Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

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--- L'Art Pré-Colombien au Musée du Trocadéro Lorsque Cortez et ses aventuriers débarquèrent au Mexique en 1519, ils trouvèrent largement de quoi satisfaire leur cupidité. Mais la matière précieuse seule les attirait. De nombreux objets d'or furent fondus par eux. Cortez en rapporta toutefois quelques-uns qui ornent aujourd'hui le musée de Madrid. Les premiers arrivants laissèrent aux colonisateurs et surtout aux explorateurs, qui parcoururent plus pacifiquement par la suite le territoire ravagé, le soin de découvrir les richesses qu'ajoute aux matières vulgaires aussi bien qu'aux matières précieuses l'esprit humain à la recherche d'une expression plastique. Parmi ces explorateurs plusieurs furent de nationalité française. Des savants plus sédentaires contribuèrent par leurs études à décrypter les hiéroglyphes des stèles et des Codex et à jeter quelque lumière sur l'histoire des peuples de l'Amérique centrale. Citons entre autres : Boban, Brasseur de Bourbourg, Charnay, Hamy, Morelet, Pinard, M. de Périgny, Léon de Rosny, J. F. de Waldeck et C. Wiener. Nous ne pouvons, faute de place, donner dans cet article la bibliographie des ouvrages espagnols, anglais, américains et allemands se rattachant aux civilisations du Nouveau Monde. Nous nous contenterons de citer quelques-uns des auteurs qui font particulièrement autorité : Bandelier, Maler, Maudslay, Peñafield, Sahagun, E. Seler, Spinden et Uhle. Grâce aux explorateurs français et aux dons de quelques généreux collectionneurs, l'Etat Français a pu réunir au musée du Trocadéro une collection d'objets Américains qui forment un des trésors les plus importants et les plus ignorés de notre patrimoine artistique. Par eux et par quelques moulages de pièces architecturales dont les originaux sont restés au musée de Mexico nous pouvons connaître et reconstituer en partie plusieurs cultures dont on a retrouvé des traces depuis le Mexique jusqu'au Pérou et qui ont évolué au cours de siècles pendant lesquels l'Europe ignorait jusqu'à l'existence du continent américain. Certaines de ces cultures se trouvèrent arrêtées dans leur développement par l'envahisseur Européen ; d'autres s'étaient doucement éteintes avant son apparition. (1) Les figures 2 et 5 nous ont été fort aimablement communiquées par le Museum of Natural History de New-York, et nous l'en remercions.

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L'AMOUR DE L'ART 2. — STÈLE PROVENANT DE MENCHÉ (OU YACHILAN). STYLE MAYA.

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L'AMOUR DE L'ART Postérieurement à la conquête l'art s'est généralement laissé influencer par les Européens. On trouverait toutefois dans certains sites des souvenances du passé que la médiocrité inhérente à tout art qui a cessé de créer a fini par envahir. Elles se sont suivées par cette partie de lui-même que l'homme incorpore à la matière plus résistante à la destruction que son faible corps, façonnée de manière rudimentaire ou parfaite suivant l'outillage dont il dispose et son habileté à en tirer le maximum de rendement et qui porte pour une éternité relative l'emprise de son génie particulier. Imbue pendant longtemps (et peut-être impénitente encore aujourd'hui) du préjugé que les expressions humaines doivent satisfaire à certains canons pour être classées œuvres d'art, que celles qui ont reçu le baptême grec ou égyptien sont orthodoxes ou œuvres d'art, et les autres hétérodoxes ou pièces anthropologiques, l'Administration a placé le résultat des fouilles d'Athènes et de Thèbes sous la garde du Ministère des Beaux-Arts et celui des fouilles de Mexico et du Yucatan sous la tutelle du Ministère de l'Instruction Publique. Ne bénéficiant pas des crédits que l'Etat, malgré son indigence, octroie à l'entretien de ses collections artistiques, les conservateurs des "parents pauvres" ne peuvent présenter au public de façon appropriée les objets dédaignés dont la garde leur a été confiée. Humiliés du contraste entre la présentation des objets du Trocadéro et de collections similaires de Mexico, New-York, Madrid, Londres, Berlin, etc., quelques esprits éclairés se sont réunis pour réveiller de sa léthargie la Société des Amis du Trocadéro, et, par des dons volontaires permettre au conservateur de placer les collections de l'Amérique centrale et méridionale dans un cadre plus digne de leur valeur artistique. Ils ont pris cette initiative confiants de voir leurs rangs se grossir de tous ceux qui désireront collaborer à cette œuvre utile. Peut-être ces efforts amèneront-ils quelque soulagement à un malaise que M. d'Espinay décrit comme "l'asphyxie dont nous souffrons en Europe, voire en France, des recherches orientales qui occupent tous nos esprits, alors que l'Occident, en l'espèce l'Amérique, est totalement délaissé". Constatons en effet que, pour grande qu'ait été sur les peuples du nord de la Méditerranée l'influence de l'art grec, dont on a voulu faire la pierre de touche de toutes les expressions humaines, son berceau se trouve confiné à la bourgade d'Athènes et qu'au temps de sa plus grande splendeur il eut peu ou pas d'influence sur les provinces voisines, la Doride, l'Ionic, Sparte et la Béotie. Pour une acropole grecque on a découvert dix acropoles Maya dans la péninsule du Yucatan et le Guatemala : Palenque, Menche, Uxmal, Chichen-Itza, Quirigua, Copan, Tikal, Piedras Negras, Seibal, Narranjo ; — sur le plateau Central et les rives du Pacifique : Monte Alban, Mitla, Tenochtitlan, Teotihuaca, Xochicalco, Atzapotzalco, Cholula, etc., sans compter les cités encore enfouies 5. — TLALOC. DIEU DE LA PLUIE. STYLE ARCHAÏQUE.

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L'AMOUR DE L'ART 4. — TLALOC, TYPE CHAC-MOOL, — CHICHEN-ITZA. STYLE MAYA. PÉRIODE NAHUA. sous la luxuriante végétation Mexicaine et qui se révéleront un jour à nous ou à nos descendants. L'art grec est un art paisible, raffiné, sensuel. L'art des peuples américains témoigne qu'il fut conçu par des cerveaux rudes, guerriers, souvent cruels. Comme l'art roman en France c'est un art anonyme et collectif. C'est un peuple qui s'exprime, avec quelle puissance! avec quelle maîtrise! Nous ne pouvons dans les limites de ce premier article épuiser un sujet aussi vaste. Nous nous fixerons simplement comme tâche de donner une vue d'ensemble, de présenter quelques exemples saillants de l'art pré-colombien, d'indiquer succinctement quelques-unes des questions qui ont été résolues ou qui sont en voie de solution et de celles qui présentent encore des points d'interrogation. Avant toute tentative de classification géographique des centres de culture nous devons examiner l'art archaïque dont les productions se trouvent avec les mêmes caractéristiques générales sur tout le territoire où devaient, à une époque plus tardive, se développer des cultures nettement différenciées. Ce n'est que récemment, en 1925, que le Musée du Trocadéro s'enrichit, par le don du Marquis de Créquy-Monford, d'une importante collection d'objets archaïques. La période archaïque correspond aux débuts de l'agriculture dans les régions arides, ces régions, savamment irriguées se prêtant au développement d'une plante choisie, (le maïs chez les Américains) et à sa protection contre une végétation adventive. Ses premières manifestations plastiques se concrétisèrent en pièces de poterie et en tissus. Ces derniers, pas plus du reste que ceux d'époques plus tardives, n'ont résisté à l'action destructive du temps et nous n'en connaissons l'existence que par leur représentation sculpturale. Les poteries se caractérisent par l'absence de symboles, la religion étant encore peu développée. Parmi les figurines, deux types sont particulièrement caractéristiques de cette époque : Ce sont des figurines modelées à la main, (le moulage n'apparaissant que plus tard), longues d'environ 10 cm., et représentant des femmes nues, assises ou debout ayant les mains sur les genoux ou sur les seins, symboles de fécondité qui pouvaient servir d'amulettes pour obtenir de bonnes récoltes ; soit des hommes, probablement des amulettes pour obtenir le succès par les armes. Elles sont caractérisées par la longueur du visage, le peu d'épaisseur de la tête et la forme des membres en boudin s'amincissant graduellement. Les yeux sont souvent obliques, à la chinoise. Ils sont indiqués par un sillon qui traverse un boudin d'argile surajouté, ou par un ou plusieurs coups de spatule. La coiffure est généralement indiquée par des croisillons de boudins d'argile. Les sculptures sur pierre de l'époque primitive se

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L'AMOUR DE L'ART 5. — MITLA, TEMPLE DES COLONNES, RESTAURÉ EN 1901. STYLE ZAPOTÈQUE. reconnaissent d’abord par leur ressemblance à l’art céramique et par le caractère rudimentaire de leur technique. La forme humaine n’est que succinctement indiquée soit sur des galets arrondis, soit sur des cailloux travaillés d’abord en forme de hache. Seuls les yeux sont habituellement en léger relief. Les membres et les traits sont indiqués par des entailles en cerné ou en creux. Malgré la simplicité de la technique nous ne pouvons voir dans ces figurines des ébauches inachevées. La conception de l’artiste était évidemment plus expressive que réaliste mais sa réalisation est complète et bien embarrassé serait le sculpteur à qui l’on demanderait de terminer une de ces “ébauches”. Des pièces de ce caractère général se rencontrent depuis l’état actuel de Mexico jusqu’à l’Amérique du Sud en passant par l’Amérique centrale. Nous avons peu de données pour situer dans le temps les produits archaïques. Certains archéologues se basent toutefois sur la découverte du cimetière de St.-Angel, faubourg de Mexico, dans lequel on a trouvé de nombreux objets archaïques. Ce cimetière est enseveli sous une couche de lave provenant d’une éruption du Mont Ajusco qui se serait produite, d’après les estimations des géologues, il y a au moins trois mille ans. Les objets découverts dans le cimetière dateraient donc du xi° siècle A. C. Nous devons accepter cette estimation avec toutes les réserves que font eux-mêmes les géologues avertis. Pendant la période post-archaïque nous voyons apparaître différents centres de culture. Deux grandes divisions s’imposent entre les peuples qui contribuèrent à former la civilisation Mexicaine. 1° Les Maya au nom desquels se rattache la culture la plus grandiose et la plus influente du continent Américain. Cette culture s’étendit sur les états actuels du Yucatan, Chiapas, Guatemala, et la partie nord du Honduras. 2° Les habitants du haut-plateau (Anahuac) que l’on peut diviser en deux grands groupes : Mexicains et Non-Mexicains. Parmi les Mexicains nous distinguerons les Nahuatl qui parlaient la langue Nahuatl caractérisée par le son T au lieu du son TI et qui comprenaient les Tolteques, civilisation prépondérante de l’Anahuac, jusqu’au XIIe siècle. Au groupe d’apparition plus récente des Nahuatl, se rattachent les Azteques. Ces deux groupes se rattacheraient linguistiquement aux Sonoras et aux Soshones de l’Amérique du Nord. Parmi les Non-Mexicains, établis au Mexique à une époque si reculée que nous pouvons les considérer comme autochtones, le grand groupe des Otomis dont la souche, demeurée sur le plateau du Mexique lors de la séparation des tribus, ne se distinguait guère par sa culture, doit néanmoins être cité car c’est de lui que se détachèrent les Mixtec-Zapotecs dont le centre de rayonnement fut Oaxaca, les Maya, les Totonaques de la côte du Golfe de Mexique, entre les Huastèques au nord et les Olmèques au sud, et les Tarasques qui occupaient le territoire correspondant à l’état actuel du Michoacan (1). Les Huastèques étaient une tribu affiliée, (1) Lehman : L’Art Ancien du Mexique. Edition Crès. 1922.

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L'AMOUR DE L'ART pense-t-on, à l'origine aux Maya et qui, pour des raisons restées obscures, se trouva isolée au nord de la rivière Panuco. Les Quiches du Guatemala confinent aux Maya mais s'en distinguent nettement ainsi que nous aurons l'occasion de le signaler lorsque nous reprendrons en détail l'étude des cultures que nous avons dû nous contenter d'énumérer dans cette première étude. D'après Lehman, (1) la culture Toltèque, la plus importante de l'Anahuac, peut se diviser dans le temps en : Proto-Toltèque 500 avant J.-C. à 0 environ. Vieux Toltèque 0 à 600 après J.-C. Jeune Toltèque 600 à 1235 après J.-C. Ce n'est qu'au xive siècle (fondation de Tenochtitlan en 1325) que les Aztecs établirent leur Empire sur la vallée de Mexico, remplaçant en partie les Tolteques. Ils semblent être arrivés en conquérants barbares et c'est la culture Toltèque qui aurait continué à se développer sous leur domination. (1) (2) La civilisation Maya, la plus grandiose et la plus influente du continent Américain, s'étendit sur les états actuels du Yucatan, Chiapas, Guatemala, et la partie nord du Honduras. Inventeurs d'un système de computation du temps les Maya ont gravé sur des stèles, ou inscrit dans leurs Codex en hyéroglyphes qui ont pu être déchiffrés les dates mémorables de leur histoire. Leur système consiste à calculer le temps par un nombre d'époques de longueur variable (compa- (1) Les Aztecs à qui le populaire attribue un rôle prépondérant dans le développement cultural du Mexique ne font leur apparition que fort tard. Ils n'atteignirent les rives du lac sur lequel ils devaient plus tard bâtir leur capitale qu'en 1325. Ils arrivaient du nord, tribu de chasseurs sauvages, et ne furent pas molestés jusqu'en 1351 date à laquelle ils furent battus et réduits en esclavage par les Toltecs. Leur période d'expansion et de prééminence ne commença qu'en 1376, et même en 1519 sous le règne de Montezuma, ils ne gouvernaient qu'une faible partie du Territoire qui en 1220 formaient l'empire Toltec. Toutes leurs coutumes furent empruntées aux Toltecs et plusieurs des citées Tolteques ne furent jamais complètement soumises par les Aztecs. A. M. Tozzer, loc. cit. p. 220 ; Traduction P. H. (2) Les Espagnols trouvèrent au Mexique, chez les Azteques, une civilisation brillante qui représentait la civilisation Toltèque ; ce n'était en somme qu'une renaissance. Charnay, Catalogue de la Collection Archeologique, etc. Paris 1883. p. 4. rables aux siècles décades, années, mois et jours de notre système) et qui ont pu être déterminées. Le point de départ de leur computation est un point initial X., qui reste discuté par certains mais que M. A. M. Tozzer estime avoir été définitivement établi par H. J. Spinden comme étant l'an 613 A.C. (1) Prenant cette date comme point de départ, H. J. Spinden établit la chronologie suivante pour l'art Maya : Période proto-historique 235 A.-C. — 160 P.C. Période archaïque 160 A.-C. — 455 P.C. Grande période 455 A.-C. — 600 P.C. Période de transition 600 A.-C. — 900 P.C. Période de la ligue 960 A.-C. — 1195 P.C. Période Nahua 1195 A.-C. — 1442 P.C. Période Moderne après 1442 P.C. Les deux pièces datées les plus anciennes seraient la statuette de Tuxla (96 A.C.) et la plaque de Leyde (61 A.C.) Pendant la période post-archaïque des villes se sont fondées, la religion s'est développée. Les maisons du peuple sont encore construites en matériaux fragiles mais la pierre est taillée et ornée pour donner une demeure digne d'eux aux chefs, aux prêtres et aux dieux. Par un phénomène bien connu, l'art, influencé d'abord par la religion, réagit ensuite sur la religion en fixant sous une représentation traditionnelle les divinités du Panthéon Américain. Les chefs font représenter sur la pierre leurs exploits guerriers. Les Maya, inventeurs d'un calendrier font graver sur des stèles ou peindre sur les Codex les dates mémorables de l'histoire de leur peuple. Nous réservons pour d'autres occasions l'étude détaillée, que ne comporte pas le cadre de ce premier article, des manifestations artistiques des grandes cultures de l'Amérique Centrale. PAUL HAVILAND. (1) " The latter (H. J. Spinden) has shown conclusively that the Maya calendar began to function in 613 B.C." (A. M. Tozzer : Time and American Archeology ; dans Natural History Vol. XXVII N° 5 p. 215). 6. — FIGURINE EN TERRE CUISE DE STYLE ARCHAÏQUE.

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FEMME ASSISE. J.-L. Boussingault Parmi les innombrables contes de l’Orient, il en est un que n’a pas traduit le Docteur J.-C. Mardrus, et qui est pourtant assez beau. Un jour, le hasard rassemble quatre individus dans un caravansérail de Bagdad. Ils découvrent qu’ils sont frères, et qu’un perfide magicien les a dispersés aux quatre coins du monde. Ils découvrent aussi que chacun d’eux possède un fragment d’un parchemin, sur lequel une puissante conjuration est inscrite. Réunis dans une grotte que leur a désignée la géomancie, ils rejoignent les fragments du parchemin. L’aîné lit à voix haute la conjuration : les rochers s’écroulent avec un grand fracas, et les trésors du Roi Salomon s’offrent à leurs yeux éblouis. A ma connaissance, ce conte a été trois fois imité par l’histoire de l’art ; et je suis bien sûr que l’on trouverait d’autres exemples. Quelques jeunes artistes, venus de milieux très différents, sont réunis par les circonstances : ils mettent en commun leurs ambitions, leurs enthousiasmes, leurs découvertes, se perfectionnent par un échange continu de conseils, de remarques. Et plus tard, lorsque l’on constate leurs signes communs, on est porté à croire que ce sont

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L'AMOUR DE L'ART BOUQUET. leurs affinités spirituelles qui les ont réunis, alors que le hasard a tout fait. Sans doute, ces affinités existaient, mais confuses comme elles le sont toujours durant la jeunesse, elles ne les auraient pas poussé à se réunir; il a fallu que le sort se mette de la partie. Ces trois exemples, les voici. En 1865, Monet, retour du service militaire, entra à l'atelier Gleyre, où il ne demeure que peu de temps, et le quitte en entraînant Renoir, Bazille et Sisley. Vers 1888, Roussel, Vuillard, Maurice Denis et Pierre Bonnard tra- vaillent à l'Académie Julian. Leur massier Séruzier leur ouvre les yeux, les affranchit, en leur révélant les trésors mystérieux et barbares de Gauguin. Quelques années plus tard, en 1904 exactement, Jean-Louis Boussingault rencontre Dunoyer de Segonzac au régiment. Ils se retrouvent à Paris, en 1905, et Segonzac, qui travaillait alors chez Merson, vient rejoindre Boussingault chez Jean-Paul Laurens. Là, ils font la connaissance de Luc-Albert Moreau. Rien n'est plus passionnant que ces conjonctions d'esprits durant la jeunesse. Plus tard, les cerveaux sont ossifiés ; à partir de quarante ans, combien de gens sont encore capables de comprendre, d'absorber ? Entre vingt et trente ans, c'est autre chose. A part un bon nombre de brutes et quelques rares génies, les cervelles sont poreuses. Si l'on pouvait se rendre compte à quel point une phrase jetée dans une discussion, quelques mots, un dessin, une toile, entr'aperçus dans un Salon, ont pu orienter pour toute leur vie des adolescents ! Quelques années plus tard, dans une autre académie parisienne, le hasard réunit Dunoyer de Segonzac, Luc-Albert Moreau et Jean-Louis Boussingault. Que seraient devenus Renoir sans Monet, Bonnard sans Vuillard, Boussingault sans Segonzac? On pourrait spéculer là-dessus, et ce serait somme toute assez vain. Aussi vain que de chercher ce qui serait advenu de la France, si le lieutenant Bonaparte avait été tué au siège de Toulon.

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L'AMOUR DE L'ART Quelques années avant la guerre, ces trois artistes que je viens de nommer firent une exposition particulière à la Galerie Barbazanges. Boussingault y montrait, entre autres toiles, une femme nue couchée — le thème de l’Olympia, qui hantait les cervelles des jeunes peintres de l’époque — auprès de laquelle se trouvait un chapeau haut-de-forme. Cette peinture, qui prouvait que Boussingault avait fort bien profité de ses années d’études, elle résumait assez bien les caractéristiques du jeune artiste. A la couleur, où dominait le bleu de Prusse, on le devinait grand admirateur de Cézanne, mais il se révélait aussi attentif à la grâce féminine, soucieux d’élégance et de dandysme. Cette recherche de l’élégance devait se manifester plus tard de façon encore plus nette, en même temps que l’influence, momentanée mais forte, du cubisme. Je veux parler d’une grande peinture décorative commandée à l’artiste par Paul Poiret, et qui, lorsqu’elle fut exposée au Salon d’Automne, fut vivement discutée. Cette toile le méritait. On y découvre la volonté bien arrêtée de rendre le “style” d’une époque, de donner aux modes féminines de 1910-14, par le moyen de la méthode cubiste, le hiératisme et la gravité des sculptures égyptiennes, des princesses de Piero della Francesca à Arezzo. Malgré l’influence trop docilement acceptée de Picasso, malgré l’application de formules aujourd’hui multipliées et galvaudées par les décorateurs, des jambes «en pétales de fleurs», des lignes qui se coupent et se prolongent un peu une fois un angle formé, cette grande décoration restera. Lorsqu’un artiste se trouve en présence d’un mouvement esthétique qui l’inquiète sans le satisfaire tout à fait, il perçoit confusement que le seul moyen de reconquérir la paix et la tranquillité, c’est de donner à ces théories nouvelles un assentiment momentané. On crut alors que Boussingault était

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L'AMOUR DE L'ART converti au cu- bisme : peut-être à ce moment le crut-il aussi. En réalité, il s'en débarrassait en lui cédant. Et puis, la guerre arriva. Boussingault n'avait jamais été de ces artistes qui encombrent les salons et les galeries de tableaux de leurs œuvres. Rendu à la vie civile, à la peinture, il ne se demandait pas si on allait l'oublier ou non. Il travaillait, ses camarades approuvaient ce qu'il faisait, un groupe d'amateurs le suivait avec sympathie : que lui fallait-il de plus ? Facilement mécontent de ce qu'il fait, il a besoin de tranquillité, et l'atmosphère actuelle de la peinture, ce tumulte qui rappelle la Bourse et la foire, n'est pas ce qui le séduit. Ses lithographies pour le Tableau des Courtes et le Tableau de la Vénérerie (1) remirent son nom en lumière, ainsi qu'une nature morte, un bouquet de fleurs, exposée aux Cinquante Ans de Peinture Française, au Musée des Arts Décoratifs. « Ne verra-t-on jamais davantage de lui ? » se demandaient ceux qui n'avaient pas oublié les toiles d'avant-guerre, et dont une étude ou un dessin, aperçus au hasard des devantures, avaient ravivé la curiosité. Une exposition (1) Un article sur Boussingault lithographe devant paraître dans l'Amour de l'Art, je laisse de côté cette part importante de son œuvre. à la Galerie Marseillevapermettre au public de constater à quel point l'art de Boussingault s'est développé et affirmé. On verra d'abord qu'il ne manifeste plus plus la moindre trace de cubisme. Et j'ajouterai : plus trace non plus d'impressionnisme. Comme Segonzac et Luc-Albert Moreau, comme Yves Alix et Waroquier, pour ne citer que ceux-là, Boussingault répudie les dogmes de l'impression saisie au vol, de la palette claire, de la poursuite acharnée des reflets. Il ne répudie pas moins la stylisation décorative et les tons purs de Van Gogh et de Gauguin, chers à la génération de peintres qui précéda la sienne. Lorsque l'on examine une de ses toiles, on remarque qu'il a voulu rendre, avec vérité et fidélité, un spectacle de la nature, sans déformation excessive et arbitraire, sans y faire intervenir hors de propos sa personnalité ; ensuite, qu'il a usé pour cela de tons sobres, rabattus ; enfin qu'il a accordé une égale importance aux divers éléments qui font un tableau, n'a pas sacrifié la couleur au dessin, ni le dessin à la couleur. Bref, voilà une peinture dont on pourrait résumer les caractéristiques essentielles, en disant qu'elle est réaliste et raisonnable. DESSIN.

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L'AMOUR DE L'ART Ici, bien des prophètes de Montparnasse vont lever les bras au ciel : réalisme, raison, pourquoi pas Boileau, tout de suite ? Hé, pourquoi pas ? Baudelaire n'en a pas fait fi, de Boileau... Par ses tendances actuelles, Boussingault se rattache à une tradition, qui est, je crois bien, la plus profonde de l'art français : la tradition d'un réalisme franc, qui se méfie du lyrisme déchaîné et de l'excès, d'une importance démesurée donnée à la couleur. A cette tradition, nous devons une longue suite de chefs-d'œuvre : l'Homme au Verre de Vin, la Picta d'Avignon, le Jacques Bertaut de Corneille de Lyon, la Famille de Paysan de Le Nain, les portraits de David, de Millet et de Degas, tout l'œuvre de Corot et de Courbet, bien des Manet et bien des Lautrec. Ce n'est pas la France, en somme, qui a donné à l'art Michel-Ange, Tintoret et Bernin, Greco et Goya, Turner, Rubens et Ensor, Rembrandt ; ceux que l'on pourrait appeler, pour aller vite, les maîtres de l' " excès "(1). Mais n'oublions pas, d'autre part, que cette tradition ne constitue pas à elle seule (1) Je préfère ne pas les nommer les " romantiques " de la peinture. La peinture n'est pas la littérature transposée dans le domaine des formes, pas plus que la musique n'est la littérature transposée dans le domaine des sons. DESSIN. tout l'art français, dont la richesse est si grande. Ni Poussin, ni Watteau, ni Delacroix, ni Renoir, ni Cézanne, ni Degas âgé ne s'y rattachent. A côté de la tradition du réalisme raisonnable, il en existe une autre qui n'est pas moins abondante en chefs - d'œuvre : celle du lyrisme et de la couleur, mais toujours tempérés par l'esprit. Mais peut-être cette expression de "réalisme raisonnable" risque-t-elle d'évoquer à l'esprit du lecteur des souvenirs fâcheux. Il ne s'agit pas de faire de Boussingault un Ponsard ou un Casimir Delavigne de la peinture. Les quelques toiles que j'ai citées plus tôt montreront, mieux qu'une analyse détaillée, ce que je veux dire. Au surplus, un des meilleurs exemples que l'on puisse donner de cette réaction instinctive de l'esprit français contre l'excès, n'est-ce pas celui de Stendhal ? Je crois bien que Stendhal, qui avait su deviner en l'importance du talent de Prud'hon, ne resterait pas insensible aux effigies féminines de Boussingault, au charme indéfinissable qui se dégage de ces peintures à l'aspect robuste. Ce n'est pas Boussingault qui aurait suivi Gauguin à Tahiti, ou qui se laisserait séduire