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L'ARCHITECTE REVUE MENSUELLE DE L'ART ARCHITECTURAL ANCIEN ET MODERNE PUBLIÉE SOUS LES AUSPICES DE LA SOCIÉTÉ DES ARCHITECTES DIPLOMÉS PAR LE GOUVERNEMENT TROISIÈME ANNÉE 1908 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS 13, RUE LAFAYETTE, 13 PARIS
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L'ARCHITECTE REVUE MENSUELLE DE L'ART ARCHITECTURAL ANCIEN ET MODERNE PUBLIÉE SOUS LES AUSPICES DE LA SOCIÉTÉ DES ARCHITECTES DIPLOMÉS PAR LE GOUVERNEMENT TROISIÈME ANNÉE 1908 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS 13, RUE LAFAYETTE, 13 PARIS
L'ARCHITECTE
L'ARCHITECTE REVUE MENSUELLE DE L'ART ARCHITECTURAL ANCIEN ET MODERNE PUBLIÉE SOUS LES AUSPICES DE LA SOCIÉTÉ DES ARCHITECTES DIPLOMÉS PAR LE GOUVERNEMENT TROISIÈME ANNÉE 1908 LIBRAIRIE E. DUCHER 74, Rue de Seine, 74 PARIS
L'ARCHITECTE BORDEAUX C'est une constatation banale, trop ressassée, mais encore vraie, que de dire que les Français ne connaissent pas les trésors d'art dont la France abonde. On va chercher bien loin, ou dans les musées, des exemples qui pourraient être plus profitablement étudiés sur place, à leur échelle et dans la lumière pour lesquelles ils ont été créés. Cette étude ne nécessiterait pourtant bien souvent qu'un déplacement d'un faible rayon. Millin, dans ses Antiquités, le baron Taylor avec ses Voyages pittoresques dans l'ancienne France, certaines anciennes publications architecturales, dont les planches sont malheureusement exécutées par des procédés ou trop sommaires, ou infidèles, ont tenté d'attirer l'attention sur nos villes et nos monuments. En vain pourtant, car, le livre ou le recueil fermé, on semblait oublier. Faut-il rappeler aussi que les premiers moulages de nos monuments des xii^e-xv^e siècles ont été exécutés aux frais des musées anglais, et que c'est bien après que l'on s'est décidé en France à imiter l'exemple donné par l'étranger? Avec les moyens modernes et quasi parfaits dont il dispose, l'Architecte va s'efforcer, une fois de plus, de mettre en lumière les chefs-d'œuvre architecturaux ou décoratifs de l'ancienne France. Mieux présentés et plus fidèlement ils auront peut-être pour les lecteurs un attrait enfin précis définitif. L'Architecte compte notamment, pour ce xviii^e siècle aujourd'hui si à la mode et pour ce xvii^e siècle un peu trop dédaigné et qui offre pourtant de si nobles exemples d'ordonnance architecturale et de richesse ornementale, appeler l'attention des constructeurs et des ornemanistes sur les œuvres parfaites conservées dans plusieurs des grandes villes de France. On parlera aujourd'hui de Bordeaux et on en reparlera dans un court laps de temps, car la belle ville offre nombre d'ensembles caractéristiques. Il est singulier qu'à une époque où l'art du xvm^e siècle jouit d'une faveur considérable, on ne se soit pas davantage préoccupé de Bordeaux. Alors que les monuments de Nancy ont été si souvent décrits, dessinés, photographiés, aucune publication n'a reproduit encore les morceaux d'architecture et les ensembles décoratifs qui abondent à Bordeaux. Comme Nancy pourtant, Bordeaux a subi au courant du xviii^e siècle une transformation radicale. Par la volonté impérieuse des Intendants, remplissant en Guyenne un rôle parallèle à celui du roi Stanislas en Lorraine, une ville nouvelle, xviii^e siècle, a remplacé une cité gothique immuable jusqu'alors. Mais il n'y a pas eu seulement volonté de transformer. Les Intendants ont été servis par des artistes exquis, architectes ou sculpteurs, qui ont multiplié à travers la ville des morceaux décoratifs tout à fait supérieurs. Et c'est cette supériorité, cette perfection qui sont la caractéristique de Bordeaux. En effet, une nouvelle forme d'art ne vaut pas seulement par la part d'imprévu, d'élégance, de logique qu'elle représente, mais par la façon dont ses éléments de beauté sont interprétés. Or à Bordeaux les travaux furent exécutés avec un goût et un soin extrêmes. Ailleurs il y eut dans la décoration de l'ampleur, de l'audace ou de l'humour, mais nulle part, si ce n'est à Paris et seulement dans quelques constructions, on ne rencontre cette délicatesse et cette sûreté d'outil qui s'affirme dans la presque totalité des constructions bordelaises du xviii^e siècle. Et ici ce n'est pas seulement la pierre, sa stéréotomie et sa décoration, qui doivent attirer notre attention, mais encore les fers forgés, les décorations intérieures, le mobilier. Cette ville posséda, en effet, d'excellents sculpteurs sur bois et de non moins remarquables ferronniers. Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir les quartiers de la Bourse, de la Rousselle, des Chartrons et même de Bacalan. Ce sont des départs de rampes admirables, des appuis de balcons aussi élégants qu'ingénieux de décor, des impostes qui ferment JANVIER 1908
L'ARCHITECTE l'ouverture en anse de panier des anciens chais, au moyen d'arabesques de fer encadrant le chiffre du propriétaire ingénieusement combiné dans un ovale. Les ferronnières semblent avoir été, à Bordeaux, une corporation particulièrement active et jalouse de perfection, ainsi qu'en témoignent les chefs-d'œuvre des compagnons conservés à la maison Careire. Les travaux des sculpteurs sur bois ont une supériorité égale. Naturellement ils s'inspirent des motifs courants, de ceux que leur offrent les beaux recueils d'ornements que les graveurs multipliaient à cette époque. Ce sont, comme ailleurs, des mascarons, des chicorées, des attributs champêtres, des instruments de musique; plus tard des guirlandes de roses, de lauriers, des griffons et toutes les fines arabesques exhumées à Pompei. Mais cela est traité avec une élégance, une sûreté d'outil qui est une joie pour les yeux, pour l'esprit des gens de goût. Ces sculpteurs sur bois étaient-ils des ouvriers spéciaux? Quelquefois. Mais bien souvent la pratique de la pierre et la taille du bois étaient demandés au même artiste. Ainsi arrivait-il à Cabiroi qui ouvragait la pierre des frontons du nouveau palais archi-épiscopal (aujourd'hui Hôtel de Ville) et décorait les trumeaux, les corniches, les lambris des salons intérieurs. Notons en passant que les lambris de certains intérieurs bordelais sont en acajou massif. La gouge pénétrait dans ce bois au ton chaud et faisait surgir de la matière une décoration vivante et souple où les jeux de lumière produisaient tout leur effet. On trouve aussi à Bordeaux de grandes armoires à linge, véritables monuments également en acajou massif, dont le fronton, sous Louis XV, s'anime d'un vivant masque au beau modelé, et, sous Louis XVI, de guirlandes de roses si souples avec leur tonalité rose-rouge qu'elles semblent faites de cire malléable. C'est qu'en ce siècle heureux, Bordeaux fut par excellence le grand dépôt des bois des îles. Son port recevait la presque totalité des importations des grandes Indes : Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe. Des billes des bois les plus excellents ou rares s'accumulaient sur les quais de Bordeaux, et, vu la modicité du prix du fret, étaient revendues avec une majoration des plus légères. D'où cet emploi des essences rares pour la décoration intérieure ; d'où aussi ces meubles en bois massifs ou plaqués de marqueteries supérieures qui se rencontrent encore à Bordeaux et dans la région du sud-ouest, malgré l'exode que leur ont imposé depuis quelques années les marchands de curiosité. Mais ce n'est pas aujourd'hui que nous franchirons le seuil des logis pour inventorier les richesses qui s'y accumulent. Nous passerons seulement en revue quelques façades, et nous nous attarderons au Grand Théâtre, construction-type inégalée, merveille de Bordeaux, chef-d'œuvre de Victor Louis. Bordeaux est une ville Louis XV et Louis XVI. Sa transformation s'est accomplie en cinquante ou soixante ans. Elle ne remonte pas au delà de 1730, et se termina aux environs de 1790. La Révolution et les guerres de l'Empire n'étaient pas faites, on le comprendra, pour perpétuer la prospérité dans une ville dont la condition de vie était basée sur les bénéfices retirés des importations et des exportations qui ne donnent leur maximum qu'en temps de paix. Notons toutefois que l'école de constructeurs et de décorateurs formée par le xviiie siècle fut assez puissante et féconde pour résister à tous les contretemps. Nombre des habitations élevées à Bordeaux durant le xixe siècle conservent dans leur parti et leur décoration le caractère et l'esprit du xviiie siècle. D'autre part Bordeaux, il y a peu d'années encore, donnait à la France des ornemanistes joignant à l'habileté courante un goût exceptionnel. La transformation de Bordeaux est l'œuvre de Louis-Urbain Aubert de Tourny, intendant de Guyenne. Il entra en fonctions en 1743 et quitta Bordeaux en 1757, en lançant aux bordelais qui lui reprochaient les dépenses occasionnées par les travaux qu'il avait ordonnés : « Vous me maudissez, mais vos enfants me béniront ». C'est M. de Tourny qui fit d'une cité irrégulière, resserrée entre des marécages qui s'interposaient entre les quartiers du centre et d'importants faubourgs, une ville spacieuse, moderne, baignée d'air et de lumière, dont les avenues et les larges voies sont bordées de constructions vastes ou modestes, mais toujours recommandables par la justesse de leurs proportions et la délicatesse de leur ornementation. Car ceci est à noter : à côté des 1.100 mètres de quais aux belles façades régulières, à côté des hôtels des riches armateurs, il est de petites demeures présentant deux étages élevés sur rez-de-chaussée, éclairées de trois fenêtres à l'étage, qui, par leurs heureuses proportions, la pureté de leur décoration, sont de véritables bijoux architecturaux. Nous signalerons entre beaucoup d'autres une petite maison du cours d'Albret, portant le no 79. M. de Tourny opéra cette transformation contre la volonté des bordelais, malgré un mauvais vouloir étroit qui ne justifiait même pas la question d'argent. A propos des façades élevées sur les quais, Bernadau, l'un des premiers écrivains bordelais qui ait rendu justice à M. de Tourny dès la fin du xviiie siècle, rappelle que M. de Tourny n'éprouva que des refus lorsqu'il proposa aux propriétaires des terrains des quais de bâtir à leurs frais les façades nouvelles, ou bien s'ils ne le pouvaient, de lui vendre leurs terrains pour permettre d'élever ces façades. « Alors, ajoute Bernadau, l'intendant leur déclara que, puisqu'ils étaient assez ennemis de leurs intérêts pour se refuser à coopérer eux-mêmes à la construction d'une façade, que le bien public commandait, il
L'ARCHITECTE --- allait ordonner d'en élever une au-devant de leurs maisons.... Cette façade fut construite dans l'espace de trois ans; et si l'on n'a pas donné assez de dégagements aux maisons qui la formaient, si le quai n'a pas la profondeur nécessaire aux mouvements du port, c'est à l'obstruction des anciens propriétaires du local qu'il faut attribuer ces inconvénients». A la vérité, lorsque M. de Tourny entra en fonctions, une place ouverte sur la Garonne et bordée de construction monumentales, était projetée depuis quinze ans. Les Jurats en avaient demandé les plans et le dessin à Jacques Gabriel, contrôleur général des bâtiments du Roi. Mais des deux constructions projetées, l'Hôtel des Fermes et la Bourse, la première était seule commencée et les travaux allaient lentement. Tout changea lorsque M. de Tourny décida de transformer radicalement Bordeaux. Jacques Gabriel étant mort, son fils Jacques-Ange termina les constructions dont il avait donné les plans. La statue colossale du roi, due aux Lemoyne, qui devait être placée en son milieu, fut inaugurée, les nouveaux cours furent percés, un délicieux jardin public bordé de portiques dont Francin décora le fronton principal, prit la place d'un marais, et permit de relier le vieux Bordeaux au quartier neuf des Chartrons. Habité par les négociants, les armateurs, les riches étrangers, bref par tous ceux que génaient les privilèges assurés aux seuls bourgeois de Bordeaux, ce quartier était déjà riche en jolies habitations. Et là aussi, il y a encore à glaner pour l'amateur de belles sculptures et d'habiles ferronneries. M. de Tourny partit en 1757, mais son œuvre fut continuée par ses successeurs : MM. d'Esmengart, de Clugny, Dupré de Saint-Maur, qui trouvèrent un aide puissant dans le gouverneur de Guyenne, le fastueux maréchal de Richelieu. La période Louis XVI de l'architecture bordelaise va accumuler dans la ville agrandie les beaux logis et les somptueux monuments. C'est alors que Victor Louis apparaît et donne sa mesure dans le Grand Théâtre de Bordeaux. Parallèlement une élite d'architectes concurrents ou sortis de son agence élève les beaux hôtels du quartier de la Comédie, ceux du cours d'Albret, les jolies maisons qui décorent les campagnes environnantes. La ligne chantournée du style Louis XV fait place Fig. 2. — Allège d'une fenêtre du premier étage de la maison no 87 de la rue Palais-Gallien, à Bordeaux.
L'ARCHITECTE aux plans rigides du style Louis XVI. Le décor est moins abondant, moins coloré, mais il gagne en pureté, en élégance, en distinction. On en jugera ici par les façades d'habitations particulières que nous donnons. Ces échantillons typiques, mais très différents, témoignent de la personnalité de leurs auteurs. Avec ses pilastres, l'hôtel de Poissac a une certaine gravité atténuée pourtant par les gracieux médaillons des allèges (Planche VI). Nous n'en connaissons pas l'architecte, mais par analogie nous l'attribuions volontiers à Bonfin qui terminait vers le même temps l'archevêché (aujourd'hui Hôtel de Ville), et qui devait élever un peu après le bel hôtel de Lisleferme (aujourd'hui Musée d'Histoire Naturelle). L'auteur du majestueux hôtel Piganeau est connu: c'est Lhote, qui fut attaché par Louis à son agence du Grand Théâtre. Ici, l'influence du maître est certaine (Planche V). Toutefois, ce ne sont pas les constructions exécutées par Louis à Bordeaux qui semblent avoir séduit Lhote, mais bien plutôt, à ce qu'il nous semble, les galeries du Palais-Royal à Paris. Lhote est aussi l'auteur de cet hôtel Journu, cours du Jardin Public, que Louis appelait le «bijou de Bordeaux». Cette construction a malheureusement été surélevée. Certains attribuent à Louis le joli pavillon de la rue Saint-Laurent, qui se trouve ici reproduit; d'autres assurent qu'il l'habita. Ces deux affirmations sont peut-être fantaisistes, mais la construction est charmante. (Fig. 3). On jugera encore de la perfection décorative des logis bordelais en examinant la délicieuse façade d'une maison de la rue Palais-Gallien, logis bourgeois simplement, dont nous donnons l'ensemble et des détails, notamment la frise qui court au-dessus de la porte d'entrée. (Planche IV, fig. 1 et 2). Où trouver un parti mieux équilibré, plus clair, et une ornementation plus pure? On lui reprocherait presque de paraître un travail de ciselure, si l'on ne savait qu'il s'agit là d'une pierre très belle, d'un grain serré, qui a permis à l'outil du décorateur toutes les délicatesse. Pour donner une idée complète de l'habitation privée à Bordeaux au XVIIIe siècle, il aurait peut-être fallu reproduire aussi certains des petits logis du cours d'Albret auxquels nous avons déjà fait allusion: celui du n° 79 avec son médaillon central et sa frise de chiens-courants; celui du n° 55 avec une frise qui, sous le clair soleil, apparaît délicate comme une valenciennes; celui qui fait, un peu plus haut, le coin de la rue Henri IV et dont les allèges sont semblables aux morceaux décoratifs de l'hôtel Piganeau. On aurait également pu faire une riche moisson aux Chartrons, dans les rues Borie, Cornac, ailleurs encore. Et, dans un autre ordre d'idées, s'ils n'étaient pas si sobres de décoration extérieure, si modifiés parfois après coup, on aurait aimé à donner les hôtels construits par Louis, — bien authentiquement de lui: — hôtels Saige(Préfecture), Legrix de La Salle, maisons Gobineau, La Molère,Fonfrède, celle-ci si célèbre par son escalier en spirale, une merveille, au sujet de laquelle Bernadau, déjà cité, conte cette anecdote: «Un étranger, qui l'avait visité, désirait écrire au propriétaire. Comme il voulait le distinguer des autres négociants qui portaient le même nom, et qu'il ne se rappelait pas le nom de la rue qu'il habitait, il mit bonnement sur l'adresse de sa lettre: A M. Fonfrède sur son bel escalier, à Bordeaux.» (Bernadau, Tableau de Bordeaux, 1810.) Il aurait fallu aussi penser au château de Peychotte à Talence, si harmonieux de proportions. Mais le nouveau propriétaire a cru pouvoir le surélever d'un étage qui en modifie le caractère. Cependant, que sont ces logis où Louis a montré sa science et son goût à côté du Grand Théâtre, son œuvre immortelle! Cette œuvre là est certes connue. Des générations d'architectes ont accompli vers elle un pieux pèlerinage. Charles Garnier s'en est inspiré, et grand artiste, riche de talent, il a eu la coquetterie de dire lui-même combien il avait d'obligations à Louis. Dès 1782, celui-ci avait publié une monographie in-folio de son chef-d'œuvre, qui a donné lieu à maintes publications durant le XIXe siècle. Récemment deux de nos collaborateurs, MM. Paul Guadet et H. Prudent ont également témoigné de leur admiration pour Louis dans l'étude qu'ils ont publiée sous ce titre: Les salles de spectacle construites par Louis à Bordeaux et à Paris (in-4e 1903). Il y a deux ans, M. Prudent a d'autre part caractérisé ici même l'œuvre de Louis. (L'Architecte, avril 1906.) Mais si tout constructeur connaît la signification du Théâtre de Louis, peu seulement l'ont étudié sur place. Les belles et fidèles planches qui accompagnent ce texte seront donc une révélation pour beaucoup (Planches II, III). Il faut ajouter que le photographe, M. Chevojon, a prouvé ici son sens artiste en choisissant avec un rare bonheur les parties propres à donner l'expression du monument. Voyez, par exemple, la perspective des paliers du premier étage avec leurs domes appareillés, n'a-t-on pas immédiatement la vision nette, précise du parti adopté? Cette perspective du premier étage n'est-elle pas un Piranèse, un Hubert-Robert? Avec ceci en plus, que ce n'est pas là songe d'artiste, mais architecture vraie, solide, logique. Nous avons visité longuement le Grand Théâtre, le jour et la nuit. L'effet est autre selon l'heure, mais la logique de son ordonnance est frappante dans les deux cas. Toutefois c'est surtout aux lumières que l'on distingue le parti de la distribution, les trois sections nettement accusées : salle de spectacle, grand escalier, foyers. Quoique l'on passe facilement de la
L'ARCHITECTE salle de spectacle aux foyers par l'intermédiaire des paliers latéraux, la différence d'éclairage permet de constater l'indépendance des diverses parties, cette loi fondamentale de la distribution moderne. Ce qui est admirable dans l'œuvre de Louis, c'est que la science la plus consommée s'allie à un sens artiste des plus affiné. Il était autant décorateur que constructeur. Il se complaisait aux problèmes abscons de la stéréotomie, et en même temps aux combinaisons décoratives les plus subtiles. Il construisait des théâtres et pouvait en brosser les décors. Le musée de Nantes possède de lui une maquette de décor : une grotte animée par un sacrifice à l'amour, qui prouve son habileté d'illusionniste. C'est du reste une physionomie bien intéressante que celle de Louis, et digne de tenter non pas seulement un écrivain d'art ou un érudit, — Louis eut son historiographe en Charles Marionneau(1),— mais encore un psychologue. Cet homme qui fut un travailleur acharné, un constructeur savant et audacieux, aimant à vaincre la difficulté, était doublé d'un fin diplomate, homme du monde accompli, ouvert à toutes choses, à tous les arts et notamment à la musique. Il la pratiquait déjà durant son séjour à Rome. La musique devait, du reste, avoir une place prépondérante dans sa vie, puisque Mme Louis, née Marie-Emma-nuelle Bayon, était non seulement une exécutante de première force mais un compositeur estimé à qui l'on doit Fleur d'Épine, opéra qui fut représenté au Théâtre Italien en 1776. De quel aide ne fut-elle pas à Louis, cette femme séduisante, durant les combats qu'il livrait à Bordeaux. Elle l'y avait accompagnée et avait ouvert un salon où les plus hautes personnalités fréquentaient. Bien des gens entrèrent hostiles dans le salon de Mme Louis qui en sortirent séduits, vaineus par la grâce de la maitresse de la maison et l'habileté de son mari! Appelé à Bordeaux sur la recommandation du maréchal de Richelieu, gouverneur de Guyenne, dont il était l'architecte et l'ami, Louis fit adopter ses plans malgré l'opposition des Jurats, qui eussent préféré confier le travail à un architecte local, Bonfin. Le 3 avril 1773, Louis était à Bordeaux. Le 1er mai les plans du Grand Théâtre étaient approuvés et le 13 novembre 1773 on ouvrait les chantiers. Mais les travaux ne furent activement menés qu'à partir de 1775. Malgré la prospérité du port de Bordeaux, les finances de la ville étaient alors fort obérées. D'autre part la vente des terrains avoisinant le Château-Trompette, concédés par le Roi en vue de couvrir les frais de construction du Grand Théâtre, ne réussissait pas. Il fallut recourir à des emprunts ; il arriva même un moment où Louis dut répondre personnellement de certaines sommes. Mais l'aide des intendants: MM. d'Esmengart et Dupré de Saint-Maur d'une part, l'influence du maréchal de Richelieu d'autre part, triomphèrent des contretemps et de toutes les mauvaises volontés. Turgot lui-même, que Louis dans un voyage à Paris avait acquis à son œuvre, s'intéressait à la construction du Grand Théâtre et son successeur au contrôle général des finances, M. de Clugny, imposa annuellement sur les produits des octrois de Bordeaux, un prélèvement de 150.000 livres au profit de l'édifice. Sa construction et son aménagement devaient engloutir près de deux millions et demi, exactement 2.436.523 livres 19 sols 1 denier, d'après Louis. Certains assurent que ce chiffre fut dépassé. Pour atténuer l'hostilité qui l'entourait et prévenir les accusations de malversation qui n'auraient pas manqué d'être lancées à l'occasion d'une si forte --- (1) VICTOR LOUIS, un vol. in-8°. Bordeaux, 1883.

La revue mensuelle "L'Architecte" se consacre à l'art architectural ancien et moderne, sous les auspices de la Société des Architectes Diplômés par le Gouvernement. Cet ouvrage, troisième année de publication, explore les trésors architecturaux de la France, mettant en lumière les chefs-d'œuvre des villes françaises. L'édition de 1908 se concentre particulièrement sur Bordeaux, une ville qui a subi une transformation radicale au XVIIIe siècle, remplaçant une cité gothique par une ville nouvelle sous l'impulsion des Intendants et d'artistes exquis. La revue détaille la richesse décorative de Bordeaux, notamment dans ses ferronneries, ses sculptures sur bois et ses lambris en acajou, ainsi que son rôle de grand dépôt de bois des îles.