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L'ART DÉCORATIF Revue Mensuelle d'Art Contemporain Directeur, Gustave Soulier 7ème Année n°81 Juin 1905 --- Les Salons de 1905 - Numéro Exceptionnel - Avec 92 photogravures, 8 planches en couleurs. Administration: - 24 Rue Saint-Augustin, Paris. - Téléphone 298-49 Prix de ce Numéro: 3 Fr. --- A. Bugniot

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L'abonnement gratuit à l'Art Décoratif L'Art Décoratif offre l'abonnement gratuit d'un an, avec ses primes, numéros exceptionnels, etc., à tous ceux qui nous témoigneront leur sympathie en nous envoyant cinq abonnements nouveaux. La difficulté n'est pas grande pour chacun d'en recruter ce nombre minime parmi ses relations; et l'on n'aura qu'à nous adresser la liste des noms et adresses. Tous ceux de nos abonnés qui nous procureront ainsi cinq abonnements nouveaux auront leur propre abonnement remboursé; ceux qui sans être inscrits parmi nos abonnés, nous en apporteront le même nombre, se verront servir à leur adresse un sixième abonnement gratuit. Enfin, ceux qui, plus heureux et plus zélés encore, nous enverraient dix abonnements, pourront encore disposer, en outre de celui qui leur sera servi à eux-mêmes, d'un deuxième abonnement gratuit que nous enverrons à l'adresse qu'ils voudront bien nous indiquer. Ils feront ainsi eux-mêmes un cadeau apprécié. De cette collaboration de tous à une propagande d'idée que nous croyons utile naîtront assurément, dans l'intérêt général, de fécondes initiatives. ABONNEMENTS: FRANCE --- UN AN --- 20 FR. --- SIX MOIS --- 10 FR. --- ÉTRANGER --- UN AN --- 24 FR. --- SIX MOIS --- 12 FR. --- RAGUEL - Fass & Fauch - Installations complètes en style Moderne - Hôtels Magasins Villes Appartements Sculpture - Décoration - Acubits - Siegess

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LA PEINTURE AUX SALONS Q UELLE considération générale allons-nous pouvoir exprimer sur le Salon de 1905? Car une tradition respectée veut que les pauvres salonniers trouvent chaque printemps, une de ces considération-là pour bâtir leur article. Dirons-nous — motif connu! — que la peinture s'enlize de plus en plus dans le noir? On le pourrait, car les John Lavery sont tout enténébrés, Jean-Paul Laurens est plus sinistre que jamais, Déchenaud montre un faible pour la formule bitumineuse de jadis, les Cousines de Zuloaga furent peintes dans un atelier sombre et plaquées sur un ciel d'ardoise; les intérieurs de Milcendeau ne sont guère lumineux, les crépuscules de Cottet n'ont certes pas une couleur gaie, et les bataillons pressés des Anglo-Américains, qui «whistle-risent» à qui mieux mieux, semblent n'avoir retenu, de leur maître à tous, que les harmonies les plus étouffées, les plus sourdes, les plus grises. Mais on peut tout aussi bien filer le couplet de la peinture claire. Jamais Henri Martin, Claus, Sorolla, n'ont lancé plus éclatantes fanfares; le plafond de Besnard est fulgurant, Roll exalte les joies de la lumière, Le Sidaner se prend à aimer le soleil, Montenard et Gagliardini — hélas! — ne manquent pas d'élèves; les magnifiques académies de Mlle Dufau ne sont plus baignées de clarté, elles en sont pétries; et il se trouve que cette année les portraits ou scènes de la vie moderne les plus intéressants, tout au moins du côté des Artistes Français, sont en majorité des peintures blanches, des symphonies en blanc et gris, blanc et vert, blanc et rose. Instaurerons-nous une fois de plus le vain et sempiternel parallèle entre la Société qui se glorifie de MM. Carolus Duran, E. DINET Le Printemps des Cœurs (Société Nationale) (Photographie Roux)

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L'ART DÉCORATIF Gervex, Courtois, Weerts, Dubufe, Carrier-Belleuse, et qui regrette José Frappa, — et celle qui peut se prévaloir de nobles artistes comme Henri Martin, Sorolla y Bastida, Ernest Laurent, Mlle Dufau? Vérité en deçà sur un mur trop petit, éclairé par le jour frisant d'un vitrage, il est aussi mal placé que possible. Il serait injuste de porter un jugement sur cette œuvre colossale avant de la voir terminée, mise en place, et surtout éclairée des tourniquets, erreur au delà? Ce serait bien étrange! Il convient sans doute, dans une Revue comme celle-ci, de donner la première place aux toiles qui présentent un caractère décoratif, qu'elles aient une destination monumentale, ou qu'elles se réduisent aux proportions de tableaux de chevalet. M. Besnard expose une partie — un tiers environ — du plafond auquel il travaille pour la Comédie-Française. Plaqué comme elle doit l'être. Néanmoins, nous pouvons imaginer approximativement ce qu'elle sera, car M. Besnard a eu l'heureuse idée de nous soumettre, à côté du fragment exécuté, une esquisse de l'ensemble. Certes, ce n'est pas de la « peinture d'idées »; néanmoins il y a là un sujet assez complexe, un thème littéraire que l'artiste a pris soin de formuler lui-même : « Apollon salue de ses rayons les statues des poètes Corneille, Racine, Molière, Victor Hugo. Il est ac- H. MORISSET Le Chameau (Société Nationale)

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LA PEINTURE AUX SALONS « compagné des vingt-quatre Heures et pré- cédé des neuf Muses, dont deux se déta- chent pour aller déposer leurs hommages « au pied du monument que couronnent les plafond. Juste au-dessus de lui, au milieu d'une colonnade demi-circulaire partant du cadre de la scène s'élève une plate-forme où sont les quatre statues assises des poètes; I. ZULOAGA Le maire de Torquemada (Société Nationale) « statues. Au-dessus de la scène, l'Homme, « la Femme et le Serpent dialoguent. A « gauche, une figure paraît écouter leurs « propos avec ironie; à droite, une autre, « très grave, semble y découvrir un sens « pathétique. » Supposons un spectateur de l'orchestre qui se tourne vers la salle et regarde le à leurs pieds, tout au bord de la composition, se tient le groupe de l'Homme, de la Femme, du Serpent enroulé à un arbre, entre le personnage, drapé de rouge, qui prend leur manège au tragique et celui qui, dans son manteau vert, ne fait qu'en rire. Vers la gauche, sur une sombre nuée, le choeur des Muses pousse des acclamations;

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L'ART DÉCORATIF deux d’entre elles, d’un beau vol planant, viennent offrir aux statues des palmes et des couronnes. Enfin, vers le fond de la salle, la partie qui est exposée : debout sur son char, la cithare d’or au poing, agité du délire delphique, modelé en plein rayonnement avec une incroyable hardiesse, le dieu s’élançe d’un Empyrée aveuglant, emporté par le galop de quatre chevaux au ventre rose, blanc, marbré de reflets irisés. Devant sa course triomphale, les nuages, dont les tourbillons violacés semblent des croupes de monstres et évoquent le mythe de Python, s’écartent et dévoilent un large pan de ciel vide, — trop vide peut-être, — matinal et léger, d’un mauve délicat. Et tout autour s’égrène le chapelet des Heures, déités volantes dont les draperies font des arabesques légères dans l’infini. Elles se succèdent par de subtiles transitions, les Heures nocturnes et violettes qui sommeillent sur des oreillers de nues, les Heures roses du matin qui s’éveillent paresseusement, les Heures ardentes qui baignent dans le feu, les Heures du soir dont le mouvement s’apaise peu à peu dans le repos et dont l’éclat s’endort dans les bleus froids du crépuscule. Le motif fondamental de cette fastueuse symphonie est un accord de complémentaires, orangé et violet; et sur ce thème ce sont les modulations les plus délicates dans la plus extrême violence ; une harmonie toujours juste dans la couleur exaspérée. Passer de cette peinture enivrante, d’un lyrisme pathétique, au grand panneau de M. Roll, c’est, de toutes façons, descendre des intermondes sur notre globe terraque. Ce panneau est destiné à compléter, avec celui que le peintre exposait, voilà dix ans, au Champ-de-Mars, sous le même titre Joies de la vie, la décoration d’un Salon de l’Hôtel de Ville. Cette fois, il ne s’agit plus seulement des délices sensuelles et pour ainsi dire passives; la toile a pour sous-titre : Art, Mouvement, Travail, Lumière. Est-ce parce que la conception littéraire de l’œuvre est trop complexe et que l’artiste a voulu y faire entrer trop de choses? Est-ce parce que le trou malencontreux d’une porte supprime tout le milieu du premier plan et l’endroit même où devrait être le nœud de la composition? N’est-ce pas plutôt parce que l’unité proprement picturale — unité d’éclairage, d’ordonnance linéaire — n’est pas bien nettement écrite? Ce qui est sûr, c’est que l’on garde une impression un peu confuse, et que les énigmes qui vous sont posées vous empêchent de jouir bonnement de très beaux morceaux de peinture, comme celui des ouvriers trainant un fardier chargé de pierres. M. Henri Martin triomphe chaque année, aux Artistes Français, avec une maîtrise égale, qui ignore les défaillances, mais se renouvelle sans cesse; chaque année il rend plus ridicules les gens qui s’obstinent à lui refuser la récompense dont ils disposent — et dont il n’a cure, on aime à croire : elle a trop été galvaudée pour tenter un homme comme lui! Son Panneau décoratif pour la maison d’Edmond Rostand est un admirable paysage automnal et ensoleillé, d’une eurythmie délicieuse, tout saturé de lumière frémissante et fleurant l’herbe chaude. C’est l’heure suave où les ombres se font longues, où les coteaux bleuissent, où le ciel turquoisé se paillette de clartés blanches, où les faneurs achèvent de charger les charrettes de regain. Sur les collines couleur d’iris, des peupliers détachent leurs fûts minces et leur ramée éclaircie, tout en or; au milieu des prairies, comme une molle écharpe de soie, un ruisseau transparent se déroule, baignant de jeunes saules roses, diapré des reflets du ciel et des arbres. Une chevrière passe en tricotant derrière ses chevreaux au broutement avide; un jeune pâtre la suit et joue de la flûte. Jamais le grand poète Henri Martin n’avait chanté la paix du soir, le bonheur rural, la beauté de la terre, dans une page plus resplendissante. La Jeunesse de Mlle Dufau est une de ces scènes païennes où elle aime à grouper, dans un paysage d’une ordonnance toute décorative, de beaux corps dévêtus, au repos ou bien dans une action athlétique, qui se baignent voluptueusement dans la lumière et la tiédeur de l’air. L’Automne, qui est au Luxembourg et qui fut le prototype de cette série, reste, il faut bien le dire, inégalé. Certes, le corps de femme du premier plan, vu en raccourci, modelé tout entier dans le clair, est une merveille; aucun autre peintre aujourd’hui n’oserait et ne réussirait cela. La partie «nature morte» du tableau — raisins noirs, raisins d’ambre mielleux, figues gercées de maturité, cruché à l’e-mail jaune — est aussi de toute beauté.

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Croisière (Artistes Français) R. DU GARDIER

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L'ART DÉCORATIF Pour le paysage, Mlle Dufau s'est libérée cette fois de sa formule un peu monotone d'arbres couverts, en guise de feuilles, détails ravissants. On regrette seulement que les deux couples d'éphèbes armés de palettes de bois, et les spectatrices nonchalantes du premier plan, et le groupe, d'un si beau rythme, inscrit dans une arabesque si savoureuse, des deux femmes qui suivent à droite le jeu de balle, soient un peu épars et sans lien; et aussi que telles figures s'absorbent et se diluent dans leur ambiance d'air lumineux au point de n'avoir plus ni solidité ni relief. N'empêche que nous sommes toujours en présence de ceci, qui n'est point banal: un grand peintre qui est une toute jeune femme! M. Maurice Denis, dans ses tableaux religieux, exprime-t-il sincèrement sa foi? Question impossible à résoudre, et que la critique n'a peut-être pas le droit d'aborder; et pourtant elle se pose inévitablement, et prime toutes les autres, dès le premier coup d'œil jeté sur ces toiles naïves. Nous nous en tiendrons prudemment à son panneau décoratif, La Treille, peinture aussi conventionnelle que possible, où la simplification voulue des lignes et leur affirmation dans une cernure également appuyée partout, BERNARD BOUTET DE MONVEL d'écheveaux de soie pendants; des tamaris noueux tamisent la lumière et couvrent la chair nue d'une somptueuse jaspure d'ombres et de rayons. La mer déférante qu'on voit à gauche, avec son écume bleutée, la montagne et les nuages du fond, sont des

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ALBERT BESNARD Appollon et les vingt-quatre heures. — Plafond pour la Salle du Theatre Français (Détail) (Société Nationale)

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L'ART DÉCORATIF où la simplification aussi de la couleur sont évidemment discutables, mais sont décoratives au suprême degré. On peut admirer cette chaude coloration orangée, bleue, violette, et des parties tout à fait charmantes comme l'enfant agenouillé au premier plan; on peut aimer en M. Maurice Denis un vrai et profond poète primitif, un des nobles artistes de ce temps, on le peut, je vous assure, sans s'affilier pour cela à la petite secte qui proclame que Cézanne est Dieu, et que Gauguin était son prophète. J'aime beaucoup les imageries de M. Maxence. Il est facile de railler sa minutie à peindre tous les cils de ses figures allégoriques, les moindres fibrilles de leurs iris agatisés, les stries imperceptibles de la pulpe d'une lèvre; mais qu'importe, si l'effet d'ensemble, à distance, est large et harmonieux? Si l'on découvre des beautés nouvelles à mesure que l'on approche et scrute le détail, c'est apparemment qu'il y a dans cette peinture une plus grande somme de beautés que dans une autre. Cet amour fervent et naïf de la perfection, devant quoi l'on s'extasie quand on le rencontre chez un Primitif flamand, pourquoi ne pas l'admirer aussi chez un contemporain? M. Maxence nous fait revoir, emmantelé d'hérmine, tenant à deux mains un cristal violet, devant un champ de névé bleuâtre, le joli modèle blond, à l'expression candide, à la lèvre courte, aux pommettes accentuées qui figurait l'an dernier dans le tableau intitulé Vers l’Idéal. Cette fois, c’est L'Ame du Glacier, la plus parfaite à mon goût de la belle série des Ames de la nature. La Rieuse est moins bien venue: elle rit mal. Sur un fond bizarre, blanchâtre, de mer et de plans successifs d'ilots rocheux découpés comme des coulisses de théâtre, M. Auburtin a dressé ses coutumières silhouettes dansantes de vierges à peine femmes. Elles sont conduites par un étrange Centaure joueur de cornemuse, apparenté aux monstres mythologiques de Böcklin, dont la partie humaine est immense et la partie bestiale toute rabougrie. Je sais bien ce qu’il y a de discutable en cette peinture très factice, aux colorations crayeuses; mais ces sveltes et juvéniles figures ont une beauté d'attitudes, une pureté de lignes, une fermeté de style dans la grâce, qui leur donnent une haute et durable valeur. La place de M. Aman-Jean est bien ici, quoique cette année aucun de ses envois ne soit à proprement parler un décor. Ses accords de beaux tons mats, voilés, à peine rompus; l'élégance de son dessin languide, aux courbes onduleuses et synthétiques, ont un caractère décoratif très accusé. Rarement il avait réalisé des harmonies plus parfaites que dans les deux tableaux (dont l'un a été reproduit ici récemment) où des jeunes filles tiennent des vases bleus de Sèvres. M. Aman-Jean, comme on disait jadis, n’a qu’une corde à sa lyre, mais quelles suaves modulations il sait en tirer! Voici enfin, de Willette, le célèbre panneau qui fut l'orgueil, aux temps héroïques, du défunt cabaret du Chat-Noir, et qui fait halte au Salon avant d'aller au Luxembourg. Très heureusement patiné et, si l'on peut dire, «culotté» par la fumée de tant de pipes, il est plus délicieux que jamais, avec son ton de grisaille doucement échauffée de roux, avec sa verve débridée et mouillée de larmes, qui n’a point vieilli. L'artiste a mis une glose au bas de son allégorie tragi-comique, funambulesque et sentimentale. Il nous a raconté avec des mots l'histoire des petites communiantes, dont la candeur est aussi éphémère que celle de la neige sur les toits de Montmartre, et qui, séduites par l'or des Pierrots riches ou la poésie des Pierrots pauvres, finissent par se venger en les poussant à la ruine, au duel, au suicide. Et celles qui étaient laides se sont faites religieuses; ce sont elles qui emportent le cercueil de Pierrot vers un ciel où les étoiles sont des étoiles de corps de ballet. Mais le commentaire était superflu; l'œuvre parle assez par elle-même, folle bacchanale et pitoyable calvaire, où tourbillonnent ensemble les «sergots», les balayeurs, les trottins, où cahotent un fiacre de l'Urbaine et un omnibus «Batignolles-Clichy-Odéon», sous le regard d'une lune qui est une tête de mort. Ce Willette, en son genre, est un homme de génie, un glorieux fils de la plus pure lignée française; Watteau et Fragonard ne renieraient pas ce descendant ultra-moderne. Ai-je donné trop de place à la peinture décorative? Je ne le crois pas. Elle est vraiment représentée, à ce Salon, par nombre d'œuvres de premier ordre. Par contre, la

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LA PEINTURE AUX SALONS peinture d'histoire se meurt, la peinture d'histoire est morte. Seul, le vieux maître gascon, Jean-Paul Laurens, toujours vert, toujours puissant et original, sait galvaniser ce cadavre. Son Désastre, presque monochrome, poignant sans déclamation, si sobre dans son horreur, est une œuvre vraiment s'attachent à décrire, dans leur milieu naturel — villes, campagnes, pays exotiques — et dans leur action quotidienne, les hommes d'aujourd'hui. Comme toujours, la peinture de M. Dinet est savante, réfléchie, d'un métier superbe; rien n'y est livré à l'improvisation ou aux belle. C'est le soir de Waterloo; une lune blafarde éclaire vaguement la crête du plateau de Mont-Saint-Jean, le chemin creux d'Ohain, comblé par les cadavres des cuirassiers de Milhaud, un cheval qui agonise, des blessés qui achèvent de mourir, des voitures d'ambulances abandonnées. Au lointain, des brasiers fumeux. Dans un pli de terrain, devant quelques cavaliers, un homme passe, en redingote grise, courbé sur l'encolure de son cheval. C'est simple, c'est grand. Plus nombreux d'année en année sont les peintres de la vie moderne, ceux qui heureux hasards du pinceau, mais elle est aussi éloignée de la froideur académique que de l'à peu près et de la virtuosité vaine. Elle est toute prête pour les musées, où le temps la mûrira encore. Nous avons chaque année tout un salon d'orientalistes; mais nous n'avons qu'un seul orientaliste digne de ce nom, et c'est M. Dinet. Lui seul, on le sent, a pénétré un peu profondément les mœurs et l'âme de l'Islam. Une scène amoureuse, tout éclairée de joie sensuelle et de soleil, avec cette jolie épigraphe «les branches et les bras s'entrelacent au souffle du printemps»; une scène de deuil, peinte en clair- RENE MENARD