Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

5e ANNÉE N° 2, FÉVRIER 1924 --- L'AMOUR DE L'ART ART ANCIEN ART MODERNE ARCHITECTURE ARTS APPLIQUÉS FRANCE : 5 fr. ETRANGER : 7 fr. --- L'Exposition Cézanne La première Exposition de Collectionneurs Le Salon des Indépendants - Duccio LIBRAIRIE DE FRANCE, 110, Boulevard Saint-Germain, PARIS (6) 1924

Page 2

L'Amour de l'Art Revue Mensuelle 5e Année Sommaire du N° 2 (Février 1924) Secrétaire Général : WALDEMAR GEORGE - Les Aquarelles de Cézanne ... Emile Bernard. - Les Dessins de Cézanne ... Maurice Denis. - Le Salon des Indépendants ... Waldemar George. - L'Exposition de Collectionneurs ... - Duccio ... René Schwob. - Enquête sur l'Exposition de 1925. Réponses recueillies par René Chavance. Chronique : - La Gravure ... Cl.-R. Marx. - Musées, Fouilles et Découvertes ... Léon Rosenthal. Tous les abonnés de l'Amour de l'Art recevront avec le présent numéro, et sous pli séparé, un portrait de CÉZANNE par lui-même, reproduit en hélio-couleurs. Le numéro : 5 fr. — Étranger : 7 fr. Abonnements : Pour la France, 50 fr. — Pour l'Étranger, 70 fr. par an. On reçoit le mardi de 2 heures à 6 heures. La correspondance, les mandats, les factures, les livres pour comptes rendus, etc., devront être adressés impersonnellement à L'AMOUR DE L'ART, 110, Boulevard St-Germain, Paris (6°) --- LIBRAIRIE DE FRANCE F. SANT'ANDREA, L. MARCEROU & C° 110, Boulevard St-Germain, 110 PARIS (6°) Téléphone : GOBELINS 66-55 — Chèques postaux : PARIS 225-19 PAPIERS DE COUVERTURE LOUIS MULLER ET FILS 38, Rue de Flandre, 38 - PARIS — Téléphone Nord 5a-3b, 5a-3b, 63-61 Les seuls avec lesquels on obtienne des résultats parfaits et réguliers.

Page 3

GANIKA Essence de l'Inde mystérieuse PARFUMS D'ORSAY 17 rue de la PAIX PARIS Registre du commerce N° 41542 Sains

Page 4

LA MAÎTRISE ATELIERS DES ARTS/APPLIQUES DES GALERIES LAFAYETTE DIRECTEUR ARTISTIQUE MAURICE DUFRENE --- LES ŒUVRES DE "LA MAÎTRISE" sont déposées - architecture - décoration - meubles - lapisserie - rideaux - voilages - tapis - liens - soieries - coussins - broderies - dentelles - baliks - filets - papiers peintes céramique - peinture - sculpture - cristalliterie - verrerie - lustres luminaire appliqués - abal-jour lampes bronze - bimbeloterie - vannerie - services de table nappes - services à thé encadrements --- LES ŒUVRES DE "LA MAÎTRISE" sont signées

Page 5

Une exposition, dont le produit est destiné à la Caisse du Monument Cézanne, œuvre d'Aristide Maillol, ayant été organisée dans les Galeries Bernheim-Jeune, l'Amour de l'Art, a demandé à deux peintres qui sont aussi des écrivains d'art éminents d'étudier dans ses colonnes deux aspects particuliers de l'œuvre du Maître d'Aix-en-Provence. Les articles de MM. Emile Bernard et Maurice Denis qui traitent respectivement des aquarelles et des dessins de Cézanne sont suivis de reproductions d'un certain nombre de tableaux exposés. --- Les Aquarelles de Cézanne LES manifestations du génie de Cézanne sont captivantes en ceci, qu'elles sont toujours originales. Qu'il peigne à l'huile ou d'autre manière, Cézanne réalise de l'inva, non seulement dans la façon d'arranger les choses qu'il nous présente, mais aussi dans celle dont il les exprime; de telle sorte qu'il semble renouveler les techniques qu'il met à son service. Sa peinture à l'huilen'est point accomplie selon les habitudes connues: il lui a donné cette discipline singulière, sèche, rude, cernée d'un gros trait ourlant les formes à l'égal d'un tissage ou d'une tapisserie; il lui a imposé cette modulation systématique, par touches pleuvant en averse oblique ou perpendiculaire, qui est un de ses aspects le plus caractéristiques. Quand il a dessiné soit au crayon, soit à l'encre, il ne s'est complu qu'à préciser des galbes et certains côtés des lignes qui lui paraissaient plus importants; enfin lorsqu'il a employé l'eau et les couleurs qui s'y réfèrent, il a inventé cette manière de couvrir lentement un dessin préalable par des éventails de tonalités successives, glissant sur les formes comme des jeux de prismes. Nous sommes donc bien loin, vis-à-vis de ces aquarelles de Cézanne, des habiletés banales auxquelles nous accoutumace procédé, et c'est une chose toute nouvelle, toute inattendue que nous devons analyser. Ici point de jonglerie; mais, sous une apparence simple, le plus complexe des casse-tête chinois. La naïveté apparente de tel de ses ouvrages à l'eau peut abuser celui qui ne cherche en l'œuvre d'art qu'un accomplissement signifiant et décisif. Il ne s'agit point d'autre chose que de notations; et ce sont ces notations scrupuleuses, patientes, pensées, qui feront l'intérêt seul du papier revêtu de leur rigueur.

Page 6

L'AMOUR DE L'ART Ses formes se roidissent en lignes de fer, ses modulations se montent les unes sur les autres, ses tonalités s'échantillonnent en recherchant leurs parentés; rien de préconçu, c'est une poursuite des illusions optiques, le pinceau à la main, l'esprit attentif. Aucun accomplissement! Moins que jamais une conclusion! Cézanne, sans souci d'exécuter, s'abandonne aux découvertes de son œil. Pommes, serviettes, paysages, compositions ont un aboutissement schématique, où le définitif du dessin est aux prises avec le fuyant des tons. Il est étrange de suivre sur ce dessin cerné, ferme, voulu, la naissance capricieuse et incertaine des couleurs, leur montée de l'ombre la plus composée, à la plus blanche lumière. Un effort de logique lutte avec la sensibilité éveillée; et la contradiction de la chose convenue avec soi-même et celle que la nature présente aux sens forme un drame étrange en la page de ces aquarelles. Une tentative de claire logique accomplit par place, quelques morceaux savoureux; mais l'impossible repentir d'un tel procédé, produit, ailleurs, un abandon ou une tache. Point de grattage comme dans l'huile, de repeints; mais l'abandon de l'ouvrage quand la sévérité du peintre, toujours en éveil, aura cru trouver une de ces défectuosités que son opinion, toujours insatisfaite, se créait si facilement. Ce n'est point que dans sa longue carrière Cézanne n'aît connu qu'une manière de traiter l'aquarelle. J'en sais, d'époques antérieures aux dernières, qui n'ont ni leur fonds de dessin, ni leur pureté de conduite. On y trouve des formes tremblées, reprises à maints traits, hésitées au possible sur le sensible linéament, l'amour de galbes plus flottants que fixes, et une couleur moins construite selon les règles de la modulation prismatique. Il songeait à Delacroix, à une certaine nervosité romantique d'exaltation et de révolte. Il y règne donc un chaos, du baroque, du grotesque, de l'impuissance; mais aussitôt qu'il se voit seul, il se transforme, et procède avec l'ordre et le chant. Dans cet intervalle Pissaro lui a peut-être appris le prisme et Monet fait voir la vibration... Je crois bien pourtant, que ne s'en référant qu'à lui, il écoute ses sensations et tente d'en ordonner le désordre. Le drame auquel nous assistons dans toute tentative de Cézanne, drame de la lutte de la forme voulant subsister dans une couleur qui tend, par ses modulations, à en détruire les trop apparents vestiges, se lit dans ses aquarelles avec la même pathétique véhémence. Qui ne se souvient de ces toiles empâtées à l'excès aux abords des contours évidés avec violence, repris, perdus, éteints dans les contrastes, puis affirmés de nouveau avec une sorte de désespoir rageur? Et je me rappelle cette phrase qu'il répétait souvent: Il faut absolument combattre le cerné néo-impressionniste!

Page 7

L'AMOUR DE L'ART Quelle méthode suivait donc le maître d'Aix pour être en proie à de pareilles angoisses ? Ecoutez le passage d'une de ses lettres : « Une sensation optique se produit dans notre organe visuel, qui nous fait classer par lumière, demi ton ou quart de ton les plans représentés par des sensations colorantes ». Voilà le système, mais pour le mettre en œuvre il faut : Bien voir son modèle, sentir très juste et s'exprimer avec distinction et force. Cette méthode me paraît encore plus clairement écrite dans les aqua-relles de Cézanne que dans les huiles, pour la raison simple que l'aquarelle le forçait à réfléchir longuement avant que d'aborder son exécution, son procédé ne supportant point les retouches, les reprises, les repentirs. Ce n'est pas qu'en elles ne se poursuive la tragique dualité constatée plus haut; mais le dessin qui en forme le fond, dominant impérieusement, en soutient la structure, au point de vaincre cette optique fuyante dont Cézanne ne parvenait pas à se rendre maître en se livrant tout entier à la réalité objective. Pour incomplètes que soient la plupart des notations à l'eau de Cézanne, elles n'en sont que plus prenantes pour quiconque s'attache à saisir la qualité de sa pensée, de ses préoccupations et de ses directives: ce sont des documents sans fard, très complexes sous l'apparence de la simplicité. Alors que d'autres artistes se placent vis-à-vis de leur conception, et avancent leur ouvrage avec une sûreté plus ou moins grande vers l'affirmation parfaite, Cézanne, livré au monde extérieur, se refait écolier de la nature. Possédé par l'idée hollandaise de la réalité, il trouve qu'on « n'est jamais trop soumis à la nature (1). Pour les progrès à réaliser il n'y a que la nature... Donner l'image de ce que nous voyons » Voilà les recommandations constantes auxquelles il se plie lui-même. N'y a-t-il pas eupour Cézanne, tempéra-ment des plus remarquablement doués que vit la peinture moderne, une diminution de ses moyens dans cette soumission à l'errement des sensations? Pour ma part j'ai déjà dit ce que je trouve d'infériorisant dans cette recherche, mais je dois reconnaître qu'elle capte la curiosité, qu'elle l'aiguise, qu'elle lui donne un goût d'analyse et de logique qui est presque un nouveau plaisir de l'art. Avidé de choses invues, elle excite à préférer une innovation imparfaite à une expression déjà employée mais accomplie. De grands artistes, possédés d'un modèle intérieur, vont droit à l'image qu'ils ont reçue des êtres et des choses, ils acceptent comme une langue parlée et comme un bénéfice pour se faire entendre, les expressions trouvées par d'autres, se contentant d'en transformer la portée par des combinaisons (1) Lettres. Voir mes Souvenirs sur Paul Cézanne à la Rénovation Esthétique - 15 Quai de Bourbon, Paris. CÉZANNE - AQUARELLE (COLL. PAUL ROSENBERG).

Page 8

L'AMOUR DE L'ART à eux et, pour cela, procédant par des ensembles. Au contraire, celui qui se veut faire un langage propre tombe dans de vaines minuties, se perd dans de petits aspects, s'enténèbre d'analyses diverses et risque de ne jamais atteindre à cette synthèse suprême hors laquelle tout effort est vain. Au rebours des uns et des autres, Cézanne a su renouveler ce qu'il touchait sans s'attarder à des procédés infimes. Il vise toujours à la synthèse sous la forme de la vie et de la logique. Il plaît à l'esprit spéculatif sans être sec ou froid. Il n'a pas grand chose à dire en dehors de la peinture : il se croirait "littérateur" si la moindre idée l'effleurait ; il ne s'en remet qu'à la plastique, et c'est d'elle qu'il attend tout, ses sensations, sa rétine, l'organisation de ce qu'il perçoit. Voilà ses moyens, et c'est avec une égale attention qu'il poursuit les phénomènes extérieurs et ceux de son organisme. L'imagination le sert à souhait pour le renouvellement technique des formes, et c'est ainsi que, soit huile, soit aquarelle, on peut admirer en lui une sorte de génie créateur qui transforme les moyens et les plie invinciblement à son usage. EMILE BERNARD

Page 9

Le Dessin de Cézanne Le dessin est une écriture : ferons-nous la graphologie de Cézanne? Mais le dessin est aussi de la composition : faut-il donc définir le style et l'imagination de Cézanne, si l'on entreprend d'étudier son dessin ? Cependant le plaisir de peindre, la recherche insatiable de la couleur et de la nuance, l'amour de l'effet et même du rendu, enfin le besoin physique d'une matière éclatante et riche, font tort dans l'art complexe de Cézanne à l'intérêt de son dessin. Le conflit n'est pas neuf : on l'a bien vu aux époques où les écoles Romaines et Vénitiennes sur ce chapitre s'opposaient. Les classifications d'autrefois séparaient nettement les peintres en dessinateurs et coloristes. D'après l'ancienne esthétique, Cézanne est un coloriste; et il est vrai aussi qu'il a un dessin de coloriste. Il n'aimait pas celui d'Ingres, ni celui de Degas — dont il disait « qu'il n'avait pas assez de ça... », mot qu'il expliquait par le geste en l'air d'un furieux coup de brosse à peindre. Il n'aimait pas le dessin des dessinateurs, la calligraphie des maîtres du trait qui analyse ou qui synthétise les formes par des contours précis : ce dessin qui suit patiemment, sinon la nature elle-même, au moins l'arabesque, le rythme et le caractère que notre esprit perçoit dans la nature. Les Baroques, Daumier, Delacroix, Courbet l'enthousiasmaient. Il admirait Forain, mais surtout, je pense, pendant l'affaire Dreyfus, car il y a beaucoup de « ligne » dans Forain. En somme c'était le dessin de pratique qui avait ses préférences, pour la même raison que la peinture baroque. Il devait regretter de n'avoir pas comme les maîtres de la Renaissance, la mémoire abondamment remplie de formes, et de n'être pas familier comme eux avec le corps humain, les draperies et tous les objets naturels. Ses meilleurs dessins sont ces compositions improvisées jetées avec passion sur le papier, où déjà l'essentiel de son imagination fougueuse, et pourtant ordonnée, est si fortement exprimé. Mais lorsque sur une esquisse de ce genre, la peinture ensuite intervient, on sent chez lui un besoin d'autant plus impérieux de peindre d'après nature, qu'il paraissait, le crayon en main plus indifférent à la traduire directement. C'est un des paradoxes de Cézanne. Au dessin de pratique vivement enlevé corres- CEZANNE - DESSIN (COLL. BERNHEIM-JEUNE).

Page 10

L'AMOUR DE L'ART pond dans sa peinture une analyse exigeante et minutieuse de la lumière, de la couleur et du volume. Dans des contours très libres et encombrés de repentirs, des rapports de ton s'inscrivent avec précision : des plans, de valeurs impeccables se construisent sur des griffonnages ; le coloris le plus différencié et le plus volontaire vient transformer une approximation linéaire à la fois très générale et emphatique de la nature. Et c'est peut-être ce dessin là qui donne à sa peinture son armature classique. Notons cela : l'emphase du dessin : elle est toujours la caractéristique du dessin de pratique. Chez les élèves de Michel-Ange, chez les Baroques, cette emphase est le résultat d'une science imperturbable et d'une virtuosité assurée. Or l'assurance chez Cézanne est sujette à intermittences. Il s'emporte, il s'élançe, puis il fléchit : Ah ! M. Vollard, quand on est faible dans la vie !... Cette hésitation cette inquiétude brise la tension de ce dessin. Et le voici qui devient naïf et gauche : c'est un mélange d'emphase et de puérilité. Rien d'ailleurs de la naïveté des primitifs, rien de leur calligraphie réaliste. Cézanne définit plutôt des idées plastiques que de véritables objets, du moins dans ses dessins. Là aussi le tempérament de l'homme apparaît. C'est un violent qui se laisse facilement abattre. Mais c'est aussi un imaginatif qui transforme au gré de sa fantaisie et de ses passions, la réalité : son genre d'esprit le porte à faire la caricature des hommes et des choses : il aime à exagérer ; il se délecte de ses mots cruels, et sa façon de méridional n'est satisfaite que lorsqu'il a trouvé la formule démesurée, excessive et drôle de l'opinion qu'il a. De même, il lui faut au bout de son crayon ou de sa plume, un équivalent énorme de sa « petite sensation ». Dans le dessin, il y a le caractère, et il y a l'ornement. Le caractère du dessin de Cézanne, nous l'avons vu, c'est la truculence et l'excès. L'ornement est souple et gras, bien enroulé, bien balancé, avec de riches contrastes, et pour tout dire, très près du style classique. Les lacunes apparaissent dans certaines déformations qui ne sont pas toutes volontaires. Mais ces déformations mêmes ont de la noblesse et de l'allure. Il n'y a rien de vulgaire dans ces improvisations de Cézanne. Certes, on n'y trouve pas l'extrême sensibilité des dessins d'Ingres, ni la magnifique volonté de ceux de Delacroix. C'est le dessin d'un disciple exaspéré et maladroit des grands maîtres : il en renouvelle le lyrisme, mais ce n'est pas une création égale, même de loin, à ce qui fait, dans sa peinture, la gloire de Cézanne. MAURICE DENIS.

Page 11

L'AMOUR DE L'ART CÉZANNE - PORTRAIT (COLL. PELLERIN) CÉZANNE - PAYSAGE (COLL. VOLLARD) CÉZANNE - PORTRAIT DE M.CHOQUET (COLL. DURAND-RUEL) CÉZANNE - PAYSAGE (COLL. HENRI MATISSE)