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HENRI MORISSET
Milles B. et H. MORISSET
Chemin de table (dentelle)
Aux yeux de l'avenir, nos Intimistes plai- deront pour nos vertus trop cachées; et le critique qui les verra pensera beaucoup de bien de cette époque surchauffée, éperdue de vitesse... Mais, en ces petits cadres discrets, que d'intérieurs vides! L'intimité même nous trahit, en décrivant la tristesse solitaire des choses.
Ce qui fait l'originalité du trop modeste et sincère artiste dont le nom s'encadre ici dans le charme ingénieux de l'œuvre fami- liale, c'est qu'il ne se borne jamais à fixer sur la toile la poésie muette d'un mobilier triste ou d'un fauteuil: ces intérieurs contem- porains, il les anime, il incarne leurs chers vieux souvenirs en de jeunes figures vivantes qui les prolongent de leur sourire, il remplit le simple décor d'un groupe d'acteurs gra- cieux qui ne posent point; Morisset est le poète du home paisible. Autre caractère d'o- riginalité: Morisset fut un intimiste avant l'intimisme. Intimiste d'abord, et naturel- lement, par vocation, par éducation: né quelques mois avant la guerre qui fera l'année terrible, ce Parisien ne connut jamais d'autre atmosphère que la famille, auprès d'un père peintre et de deux jeunes sœurs qui devinrent aussi des artistes, de par le seul instinct de leurs petits doigts de fées. Élève de son père, il trouve chez lui l'intime et naturelle fusion de l'art et de la vie, où les veillées sous la lampe studieuse continuent les exemples de l'atelier clair; il respire cette atmosphère artiste et familiale: il en a conservé le loyal parfum.
Comme les gens heureux — et jeunes,
Dessin
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L'ART DÉCORATIF
Morisset n'a pas encore d'histoire; et sa biographie de peintre nous suffit, car elle explique sa nature d'artiste en la replaçant dans l'évolution de son temps qui est le nôtre. L'intimité l'a modelé d'abord à son image : aussi traverse-t-il l'École des Beaux-ciples. Or, les meilleurs disciples de Gustave Moreau sont ceux qui ne font point du Moreau: le peintre de Galatée, comme le musicien des Béatitudes, ne fut un professeur dangereux que pour ses plagiaires ! Tacite leçon, que Morisset a finement com-
Arts sans rien recevoir de son empreinte. C'est un heureux, vous dis-je! Il est déjà lui-même, intérieurement. Et quelle bonne fortune l'a conduit dans l'atelier le moins tyrannique? Si Delaunay, sarcastique et fin, l'intimide, son successeur l'enchanté : voici Gustave Moreau, l'in vraisemblable académicien, dès 1892 ! Le joaillier du Rêve lui laisse le pur souvenir de son enseignement libéral, de ses hauts conseils, de son caractère de poète affectueux qui se veut le camarade et l'ainé seulement de ses libres dis-prise, avec ses amis d'atelier: Raoul du Gardier, Besson, Bussy, Martel, Sabatté, Burdy qui nous reviendra, les peintres de la vie charmante ou souffrante. Oh! ce n'est point le my-the qui l'attire ! Et ses compositions, si peu grecques, provoquent le sourire du maître... Ni classique, ni romantique, il est moderne. Il est déjà ce que son maître n'a jamais voulu paraître. Et s'il fait une brève apparition au V° Salon de la Rose-Croix, en 1896, c'est un intérieur d'église qu'il y montre. Au Louvre, il a copié lar-
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L'Étude
(Photographie Crevaux)
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gement le Concert Champêtre, audacieusement moderne et poétiquement libertin, du Giorgione, alors que Martel copiait le Bon Samaritain de Rembrandt; mais, s'il admire les Vénitiens, ce sont les Hollandais sionnistes sans formule et ce traducteur argentin de la vie, dont le vérisme effraie la chaude sensualité de Caro-Delvaille en éclairant à propos le recueillement souriant de Morisset.
Des Amis (Appartient à l'État)
qu'il aime, les bons Hollandais du foyer candide; et la grande ombre de Rembrandt lui parle de tout près, comme un ami. Venise, il la connaîtra dix ans plus tard: le peintre emplira ses yeux de ce pittoresque et noble tombeau; le boursier de voyage en rapporte la Sérénade sur le Grand Canal (Salon de 1902), et ses palais, riches musées, lui révèlent la gloire toute locale du Tintoret. La Hollande, après la Belgique, lui ressuscite Rembrandt chez lui; l'Espagne, enfin, lui propose Velazquez, ce roi des impres-
Voilà les origines et les voyages de l'intimiste. Oublier le Louvre après l'avoir longuement interrogé, sortir du musée pour retourner à la vie, ne retenir de la parole du maître que l'amour de la belle matière et la conscience artistique, tels étaient les conseils de Gustave Moreau: l'élève n'eut point de peine à les suivre, puisqu'ils répondaient au langage intérieur de son instinct, aux suggestions de son atmosphère et de son temps. L'élève, déjà personnel, est exposant déjà. Le peintre savant n'a pas à chercher
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HENRI MORISSET
sa voie. Morisset, un des premiers, compta parmi ces chers nouveaux venus dont nous aimions à retenir le nom plein d'avenir dans nos Salons de l'Artiste défunt; depuis treize 1891 : c'était aux « Champs-Élysées », au Palais de l'Industrie, disparu comme l'Ar-tiste... Des portraits, d'abord ; mais des portraits dans un intérieur, et la figure dans
printemps, nous le suivons ; chaque année, la savoureuse évolution de sa palette nous charme, en ajoutant une page au livre épars de nos souvenirs.
Il n'avait guère plus de vingt et un ans, quand il débuta dans l'ombre, au Salon de son cadre. Que si je traitais Morisset de précurseur, sa modestie ne nous pardonnerait point de l'avoir fait rougir: il n'en reste pas moins un des quelques instigateurs, alors dispersés, de l'Intimisme. Alors, n'existaient ni le mot ni la chose, ni le nom ni
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le groupe. Ou plutôt la flamme du foyer, qui demeure tout à fait dans le génie de notre race, couvait sous la cendre des documents poudreux.
L'étincelle est prête; et Morisset l'entrevoit depuis l'enfance. Son intimité paraît donc en plein impressionnisme, au temps,
ttement oublié du Lied, l'élève de Gustave Moreau renouvelait le genre, le petit genre poétisé, modernisé, de Chardin; l'innovation d'un adorateur parisien de Rembrandt renouait spontanément la plus pure tradition française.
Des portraits donc : portraits de parents,
déjà lointain, du plein-air. Une crise heureuse est en train de réconforter l'École française: l'heure, le sujet, le décor, le coloris vont changer; les plus jeunes peintres se réjouiront de garder la chambre: adieu la rue grouillante et les banlieues sales! Adieu l'impression diffuse et la lumière crue! Après l'impressionnisme, l'intimisme. Au plein-air succède le plein soir. D'instinct, sans arrière-pensée, Morisset réalisait déjà le vœu de Fromentin qui souhaitait nous ramener, avec le secours de la Hollande, «de la nature à la peinture». A l'avant-garde, à côté de Lomont, le clair-obscuriste injus-
d'amis, de l'auteur lui-même; de petits portraits, puis de petites compositions, d'où le portrait n'est pas absent, car, dans le Jour du professeur (1892), le professeur est son père. Son père, dont sa gratitude filiale allait fixer loyalement les traits, dans toute l'attention congestionnée du travail! L'année suivante, au Salon de 1896, un délicieux portrait anonyme de Mlle Blanche Morisset nous semblait venu du Salon de la Rose-Croix qui n'admettait que les visages de madones. Médaillé dès 1893, le Goûter déjà, la Machine à coudre promettaient un peintre attendri des joies saines: un peintre français.
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Étude
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Des Amis, en 1896, confondaient le portraitiste et l'intimiste dans la gamme de plus en plus fine des blonds cendrés; courbé sur le cuivre, l'Aquafortiste de 1897 accentuait les prédilections rembranesques du peintre en rehaussant l'atmosphère blonde avec le saphir verdi des acides: exercice de geste et du groupe, qui ne sent jamais le modèle vénal, l'unité de son œuvre, miroir de sa vie. Moderne, il n'est jamais décadent. Laissant volontiers à de plus mondains les contorsions aristocratiques ou perverses, il ne vise à suppléer ni Watteau, ni Manet. Il exprime simplement la jeune fille ou la
Jeux d'enfant (Photographie Moreau frères)
virtuosité d'un regard sensible. L'année suivante, Morisset passe au «Champ-de-Mars», où sa discrète modernité tient son rang: aussitôt associé, l'intimiste deviendra sociétaire, en même temps que boursier de voyage, en 1901. Heureux, studieux, marié, père de famille, entouré d'une compagne qui tient délicatement la palette et de deux sœurs dont les originaux et précieux ouvrages de broderie sont des œuvres d'art qui méritent l'accueil prochain de cette revue, le peintre a vu son bonheur troublé par la disparition de son père: comme si toute lumière réclamait une ombre!
Familial, il peint la famille, il traduit en artiste ce qu'elle offre à ses yeux, il tire ses sujets de son entourage: de là, cette harmonieuse vérité de la physionomie, du jeune femme contemporaine, dans sa solitude élégante ou dans ses réceptions amicales, lisant sur un divan, roulée dans son peignoir bleu (l'exquise Lecture du Luxembourg, 1901), jouant avec un petit chat familier qui s'ébouriffe dans son fil, soulevant avec une impatience d'amoureuse le rideau blond de sa fenêtre, étudiant la rose qu'elle peindra bientôt. Une visite, un peu de musique entre amis font diversion. La mondanité reste affectueuse et la gaieté douce: on ne voit pas les extravagances de Boldini dans cette demi-teinte aux reflets éteints. Le bambin grandit: après avoir dansé la capucine, voici l'heure de la leçon, l'attrayante Leçon du Salon d'Automne (1903); la réprimande aussi! La Grande sœur ne craint pas d'allonger sa claire silhouette sur le
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Photograph Moreau (reves)
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parquet pour jouer avec le petit qui délaisse le chemin de fer grinçant ou son premier dessin...
Toutefois, il n'y a point, chez Morisset, qu'un tendre observateur de l'ombre affectueuse; il y a, moins souvent, c'est vrai,
mais en de vifs éclairs de lueurs espiègles et de papillotements électriques, un observateur gai de la vie au dehors, du Paris mouvant et désœuvré qui s'amuse. Encore un côté très français d'un talent né parisien! Délicatesse et finesse ne sont point sœurs ennemies. Et ne peut-on se donner aux joies familiales sans détourner son regard de peintre des amusantes soirées de la Rue de Paris, à l'Exposition universelle de 1900? La terrasse d'un café de la place Clichy, la fête de Neuilly, dans la tiédeur de juin, ou, l'hiver, une loge empourprée de l'Opéra, les coulisses du théâtre où se reprend Cyrano, quelque souvenir de bal, sont des images divertissantes qui réveillent l'humour sans offusquer la vue des honnêtes gens. Là, comme chez lui, Morisset reste fidèle à son goût de sobre élégance : la cambrure d'un joli pied l'intéresse plus que les talons écules d'une épave de la Butte; il semble ignorer la satire douloreuse ou dévergondée de Montmartre. Mais comme il retient malicieusement le geste et le complet du fétard de Neuilly qui fait descendre les belles dames! Et les rires estompés dans la poussière d'or de la Rue de Paris (1901) ont fait prononcer le nom de ce Daumier qui fut un grand intimiste; car, dans l'art français, l'intimisme a devancé l'impressionnisme: ce qu'on oublie généralement.
Morisset n'est pas Daumier. Morisset n'est point philosophe: il ne cherche pas midi à quatorze heures, ni la caricature à la Michel-Ange ou la trace du Tintoret. Peintre, il est satisfait de voir en peintre à la fois sentimental et spirituel, en peintre bienveillant pour tout autre que soi-même et toujours soucieux d'un progrès. Dans le calme des sujets, l'évolution du peintre est frappante: il se renouvelle sans trêve, opiniâtrement. Sorti de l'ombre, issu de Gustave Moreau qui professait, avec Delacroix, la haine du gris, enfant des musées et des maîtres, il veut réconcilier les secrets de l'atmosphère et de la pâte; sans abjurer ses dieux, sans sacrifier sur le tard à la formule épuisée de l'impressionnisme, il tend à s'éclaircir à son tour, à nuancer les gris, à colorer l'ombre, à glisser les reflets bleus et les jeux de tons dans le frisson d'un rideau, dans les plis d'une robe, à donner chaque jour plus d'enveloppe à sa précision. Témoin ses esquisses blondes, aperçues à l'Exposition des Boursiers de voyage, au début de 1902, ou chez Silberberg, en 1903: témoin, à l'heureuse réunion des Intimistes, en février dernier, le contraste entre l'Étude puissante et la Femme en blanc. Suggestif aussi le Souvenir de bal, pochade vert-de-grisé après la Loge vigoureuse! L'évolution va rapprocher Vuillard qui se précise et Morisset qui s'éclaire. N'oublions pas non plus un retour au portrait, au grand
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portrait décoratif (Madame S... et son fils), au dernier Salon), plein-air interprété qui n'admet ni la convention romantique de l'école anglaise ni l'a-veuglante crudité du naturalisme.
Ce qui persiste, immuable, c'est le culte de la famille. Ce peintre, qui rêve un grand plein-air familial et symbolique, associant la vieillesse et l'enfance dans la maison de Beaugency, donnerait des remords aux plus invétérés misanthropes: aimer étant la vraie façon de comprendre, — avant l'heure de la mode et du sno-bisme, il a choisi l'intimité. Chardin pré-curseur ne semblait-il pas exceptionnel dans le vertige de son siècle? Tant il est vrai que l'art le plus voisin de la vie n'est qu'un idéal!
RAYMOND BOUYER.
Mlle B. et H. Morisset
Couverture de livre (broderie)