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Les Femmes et les Manuscrits
On sait que la miniature, telle qu'elle fut pratiquée au moyen âge, vient de l'Egypte pharaonique. Les Alexandrins avaient donné à cet art un grand développement.
Les plus illustres, les plus savants d'entre eux furent appelés à Byzance par Constantin, et transmirent ainsi aux Byzantins le goût des livres illustrés. La Grèce antique et Rome avaient aussi connu les manuscrits ornés de dessins et de peintures, mais ce fut l'influence byzantine qui prévalut dans toute l'Europe occidentale pendant des siècles. Dans ce domaine si captivant de l'histoire de l'art, il nous a paru intéressant d'exposer brièvement la place qu'a occupée la femme et de montrer le rôle vraiment important qu'elle ajouée dans l'illustration, la conservation, l'inspiration des manuscrits.
Dès le v° siècle, nous voyons la fille de l'Empereur Olibrius, Julia Amicia (morte en 524), commander le célèbre manuscrit de Dioscoride de Vienne qui est une merveille de l'art de la miniature, et où cette princesse est figurée sur un trône, escortée de deux jeunes filles, la Magnanimité et la Réflexion, recevant un livre des mains d'un petit génie ailé. D'autre part c'est à deux femmes que l'on doit le maintien et la restauration de l'art byzantin au viii° et au ix° siècle. L'imperatrice Irène, provoqua la réunion du concile de Nicée en 787, et fit rétablir les saintes images sur les objets de culte, les vêtements sacerdo-taux, les mosaïques et les manuscrits. L'imperatrice Théodora, de triste mémoire, combattit de son côté les objets iconoclastes qui, sous les règnes de Léon et de Théophile, avaient aboli l'œuvre de ce concile.
Radegonde, femme de Clotaire Ier, lasse de la grossièreté de la Cour mérovingienne, fonda en 555 un monastère de femmes à Poitiers dans une demeure à l'antique. L'étude des lettres, la transcription et l'ornementation des manuscrits étaient imposées aux religieuses. La chronique raconte qu'elle donna elle-même
MORT ET COURONNEMENT DE LA VIERGE : PSAUTIER DE LA REINE INZEBURGE (MUSÉE DE CONDE, CHANTILLY)
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l'exemple. Un célèbre manuscrit de Poitiers du xi^e siècle, nous montre Baudonivie, religieuse du monastère de Sainte-Croix, écrivant la vie de la sainte sur un volume en forme de diptyque. Les couvents de femmes eurent longtemps d'ailleurs, la mission de copier et de décorer les manuscrits sacrés. Les deux sœurs Herlinde et Renilde, filles d'Allard, seigneur de Denain, se retirèrent, en 714, dans l'abbaye d'Alten-Eyck sur les bords de la Meuse. Elles illustrèrent maints ouvrages, entr'autres le triomphe des quatre évangiles, un psautier et plusieurs livres de la Sainte-Ecriture. Et l'on sait aussi que la fille du roi des Lombards, sainte Ralthrude fut une miniaturiste célèbre. Un manuscrit d'un intérêt exceptionnel, le fameux "Hortus Deliciarum", véritable encyclopédie de l'iconographie au moyen âge, fut exécuté par Herrade de Landsberg, abbesse de Hohenbourg en Alsace, de 1159 à 1175. Ce volume a malheureusement disparu en 1871 dans l'incendie de la bibliothèque de Strasbourg. Au xii^e siècle également, l'abbesse de Niederünster illustra un évangéliaire. Elle s'y représenta elle-même, couverte d'un voile bleu et d'une robe lie de vin, offrant son livre à la Vierge.
Un peu plus tard, la malheureuse Ingeburge de Danemark, femme de Philippe Auguste (morte en 1236), répudiée par celui-ci, commanda lors de sa réconciliation avec le roi, un magnifique psautier "enlumyné d'or et ystorié d'anciens imaiges" qui, particularité rare pour l'époque, est écrit en français.
Il est conservé au musée Condé à Chantilly; ajoutons en passant que le psautier fut au moyen âge le livre indispensable de la femme noble; il nous montre presque de dix en dix ans les phases diverses de l'évolution de la miniature.
Blanche de Castille, régente de France, prit une part importante dans la codification des précieux textes juridiques conservés jusqu'à nos jours sous le titre de Livre de la Reine Blanche. Cette reine inspira également la satire qui se manifesta dans un manuscrit fort sarcas-tique de Hue de la Ferté contre son aimé et féal et plus encore aimé que féal: Thibault de Champagne. Ce remarquable volume nous permet de constater l'influence de l'architecture, de la sculpture et du vitrail sous l'enluminure de ce temps, quand à la disposition des fonds et encadrements, au relief du dessin, ainsi qu'aux couleurs, et il est à noter que bien des miniatures de cette époque donnent l'impression d'une copie de vitrail par l'agencement des scènes comprises dans des médaillons disposés sur une ou plusieurs rangées verticales. Enfin, la plupart des peintures des riches manuscrits de cette
HONORÉ BONET OFFRANT A VALENTINE DE MILAN SON « APPARITION DE JEAN DE MEUNG » (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE)
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époque se détachent sur des fonds d'or dont l'éclat merveilleux s'est conservé jusqu'à nos jours. Un magnifique psautier, dit de Blanche de Castille et de Saint-Louis (de la même catégorie), a fait partie du trésor de la Sainte Chapelle et se trouve conservé aujourd'hui à la bibliothèque de l'Arsenal. Il est d'une somptuosité étonnante.
Au milieu du xiv° siècle, une femme exerça par son amour du luxe et du faste, son intelligence éclairée et sa culture raffinée, une influence profonde sur la miniature flamande, ce fut : Mahaut d'Artois, nièce de Saint-Louis, épouse d'Othon IV, comte palatin de Bourgogne. Cette princesse fit élever le fameux château de Hesdin (aujourd'hui disparu) dont les murs furent décorés de peintures obtenues par des couleurs à l'huile, ce qui détruit la légende créée par Vasari de l'invention de la peinture à l'huile par les frères Van Eyck.
La comtesse d'Artois attira à Hesdin des maîtres enlumineurs de la région parisienne où cette branche d'art était si florissante. Des artistes, comme Etienne d'Auxerre, eurent sous leurs ordres des peintres flamands, tels que Jean de Boulogne, Jacques de Hesdin, qui devinrent des maîtres et fon-
dèrent à leur tour des dynasties d'artistes. La miniature flamande brilla donc d'un vif éclat, grâce à la collaboration des peintres appartenant aux deux pays.
On remarque dans la décoration des manuscrits de cette époque l'apparition du réalisme. Les corps sont plus souples, les attitudes plus naturelles, les personnages ont plus de sveltesse, plus de relief dans la physionomie. Un admirable brévai- re de Verdun exécuté par Marguerite de Bar, abbesse de Saint-Maur est un remarquable spécimen de cet art si séduisant. Citons aussi le psautier exécuté pour la reine d'Angleterre au début du xiv° siècle, qui est incontestablement un des chefs-d'œuvre de l'art anglais de l'époque.
Parmi les manuscrits célèbres du xiv° siècle qui furent composés pour des femmes, on doit mentionner surtout les heures attribuées à Jeanne de Savoie, mariée à Jean III de Bretagne ; celles de Blanche de Bourgogne (1348) épouse d'Edouard, comte de Savoie, détruites en 1904 dans l'incendie de la bibliothèque de Turin; de Jeanne II de France, reine de Navarre où cette souveraine est figurée plus de douze fois et qui témoigne d'un progrès très visible dans
LOUISE DE SAVOIE RECEVANT LE MANUSCRIT D'UNE « VIE DE NOTRE-DAME » (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE)
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l'art du portrait; le bréviaire de Jeanne d'Evreux, femme de Charles IV à l'instigation de laquelle, rappelons-le en passant, fut exécuté le livre original de nos cordons bleus "Le Viandier" du maître-queux Taillevent, son chef de cuisine. C'est dans ce manuscrit qu'on trouve la recette d'une sauce verjutée qui faisait pincer les lèvres et grincer les dents des jolies femmes, on l'appelait (pince-bec) ou espimbêche, la sauce a disparu, mais le mot est resté.
On sait par ailleurs que le miroir historial de Vincent de Beauvais fut traduit par Jean de Vignay à la demande de Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois.
Une autre princesse, Valentine d'Orléans, fit de son hôtel de Bohème un palais luxueux, un centre de culture raffinée. Les peintres et les miniaturistes étaient spécialement protégés par elle.
Au milieu du xvi^e siècle, Charles V fit exécuter quelques-uns des livres de sa célèbre bibliothèque du Louvre par une femme miniaturiste nommée Bourgot, fille de Jean le Noir.
La comtesse de Savoie, Bonne de Bourbon, régente pendant la minorité d'Amédée VIII (1390), avait à sa cour une artiste enlumineuse du nom de Marguerite. Egalement, les deux frères Van Eyck eurent une sœur Marguerite, à qui l'on attribue les miniatures du psautier du duc de Bedford, beau-père de Philippe le Bon, duc de Bourgogne.
A cette époque il n'était pas une princesse qui ne désirat avoir un manuscrit du célèbre miniaturiste Jean Pucelle ou de son école, dont les œuvres exquises, d'une élégance incomparable et d'un coloris tendre et délicat sont hélas bien rares aujourd'hui.
Des vers d'Eustache Deschamps indiquent bien d'ailleurs l'esprit du temps; et montrent qu'une grande dame aurait cru déroger si elle n'avait possédé de beaux manuscrits religieux et profane:
« Heures me fault de Notre Dame
« Si comme il appartient à femme
« Tenue de noble paraige,
« Qui soient de soutil ouvrage
« D'or et d'azur, riches et cointes
« Bien ordonnés et bien pointes
« De fin drap d'or bien couvertes
« Et quand elles seront ouvertes
« Deux fermaux d'or qui fermeront
Les inventaires des successions de presque toutes les princesses et personnes bien nées du xiv^e, xv^e et xvi^e siècle font mention de manuscrits. Le goût des arts, le culte de la beauté furent héréditaires dans la maison de Bourbon, grâce aux femmes, depuis Marie de Hainaut jusqu'à Gabrielle de la Tour, mariée le 16 février 1443 à Louis de Bourbon, comte de Monpensier et dauphin d'Auvergne. Au moment de son mariage, l'inventaire de cette dernière ne comptait pas moins de 189 manuscrits sur parchemin. Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne, fut, elle aussi, une figure marquante parmi les princesses amateurs d'art, sa bibliothèque comprenait 93 manuscrits.
Aimant à s'entourer d'un luxe raffiné et prisant les beaux livres, Isabeau de Bavière, avait à cet effet autour d'elle un personnel nombreux que dirigeait un certain Huguenin Arrode, brodeur, exécutait ses reliures et Catherine de Villiers, dame du Quesnoy, remplissait les fonctions de garde de sa bibliothèque. On conserve à l'Arsenal un manuscrit précieux: "La Cité des Dames", ayant appartenu à cette reine et qui paraît dater des premières années du xv^e siècle. Dans le frontispice, Christine de Pisan est représentée offrant son manuscrit à Isabeau de Bavière. C'est cette même Christine qui prit pour devise: "Seulette-suy-seulette reste", et dont les œuvres en prose et en poésie enrichirent toutes les bibliothèques de l'époque. On possède encore d'assez nombreux exemplaires des ouvrages de cette femme exquise et infiniment sensible, tels que le "Livre de la Chevalerie" et le "Livre de Mutation de Fortune"; un des plus beaux manuscrits que la reine Isabeau ait possédé est le recueil de poésies de Christine de
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Pisan, que l'auteur offrit à cette reine entre 1414 et 1415, et qui est conservé au British Muséum. Jacquette de Luxembourg, femme du duc de Bedford, qui l'a possédé y a apposé sa signature.
Marie de Berry, la fille du grand mécène et amateur d'art, se fit composer un merveilleux manuscrit "l'Aiguillon de l'Amour divin" par saint Bonaventure, traduit en français par Simon de Courcy.
La bibliothèque de Bruxelles possède un beau manuscrit dont les miniatures s'apparentent aux œuvres de Jean le Tavernier et qui appartint à Isabelle de Portugal, troisième femme de Philippe le Bon. Une "Somme le Roi" fut copiée en 1464 par Jean Hubert pour Isabeau d'Ecosse, duchesse de Bretagne. C'est un intéressant spécimen de cet art breton de XV° siècle, assez rude et primitif. Les cheveux et la barbe y sont traités d'une manière spéciale, d'après un procédé un peu barbare et qui semble d'ailleurs avoir été adopté plus tard par certains enlumineurs flamands de second ordre à l'époque de la décadence; ce sont des enroulements faits d'un seul trait au pinceau ou à la plume sans lever la main.
Ce fut vers 1450 qu'apparurent les volumes de petit format fort recherchés dans les hautes classes. Sans être aussi minuscules que le livre d'heures dit "A la Bombarde", exécuté peut-être pour Marguerite de Borsselle, femme du célèbre bibliophile Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse, deux des plus précieux par la finesse et l'abondance de leurs "hystoires" proviennent l'un de Marie de Bourgogne, l'autre de Jeanne la Folle, la mère de Charles Quint.
Très amateur de beaux manuscrits, Anne de Bretagne en fit exécuter un certain nombre que l'on considère avec raison comme des chefs-d'œuvre. Elle fit composer à son retour en Bretagne en 1498, après la mort de Charles VIII, par Pierre Lebaud, doyen de Saint-Thugdoë, une chronique de Bretagne. Sur son ordre, Antoine Dufour écrivit une histoire de femmes illustres et traduisit en français l'ancien testament. Ces deux ouvrages sont enrichis de miniatures. En tête du dernier, Dufour est représenté en habit de jacobin accompagné d'un de ses frères en religion; il offre le manuscrit à la reine Anne entourée de ses dames d'honneur. Un
ISAMBERT DE SAINT-LÉGER OFFRANT A MARGUERITE DE NAVARRE SA TRADUCTION DU « MIROIR DES DAMES » (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE)
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autre manuscrit confectionné pour cette reine, était celui qui contenait les épitres et vers latins de Faustus Andrelinus, avec une traduction française par Macé de Villebresne, valet de chambre du roi, ainsi que des vers de Jean d'Autun, chroniqueur officiel, et de Jean Lemaire de Belges.
Dans une amoureuse pensée, elle fit composer un manuscrit renfermant les lettres qu'elle avait adressées à Louis XII pendant la guerre du Milanais, ainsi que les réponses du Roi à sa chère Bretonne. Ce manuscrit possédait de nombreuses miniatures.
La bibliothèque nationale de Paris garde trois manuscrits composés spécialement pour la reine. L'un est un poème de Jean Marot sur la révolte de Gênes, l'autre est la relation du voyage de la reine de Hongrie depuis Venise jusqu'à Bade, chronique rédigée à l'époque de son mariage par Choque. Le troisième enfin, son livre d'heures, le plus remarquable spécimen des manuscrits de cette époque, le volume de format petit, in-folio de 30 cent. de hauteur sur 19 de largeur et de 238 feuillets de texte fut écrit par Riveroy. Les miniatures à pleine page au nombre de 51 sont dues à l'admirable talent de Jean Bourdichon, qui pour certaines peintures prit probablement pour collaborateur Jean Poyet.
Malgré l'invention de l'imprimerie à la fin du xve siècle qui prit si rapidement un grand développement, les grandes dames et les riches bourgeoises restèrent fidèles longtemps encore au livre de prières copié à la main et enrichi de miniatures. De tels volumes étaient plus doux, plus chatoyants à l'œil; en outre, on pouvait y faire figurer le portrait du possesseur du manuscrit; ils offraient, enfin, l'attrait de ces calendriers où est représentée avec tant de charme et de délicatesse la vie intime et familière de nos ancêtres, où nous voyons, par exemple, le paysan courbé avec résignation sur la terre, et le jeune seigneur partant gaiement à cheval pour la chasse.
Après avoir rappelé brièvement qu'elles ont été, vers la fin du moyen âge, les principales femmes bibliophiles, il n'est pas sans intérêt de nommer à présent celles qui furent à la même époque de véritables artistes dans le domaine de la miniature. Vers le milieu du règne de Charles V, une femme acquit une grande renommée parmi les enlumineurs de son temps. Elle s'appelait Anastasie, et son existence nous a été révélée par quelques lignes que lui a consacrées Christine de Pisan. Elle exécutait les "Champagnes des Ystoires", c'est-à-dire les fonds de miniatures, les encadrements ou les bordures des pages, travaux qui n'étaient confiés qu'à des enlumineurs d'une certaine habileté.
Au xve siècle on signale à Nuremberg une religieuse du nom de Marguerite, à laquelle
LIVRE D'HEURES D'ANNE DE BRETAGNE.
(BIBLIOTHÈQUE NATIONALE)
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on doit huit gros manuscrits in-folio; d'autre part Catherine Hermessen, miniaturiste habile, fut emmenée en Espagne par Marie de Hongrie, sœur de Charles Quint. Cette princesse fit installer en 1556 dans son château de Turnehout sa précieuse bibliothèque qui ne comptait pas moins de 133 manuscrits, dont un grand nombre à peintures.
Dans son journal de voyage en Flandre, Albert Dürer narre la rencontre qu'il fit d'une jeune miniaturiste âgée de dix-sept ans, qui s'appelait Suzanne Horebout, dont le père était peintre de Marguerite d'Autriche.
Le peintre-graveur Crispin eut une fille appelée Barbara, mariée à Van den Broch et qui pratiqua la profession de son père. Une autre femme du nom d'Anna Van Brouckel et qui vécut dans la seconde moitié du xvi^e siècle, fut également une miniaturiste de talent.
Carl van Mander fait mention de son côté d'une artiste remarquable Anne Smyters, femme de Jean de Hure, sculpteur; elle était d'une grande habileté et exécuta maints travaux de finesse et de patience. On raconte qu'elle avait peint, entr'autres compositions, un moulin, le meunier chargé d'un sac gravissant l'escalier sur la butte, une charrette attelée d'un cheval et enfin quelques personnages, et que le tout pouvait être caché sous un demi grain de blé.
Guichardin, dans sa description des Pays-Bas, qualifie Anne Smyters de "peintresse excellente et digne".
Guichardin signale également, et après lui Vasari au xvi^e siècle, avec les filles de Bening et d'Horebout, Clara de Keyser de Gand, morte à près de 80 ans, dont le talent d'enlumineur était déjà apprécié en 1496, et qui mérita le nom de "grand peintre et miniaturiste". Il est possible que nous possédions des œuvres de cette dernière, dans un manuscrit "l'Officium Salomonis", offert à l'Empereur Charles Quint par Robert de Keyser, frère de Clara, et qui est conservé à la bibliothèque de l'Ecurial.
Le xvi^e siècle vit encore nombre de femmes amateurs de manuscrits. Il nous est impossible de les citer toutes. Nous nommerons tout d'abord Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, femme d'esprit et de goût. "Très belle de visage et de taille, si, qu'à grand'peine on
LIVRE D'HEURES DE MARGUERITE D'ANGLETERRE, REINE D'ÉCOSSE. (BIBLIOTHÈQUE DE VIENNE)
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L'AMOUR DE L'ART
voyait à la cour plus riche que celle-là". Elle aimait le luxe et les arts et entretenait à gages élevés un copiste et un enlumineur.
Marguerite d'Angoulême, sa fille, la "Marguerite des Marguerite", résuma toutes les grâces, toutes les qualités de cœur et d'esprit qui constituent le type de la femme accomplie. Sa bibliothèque était admirable, toutes ses œuvres furent copiées sur velin et ses manuscrits enrichis de délicieuses miniatures.
Diane de Poitiers, favorite du roi Henri II, fut une grande protectrice des arts; d'esprit cultivé, infiniment sensible à la beauté plastique, elle posséda une des plus précieuses bibliothèques de la Renaissance; sa collection se composait de plus de 350 manuscrits sur velin, ornés de miniatures. La plupart étaient revêtus de magnifiques reliures à ses armes et avec sa devise de veuve: "Sola vivit in illa", ou bien ornés de ses emblèmes accompagnés de cette orgueilleuse devise "Elle atteint tout ce qu'elle vise".
Italienne par son père, Française par sa mère, Madeleine de la Tour Bologne, la reine Catherine de Médecis, hérita de cette dernière le charme et l'esprit. Elle avait d'après Brantôme "une fort belle taille, un visage agréable et une peau blanche et pleine". De son père elle tenait son goût de la magnificence et du luxe, sa passion des arts et la finesse italienne. Elle fit venir d'Italie 800 manuscrits grecs et latins, et apporta lors de son mariage les manuscrits de la célèbre bibliothèque de Laurent de Médecis.
L'art de l'enluminure perdit de son éclat et de son originalité à partir de la seconde moitié du XVIe siècle; les manuscrits cessèrent dès lors d'être l'ornement indispensable, précieux et rare des bibliothèques. Cependant au XVIIe siècle encore Christine de Suède, reine romanesque et tragique, femme de haute intelligence et d'esprit raffiné, avait elle aussi une bibliothèque fort riche en manuscrits et en estampes.
On exécuta des manuscrits jusqu'au XVIIIe siècle, mais en petit nombre et aucun n'est vraiment remarquable et ne présente une réelle valeur artistique, ni une véritable originalité. L'imprimerie et la gravure avaient triomphé depuis longtemps déjà.
CLAUDE HARIEL
LE PRIMATICE : DESSIN.
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L'Ecole de Fontainebleau
Il existe une opinion tout à fait étrange mais fortement établie qui fait dater de « l'Ecole de Fontainebleau » la naissance de la peinture en France alors que c'est exactement de la venue de Rosso et du Primatice à Fontainebleau qu'il faut situer la disparition de notre plus ancienne tradition nationale, dont les derniers tenants sont Bourdichon, Jean Perreal et les Clouet (1).
A part quelques aides, les artistes et les ouvriers d'art qui ont travaillé à Fontainebleau sont tous Italiens, et de pied en cape; d'esprit comme de métier, de couleur comme d'inspiration. Fontainebleau signifie la substitution d'une esthétique à une autre et non un mariage consenti entre deux tendances opposées qui se cherchaient obscurément.
Dès après la venue des Rosso et Primatice la peinture française (pour des causes uniquement intellectuelles) va perdant son nord, quitte le solide naturalisme et le métier de France. Les faux reliefs, les verts, les roses, les fondus, les tendres gammes remplacent les gammes austères et cette peinture à deux dimensions qui ne faisait dans les murs ni trous, ni bosses. Les rudes pourtraicts, véritables accouchements spirituels, quelquefois pénible , toujours intéressants, les sujets religieux cèdent à la mythologie, aux jeux aimablement sensuels des lignes et des couleurs. Les corps s'assoupissent, la chair s'épanouit et les yeux perdent leur significative importance de tumères de l'âme.
J'insiste sur le fait que cette contagion a été brusque, et qu'elle s'est propagée seulement à la suite de cette seconde apparition de peintres italiens en France, parce que l'on a souvent voulu voir là une conséquence des guerres d'Italie, du voyage de Perréal (dit Jehan de Paris) à Milan (2), ou des séjours d'Andrea Solario et de Vinci en France... Je me suis essayé dans un précédent article à montrer que le point de contact entre les esprits cultivés s'était établi, bien antérieurement à ces faits, entre la France et l'Italie dans une passion égale et toute intellectuelle pour l'Antiquité, et que ni Louis XII ni ses compagnons n'avaient été ébaubis par la peinture italienne, lors de l'expédition d'Italie.
Voici encore à ce sujet un passage convainquant d'une lettre, écrite en 1507 par le roi alors en Italie, au sujet d'un poème de Fenyn que Jehan de Paris devait illustrer.
> Quand la chanson sera faite par Fenyn, et vos visages pourtraits par Jehan de Paris, ferez bien de les m'envoyer, pour montrer au dames de par deça, car il n'y en a points de pareils » (3).
Perréal, dit Jehan de Paris, a-t-il été influencé par l'Italie? Un fait semble net. Du vivant de Mantegna et de Vinci le duc de Mantoue luidemande de le pourtraire. Perréal refusa d'ailleurs, mais ceci semble indiquer que le Duc estimait autant le métier de France, que celui des meilleurs peintres d'Italie.
On ne trouve non plus aucune trace d'influence de Solario, élève de Vinci, qui était venu repeindre la chapelle du château de Gaillon sur la demande du cardinal d'Amboise.
Quant à Vinci on se souvient qu'il mourut à Clou sans avoir laissé en France la moindre manifestation de son universel génie.
On a laissé entendre aussi que François I° en appelant les peintres italiens a prémédité la renaissance de la peinture française, et de là l'importance capitale attribuée à « l'Ecole de Fontainebleau »; c'est faire un simple esthète du
> Roi plus que Mars d'honneur environné,
>
> Roi le plus roi, qui fut onc couronné.
A vrai dire les préoccupations esthétiques n'ont ja-
(1) Bien que Janet Clouet, le dernier et le plus célèbre de cette famille de peintres, ait une ascendance mi-flamande.
(2) En 1499.
(3) Lettre retrouvée et publiée par R. de Maulde.
ÉCOLE DE FONTAINEBLEAU (XVIe SIÈCLE). VÉNUS A LA TOILETTE. MUSÉE DU LOUVRE.
(photo Alinari)
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L'AMOUR DE L'ART
mais dû empêcher François I° de dormir et s'il apprenait qu'une certaine postérité lui a décerné comme plus grand titre de gloire celui de « Père des Arts » cela risquerait bien de l'effarer dans les ombres myrteux où il prend son repos. L'importance que nous pouvons accorder maintenant aux questions picturales aurait, je crois, parue tout à fait extravagante, surtout au xvi° siècle, ennemi des spécialisations.
François I° en s'entourant d'artistes n'a fait que perpétuer l'habitude et suivre l'exemple très ancien de presque tous les princes de la maison d'Anjou, des Duc pour un godiche. Il est au fond la victime de cette vieille querelle et de toutes les idées fausses qu'elle a engendrée. On se souvient du portrait si vivant que Brantôme nous a laissé de François I°. « Il entretenait ses invités de discours grands et savants, dit-il, leur en donnant le plus souvent les sujets et les thèmes. Était reçu qui voulait ; mais il ne fallait pas qu'il fut âne, ni qu'il bronchât, car il était bientôt relevé de lui-même. De telle façon que la table du roi était une vraie école, car là, il s'y traitait de toute matière, autant de la guerre que des sciences hautes et basses... »
FRESQUES ET SCULPTURES DE ROSSO, GALERIE FRANÇOIS I°. FONTAINEBLEAU.
de Berry, d'Anne de Bretagne et, plus tôt encore, de Mahaut d'Artois.
Bourdichon, un des derniers représentants de la tradition picturale française, était attaché à la cour de François I° comme il avait été le peintre ordinaire de Louis XII, de Charles VIII et de Louis XI...
Au xvi° siècle encore l'artiste fait partie du train de maison du roi et du grand seigneur, il lui est attaché à divers titres : valet de chambre, garde du vaisselier, et le suit dans ses diverses résidences. Il peint aussi bien des armoiries que des selles, il enlumine des livres d'heures, orne les murs, dessine des cartons de tapisserie ou des projets de vitraux aussi bien qu'il peint des portraits ou des chapelles quotidiennes... le Peintre selon l'idée moderne n'existe pas.
Les renaissants ont doué le vainqueur de Marignan de vues prophétiques sur nos destinées artistiques, tandis que les gothiques le considèrent volontiers C'est là, je crois, remettre la question François I° sur son véritable plan. François I° esprit vaste et hardi aimait les hommes intelligents, le luxe, l'amour, la bonne chair et la beauté là où elle se trouve, dans un lévrier comme dans une épée. La peinture, les vers et la musique concouraient simplement à embellir sa vie au même titre que tous les plaisirs dont il savait user royalement.
Et voici simplement comment est née « l'École de Fontainebleau ». Le roi avait entendu vanter la décoration du fastueux palais du T, près de Mantoue, ses bas-reliefs et ses peintures et ainsi le désir lui vint d'avoir une demeure aussi somptueusement ornée. De là l'idée de convoquer des peintres et stucateurs italiens et ceux même qui, comme Primatico, avaient travaillé au palais du T.
J.-B. Rosso appelé en France en 1532, travaille à Fontainebleau à partir de 1533 et meurt en 1541, le
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L'AMOUR DE L'ART
cœur rongé par ses rivalités avec Primatice. Rosso (que les comptes appellent maître Roux) était un Florentin cultivé, il était peintre, sculpteur et stucateur... On ne peut lui refuser le métier mais il est bien difficile de lui trouver aucune originalité. Rosso représente bien tout le mal que l'art grec dégénéré en terre romaine a pu faire à l'Italie. Rosso, comme tant d'autres renaissants, a succombé à la tentation de puiser à même le passé et représente parfaitement le mauvais côté de l'art italien.
La grande force des vieux maîtres français est de n'avoir pas eu de grands souvenirs esthétiques étrangers à se mettre sous la dent ; ils ont bien été forcés d'inventer un art qui n'est qu'à eux.
Le Christ au Tombeau de Rosso, qui est au Louvre et provient du château d'Ecouen, est rempli d'intentions violentes, mais elles ne nous violentent pas le moins du monde. Ses vastes compositions de la grande galerie de Fontainebleau, combinaisons d'ornements en relief et de plate peinture, témoignent d'un sens certain de la décoration et de l'équilibre, d'une culture étendue et d'un métier consistant, mais au fond c'est l'en-nui qu'elles imposent.
LA PRIMATICE : DESSIN.
La vie, le feu intérieur, la personnalité manquent : de très habiles pastiches de l'antiquité ont poussé drus sur ce mur, comme les moisissures sur un pot de confiture trop riche en sucre. Il faut avouer pourtant que certains médaillons, par exemple "la femme au bain" si adorablement conventionnelle, ont un charme littéraire qui peut nous prendre et nous séduire par ce mauvais côté qu'on aime quelquefois à cultiver secrètement en soi.
Primatice, le rival de Rosso, est d'un tout autre aloi malgré ses attaches avec la mauvaise tradition italienne. Il a été comme Rosso ornemaniste et stucateur. Ses dessins et ses sanguines sont nerveux et souples. L'élégance de son style, qui est raffiné, sait rester mâle et tombe rarement dans la mollesse.
Primatice avait un canon à lui ; on le retrouve aisément dans toutes ces œuvres anonymes, comme la Diane du Louvre, qui figurent sous le titre d'École de Fontainebleau.
A vrai dire il n'existe pas d'École de Fontainebleau, mais des collaborateurs à une même œuvre.
Il y a quelque chose de tenu mais d'aigu pourtant dans le talent du Primatice qui décelle le maître, et les aimables arabesques décrites par ses déesses aux longues cuisses s'effacent de la mémoire, difficilement.
A vrai dire, l'École de Fontainebleau, si on peut appeler École ce groupement de peintres, de stucateurs et de barbouilleurs manque bien d'envergure pour l'importance qu'elle occupe dans l'histoire de l'art...
La vérité est que (je crois) depuis bien longtemps les esprits cultivés, en France comme en Italie, étaient tenaillés d'un besoin de s'imbiber d'antiquité et de mythologie : c'est le « Je veux lire en trois jours l'Illiade d'Homère » de la Pleiade. C'est une cause toute littéraire qui a fait dévier l'esthétique française.
Ce que François I° a aimé en ces italiens ce n'était pas leur art mais leur sujet, non pas tant l'Italie que l'Antiquité.
Il nous reste les noms et quelques œuvres tout à fait secondaires des comparses de Rosso et de Primatice, une douzaine d'italiens et autant de français qui ont collaboré aux entreprises les plus diverses, grisailles, cartons de tapisseries, gravures, projets d'émaux, décorations d'armoires, d'huissets, maquettes pour des fêtes... Tous travaillaient dans l'esprit de Rosso et de Primatice et n'ont rien laissé de saillant ; il semble inutile de dévider le chapelet de tous ces noms.
Rosso et Primatice ont connu, surtout le dernier, une vogue extraordinaire et le roi les a comblé d'honneurs et de faveurs. Primatice notamment était surintendant des bâtiments, abbé commendataire de Saint-Martin-de-Troyes, conseiller et aumônier du roi...
L'engouement pour les italiens de Fontainebleau s'explique aisément, en ce qu'ils ont été les imagiers des œuvres littéraires de l'antiquité. François I° envoyant Primatice en Italie acheter et moulter des antiques indique bien ses véritables intentions et la nature de son goût pour l'œuvre de ce maître : c'est le sujet qui lui fait aimer la peinture. C'est bien la littérature qui a fait dérailler pour un temps les traditions naturelles de l'école Française.
P.-L. DUCHARTRE.