisées, puisque l'être s'érite, se constitue, vibre et vit par des siècles par l'idéalisme théologique et la légende religieuse. Une époque qui, au nom de la science, taxe de mensonges les théurgies tout en admirant les œuvres qu'elles inspirèrent, peut-elle se borner à un aveu d'impuissance implicite et déclarer que les idées qui font sa conviction et sa force L. SONNIER * L'arrivée des goémonniers (Société Nationale) (Photographie Crevaux) la magie de cette peinture cellulaire qui l'engendre. Cette décoration sereine, lumineuse et noble, d'une si belle ordonnance et d'un sentiment si pieusement simplifié, désigne en M. Henri Martin non seulement l'un des maîtres dont l'école française se peut enorgueillir le plus légitimement aux yeux du monde, mais encore une conscience et un cerveau armés pour tenter une symbolisation décorative des formes modernes de l'idéalisme. Nous n'avons encore rien, ou presque, qui puisse prétendre à remplacer, dans l'art, les chefs-d'œuvre inspirés durant d'avenir ne peuvent, comme les impostures cultuelles, recevoir la sanction des chefs-d'œuvre? Il semble qu'une crise de pur matérialisme, s'emparant de l'intellectualité des peintres, les ait limités à la recherche de nouveaux procédés où ils ont fini par voir toute la raison d'être de leur art, et de là est venu le grand mal de virtuosité dont nous souffrons et l'espèce de puérilité dégradante qui compromet le certificat de «talent» accordé à une foule de praticiens habiles. L'académisme nous avait dégoûtés de la «peinture à idées». Qui ne voit cependant le caractère préparatoire de la tech-

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L'ART DÉCORATIF nique impressionniste et de ses conséquences relativement à la réalisation d'une esthétique nouvelle, que le réalisme et le caractérisme ne suffiront plus à enceindre et qui cherchera à s'élever dans le symbolisme décoratif aussi haut que s'y élevèrent les préraphaélites et la Renaissance ? Nous attendons quelque chose de cet amas d'études. L'esthétique de l'étude ne nous contente plus, et il y a un monde d'idées à exprimer dans le domaine de la morale scientifique, avec une ferveur qui peut s'égaler à celle des imagiers de l'hypothèse chrétienne. L'impressionnisme a joué son rôle. Faisant table rase d'un art dégénéré, il n'a eu aucune espèce d'esthétique. Le champ est libre. C'est à des hommes comme M. Henri Martin d'y agir et d'y élever au panthéisme scientifique, au monisme, des monuments durables. Il faut que M. Henri Martin soit bien riche de pensée et d'émotion et que son œuvre émouvante le démontre bien hautement pour que sa contemplation m'ait amené à terminer par des réflexions de cet ordre le compte rendu de ces manifestations frivoles, disparates et inesthétiques qu'on appelle les Salons! CAMILLE MAUCLAIR F. MAILLAUD Foire de la St-Martin, à Issoudun (Artistes Français) (Photographie Moreau frères)

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R. LALIQUE Bijou de corsage (Photographie Lémery) LES OBJETS D'ART AU SALON DES ARTISTES FRANÇAIS Il faudrait des mots particuliers, délicatement lumineux, vibrants et très doux, pour définir la profonde émotion que l'on ressent en contemplant l'exposition de Lalique. Sous les doigts du maître, des pâtes de verre aux tons d'opales, de givre et de nacre se muent en chrysanthèmes que biaisent amoureusement des phalènes aux tons de nuit, en branches de mirobolants dont les fleurs se rosent aux lueurs de l'aube. Plus loin, un pendentif est fait de deux lames de cristal gravé qui accotent un diamant d'une eau, d'un éclat admirables : et il y a tant d'art, tant de génie dans la gravure, dans l'ornementation d'or pâle, dans la forme même de ces deux lames de cristal, qu'entre elles le diamant disparaît, ne garde plus qu'une petite vibration banale, trop vue même. Dans un autre pendentif, deux nymphes jouent dans l'eau très pure d'une lame de cristal taillé. Pour terminer le pendentif, une opale aux lueurs tendres vibre délicatement entre des branches de fleurs émaillées : et l'opale, là encore, disparaît, éteinte par l'exécution des corps souples et charmants, baignés dans la pureté du cristal. D'autres pâtes de verre encore forment des broches, des épingles, têtes de femmes, fleurs légères, d'un goût exquis, simple à force de raffinement, d'harmonie M. MEHEUT Pendant (En collaboration avec C. Colot) (Photographie Lémery)