Excerpt
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JULES ADLER
Il peint le peuple au crépuscule, et le poème de Paris qui travaille nous émeut singulièrement par la volonté douce et ferme de son art plein de pitié, de tristesse et de tendresse.
Vivant dans le faubourg, et remplissant avec un constant scrupule tout son devoir d'observateur, Jules Adler n'est cependant pas un réaliste anecdotique. Avec tous ses documents de nature, il sait composer, il sait s'élever à la synthèse qu'exige le tableau. Il ne raconte pas que ce qu'il a vu: il voit, derrière les êtres et les décors, une idée et surtout un sentiment, et il nous les dicte avec une grande force persuasive. L'éloquence de son œuvre est toute faite d'amour. Il aime le peuple et sait en dire la beauté. Il l'aime en peintre et en homme.
Nous avons vu se manifester depuis quelques années beaucoup de peintres du peuple. Adler s'est fait parmi eux sa place spéciale — la première à mon avis — parce que la qualité de sa vision psychologique ne se retrouve chez aucun autre.
Le vêtement et le geste du plébéien ont tenté, picturalement, bien des artistes soucieux de trouver dans leur temps des éléments de beauté caractériste. Le décor des usines, des mines, des forges, des chantiers, recèle une incontestable grandeur dramatique. Le costume de l'homme des peines est presque toujours très beau. Le velours usé, la ceinture de lainage rouge, le bourgeron de toile bleue si joliment fané, l'assise solide des gros souliers et des braies aux grands plis soulignant la souplesse de la taille, la musculature du torse, la pose de l'outil à l'épaule, sont des éléments faits pour tenter le dessinateur, Les échafaudages, les bâtisses géantes, la géométrie du fer, les fanaux, les fumées, la magie du soir dans les gares, tout cela offre de séduisantes synthèses de formes, d'imprévus arrangements décoratifs. Mais précisément l'attrait pictural et ornemental de ces visions a conduit bien des peintres
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à ne les considérer que comme des motifs de pure extériorité. Ils s'en sont servis, mais ils ont oublié de s'enquérir de l'âme qui, invisible, centrale, réglait tout ce jeu de forces nouvelles et leur donnait un sens passionnel, une valeur d'humanité. Pour eux, ce décor n'a été qu'une combinaison de lignes et de couleurs, comme celle d'un salon, et sans plus ni moins de conséquences. En sorte qu'ils ont été demander au milieu populaire tout sauf le secret du peuple lui-même. Et d'autres, enclins personnellement aux théories socialistes, ont voulu les mettre de force dans leurs tableaux, et nous ont donné d'insupportables ouvriers-martyrs ou des hercules emphatiques semblant soulever le monde sur leur bêche ou annoncer les temps de l'égalité universelle. Comparses de décors ou déclamateurs, insignifiants ou outrés, ces ouvriers vus par des peintres ont perdu tout intérêt et toute justesse.
Adler s'impose par une sincérité dédaigneuse de ce cabotinage sociologique. Il a vu en artiste le parti merveilleux qu'il pouvait tirer de la vêture, du geste professionnel et de l'ambiance, et son tempérament de désinateur a préféré ces motifs aux robes élégantes, aux mobiliers riches. Mais il n'a jamais oublié que l'homme importe avant tout. Il ne s'est pas cru un peintre du peuple parce qu'il préférait le rude velours du charpentier au drap de l'habit noir du cercleux, aux fourrures ou aux satins de la mondaine. Il a cherché dans les visages, les mains, les attitudes de l'homme et de la femme du peuple le secret psychologique, et il l'a trouvé, et sa marque inimitable, c'est qu'il l'a trouvé par l'amour. Il vivait au milieu de ses modèles, mais il n'y voyait pas des modèles: il leur était fraternellement compréhensif, et à mesure qu'il les comprenait mieux dans leurs peines, il les dessinait plus justement.
Il en est arrivé à une vision très sobre
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et très mesurée, qui n'admet ni l'excès de la peinture attendrie et larmoyante, ni la vanité d'une déclamation, ni l'indifférence nous imposer le respect de la force plébéienne. Il peint la vie ordinaire, il nous met sous les yeux ce que la rue nous offre
d'un homme peignant des pauvres comme il peindrait d'après un mannequin. Adler n'éprouve pas le besoin de placer un Christ au milieu d'une rue de faubourg ou à une table d'ouvriers, ni de faire rougeoyer derrière une foule hurlante l'aurore de l'anarchie, ni de congestionner des terrassiers pour chaque jour. Mais il nous émeut profondément parce qu'il intervient avec son talent de synthétiste pour nous mieux montrer ce que nous avions mal vu : où il s'arrête, il discerne le tragique latent de l'existence quotidienne, et il n'a aucun besoin pour cela de nous peindre un accident du travail
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ou un drame de la misère. Il s'en tient à la normalité de la vie, avec une telle tranquillité que chez tout autre on l'appellerait insignifiance. Rien du feuilleton sanglant ou pleurard dans cet art de Jules Adler, d'une éloquente sévérité.
Il ne peint ni les victimes ni les canailles,
affaissement, pas une expression qui cherche à forcer l'attention : ce sont les êtres tels que nous les croisons chaque jour, la foule qui œuvre dans les quartiers tristes pour le luxe de quelques-uns. Et par la science et l'intuition d'Adler, chaque type s'élève à une vérité si générale que nous sommes
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ni les héros ni les ivrognes. Il peint les gens qui vont au travail, résignés sans haine, pauvres mais propres, joyeux parfois : il les scrute, et nous les restitue tout entiers. Ils vont à l'atelier dans les rues brumeuses où miroitent les lumières, dans la symphonie argentée des crépuscules de pluie douce. Le rythme de la marche entraîne ces êtres pâles de la pâleur chlorotique des ateliers parisiens, pâles avec des yeux intelligents, des gestes vifs, et une grâce si souple dans la négligence de l'attitude. Ni forfanterie ni sûrs de l'avoir connu. Avec une véritable maîtrise, il réunit sur une figure toutes les marques professionnelles, toutes ces nuances indéfinissables et frappantes qui font qu'un ouvrier parisien ne ressemble à nul autre Français de sa profession. La midinette, le plombier, le maçon, le terrassier, la ménagère avec son enfant sur les bras, le flâneur, le petit employé roulant sa cigarette, le couple assis sur un banc, tout nous requiert par l'intense vérité des masques et des poses, et aussi par la très belle qualité
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Les Las
(Musée d'Asignon)
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picturale, par la science d'un technicien qui s'attache à la gradation raisonnée des valeurs, sait proportionner une figure, animer l'atmosphère humide, simplifier des plis une classe dont les gens qui se mêlent d'art déclarent depuis toujours qu'elle n'est pas intéressante artistiquement. Il offre le spectacle significatif d'un artiste qui peint
de vêtements, trouver le contour le plus expressif, et faire fleurir le rare bouquet de la couleur dans la grisaille des quartiers utiles.
Il me semble bien qu'il a trouvé tout doucement, ce coloriste pensif, la solution de «l'art social», puisqu'il nous intéresse à la vie de tous les jours sans jamais recourir au fait-divers, et nous retrace le tragique latent d'une foule non en évoquant ses moments de paroxysme, mais ses moments de tranquillité, et même de banalité. Cet ouvrier, sa femme et son enfant, assis sur un banc, n'ont rien d'inattendu; mais leurs
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visages sont des livres aux lignes redou- tables, et nous pouvons mesurer tout ce qu'il a fallu de privations, de servage ac- cepté, d'honnêteté inconsciente et de cou- rage instinctif pour modeler ces faces-là. Les haleurs qui, d'un seul élan, tirent la corde sur le canal Saint-Martin, deviennent un seul bloc, et le schéma du mouvement lui-même. Le terrassier qui, au bord de la Seine, à l'aube, retire sa veste et se dresse sur le fond exquis de la brume rose, nous l'avons tous vu. Et aucun de ces êtres ne fait rien qui ne soit prévu et ordinaire, et nous vivons dans tous les détails de la commodité de vivre parce qu'ils font ce qu'ils font tous les jours, à la même heure. Mais pourquoi ne nous semblent-ils plus anecdotiques et même photographiques, tant leur apparence est exacte? Parce que le peintre les aime, parce qu'il s'est rendu compte des forces de solidarité, d'équilibre social et de beauté morale que recèle l'ac- ception de ces êtres, et parce qu'il a placé dans chacun de leurs gestes professionnels
la somme de généralisation emblématique et splendide de l'art. En ces êtres humbles, il a reconnu et salué l'homme, et sa lutte
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éternelle, et son sacrifice consenti, sous son déguisement passager. Vous rappelez-vous, dans les Bas-fonds de Gorki, l'inoubliable élémentale a brillé comme un diamant dans la boue. Les êtres que peint Adler ont tous ce cri sur les lèvres, et tout son art en est
(Musée de Besançon)
passage où l'un des parias crie aux autres : «Vous êtes des hommes! Et quelque avilis que vous soyez, vous en êtes comme les plus grands!» A cette parole tous se réveillent et s'exaltent, parce qu'une vérité grandi, et en prend une haute signification humaine.
C'est en ce sens qu'on pourra estimer la légitimité du rapprochement entre Adler et Carrière. Ils ont la même façon de cons-
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tater dans le peuple la permanente valeur de l'effort : et ils enveloppent le masque plébéien de la même caresse du pinceau. Coloriste, comme Carrière, avec du brun,
haussés des nacrures et des ors des fanaux, mais il y inscrit avec fermeté les hommes et les femmes qu'a étudiés son art volontaire et patient, où de beaux tons riches et
du gris et quelques touches de clarté, Adler voit par modelés, par plans et par volumes, et il use d'une technique très large et très libre. Comme il néglige l'anecdote, il néglige le détail, et ses figures apparaissent singulièrement unifiées et solides. Il est le poète de la mélancolie immanente des villes, par le charme diffus des paysages citadins qu'il dérobe aux brouillards de perle re-assourdis chantent dans la grisaille pluvieuse des crépuscules.
Adler est aussi un paysagiste sincère et robuste, comme en témoignent ses études de Picardie, et notamment les panneaux enlevés de verve en cette adorable ville morte de Montreuil-sur-Mer; il sait alléger sa facture jusqu'à se révéler excellent caractériste de la Zélande par ses dessins
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que rehaussent quelques notes discrètes et fraîches de pastel. Ce sont là les jeux picturaux d'un artiste qui n'a pas voulu faire du peuple le thème obligatoire, professionnel, de son talent, et reste accessible à des beautés très différentes. Mais il faut le reconnaître et l'aimer dans ses synthèses du Paris populaire, et je crois bien que c'est son domaine propre et le meilleur motif des dépenses de son âme et de son intelligence. Il y a trouvé un style. La force, la saine logique de sa composition, suscitent devant ses toiles la plus naturelle émotion. Il est facile d'éprouver par la peinture d'un événement exceptionnel. Mais celui qui nous fait mesurer la grandeur, le mystère, l'injustice immanente de la vie quotidienne par la représentation de l'aspect habituel des choses et des êtres, celui-là vraiment prend de la puissance sur nous, et nous trouble intensément parce qu'il dérange notre paresse et nous montre que ce que nous pensions tout légitime ne l'est pas. Je ne peux regarder les ouvriers d'Adler sans songer que jusqu'à ce jour je les avais coudoyés sans apercevoir toute la fausseté du consentement admis par ma quiétude devant leur fatigue, et quelque chose d'égoïste est atteint au fond de moi. C'est un artiste considérable, et fidèle à la belle mission altruiste de sa caste, celui qui fait le portrait de l'homme des peines et le réhabilite en en disant la beauté infuse, en haussant jusqu'à l'esthétique le paria de l'utilité.
CAMILLE MAUCLAIR
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QUELQUES OEUVRES RÉCENTES D'EDGAR BRANDT ET D'ÉDOUARD SCHENCK
ED. SCHENCK
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Nous voyons apparaître maintenant et s'imposer de plus en plus à notre attention ce que l'on pourrait appeler la deuxième génération de nos décorateurs modernes: je veux dire ceux qui n'ont pas eu à faire table rase en eux des routines du passé, mais qui ont pu profiter dès leur adolescence des enseignements et de l'exemple des glorieux initiateurs — morts ou encore dans toute la force de leurs facultés créatrices: le pauvre grand Carriès, Gallé, Grasset, Lalique et les autres. — Ils n'ont rien eu à désapprendre; le terrain devant eux est largement déblayé; le triage est désormais à peu près fait entre ce qu'il y eut de détestable et ce qui reste d'excellent dans le mouvement de rénovation auquel nous assistons.
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Intérieur de cheminée (cuivre repoussé)
Balcon (cuivre poli et fer forgé)
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