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L'AMOUR DE L'ART
RENÉ HUYGUE DIRECTEUR
IX
PARIS RÉGION DÉVASTÉE
LA DÉCOUVERTE ET L'HISTOIRE D'UNE ŒUVRE INCONNUE DE RUBENS
NOVEMBRE 1937
PRIX : 15 FRANCS
RÉDACTION, ADMINISTRATION, PUBLICITÉ : ÉDITIONS DENOËL, 19, RUE AMÉLIE, PARIS (7e) — TÉLÉPHONE : SÉG. 90-99, INV. 17-09
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L'AMOVR DE L'ART
DIRECTEUR : RENÉ HUYGUE
DIRECTEUR-ADJOINT : GERMAIN BAZIN
REVUE MENSUELLE
NOVEMBRE 1937 — N° 9
DIX-HUITIÈME ANNÉE
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SOMMAIRE
TABLE D'ORIENTATION :
Paris, Région dévastée
Germain Bazin.
L'HISTOIRE DE L'ART ET SES MÉTHODES :
La Découverte et l'Histoire d'une Œuvre Inconnue de Rubens.
I. La Découverte de l'Œuvre
Charles Sterling.
II. L'Histoire de l'Œuvre
Ludwig Burchard.
AVEUX CONTEMPORAINS :
L'Inquiétude dans l'Art d'Aujourd'hui.
IV. À la Recherche d'un Ordre
Bernard Champigneulle.
DOCUMENTS :
À la Découverte dans les Musées de Province : Au Musée de Dieppe.
I. Pierre Graillon
A. Legrand,
II. Un Buste inconnu de Carpeaux
Conservateur du Musée de Dieppe.
LES FAITS :
L'Entrée de la Collection Personnaz au Musée du Louvre
Robert Péchoud.
Échos et Informations.
LES EXPOSITIONS :
Les Monuments Historiques au Palais de Chaillot
Robert Gallerand.
Sur quelques Exposants du Salon d'Automne...
André Dennery.
À travers les Expositions
M. F., J. R. et A. D.
LES LIVRES :
Explication de Jérôme Bosch
Michel Florisoone.
Livres d'Art
R. H.
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FRANCE : 120 FRANCS
BELGIQUE : 130 FRANCS Français
ÉTRANGER : 190 et 220 FRANCS Français
Réduction, Administration, Publicité :
ÉDITIONS DENOËL
Chèque Postaux 1469-03
Reg. Comm. Seine 244.131 B
19, Rue Amélie, PARIS (VIIe)
Téléphones Sécur 90-99 — Invalides 17-09
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Comité d'Honneur
Madame la Princesse CAETANI DE BASSIANO ;
Madame COLETTE ;
M. PAUL BAUDOUIN, amateur d'Art ;
M. BERNARD BERENSON ;
M. ABEL BONNARD, de l'Académie française ;
M. GABRIEL COGNACQ, membre du Conseil des Musées nationaux ;
M. DAUTRY, ancien directeur général des Chemins de fer de l'État ;
M. D. DAVID-WEILL, membre de l'Institut, président du Conseil des Musées nationaux ;
M. HENRI FOCILLON, professeur à la Sorbonne ;
M. le Comte HUBERT DE GANAY ;
M. JEAN GIRAUDOUX ;
M. ALBERT S. HENRAUX, président de la Société des Amis du Louvre ;
M. ÉTIENNE NICOLAS, amateur d'Art ;
M. EUGENIO D'ORS, de l'Académie espagnole ;
M. GEORGES RENAND, amateur d'Art ;
M. PAUL VALERY, de l'Académie française.
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Directeur :
RENÉ HUYGHE
CONSERVATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE.
Directeur-Adjoint :
GERMAIN BAZIN
Secrétaire de la Rédaction :
MICHEL FLORISOONE.
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Comité d'Architecture :
MM. AUGUSTE PERRET, LOUIS SUE, ANDRÉ VERA.
JEAN-CHARLES MOREUX, Secrétaire-Général.
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TABLE D'ORIENTATION
PARIS
RÉGION DÉVASTÉE
par GERMAIN BAZIN
Une municipalité, commise à la garde d'une ville dont le charme si personnel retient tous ceux qui passent chez elle, rêve d'en faire une de ces capitales standards qu'on voit sur tous les points du globe et qui au bout d'une demi-heure de contact communiquent une insurmontable impression d'ennui ! Et cette ville c'est Paris !
Voilà, en effet, quel est l'idéal des édiles parisiens tel qu'il a été brusquement révélé au public à grand renfort de plans et de maquettes à la section d'urbanisme de l'Exposition.
Beaucoup d'entre nous ont commencé par douter de la réalité de ce qu'ils voyaient, un peu comme on se refuse à croire à la mort proche d'un être cher ; mais il paraît qu'au contraire l'exécution de la première tranche de travaux est imminente, les immeubles achetés et l'avidité de destruction des « géomètres » encore aiguisée par la perspective d'une proche satisfaction. Est-il encore temps d'empêcher ce suicide ?
Ce fameux plan a pour but l'amélioration de la circulation, l'embellissement et l'assainissement de la cité. Il serait stupide de n'en voir que le côté négatif. Il réalise dans certains quartiers de construction récente et qui ne présentent pas d'intérêt historique, comme le quartier des Halles, des améliorations considérables qui décongestionneront le « ventre de Paris ». Par ailleurs seuls les amateurs de pittoresque sordide regretteront la destruction des îlots insalubres no 10, no 4 et no 14, situés dans les XIe, XIIe et XIVe arrondissements. Il en va différemment en ce qui concerne le quartier du Marais et le faubourg Saint-Germain qui, avec une partie du VIIe arrondissement, et le faubourg Saint-Honoré sont les derniers centres historiques de Paris. Or, les travaux projetés par M. « l'architecte-géomètre » de la ville de Paris prévoient la destruction presque complète du Marais et du faubourg Saint-Germain.
Toute la partie du Marais comprise entre les rues de Rivoli et Saint-Antoine, le parvis Saint-Gervais, les quais de l'Hôtel de Ville et des Célestins et la rue Saint-Paul est tout simplement rasée. Seuls surnagent du carnage les monuments classés et qui sont « dégagés » : les deux églises Saint-Paul et Saint-Gervais, l'hôtel de Sens et l'hôtel de Beauvais. Encore s'il faut en croire le plan-relief qui nous était montré à l'Exposition, la cour de l'hôtel de Beauvais, ensemble admirable du XVIIe siècle, doit être éventrée sur un de ses côtés, pour être mise en communication avec la cour intérieure d'un îlot contigu entièrement neuf. Mais cela est tellement énorme qu'on préfère croire à une erreur des bureaux de dessin de M. l'architecte-géomètre. Les services des Monuments historiques, je l'imagine, ne le toléreraient pas. La raison de circulation ne peut être invoquée dans ce quartier situé à l'écart de toutes les grandes voies et où il n'y a qu'un mouvement local. Seule la raison d'assainissement peut-être prise en considération. Pour certaines rues elle est réelle. Encore n'est-elle pas telle qu'elle doive entraîner la disparition entière du quartier.
Les travaux projetés dans le faubourg Saint-Germain, dans le quadrilatère : quai, boulevard Saint-Germain, rue Dauphine, rue du Bac sont surprenants par leur caractère de gratuité et d'inutilité. Le seul percement justifiable est celui d'une voie à ouvrir dans le prolongement du pont du Carrousel transformé, afin de supprimer les chicanes de la circulation sur la rive gauche, produites par les rues du Bac et des Saints-Pères. (Encore que certains urbanistes préconisent les carrefours en chicane plutôt que les rencontres en angle droit !) Mais il n'était pas indispensable d'ouvrir cette voie en Y, en deux branches se dirigeant vers Saint-Germain et vers la rue du Bac,
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afin de mieux éventrer le quartier. Cependant les travaux accomplis entre la rue Bonaparte et la rue Dauphine laissent deviner les desseins profonds de M. l'architecte-géomètre qui est « d'embellir » le quartier. Là, deux immenses voies formant un X (notre géomètre est aussi un algébriste) écartèlent le quartier, détruisant entièrement la rue de Seine ne laissant plus des autres que des tronçons ridicules. Beaux-Arts nous a révélé que M. le géomètre n'avait aucune tendresse pour « les taudis où l'on se meurt de tuberculose » du faubourg Saint-Germain. Je pense qu'il ne se prend pas lui-même au sérieux, à moins que, enivré de ses spéculations géométriques, il ait perdu tout sens des réalités. Peut-être ne connaît-il pas le quartier qu'il va assassiner, autrement que d'une façon géométrique et supérieure, ayant dédaigné sans doute de jamais mettre les pieds dans cet îlot insalubre. Mais à qui fera-t-on croire que le faubourg Saint-Germain est un « repaire de taudis » ? Il y a là un paradoxe tout de même un peu fort. A part deux ou trois cas particuliers comme les rues de Nevers et Visconti, les rues de ce quartier ne sont pas plus insalubres que celles de beaucoup d'autres quartiers de construction plus récente. L'hygiène d'un quartier dépend en effet, au moins autant de son peuplement que de l'âge de ses constructions. Il y a un aspect psychologique des problèmes de l'hygiène qui n'a rien à voir avec la « géométrie » et qui pour cela sans doute échappe aux hygiénistes parisiens. Je conseillerais vivement à ceux-ci une promenade dans les faubourgs anciens de Malines. Ils verraient que des quartiers anciens ne sont pas forcément des taudis. Toutes les maisons s'écheillonent du XIVe au XVIIe siècle. Les façades ravalées fréquemment (et uniformément pour toute une rue), les intérieurs brillants de propreté respirent l'hygiène et le bien-être. Les fleurs prodiguées, les couleurs pimpantes témoignent du goût des habitants pour leurs demeures. Certains logements d'habitations ouvrières construites en France il y a dix ans ne sont-ils pas déjà en passe de devenir des taudis ? Sans nier l'aspect matériel du problème — ce qui serait un paradoxe stupide — il faut reconnaître que son aspect psychologique a été trop négligé, qu'une rééducation du peuple français est à faire en ce sens et que, en présence de sa répulsion naturelle pour l'hygiène, les pouvoirs publics seraient en droit d'édicter des règlements d'hygiène privée dont l'application serait assurée par des inspections à domicile.
Mais la population d'artisans, de fonctionnaires et de représentants de professions libérales qui habite cette partie du faubourg Saint-Germain, que vous voulez détruire ne loge pas, vous pourriez aisément vous en convaincre, Monsieur le Géomètre, dans des taudis.
On pourrait encore moins justifier l'éventrement du quartier par les nécessités de la circulation, car celle-ci y garde un caractère local. Le prolongement de la rue de Rennes, d'autres l'ont déjà dit, tombant dans la Seine ne répond à aucune utilité. Il est sur la rive droite d'autres quartiers de Paris, centres d'affaires, complètement engorgés, et qui nécessiteraient une intervention chirurgicale beaucoup plus urgente ; on ne comprend donc pas la primauté donnée à cet inutile prolongement de la rue de Rennes pour lequel les immeubles sont déjà achetés. Mais les expropriations de la rive droite seraient beaucoup plus coûteuses ; la municipalité de Paris veut-elle se donner « à bon marché » des airs d'avoir une grande politique urbaniste en opérant dans le quartier Saint-Germain où les achats d'immeubles sont moins onéreux ?
Mais je pense que la raison « esthétique » est celle qui a surtout préoccupé nos esprits géométriques. Il paraît qu'il faut supprimer la « honte » des vieux quartiers de Paris qui scandalisent les étrangers, pour montrer à ceux-ci de « beaux immeubles » possédant tout le confort moderne et bien alignés au cordeau. Je ne sais où les géomètres parisiens ont puisé cette opinion étrangère sur Paris ; peut-être chez le touriste moyen de l'agence Cook ; mais que nous importe l'opinion de celui-ci ? S'ils avaient le souci de s'informer et de voir les choses autrement que du haut de leur table à dessin, ils sauraient que les étrangers cultivés sont au contraire attirés par le charme de ces lieux historiques. Nous ne pouvons pas demander à des géomètres qu'ils soient sensibles aux souvenirs historiques qui abondent dans cet îlot, ni qu'ils connaissent la valeur d'art d'un grand nombre de maisons, ni qu'ils apprécient cet incomparable musée de la ferronnerie en plein air que constituent les admirables balcons en fer forgé de ces rues. Mais nous nous étonnons de les voir revêtus de pouvoirs dictatoriaux. Il y a en France des organismes et des commissions chargés précisément de protéger le passé et la beauté contre les fureurs des géomètres. Jadis un préjugé d'école les portait à mépriser les monuments des XVIIe et XVIIIe siècles, quitte à entourer de soins maternels les moindres fragments d'opus spicatum mérovingien que recèle encore notre territoire. Mais ces préjugés sont depuis longtemps révolus. La Commission du vieux Paris et celle des Monuments historiques ont-elles été consultées ? N'ont-elles pas leur mot à dire et prépondérant ? Nous mettons en elles tout notre espoir. Que pense, par exemple, la Commission du vieux Paris de la destruction du café du Petit Maure, rue de Seine, où Villon, Boileau, Saint-Amand tinrent leurs assises poétiques et qui subsiste encore sous sa forme du XVIIIe siècle avec son enseigne et sa charmante grille de cabaret à la décoration bachique de pampres ?
Mais nous vous injurons. Monsieur l'architecte-géomètre, en ne vous croyant pas capable d'être accessible à la beauté. Vous avez une conception de la beauté et vous nous l'avez fait connaître dans cet interview de Beaux Arts dont la candeur nous toucherait s'il ne s'agissait pas de choses aussi graves. Vous réservez toutes vos tendresses pour les « beaux immeubles » construits récemment à l'entrée de la rue Dauphine, et dont l'édification révèle l'inco-
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hérence de vos services. Monsieur le géomètre, car ce sont eux qui empêchent l'élargissement de cette rue, seule solution rationnelle du problème de l'élargissement de l'accès du Pont-Neuf, et qui vous obligent à le chercher plus obliquement entre l'Institut et la Monnaie, c'est-à-dire en rétablissant une de ces chicanes qui pourtant vous paraissent si préjudiciables cent mètres plus loin. Ah ! ceux là vous les trouvez beaux ces affreux immeubles qui sous prétexte de s'adapter au style des maisons de la place Dauphine ont planté en plein cœur de Paris une sorte de bout-ci bout-là de style Henri IV-Louis XIII ! Et c'est de cette architecture-là que vous rêvez de recouvrir le quartier — vos plans reliefs nous le révèlent — jusque bien au delà du boulevard Saint-Michel, car cette gangrène s'étend jusqu'en face de Notre-Dame !
Ah ! Haussmann était un architecte de génie à côté de celui ou de ceux dans le cerveau desquels ont germé ces plans grandioses. Des îlots de forme presque partout triangulaire (la forme la plus indésirable) flottant dans des espaces sans mesure, des immeubles affectant l'aspect d'arcs de triomphe gigantesques, des tours Louis XIII de vingt étages construites vis-à-vis de Notre-Dame ou écrasant de leur masse Saint-Julien-le-Pauvre et Saint-Séverin ! Si on doit détruire, qu'on nous épargne du moins cette parodie, cette mascarade infâme du passé ; nous préférerions cent fois l'immeuble caserne aux plans nus dont l'indigence est du moins sincère à toutes ces prétentieuses élucubrations issues de cerveaux d'eunuques !
Je pense que M. l'architecte-géomètre de la ville de Paris doit nous trouver bien ingrats. « Quoi, l'on m'accuse de ne pas respecter les monuments du passé ! mais voyez comme je les embellis, comme je les entoure de squares, comme je les dégage ! Et voilà comme nous sommes nous autres géomètres ! » Et voilà un autre méfait de ce plan insensé. Tout ce qui a un caractère historique reconnu par classement surnage du naufrage, mais privé de l'ambiance qui l'explique. Quelle signification garde la délicieuse petite place Furstemberg ouverte béante sur un espace libre à seule fin de détruire un hôtel Louis XIV ? Et l'hôtel de Sens dont la forme s'explique par le fait qu'il a dû se glisser le long de deux rues, a-t-on voulu en le dégageant en faire un excellent exemple de la bizarrerie des siècles obscurantistes pour pédagogues primaires ? Et l'Institut dont on démolit deux des cours si charmantes et dont on dégage le revers ! Il n'est pas besoin d'être géomètre pour voir sur un plan de Paris que l'Institut n'est qu'une façade taillée dans la masse du quartier comme un amphithéâtre antique dans une colline et qu'il n'a pas de revers. Pour dégager les murs sans décor qu'il présente de ce côté on ménage une perspective ! Quant au dégagement des monuments du moyen âge, ils partent d'un principe faux et d'une incompréhension de leur véritable caractère. Héritant de principes classiques les architectes urbanistes considèrent tous les monuments sans distinction comme devant être vus en perspective horizontale ; ils ne se sont pas encore aperçus que les monuments du moyen âge avec leurs lignes fuyant vers le haut sont faits pour être vus en perspective verticale ; sans doute parce qu'ils ne les ont jamais regardés autrement que du haut de leur table à dessin ! Soyons justes, les dégagements de la Tour Jean-sans-Peur, de la petite église Sainte-Marguerite, défigurées par les immeubles récents, sont excellents, mais ceux de Saint-Étienne-du-Mont, de la façade de Saint-Séverin, de Saint-Médard, de Saint-Julien-le-Pauvre, de Saint-Gervais seront néfastes à la beauté de ces monuments. Quant aux abords nouveaux qu'on leur inflige ! Figurez-vous que Saint-Séverin, par ce que médiéval, sera honoré du voisinage de rues à échauguettes ! Parfois ce voisinage prend le caractère d'une injure purement gratuite : tel celui de l'ignoble église en style Sacré-Cœur qu'on plante juste en face de l'adorable paroisse campagnarde de Charonne, conservée en plein Paris avec son vieux cimetière, sans doute dans le secret dessein de voir un jour désaffecter celle-ci, ce qui permettrait de la démolir.
Enfin il est un aspect du problème que pose la mutilation du vieux Paris, et qui n'est pas des moins importants, c'est l'aspect social. La physionomie d'un quartier n'est pas faite que de son aspect physique, mais elle est liée aussi à la « faune » humaine qui l'habite. Il y a un lien entre les habitations anciennes et certaines professions, pour des causes non seulement psychologiques mais aussi matérielles. Au point de vue commercial le quartier Saint-Germain, le premier menacé voit fleurir tous les petits commerces qui d'une part ont besoin de badauds et qui d'autre part ne peuvent payer que de petits loyers : petits métiers, petits libraires, enfin et surtout ces petits boutiquiers-antiquaires qui constituent comme l'artisanat de l'antiquité et qui donnent tant de charme à ces vieilles rues ; tous ceux-là ne pourront trouver place dans les immeubles nouveaux à haut loyer ; M. l'architecte-géomètre de la Ville de Paris ne le souhaite pas d'ailleurs ; avec quelle candeur a-t-il exprimé dans son interview de Beaux Arts « sa hâte que les antiquaires de la rue des Saints-Pères aient déménagé ». Ah ! Monsieur le géomètre en chef comme vous criez là avec une spontanéité, dont nous vous remercions, votre haine instinctive du passé ! Les antiquaires se transporteront-ils ailleurs ? c'est peu probable, les loyers élevés des autres quartiers sont prohibitifs pour eux et ils ont besoin de l'ambiance historique. Un des charmes de Paris disparaîtra.
La destruction du quartier pose aussi un problème de logement. Oui, Monsieur l'arpenteur, ce n'est pas un paradoxe, vous allez créer des sans-logis. Car vous allez chasser toute une catégorie de gens qui ne peuvent loger que dans des immeubles anciens et qui ont le droit d'en exiger la conservation, car ils savent qu'ils n'ont pas à attendre
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que les urbanistes s'occupent d'eux. Je ne parle pas de ces sentimentaux, ces nécromants qui, conquis par l'ambiance du passé, cherchent dans ces rues paisibles, un calme qui les délasse de l'agitation moderne, ces fossiles-là vous les vouez sans doute à l'exécration ; ou de ces tardigrades, qui, également dégoûtés de la salle à manger Henri II et du tube de bicyclette recherchent des appartements de style pour abriter des intérieurs anciens. Mais il y a aussi ces Français moyens qui, pour diverses raisons, ne peuvent loger en dehors de Paris, ont besoin de grands appartements et qui, ne pouvant payer de hauts loyers, ne trouvent domicile que dans ces vieux quartiers. Parmi eux il y a des intellectuels dont l'aménagement est alourdi par de copieuses bibliothèques et qui habitent en si grand nombre dans ce quartier. Tous ces gens appartenant aux classes moyennes qui ne trouvent plus place dans une société où de plus en plus il n'y a que des prolétaires et des millionnaires ont trouvé refuge dans ce quartier éloigné de la vie moderne. Ils seront vraiment, quand ces vieux quartiers seront détruits des sans-logis ; car ils savent qu'ils ne peuvent compter sur la sollicitude des urbanistes. Vous ne pouvez nous accuser de malveillance, Monsieur l'architecte-géomètre : nous jugeons sur tests, car vos preuves vous les avez faites, vous ou vos prédécesseurs, dans la construction des cages à poules et des intérieurs de poupée que vous avez aménagés dans ces fameuses habitations soi-disant pour classes moyennes que vous avez édifiées sur les anciennes fortifications. Ce ne sont pas des logis, mais tout au plus des pied-à-terre, conçus pour un genre de vie dont la plus grande partie doit se passer au cinéma, dans la rue ou au café. Il y aura sans doute de ces cages à poules dans votre ville Louis XIII à côté d'appartements habitables mais à loyer élevé. Qu'est-ce que vous voulez qu'on en fasse ? Faut-il aussi jeter un pleur sur la mansarde de Mimi Pinson qui elle aussi va disparaître.? Ne faisons pas de sentiment, me direz-vous. Mais il s'agit plutôt ici d'hygiène. Oui, d'hygiène ! Il y a aussi du petit peuple dans ce quartier, et il est le mieux logé de Paris ; car il vit dans des mansardes à 80 francs par mois qui sont des belvédères, où l'on respire loin des miasmes de la rue, et d'où souvent l'on embrasse une vue qu'ailleurs on paye à prix d'or.
Mais je pense qu'avec ceci la mesure est comble et que je dois passer aux yeux du géomètre pour un sentimental et un passeiste d'une espèce heureusement en voie de disparition. Cependant on n'est pas un fossile parce qu'on défend la physionomie historique d'une ville et qu'on la croit compatible avec les innovations les plus modernes. L'Exposition montrait un autre plan d'urbanisation de Paris au pavillon des Temps nouveaux. C'est le plan de Le Corbusier qui respecte les quartiers historiques et construit autour les éléments de sa « ville radieuse ». Je suis pin d'être acquis sans réserve au système ville radieuse dont l'aspect est d'une désespérante pauvreté et qui, rationalisant la vie humaine, en méconnaît certains principes simples. Mais au moins cela, si c'est discutable, c'est franc, c'est généreux, c'est pur et c'est noble. Tandis que votre ville Louis XIII pour régions dévastées établie sur l'emplacement du Paris historique détruit, cela n'est hardi. Monsieur l'architecte-géomètre, que dans la destruction : mais dans la partie positive, c'est petit, hybride comme tous les compromis, à la fois vandale et académique.
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L'HISTOIRE DE L'ART ET SES MÉTHODES
LA DÉCOUVERTE ET L'HISTOIRE D'UNE ŒUVRE INCONNUE DE RUBENS
> La découverte et l'identification d'une œuvre sont souvent le fait d'une collaboration entre plusieurs érudits dont les travaux s'épaulent, se recoupent, se complètent les uns les autres. Un exemple particulièrement frappant de cette entraide vient de nous être donné, et il nous a semblé intéressant de montrer la genèse d'une telle découverte, depuis l'occasion qui a provoqué la curiosité d'un historien jusqu'à l'identification complète et la reconstitution du pedigree du tableau. Dans le cas présent, M. Charles Sterling a remarqué un jour un tableau : des recherches personnelles très poussées et longues lui ont apporté des certitudes sur l'auteur de l'œuvre, sur la date approximative à laquelle celle-ci a été peinte et sur les circonstances de sa création. Il adresse alors le résultat de son enquête à un des spécialistes les plus éminents de cet artiste, ici M. Ludwig Burchard, qui apporte, grâce à sa connaissance approfondie de l'œuvre du maître, les documents historiques qui confirment l'attribution.
>
> Toute la genèse de l'œuvre est ainsi reconstruite. C'est à cette reconstruction, phase par phase comme dans un film, que nous allons assister.
I. — LA DÉCOUVERTE DE L'ŒUVRE
par Charles STERLING
Il y a cinq ans, en assistant au déménagement d'un des anciens magasins du Louvre, j'ai eu l'occasion de voir une grande peinture qui représentait Hercule raillé par Omphale (fig. 2) (1). Fort endommagée et retouchée, elle n'était pas exempte d'une certaine lourdeur générale mais elle impressionnait par une vie puissante et, aux endroits intacts, par un métier franc et généreux. A la lumière de récents souvenirs d'un tableau de la jeunesse de Rubens, Héro et Léandre, vu à Dresde, une conviction naquit pour moi : c'était une des rares œuvres de l'époque italienne de Rubens. De longues réflexions et les impressions des meilleurs connaisseurs de la question, tels que Gustav Gluck, Ludwig Burchard et Roberto Longhi, recueillies devant l'œuvre, n'ont fait que consolider cette première idée. Des nettoyages partiels, en ôtant de nombreuses et grossières retouches, ont partout révélé une facture sûre et spontanée, digne du maître et excluant l'idée d'une copie (fig. 11). Les recherches dans les inventaires du Musée n'ont rien apporté d'essentiel ; le tableau appartient probablement à un fond assez ancien, il figure sous la désignation de « l'école de Rubens ». Attribution embarrassée qui soulignait à la fois le rapport avec le maître et ce caractère insolite qu'autrefois on n'arrivait pas à s'expliquer car on ignorait les œuvres de l'époque italienne.
La scène se passe dans un jardin. On aperçoit à gauche, dans le fond, de sombres frondaisons et une niche en pierre abritant un buste de Pan. Hercule subjugué par les charmes d'Omphale est au comble de l'humiliation. La belle l'a forcé à renoncer à toute fierté virile, à manier la quenouille et le fil, à parer sa tête d'une étoffe bigarrée. Assis sur un rocher que recouvre une draperie rouge, le héros se tord de douleur au moment où Omphale lui pince l'oreille. La jeune reine de Lydie se tient debout, les jambes croisées, sur un socle de marbre que surmonte une colonnette — peut-être une fontaine monumentale : elle s'appuie de la main gauche sur la massue du héros. Sa somptueuse chevelure rousse se rehausse de torsades de perles, la peau du lion de Némée est jetée sur ses épaules, sa tunique aux plis menus et souples laisse à découvert les lisses blancheurs de son ventre et le divin nombril, allusion au nom de la belle (1). A ses pieds, un petit chien blanc dressé sur ses pattes de derrière.
(1) Toile. Hauteur 2 m. 77 ; largeur 2 m. 15.
(1) Omphalos : nombril.
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UN RUBENS INCONNU
Fig. 2. — « HERCULE RAILLÉ PAR OMPHALE ».
Musée du Louvre, Phot. Arch. Phot.
Les personnages d'Hercule raillé par Omphale (fig. 2), se retrouvent dans plusieurs autres œuvres de Rubens. Le profil de la petite fille et le raccourci de son épaule se voient semblables dans la femme agenouillée de la Transfiguration de Nancy (fig. 5) ; le modèle de la jeune fille brune a posé pour la Sainte Hélène du tableau de Grasse et pour la Vierge de la Mise au Tombeau à la Galerie Borghèse (fig. 4). Le type de la vieille femme apparaît dans la Transfiguration de Nancy (fig. 5), où l'on retrouve aussi l'écharpe rayée rouge et bleue d'Hercule sur la jeune femme de droite. On reconnaît encore dans le Christ couronné d'épines de Grasse (fig. 3), le corps même d'Hercule.
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Fig. 3. — RUBENS : « Le Couronnement d'Épines », 1602.
Grasse, Chapelle de l'Hôpital.
Fig. 4
Fig. 5. — RUBENS : « La Mise au Tombeau ».
Vers 1606, Rome, Galerie Borghèse.
Fig. 5. — RUBENS : « La Transfiguration ».
Détail, vers 1604-1606, Musée de Nancy.