Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

"MAITRES DE L'ART MODERNE" BOURDELLE PAR ANDRÉ FONTAINAS avec soixante planches hors-texte en héliogravure LES ÉDITIONS RIEDER 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7. — PARIS

Page 3

BOURDELLE

Page 4

IL A ÉTÉ TIRÉ EXCEPTIONNELLEMENT DE CE VOLUME TRENTE EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR DES PAPETERIES LAFUMA, DONT DIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS À LA PRESSE DE I À 20 ET DE A À J. --- CE VOLUME, LE VINGT-NEUVIÈME DE LA COLLECTION "MAÎTRES DE L'ART MODERNE", DIRIGÉE PAR T.-L. KLINGSOR, A ÉTÉ ACHEVÉ EN JANVIER M.CM.XXX, LA GRAVURE DES PLANCHES PAR LA SOCIÉTÉ DE GRAVURE ET D'IMPRESSION D'ART À CACHAN, LE TEXTE PAR DAUPELEY-GOUVERNEUR À NOGENT-LE-ROTROU (EURE-ET-LOIR).

Page 5

"MAITRES DE L'ART MODERNE" BOURDELLE PAR ANDRÉ FONTAINAS 60 planches hors-texte en héliogravure LES ÉDITIONS RIEDER 7, Place Saint-Sulpice, 7 PARIS M.CM.XXX

Page 6

A SES ÉLÈVES ANCIENS ET RÉCENTS. Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays Copyright by Les Éditions Rieder, 1930.

Page 7

BOURDELLE PREMIÈRE PARTIE CONSTRUCTEUR, dit-on, ou sculpteur-architecte, ces appellations conviennent au génie d'Émile-Antoine Bourdelle. Lui-même les revendique, mais elles ne suffisent pas à le définir, à moins d'en rendre tout aussitôt plus précise la portée. Dès la première rencontre, Bourdelle apparaît différent des sculpteurs, ses contemporains, d'un grand nombre des sculpteurs qui l'ont précédé. Certains l'estiment grand à l'égal des plus grands maîtres, certains demeurent convaincus, peut-être, que, dans ses recherches et ses réalisations, il s'est abusé. Mais il n'est indifférent à personne. Les appréciations comparatives d'un artiste avec d'autres (ceux surtout que l'admiration des siècles consacre) ne sont que vaines et médiocres. Que ce soit pour nier, que ce soit pour grandir le mérite d'un artiste, c'est une sottise toujours d'opposer un créateur à ses pairs : chacun n'est important qu'à la mesure de sa personnalité, ou, précisément, par les qualités qui lui sont propres et qui le différencient. Michel-Ange englobe en sa puissance la

Page 8

BOURDELLE merveille de l'Italie renaissante, sans que Donatello ni Ghiberti en soient diminués ; Bourdelle, de même, n'anéantit pas Carpeaux ni tel gracieux et fort tailleur de pierres parmi nos contemporains. D'ailleurs, et quoi qu'en puissent penser des critiques ou philosophes dogmatiques, aucun art n'est restreint à des limites fixes ou absolues. Chaque fois qu'un nouveau génie se manifeste, c'est que, en réalité, il a transgressé des limites qui n'apparaissaient intangibles que parce que d'autres artistes s'y étaient arrêtés. Peut-être même à chaque fois que l'on atteint à une révélation nouvelle, abandonne-t-on, en proportion, tel ou tel élément de l'acquis antérieur. Qu'importe? L'artiste réfléchi observe à part soi et à son propre usage des règles; il s'appuie sur les principes les plus stricts dans la mesure où ils s'adaptent aux desseins qu'il poursuit, où ils expriment les nécessités secrètes et les aspirations de sa sensibilité, de sa volonté, et où ils les coordonnent ou les combinent très sûrement. Quant au surplus des règles et des préceptes, il les rejette et les oublie. On prétend de Bourdelle, parfois, que sa pratique aurait consisté à en revenir au style tantôt des Assyriens, tantôt des Éginètes et primitifs de l'Hellade, ou encore des maîtres médiévaux et romans. Non. Il a interrogé ces maîtres-là non moins que tous ceux qui ont vécu avant lui; il possède le sens de leurs efforts, de leurs recherches; s'il les reproduisait, les copiait, les imitait, son art serait dépourvu d'expression et de beauté, un art de copiste l'est toujours et forcément, puisque ce n'est pas lui-même dont l'esprit, l'idéal et la pensée y sont enfermés; mais, au contraire, qui extrait et utilise quelque chose des exemples et des préceptes dont ceux d'autrefois se sont accommodés, cette chose il l'assouplit, il l'amalgame, il la fond aux exigences spéciales de son tempérament et de ses recherches personnelles. En tout cas, un souci constant, le même, prédomine chez ces sculpteurs, et Bourdelle, ayant le

Page 9

BOURDELLE même souci, appartient à leur lignée ; ils conçoivent l’œuvre en architectes, ils construisent. Néanmoins, entre eux et lui un contraste arrête, singulier et troublant. Ruines, vestiges à peine subsistants du temple d'Égine, des palais de Khorsabad, notre imagination suffit à les reconstituer dans leur ensemble et leur détail sculpté, en présence des guerriers du fronton à la Glyptothèque de Munich, ou des colosses et des bas-reliefs du British Museum et du Louvre. Leur réalité s’exhausse à nos yeux d’être nécessitée par la structure des monuments, et de lui être nécessaire. Ainsi elle est constante, ainsi elle vit, non point arrachée, séparée, dispersée, isolément, mais en tant que d’organes indispensables à l’ensemble et impliqués par lui. Il en est de même pour les personnages figurés au tympan de Vézelay ou à Moissac. Les images créées par Bourdelle imposent aussi à l'imagination de croire à un édifice qui en elles concentre les suprêmes instants de sa valeur expressive ; seulement, et c’est le prodige ! l’édifice, par le malheur des temps, est toujours imaginaire : l’imagination de Bourdelle lui-même règle et détermine la nôtre. Bourdelle n’a jamais rien conçu qui ne se rattache à un centre (sa pensée, sa sensibilité à coup sûr), et en fonction duquel chaque partie de son œuvre, à l’heure exacte où sa naissance est indispensable à l’équilibre de l’ensemble, apparaît et remplit son office. L’œuvre totale de Bourdelle s’agrandira toujours d’être rassemblée, ou si seulement une mémoire émue la réunit dans l’élan d’une admiration unique. Là est avant tout sa grandeur frappante. Il n’existe pas d’œuvre plus diverse, plus variée, plus renouvelée dans ses réalisations successives, il n’en existe pas qui soit plus une, mieux marquée du signe d’une même réflexion, d’un même vouloir, d’un même et continu idéal, d’une même inspiration originale, d’une même âme fervente, convaincue et exaltée.

Page 10

BOURDELLE Telle l'inoubliable leçon, à Bruxelles, en décembre 1928, de cette exposition merveilleuse : dans les salles du nouveau Palais des Beaux-Arts, la plus considérable réunion des ouvrages du maître, dans leur grandeur d'exécution, depuis la moindre statuette jusqu'au colosse monumental, le monument Alvear. Telle sera, à coup sûr, la leçon de l'exposition d'ensemble qui se prépare, pour février 1930, par les soins du Gouvernement français, à l'Orangerie des Tuileries. Bourdelle a eu la puissance de rénover la tradition, qui semblait perdue, de la statuaire monumentale. Avant lui, la méconnaissance des lois qui régissent les réciproques relations de la sculpture avec l'architecture donnait naissance, surabondamment, à des constructions hétéroclites dont les éléments, confrontés, supportés par le hasard, allaient se heurtant, se contredisant, l'un annulant l'autre : ennemis enchâinés, décourageants et découragés, stériles et ennuyeux. L'émerveillement s'attache à une partie, ou en fait l'ellipse. L'arc de triomphe de l'Étoile, sa masse pensive et glorieuse, quelle vie le transporte et l'anime lorsque c'est Rude qui marque, à un des pieds-droits, l'allure et le rythme. Étex morne, Cortot désolant contrecarrent ou retiennent l'élan. De même un côté de la façade à l'Opéra déborde, fait irruption, chante et bondit, mais à Carpeaux quelle sinistre froideur fait contraste et s'oppose. Tristesse du temps présent, ce désaccord perpétuel où les arts différents se morcellent ou s'isolent, chacun pour soi, et n'acceptent du voisin ni support ni achèvement. Bien plus, l'entente est brisée dans la pratique du même art par le fait du partage entre artistes sans cohésion d'ardeur ou de métier. Des choses qui se superposent se démentent, et l'on tend au fignolage du détail, on se désintéresse de la liaison des parties et de leur correspondance. Les prestesses agréables d'une

Page 11

BOURDELLE main adroite déjouent la décision motivée des grandes masses, des reliefs prévus, des lignes décoratives, de l'expression essentielle et réfléchie. Le miracle de Bourdelle, en notre temps, c'est d'être l'artiste complet. S'il préfère le langage du sculpteur, il excelle même dans les autres. La synthèse est portée en son cerveau, il est pour lui-même un maître d'œuvre, qui réalise ou qui sous-entend l'ensemble où se fixe à sa place selon son vouloir l'ouvrage conçu dans sa matière, plâtre, pierre, marbre, bronze. Nul n'existe qu'en vertu d'une nécessité définie ; si elle n'a point d'existence réelle, un vouloir nous la suggère, centre à quoi tout élément se relie. --- Qui donc est Bourdelle, et d'où provient son prestige? Un modeste artisan, un peu passé le milieu du xixe siècle, là-bas à Montauban, faisait et réparait des meubles, solides, établis suivant les plus honnêtes traditions, reprenant les formes, les angles, surtout les aplombs de jadis, sinon de toujours, consciencieux, réfléchi, sachant donner aux pièces de bois éprouvé, dur, résistant, les courbes, les profils nécessités par la seule élégance de leur destination. Un fils lui naquit en décembre 1861, c'était Émile-Antoine Bourdelle, qu'il initia au travail de l'ébénisterie sérieuse, d'un poids qui s'avoue nonobstant l'allègement de parties sculptées, creusées ou rehaussées en vue d'un agrément décoratif par quoi s'en expriment et s'en confirment l'usage et la beauté. A cette sculpture, pour ainsi parler, rationnelle non moins qu'émouvante en son détail, l'enfant œuvrait avec une telle ardeur de conviction et une si fière sûreté qu'il fut bientôt envoyé à l'École des Beaux-Arts de Toulouse et, en 1885, muni d'une bourse d'études, à l'École nationale des Beaux-Arts, à Paris. Il y entra dans l'atelier de Falguière, mais promptement décontenancé par les superficielles et vaines recherches de ses con-