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4e Année. — Numéro 10
BEAUX-ARTS
REVUE D'INFORMATION • ARTISTIQUE •
15 Mai 1926
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L'ABBAYE DE SAINT-DENIS SERA-T-ELLE VENDUE... ET DÉMOLIE ?
La commission de révision des immeubles appartenant à l'État, que préside M. de Monzie, nous avait déjà ménagé quelques surprises... désagréables et nous avons eu déjà l'occasion de protester contre quelques-unes de ses suggestions.
Tout récemment nous rapportions ici même la menace portée sur les écuries de l'hôtel de Rohan et le bas-relief de Le Lorrain, ainsi que la protestation unanime de la Commission des Monuments historiques qui avait heureusement un droit de regard sur l'édifice menacé.
Mais voici bien une autre affaire ! et cette fois la Commission des Monuments historiques n'a, en principe, rien à dire : l'édifice n'est pas classé ! Il s'agit tout simplement cependant de l'abbaye de Saint-Denis-en-France. Quel lieu, quelle parcelle du sol de France mériterait davantage la qualification d'historique que l'endroit où s'élevèrent les bâtiments abbatiaux de Dagobert, renouvelés par Saint-Louis, transformés sous Louis XV ?
Cette dernière transformation fut radicale, il est vrai et il ne subsiste rien, ou bien peu de chose, de l'abbaye romane ou gothique, en dehors de la basilique, qui est hors de cause. Mais les bâtiments qui furent élevés sur les dessins de Robert de Cotte, continués plus tard sous la direction de Gabriel, avec leur somptueuse cour d'honneur, leurs vastes cloîtres, leurs majestueux escaliers et réfectoires, leurs grilles et leurs rampes magnifiques, constituent un des plus beaux types d'abbaye bénédictine du xviie siècle qui aient été conservés jusqu'à nous, comparable seulement à l'abbaye de la Trinité qui abrite le Lycée de Caen.
Transformés en hopital sous la Révolution, ces bâtiments furent affectés par un décret de Napoléon du 25 mars 1809 à la première des maisons d'éducation des filles de membres de la Légion d'honneur ; aucun usage plus noble ne pouvait être fait du cadre de l'antique abbaye monar-chique. Les bâtiments clairs, spacieux, largement aérés sur de vastes cours se sont prêtés à merveille à leur nouvelle destination, et des générations d'élèves se sont succédé sous la direction des surintendantes et le patronage des grands chanceliers les plus illustres. Près de 600 élèves y trouvent encore une asile un peu austère, peu à peu modernisé. Mais les bâtiments sont d'un entretien assez lourd, les budgets obérés. Est-ce une raison pour livrer à l'encau et au hasard des affections arbitraires, des démolitions et des lotissements, ce logis doublement consacré par l'histoire ?
Un parc de 27 hectares met à côté de la nécropole royale un peu d'espace, d'air et de silence, bien nécessaire au milieu de la cité industrielle qui s'est développée alentour. Ce parc est une des beautés de la demeure. Que l'on en sacrifie, s'il le faut, quelques parties pour développer les ressources assez maigres de la cité dionysienne, en air et en verdure : les filles des Légionnaires peuvent partager avec le peuple de Saint-Denis l'espace de la lumière ; quelques immeubles peuvent peut-être s'élever sur la lisière, mais l'ensemble : institution et cadre approprié doit demeurer. Il serait scandaleux de toucher à de pareils souvenirs que les révolutions ont respectées, et il ne serait peut-être pas très expédient à l'heure actuelle si l'institution doit vivre, ce qui paraît évident, de lui trouver ailleurs le cadre nécessaire.
Paul Vitry.
P. S. On nous dit que la Légion d'Honneur s'accommoderait de l'abandon de Saint-Denis et transporterait volontiers à côté de l'établissement des Loges le groupe de ses pensionnaires de Saint-Denis. Il importe dans ce cas qu'un classement comme monument historique sérieusement appliqué empêche, quelle que soit la fortune future des bâtiments : hopital administration ou musée, leur disparition ou leur altération.
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NOUVELLES
Société des Amis du Louvre
Le Conseil d'administration, dans sa séance du 5 mai, a nommé secrétaire général de la Société, en remplacement de son frère Lucien Henraux, décédé. M. Albert Henraux, qui en continuera la tradition, avec le même dévouement, la même activité et le même goût.
Une exposition au château de Maisons Laffitte
Du 19 juin au 25 juillet, dans le château de Maisons-Laffitte, sera organisée une exposition consacrée aux Courses en France. Elle comprendra un ensemble de peintures, de dessins, de gravures et de sculptures réuni par un comité dont le président d'honneur est M. Paul Vitry, conservateur du château de Maisons, et que préside M. Henry Laporte, président du Syndicat d'initiative de Maisons-Laffitte.
Expositions à Blois
Sous le titre d'Exposition des Peintres, Sculpteurs, Graveurs de la Loire, il sera organisé du 11 juillet à la fin d'août, une exposition qui se tiendra au château de Blois (aile Gaston d'Orléans). Toutes les œuvres exposées devront s'inspirer de paysages, ou de types se rattachant à la vallée de la Loire.
Auparavant, du reste, dès la fin de mai, s'ouvrira dans la partie plus ancienne du château de Blois une exposition d'art ancien qui comprendra essentiellement les seize pièces de la tenture d'Artémise (fin du xviie siècle) prêtée par le Garde-Meuble national, un certain nombre de pièces détachées du Musée de Blois et enfin nombre de pièces prêtées temporairement pour reconstituer dans la mesure du possible la parure des salles des constructions de François Ier. L'attrait en sera certainement plus que doublé pour les nombreux visiteurs du château.
Nominations
Par arrêté en date du 30 avril 1926, M. Planès, administrateur adjoint de la manufacture nationale des Gobelins, a été nommé administrateur de cet établissement en remplacement de M. Gustave Geffroy, décédé. En vertu du même arrêté, M. Folacci, sous-préfet en disponibilité, a été nommé administrateur adjoint en remplacement de M. Planès.
Par arrêtés en date du 24 avril 1926, ont été nommés professeurs au Conservatoire national de musique et de déclamation : M. Noël Gallon, professeur d'une classe de contrepoint et fugue, en remplacement de M. Gedalge, décédé ; M. Feuillard, professeur d'une classe de violoncelle préparatoire, en remplacement de M. Bazelaire appelé à d'autres fonctions.
Légion d'honneur
Parmi les promotions qui viennent d'avoir lieu en vertu du décret du 30 avril, à l'occasion de l'Exposition internationale des Arts décoratifs, nous relevons les suivantes, Grand-Croix : M. Albert Besnard, membre de l'Institut, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts. Grands-Officiers : MM. Frantz Jourdain, président du Salon d'automne ; Lemordant, artiste peintre ; Paul Léon, membre de l'Institut, directeur des Beaux-Arts. Commandeurs : MM. Louis Bonnier, architecte en chef des Bâtiments civils ; François Carnot, président de l'Union centrale des Arts décoratifs ; Dammouse, céramiste ; Dampt, statuaire ; Daum, maître-verrier ; Armand Dayot, inspecteur général honoraire des Beaux-Arts ; Maurice Denis, artiste peintre ; Georges Fouquet, joaillier ; Genuy, directeur honoraire de l'Ecole nationale des Arts décoratifs ; Adrien Hébrard, fondeur d'art ; Lalique, maître-verrier ; Landowski, sculpteur ; Leobnitz, céramiste ; Max Maurey, directeur de théâtre ; Charles Plumet, architecte ; Guillaume Tronchet, architecte en chef des Bâtiments civils ; Firmin Gémier, directeur du théâtre de l'Odeon ; Falcou, directeur honoraire des Musées ; Sandoz, secrétaire général de la Société d'encouragement à l'Industrie.
Institut pontifical d'archéologie
Le Pape vient de désigner les quatre premiers professeurs de l'institut ; ce sont Mgr Kirsch, de l'université suisse de Fribourg ; Dom Quentin, bénédictin français, secrétaire de la Commission de la Vulgate ; le professeur italien Silvagni et Mgr Wilpert, de nationalité allemande.
Une exposition Louis-Philippe
Une exposition consacrée à l'époque Louis-Philippe aura lieu en juin, à l'hôtel Charpentier, au profit de la Maison maternelle de Glisolles, sous les auspices d'un comité composé de personnalités appartenant aux Musées nationaux et au monde artistique.
Fresques historiques
On a découvert à Villeneuve-lès-Avignon (Gard), dans un grenier à foin, sous une couche de plâtre, des fresques qui décoraient la salle de l'ancien palais du cardinal de La Thurroye. Le cardinal avait été nommé en 1409 légat à Avignon par le pape Alexandre V pour rétablir l'ordre dans la ville pontificale occupée par un aventurier, Rodrigue de Luna.
L'Expansion de l'Art français
L'Association française d'expansion et d'échanges artistiques avait organisé, en février, mars, avril, dans les trois grandes villes de Yougoslavie : Belgrade, Zagreb, Ljubljana, des expositions de gravures originales des xviiie et xviiiie siècles ou d'estampes reproduisant des chefs-d'œuvre de ces époques.
Congrès
La réunion d'études annuelle de l'Association des conservateurs des collections publiques de France vient d'avoir lieu, le 8 mai, sous la présidence de M. Paul Vitry, à Strasbourg, où les membres de l'association ont été reçus par MM. Haug, Riff et Forrer qui leur ont fait visiter les différents musées installés dans le palais de Rohan. Ils ont étudié également les collections du Musée historique et du Musée Alsacien. Le dimanche 7 mai, ils visitaient à Colmar, sous la conduite de M. J.-J. Waltz, le Musée des Unterlinden de Colmar et les petits musées de Kayserberg et de Sélestat.
Le 60e congrès des délégués des sociétés savantes de Paris et des départements s'est tenu à la Sorbonne du 19 au 23 avril.
Le monument Claus à Gand
Le dimanche 9 mai, a été inauguré solennellement, dans le parc de la citadelle de Gand, en présence de S. M. la reine des Belges, le monument élevé par souscription publique à la mémoire du grand peintre Claus, chef de l'impressionnisme belge. Ce monument, qui a pour auteur Mme Yvonne Serruys, comprend, en un arrangement très heureux, une statue assise du peintre, en avant d'un exèdre où figurent en bas-relief divers motifs tirés de son œuvre.
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ACADEMIES SOCIETES SAVANTES
Academie des Inscriptions et Belles-Lettres
Seance du 30 avril
M. le comte Alexandre de Laborde donne lecture du rapport au nom de la commission du prix Fould. Le prix est partagé en deux attributions : l'une de 3.000 fr., à M. l'abbé Le Roguais pour les Sacramentaires et mis-sels manuscrits des bibliothèques de France ; l'autre, de 2.000 fr., à M. Rey (Raymond), pour les Vieilles églises fortifiées du Midi et la cathédrale de Cahors.
M. Parvan, secrétaire perpétuel de l'Académie roumaine, lit une communication sur ses nouvelles recherches et découvertes concernant la Dacie à l'époque celtique. Il montre comment, à la suite de migrations qui eurent lieu au m^e siècle, elle entra dans le système de civilisation celtique de l'Europe centrale. Après avoir traversé une période de paix, la Dacie connut une phase belliqueuse qui nous a laissé comme témoins des armes, des étendards et des châteaux forts.
Academie des Beaux-Arts
Seance du 1er mai
Le prix Trémonal (1.000 fr.) est décerné à M. François Bousquet, grand prix de Rome de composition musicale.
M. Boschot présente à la Compagnie l'ouvrage de M. Rocheblave sur Louis de Fourcaud, et celui de M. Henri de Curzon sur La Bibliographie générale de l'œuvre de Louis de Fourcaud.
M. Widor présente l'ouvrage de M. Hector Lefuel sur Jacob-Desmaltier, ébéniste de Napoléon Ier et de Louis XVIII.
Société de l'Histoire de l'Art français
Seance du 14 mai
A cette séance, l'assemblée, générale annuelle, après une allocution du Président sortant, M. Réau, que va remplacer M. Dacier, après les rapports du Secrétaire, M. Ratouis de Limay, et du Trésorier, M. Ramet, montrant l'activité et la prospérité de la Société, on procéda à une élection concernant quatre membres du Comité directeur. Furent désignés MM. le comte Louis d'Har-court, Pierre Marcel, Charles Saunier et Marcel Aubert.
M. Dacier entretint ensuite l'assistance d'une précieuse et émouvante découverte, faite récemment à la Bibliothèque royale de Stockholm par un érudit suédois, M. Beyer. Il s'agit du testament artistique de Gabriel de Saint-Aubin, dans l'espèce l'albume dont il ne se sépara pas pendant le second semestre de 1779, qui précédait sa mort survenue en février 1780. Les dessins et menus croquis dont, suivant son habitude, il couvrit les feuillets de ce recueil, permettent de l'accompagner, jour par jour, au cours de ses flâneries à travers Paris et la banlieue, de ses visites aux églises, aux académies, au Salon, chez un collectionneur, à une représentation à l'Opéra. Ces témoignages, démentant la version admise jusqu'à présent, prouvent que la maladie, bien que déjà menaçante, n'eut pas raison de l'activité ni de la curiosité de Saint-Aubin avant le jour où elle le terrassa complètement, en décembre 1779.
A PROPOS DE GASPARD DE CRAYER
On aura lu avec intérêt dans la Gazette des Beaux-Arts de février 1926 l'article consacré par le Dr. E. Van Terlaan à notre compatriote Gaspard de Crayer «grand artiste méconnu» qui fut l'ami de Rubens et de Van Dyck. Il semble que l'auteur n'ait point assez insisté sur l'abondance d'œuvres religieuses du maître dans les musées français. En effet, lors des «conquêtes artistiques de la Révolution et de l'Empire», de très nombreuses toiles de Crayer, provenant des couvents supprimés aux Pays-Bas sous Joseph II, furent envoyées à Paris, puis en province d'où la plupart ne revinrent pas ! Nos musées, comme nos églises de campagne, demeurent pourtant riches de témoignages du talent facile de ce peintre injustement négligé par la critique (1).
Désireux d'apporter ici quelques renseignements complémentaires, je cite volontiers deux importants tableaux du musée de Valenciennes, catalogués
(1) Il en est, même à Bruxelles, de quasi ignorés, comme le tableau d'autel ornant la chapelle de la clinique Saint-Jean et Sainte-Elisabeth, rue des Cendres.
GASPARD DE CRAYER. La Vierge du Rosaire. (Musée de Valenciennes)
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avec soin par la critique allemande, en ce monument de « conscience dans l'inconscience » qu'est le répertoire des Geborgene Kunstwerke aus dem besetzten Nordfrankreich (Münich, 1918) : une Madeleine éplorée de la lignée lointaine de celles du Titien, et l'harmonieuse Vierge du Rosaire, signée et datée 1641, à rapprocher du même sujet au musée de Bruxelles et dans l'église d'Opwyck près Termonde. Du même genre, la Vision de Saint-Augustin de Gand se retrouve à Grenoble (1), aux côtés d'un Martyre de sainte Catherine où le beau cheval du premier plan à gauche rappelle directement Van Dyck.
Mais les chefs-d'œuvre de Gaspard de Crayer en France sont à Lille, les Quatre couronnés (2) composition excellente, et à Rennes, le Christ en croix, signé et daté 1664, dont Clément de Ris dénonce à tort le froid coloris. Des tableaux secondaires se rencontrent à Amiens, Arras, Bordeaux, Chambéry, Dijon, Douai, Lyon, Marseille, Metz, Montpellier, Nancy, Nantes Narbonne, Nice, Orléans, Saint-Omer, Toulouse. Il fut reparté ces temps derniers d'une Sainte Marie l'Egyptienne à l'église Saint-Jean-Baptiste de Dunkerque, épargnée par l'incendie de 1922. Le Martyre de saint Blaise, sujet fréquent — à Bruxelles, à Gand, à Namur — apparaît traité d'une façon particulièrement brillante dans une vaste toile de l'église de la Madeleine à Aix-en-Provence.
Au premier rang des compositions religieuses de Gaspard de Crayer, il faut placer le pathétique Christ en croix entouré de proviseurs, appartenant aux Hospices de Bruxelles, qui obtint un succès mérité lors de son exposition au musée des Beaux-Arts de Bruxelles en 1921. Le Christ fait penser à la page fameuse de Velasquez, au Prado, et les « maîtres des pauvres » agenouillés, têtes pieuses et fouillées, sont un type de portrait collectif comparable aux Hollandais, à B. Van der Helst ou même à Frans Hals ! C'est sans conteste l'œuvre capitale de l'artiste.
La monographie du Dr. van Terlaan étant principalement consacrée à Crayer portraitiste, ce m'est une occasion de publier ici un Portrait d'homme en buste, — regard clair, teint fleuri et fraise tuyautée — que l'on dirait détaché du groupe des proviseurs des Hospices de Bruxelles ; ce morceau savoureux fait partie de la collection du baron de Cartier de Marchienne, ambassadeur de Belgique à Washington.
Le portraitiste attitré du cardinal-infant a repré-
(1) Recueil publié par le général de Beylié, p. 36.
(2) F. Benoit. La Peinture au Musée de Lille, T.I. pl. 18 (Paris 1909).
senté son modèle, en pied, en une toile remarquable qui se trouvait en 1920 chez M. Ch. Brunner à Paris. J'ai souvenance aussi d'un portrait équestre, de haute allure, du « Vainqueur de Nordlingen » dans la galerie du duc d'Albe à Madrid. De mes notes j'extrait encore, en Belgique même,
GASPARD DE CRAYER. Sainte Madeleine.
(Musée de Valenciennes)
la mention des portraits inédits d'un vieillard au musée d'Ixelles, d'un évêque à l'église de l'hôpital Sainte-Elisabeth à Anvers.
Le Dr. van Terlaan laisse de côté le magnifique Groupe de famille, père, mère et enfant du musée de Carlsruhe ; il est vrai qu'on l'attribue maintenant à Rubens. — Quelle surprise de lire (p. 105) le nom de Ralph lord Hopton sous la reproduction d'un portrait de la Pinacothèque de Munich qui n'est autre que le chancelier de Brabant Pierre Pecquius, devenu dans le texte de la Gazette, un infortuné « Pecquin » ! L'effigie de ce volumineux personnage au musée de Bruxelles provenant de la collection de la princesse Pauline d'Arenberg (1), a longtemps passé pour un original de Rubens ; il est issu, en effet, de la célèbre vente Stier d'Aertselaer à Anvers en 1817 (2). Un exemplaire meilleur prêté par le comte Spencer à une récente exposition lon-
(1) Klassiker der Kunst, p. 106 prince Antoine d'Arenberg).
(2) Voy. F. Donnet, Les Collections artistiques de la famille Peetera (Annales de l'Académie royale d'archéologie de Belgique, Anvers 1923).
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donienne réduirait le nôtre au rang de copie, — par Gaspard de Crayer ?
Evidemment plusieurs portraits émanés du pinceau de Crayer se dissimulent sous la flatteuse étiquette : Rubens ou Van Dyck ! Bornons-nous à citer un exemple frappant de pareille confusion :
GASPARD DE CRAYER. Portrait d'homme.
(Collection Cartier de Marchienne)
l'Abbé mitré, donné à Van Dyck, dans l'ancienne collection de la princesse Mathilde (Paris 1904.) (1).
L'article de M. Fr. Antal (2), auquel se réfère le Dr. van Terlaan, étudie les rapports de Gaspard de Crayer avec l'Espagne, où, selon C. Just il aurait séjourné vers 1639. L'hypothèse de ce voyage, admise naguère par A. J. Wauters et depuis par M. W. Stirling Maxwell, a fait l'objet d'une intéressante communication de la comtesse Carton de Wiart au Congrès des Sciences historiques à Bruxelles en 1923. De l'indéniable influence de cette mysticité distinguée et un peu molle, caractérisant Crayer, sur plusieurs peintres madrilènes tels que Mateo Cerezo (1635-1685) ou Juan Carréno de Miranda (1614-1685) il n'y a pas lieu de conclure nécessairement à un contact direct entre artistes (3). N'oublions point que les milieux belges en relation avec la Cour et les Jésuites demeurent très « espagnols » pendant tout le xvie siècle. En soulignant la parenté, dans l'œuvre religieuse de Crayer, des angelots boursouflés de ses Assomptions avec ceux de Murillo, nous remarquons aussi une prédominance des roses et des bleus clairs ; l'étude de tableaux comme l'Ensevelissement du Christ à Vienne ou la Descente de croix à Amsterdam, suscite d'ailleurs plus d'une comparaison avec l'art baroque de Madrid ou de Séville. Le portrait de dame de l'Académie de Vienne offre un peu l'apparence d'un Velasquez. Et je signalerai enfin l'existence, chez le marquis de Casatorrés, à Madrid, d'un bon portrait d'Olivares « par Gaspard de Crayer ». Le comte-duc n'ayant jamais, je crois, quitté la péninsule, ne faut-il pas inscrire cet élément de preuve à l'appui de la thèse du voyage de notre artiste à la cour du roi Philippe IV ?
Pierre BAUTIER.
MONUMENTS HISTORIQUES
Gironde. — Le moulin fortifié de Labarthe, à Blasimon, dont le classement vient d'être prononcé récemment, n'est pas un édifice de qualité architecturale exceptionnelle, mais la rareté des constructions de ce genre, aussi peu transformées,
Moulin fortifié de Labarthe à BLASIMON.
a fait qu'il a paru intéressant d'en conserver un spécimen particulièrement curieux.
Situé à un kilomètre environ de la célèbre abbaye de Blasimon sur le ruisseau de Gamage,
(1) Ensuite chez Sedelmeyer et vente à Berlin (Lepeke), déc. 1925.
(2) Dans l'Annuaire des musées de Berlin. Zwei flämische Bilder der Wiener Akademie.
(3) J'ai noté ailleurs les subtiles analogies d'un Théodore Boyermans avec un Claudio Coello (Madrid, 1612-1693).
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c'est une construction rectangulaire de six étages que couronne une rangée de machicoulis et qu'accoste une tourelle d'escalier circulaire. La forme des baies et des meurtrières, la décoration des man-
Cl. Mon. hist.
teaux des cheminées au quatrième et au cinquième étage, les petits bretèches, qui contiennent les latrines, permettent de faire remonter ce moulin au xive et au xve siècles.
Allier. — La petite localité de Montaigu-le-Blin est dominée par les ruines pittoresques de son vieux château féodal avec son enceinte défendue par cinq tours rondes et son donjon central qui occupe le sommet de la butte. Ces restes imposants, qui remontent au xive et au xve siècles, étaient menacés de disparaître. Quatre propriétaires du pays soucieux de conserver ces vestiges de l'histoire du Bourbonnais se sont réunis heureusement pour les acquérir et en solliciter le classement.
Meurthe-et-Moselle. — En demandant le classement du château qu'il possède à Haroué, le
Cl. Mon. hist.
prince de Beauvau-Craon a voulu assurer pour toujours à cette belle demeure l'immutabilité du noble aspect architectural que Boffrand lui donna lorsqu'il l'éleva en 1720. Ce grand artiste a pris d'ailleurs soin de le décrire tel qu'il le construisit dans son « Livre d'Architecture », et il subsiste intact dans l'état où il nous le présente lui-même.
Mais ce qu'il ne nous a pas dit et qui apparaît si clairement à l'examen de cette belle construction, c'est l'habileté avec laquelle il sut « monter » une architecture classique sur le plan du château féodal où naquit le maréchal de Bassompierre en 1579. Les douves entourent encore entièrement le château ; quatre tours rondes flanquent ses angles mais la cour carrée jadis fermée fut largement ouverte sur un de ses côtés laissant voir entre deux pavillons l'ordonnance des avant-corps à frontons triangulaire avec leurs sveltes colonnes
Cl. Mon. hist.
ioniques, les masques souriants du xvime siècle naissant, les mille détails de cette architecture de la Régence aux proportions exactes qui est à proprement parler le vrai style français de l'époque classique, dégagé des formules italiennes et non encore atteint des recherches excessives du style Louis XV.
Le classement s'étend, en outre, des façades et des pavillons d'entrée du château aux douves et aux statues des balustrades et du parc exécutées par le sculpteur lorrain Guibal, ainsi qu'aux pittoresques constructions des communs qui remontent au xvie siècle.
Jean VERRIER.
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BULLETIN DES MUSÉES
MUSÉE DU LOUVRE
Peintures et Dessins
La Donation Comiot (suite)
Comme tous les grands artistes, ou presque tous, Degas paraît avoir éprouvé, surtout au temps de la jeunesse, une grande passion pour la musi-
DEGAS. Le Violoncelliste Pillet.
(Musée du Louvre)
que. Il fréquenta l’Opéra de la rue Lepelletier et fit de quelques-uns des meilleurs exécutants de l’orchestre, ses amis. Bientôt il passera du parterre sur le plateau, puis au foyer de la danse où il s’attardera. Toutefois il demeura assez de temps dans la salle de spectacle, près de l’orchestre, pour avoir l’occasion d’exécuter quelques-uns de ses meilleurs tableaux. M. Marcel Guérin a déjà signalé dans cette revue (1er décembre 1923) l’intérêt du tableau intitulé L’Orchestre qui fut aussi étudié par M. Paul Jamot et que le Musée du Louvre put heureusement acquérir alors. Il avait été donné autrefois par Degas à son ami le basson Désiré Dilhau qui y est représenté en action au premier plan, comme derrière lui, à gauche, le violoncelliste Pillet, certainement aussi l’ami de Degas, puisqu’il fut peint par lui dans un magnifique portrait.
C’est ce tableau qui vient d’être donné au Louvre par M. Comiot Pillet est représenté derrière sa table, sur laquelle sont posés des feuillets dont il a interrompu la lecture. Il regarde en songeant, en méditant sur ce qu’il vient de lire, vers la gauche, à travers une fenêtre qui éclaire la scène ; à droite est la sombre boîte de son instrument, au fond est pendue au mur, qu’orne un papier gris à fleurettes bleues, une lithographie représentant une réunion de musiciens. Pillet paraît avoir ici le même âge que sur le tableau de L’Orchestre peint en 1868. Les deux œuvres sont donc à peu près contemporaines ; elles appartiennent à une époque de la carrière de l’artiste, particulièrement riche en portraits exécutés avec une extrême précision, commencée vers 1860 pour prendre fin dix ans plus tard, lors de l’interruption causée par la guerre de 1870-71. Comme il lui est arrivé souvent, Degas a placé ici son modèle dans son milieu près de ses instruments familiers, ainsi qu’il fit du portrait de Mlle Dilhau, du portrait de Duranty et de bien d’autres.
La lumière, venant de côté, précise le modelé du visage et des mains, glisse sur les feuillets de papier et éclaire doucement tout le tableau. La facture est alerte, large, bien que tous les détails essentiels soient fixés avec netteté. Après une longue méditation, cette peinture dut être exécutée rapi-
RENOIR. Paysage.
(Musée du Louvre)
dement : nous ne connaissons aucune étude préparatoire pour ce tableau. De la façon la plus heu-
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BULLETIN DES MUSÉES
reuse il complètera la série magnifique d'œuvres de Degas que possèdent maintenant les Musées nationaux.
Que n'en peut-on dire autant d'Auguste Renoir, le troisième maître représenté dans la donation Comiot ! Certes des œuvres excellentes de ce peintre figurent déjà dans la collection Caillebotte et d'autres sont promises ; pourtant ce n'est pas sans un cruel regret que nous avons vu partir et prendre à l'étranger leur place définitive quelques-uns des meilleurs tableaux de Renoir comme La Famille Charpentier, les Canotiers, La Petite Danseuse, la Loge etc., qui n'ont leur équivalent ni au Luxembourg, ni au Louvre. Aussi avons-nous éprouvé une grande joie à recevoir ce paysage de Renoir qui faisait, avec les deux autres tableaux donnés au Louvre, l'orgueil de la collection de M. Comiot. C'est une bien simple vue des environs de Paris qui y est représentée, un pauvre champ abandonné qu'il faudrait aller chercher dans le voisinage de Vétheuil : un coteau que gravit un sentier parmi les herbes folles et sur lequel, près de la clôture d'un verger, poussent quelques jeunes arbres fruitiers, misérable coin de banlieue près duquel on passerait indifférent. Renoir sut en discerner en peintre la poésie et exprima si bien le charme de ce paysage, l'exhubérance joyeuse de cette végétation renaissante, la douceur de cette lumière qui enveloppe et caresse ces jeunes plantes, la gaieté d'une ombrelle rouge dans l'herbage, enfin l'indéfinissable poésie des champs poussant librement, qu'il fit de ce coin de terre en friche une très belle chose. L'exécution est magistrale : très simple, timide même en certaines parties, elle prend ailleurs une grande vigueur, empâtements habiles qui donnent à certains détails du premier plan, à certaines fleurs, une singulière et nécessaire consistance. Renoir dut peindre cette très belle toile entre 1875 et 1880 : la période peut-être la plus heureuse de sa carrière.
On ne rendra jamais assez hommage aux généreux amateurs qui, pour le plus grand profit de tous, consentent à se priver de la jouissance si douce, si délicate de pareils chefs-d'œuvre.
Jean GUIFFREY.
La Donation Preyer
Un Hollandais, M. Preyer, vient d'offrir au Musée cinq tableaux néerlandais qui figuraient dans sa galerie à La Haye. Un pareil don complète nos collections d'une façon opportune, par l'apport d'œuvres dues à des artistes qui appartiennent à l'Ecole dite de La Haye.
Pendant la seconde moitié du xixe siècle, ces artistes ont eu le mérite de retirer la peinture hollandaise du néant où elle était tombée, après être passé d'un classicisme sans vie à un romantisme puéril. S'ils ne rendirent pas à l'art de leur pays sa splendeur du temps passé, ils lui procurèrent un éclat et une prospérité indéniables. Leurs œuvres, pour des raisons qui relèvent davantage de la sensibilité que de l'esthétique, ont acquis une vogue durable aux Etats-Unis, en Angleterre et en Allemagne. En France, leur réputation s'est moins imposée. En 1921, un assez grand nombre d'entre elles figurait à l'exposition hollandaise du Jeu de Paume, mais l'attention des visiteurs se porta davantage sur les peintures des maîtres du xviiie siècle, ou encore d'autres artistes modernes, Jongkind ou Van Gogh. Enfin, l'Ecole de La Haye ne se trouvait pas représentée dans nos collections. C'est à une si préjudiciable absence que la générosité de M. Preyer a mis fin.
Nous lui devons cinq toites qui caractérisent bien la manière de leurs auteurs et l'esprit du groupe qu'ils constituaient. Deux principes ont guidé ces artistes dans leur restauration de la peinture hollandaise : l'étude, d'une part, des grands maîtres du pays, d'autre part, de la réalité, mais traduite d'une façon sentimentale.
L'aîné de ces peintres, Johannes Bosboom (1817-1891), s'est surtout tourné vers le passé. Il a principalement peint des intérieurs d'églises, genre dont le Louvre possède maintenant un spécimen appréciable. La filiation de cette œuvre avec celles de petits maîtres du xviiie siècle, De Witte, Neefs et autres, saute aux yeux, que l'on considère le sujet, la composition ou le coloris minutieux et émaillé. Pour accentuer cette parenté, Bosboom a figuré des personnages non pas modernes, mais sous le costume du xviiie siècle.
Le chef de l'Ecole, celui qui offre la personnalité
JACOB MARIS. Vue de Port.
(Musée du Louvre)
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BULLETIN DES MUSÉES
la plus accusée, est Jozef Israëls (1824-1911). Il a surtout demandé à ses grands prédécesseurs le secret de leur clair-obscure. Il va être représenté au Louvre par un de ses nombreux tableaux qui montrent l'intérieur d'une pauvre maison. Le jour jaune d'un hiver septentrional entre par la fenêtre et enveloppe tantôt un, tantôt deux ou plusieurs personnages ; ici, on voit une vieille femme solitaire qui coud. Cette lueur blonde, qui ne tranche pas sur la pénombre, mais la rejoint par une imperceptible gradation, poétise un décor misérable.
A côté d'Israëls, les trois frères Maris, Jacob, Willem et Matthys ont joué un rôle essentiel. L'aîné, Jacob (1837-1899), figure seul, dans la donation Preyer, avec une Vue d'un port sous un grand ciel nuageux ; des réminiscences de Van Goyen ou de Vermeer, sont reprises dans un esprit moderne.
Israëls, outre ses intérieurs de paysans, a laissé aussi des scènes au bord de la mer sous un jour d'hiver. Son influence dans ce genre marque le tableau d'Anton Mauve (1838-1888), qui entre dans nos collections : sur la plage, une rosse efflanquée, transie attend mélancoliquement, entre les brancards d'une charrette, que son maître, dans l'eau jusqu'aux genoux, ait terminé sa pêche.
Le cinquième tableau, de Bernardus Blommer (né en 1845), est historiquement intéressant en ce qu'il montre le déclin d'un genre et d'une école. Dans cette composition, qu'on pourrait appeler la Visite au grand-père, on voit, devant une maisonnette; un vieux paysan vers qui s'avance un petit enfant dont une jeune femme tient la main. Le réalisme sentimental d'Israëls tourne ici à la pure anecdote. L'initiative d'Israëls et de ses disciples avait donné tous ses fruits. Il appartenait à leurs successeurs de chercher une autre voie. Les cinq tableaux offerts par M. Preyer résument pour nous une période close de l'histoire de l'art hollandais.
G. R.
LA RÉOUVERTURE DU LUXEMBOURG
Le Luxembourg vient de rouvrir ses portes après un remaniement qui dura plusieurs mois.
Le vieux musée de la rive gauche — le principe de son existence, sous sa forme actuelle ne remonte-t-il pas à 108 ans ? — apparaît tout repeint à neuf, quant à ses murs. Quant à son contenu le public y reconnaîtra beaucoup d'œuvres, d'ailleurs pleines de prestige, que le musée présentait avant son rajeunissement. En revanche, il négligera peut-être de verser un pleur sur toutes les grandes machines, qui semblaient faire partie du bâtiment et qui, périmées au delà du possible, sont parties, comme d'elles-mêmes, à l'instar des feuilles d'automne.
Le grand hall d'entrée, malgré les tonnes de marbre qu'on y préleva, soit au profit du Louvre, soit au profit du « dépôt des marbres », est encore encombré par les volumineux spécimens d'une période où notre sculpture officielle fut particulièrement pauvre d'inspiration et de logique.
La salle « 1 » est consacrée aux grands tableaux, désormais historiques, de Ziem, de Puvis, de Fantin-Latour, de Carolus Duran. L'Héraclès de Bourdelle, y cambre ses reins minces et redoutables. Anachronisme ? soit. Mais où mettre mieux cette statue que dans ce « musée » installé dans d'anciennes serres ?
Les salles 2 et 3, rehaussées par des vitrines consacrées l'une à Pompon, l'autre à Marinot, sont attribuées aux œuvres de tendances académiques.
La salle 4 contient les Besnard et les Degas. Enfin la salle 5, la plus belle, fut réservée aux impressionnistes, dont la plupart proviennent du legs Cailllebotte. Plusieurs toiles de Bazille, généreusement données par la famille de l'artiste (grâce à l'adroite et précieuse entremise de M. Joubin), obligent enfin le public à rendre hommage à ce peintre dont l'action s'annonçait si vigoureuse sur ceux qui devaient devenir, quatre ans après sa mort héroïque, en 1870, les Impressionnistes.
Il est regrettable que les dispositions des salles n'aient pas permis de séparer les représentants des différentes tendances qui, par action ou réaction, sortirent de l'impressionnisme : le groupe Seurat, Signac, Cros, d'une part, et, d'autre part, le groupe Gauguin, Maurice Denis.
On doit signaler l'entrée de quelques très belles toiles de Bonnard, de Vuillard, et l'apparition de plusieurs noms nouveaux dans ce bâtiment si longtemps accusé de n'être consacré qu'aux renommées officielles : Van Dongen (dont le portrait en Neptune est d'une belle jovialité décorative, pleine de remarquables qualités picturales), Jean-Marchand, Quizet, Wlaminck, Utrillo, Suzanne Valadon, Asselin, Marval, Puy, de Waroquier, Léveillé, Lotiron, Valdo-Barbey, Zingg, Othon Friesz, etc....
Robert Rey.
MUSÉE DE QUIMPER
Le Tombeau de Troilus de Mondragon
A deux kilomètres après sa sortie de Landerneau, la route nationale de Paris à Brest longe sur la droite un petit bois, aujourd'hui bien clairsemé, que domine la flèche aiguë d'un clocher de la fin du xvie siècle ; au pied du clocher, dont la base porte la date de 1588, s'étalent, éboulées, les ruines d'une ancienne chapelle ; à vingt mètres à l'Ouest on voyait encore il y a trois ans, à l'air libre, abrité seulement par l'épaisse ramure et les larges troncs de hêtres robustes, un superbe monument funéraire de granit gris : sur un soubassement armorié, d'une singulière opulence, un chevalier, revêtu de l'armure
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BEAUX-ARTS
complète du moyen-âge déclinant, gisait, les yeux ouverts, les mains jointes, les pieds posés sur un lion ; deux angelots, malheureusement mutilés, semblaient veiller sur son épée, allongée à son côté gauche. Le nom sonore et comme empanaché du personnage ajoutait une sorte de prestige mystérieux à la majesté calme du tombeau ; c'était, disait la tradition locale, — et avec raison, ce semble — un certain Troilus de Mondragon, seigneur du Hallot et vicomte de Hauteville en Normandie, lequel épousa vers 1520 une riche héritière basse-bretonne, Françoise de La Palue en Beuzit-Conogan (ainsi s'appelait la chapelle), de Trésiguidy en Pleyben et des Salles en Guingamp.
Pour diverses raisons le classement de ce monument, du reste peu visité, n'avait pas été possible ; du moins les propriétaires manifestaient l'intention, de le conserver et il n'y avait en apparence aucun motif d'inquiétude quand, brusquement, en juin 1923, le bruit se répandit dans la région que le tombeau, vendu à «des étrangers», avait été emballé et dirigé vers Paris. Une enquête menée aussi rapidement que possible permit de connaître toute la vérité : l'acheteur était un antiquaire qui se proposait de trouver un amateur aux Etats-Unis. Grâce à la diligence de l'Administration des Beaux-Arts, la mise en instance de classement fut prononcée presque aussitôt et, malgré quelques protestations, qui ne pouvaient pas être très vives, de l'antiquaire, le classement intervint au bout des six mois réglementaires, prononcé le 3 février 1924 par décret du Président de la République.
Le monument, ainsi, restait en France, mais il fallait le rendre au sol de la Bretagne. La tâche devenait plus difficile. Le seul établissement qui, dans cette région, fût vraiment désigné pour le recevoir était le musée départemental breton de Quimper. Par définition un musée de province est pauvre en ressources d'argent. La somme demandée, même après une légère réduction, dépassait de beaucoup celle dont on pouvait disposer à Quimper. Deux choses ont permis le succès final : d'une part, l'intelligente libéralité du Conseil Général qui, se laissant convaincre par les arguments du conservateur du musée, accorda un crédit extraordinaire égal à plus de la moitié de la somme ; d'autre part, la coopération résolue de la Sauvegarde de l'Art français
On ne saurait trop le dire ; cette affaire est une de celles qui font le plus d'honneur au dévouement et à l'activité de M. le duc de Trévise. En un mois la Sauvegarde avait réuni plus de 10.000 fr. La Société archéologique du Finistère, stimulée par cet exemple, en recueillit à son tour presque autant ; l'administration des Beaux-Arts octroya une subvention d'encouragement de 1.000 francs ;
six mois juste après l'intervention décisive de la Sauvegarde, le tombeau de Troilus de Mondragon était remonté au musée breton de Quimper.
C'est une acquisition fort précieuse. A la réserve des célèbres monuments du duc François II à Nantes et de l'évêque Thomas James à Dol — lesquels, aussi bien, ne se rattachent en aucune manière à l'art breton — il n'existe pas en Bretagne de tombeau plus imposant ni, à tout prendre, aussi beau. La hauteur du soubassement atteint près d'un mètre ; la dalle mesure 2 m. 46 de longueur. Ce qui caractérise en général la décoration, tout entière conçue dans le style gothique flamboyant et où ne se marque en rien l'influence de la Renaissance, c'est l'importance donnée à l'élément héraldique. Chacune des cinq arcades en accolade des longues faces du soubassement encadre l'écu d'une famille alliée à celles de Troilus de Mondragon et de Françoise de La Palue. Sur les faces des extrémités, des lions présentent les écus du chevalier lui-même et de sa femme. Sauf les anges de la dalle et les pattes des lions, l'ensemble est en parfait
Tombeau de Troilus de Mondragon.
(Musée de Quimper)
état. La pierre est le granit de Keranton, spécial au pays de Daoulas et de Landerneau, qui a été si heureusement employé aux xve et xvii siècles dans le Léon et en Cornouaille : pierre au grain serré, aux arêtes précises, au coloris souvent très nuancé. Quant à la date, il serait très hasardeux de prétendre à une absolue précision ; les données historiques et les armoiries permettent seulement de la placer dans la période de 1530 à 1550. A tous égards ce monument remarquable est bien caractéristique de l'art d'une province qui, fidèle aux traditions conformes à son génie, garda presque jusqu'à la fin du xviiie siècle un goût comme nostalgique pour les souplesses ondoyantes et capricieuses du style flamboyant.
Henri WAQUET.
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BEAUX-ARTS
CORRESPONDANCE DE L'ÉTRANGER
"L'Art français" en Scandinavie
Une association s'est formée depuis quelques années sous ce titre, qui comprend trois groupes, l'un à Copenhague, l'autre à Stockholm, le troisième à Oslo. Dans chaque centre, des amateurs, des critiques, des conservateurs de musée, se sont réunis pour étudier et mettre en honneur les œuvres de notre art national par des conférences, des publications, des expositions surtout et des achats. C'est un privilège, singulièrement flatteur pour nous, qui prouve, entre beaucoup d'autres témoignages, la sympathie dont la France est entourée en ces pays du Nord, mais qui aboutit à l'exode glorieux certes, et fructueux, parfois aussi un peu regrettable de nos productions modernes les plus marquantes.
Il y a deux ans une exposition Courbet, Daumier, Constantin Guys avait été constituée et présentée successivement dans les trois capitales. Elle comprenait des œuvres magnifiques comme l'un des exemplaires des Demoiselles des bords de la Seine de Courbet, à M. J.-B. Stang ; le portrait de Berlioz du même, qui figure au Musée d'Oslo, et La Belle Irlandaise du Musée de Stockholm.
Cette année une exposition Gauguin a été organisée par la Société et a circulé de même entre les trois villes. Elle ne comprenait pas moins de 76 tableaux, tous, sauf le portrait de l'artiste prêté par M. Daniel de Monfreid, appartenant à des collections scandinaves. Ce chiffre seul souligne l'intérêt que l'on a témoigné là-bas à l'œuvre de notre compatriote et que cette exposition, en le présentant sous les divers aspects de son tempérament puissant et original, ne contribuera certainement pas à diminuer. Il serait sans doute difficile d'arriver à grouper chez nous, une réunion aussi abondante et aussi significative.
Il y a à cela, pour le Danemark, une raison en quelque sorte matérielle.
Gauguin était encore employé chez un agent de change, rue Laffitte, lorsqu'il épousa en 1873, à 25 ans, Mademoiselle Mette Sophie-Gad, d'une famille danoise : c'est quelque dix ans plus tard, à la fin de 1883 qu'après ses débuts dans la peinture, aux côtés des impressionnistes, et après une période déjà assez agitée et difficile de sa vie aventureuse et mouvementée, il partit pour le Danemark, où il résida un peu plus d'un an. En 1885 il se séparait de sa femme et revenait en France où il connut l'extrême misère. Il avait laissé à Copenhague quelques tableaux dont certains appartiennent encore à la famille Gad, les portraits de sa femme et de son fils en particulier, que l'exposition présente a remis en lumière. Mais c'est plus encore par goût pour la peinture
GAUGUIN. Portrait de jeune fille. Tahiti, 1916.
(Collection Wilhelm Hansen)