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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Maurice Boutet de Monvel
HENRY BIDOU
- Dessins de Filet
d'après l'antique
LAURENCE DE LAPRADE
- Emplois artistiques
de la Vannerie
JEAN MAUBOURG
- La Gravure sur bois
à la manière japonaise
18AAC
- Planche hors texte :
Petite Paysanne
MAURICE BOUTET DE MONVEL
- Chronique du mois
F. MONOD
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MAI 1913
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
PARIS - 13, RUE LAFAYETTE - Télép. n° 139-22
Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50
17e Année, N° 5
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Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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La Cruelle bergère.
Appartient à M. P. PAULIN.
Maurice Boutet de Monvel
Le nom du charmant artiste qui vient de disparaître est assurément l’un des plus connus du public; l’album de la vie de Jeanne d’Arc, ceux des chansons de France, les dessins du Saint-Nicolas, l’ont depuis trente ans rendu populaire. On a vu ces portraits à l’aquarelle, d’une délicatesse et d’une précision incomparables, où le dessin le plus caractérisé s’allie au goût décoratif le plus heureux. Cependant l’exposition de ses œuvres, réunies à la galerie Manzi sera pour beaucoup féconde en surprises.
Il était né en 1850, à Orléans, d’une famille où le goût des arts était commun. Son grand-oncle était élève d’Ingres; son grand-père peignait des paysages, avec le sentiment et la science qu’avaient beaucoup d’amateurs de ce temps-là. L’inclination qu’il avait pour la peinture ne rencontra pas d’obstacles. Il étudia dans l’atelier de Cabanel; plus tard,
déjà formé, il travailla un an avec Carolus Duran. Il existe quelques portraits de ce temps. A travers l’influence de Carolus Duran, celle des Espagnols, des Zurbaran et des Ribéra est sensible. Point de clairs obscurs, mais des partis bien francs, des cantons lumineux dans une masse d’ombre; les plans de lumière sont solidement établis par des terres claires, ocre jaune, terre de Sienne brûlée et un rouge froid, un peu violet, qui y est mêlé; les ombres sont peintes avec des noirs purs; je vois une tête de profil, ainsi modelée fortement en jaune et noir; le contact de la paupière avec l’orbiculaire est une ligne d’un noir absolu. Ce sont là d’excellents et solides morceaux.
Toute sa première peinture est grasse de matière et forte de ton. D’un premier voyage qu’il fit en Algérie vers 1876, il reste quelques études. Voici celle d’une porte et de murs dans l’ombre. C’est un tableau tout rempli de bitume, reconnaissable à son aspect brun quand il est pur et bleuâtre quand on
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l'éclaircit. Ce passage du brun au bleu, et pour ainsi dire du chaud au froid paraît lui avoir été à ce moment familier. Un autre tableau représente deux Arabes assis. Sur une toile à grain fin, comme il en employa toute sa vie, est étendu, comme une préparation légère, un sombre frottis à l'essence, qui couvre tout et qui varie d'un bleu noir à un noir brun. Là-dessus le tableau est fait par de fortes couches de pâte claire, blanche ou d'un brun jaune, étalée au couteau, maçonnée, et qui forme le crépi éclairé des murs, la laine éclatante des burnous, les visages et les mains.
Ces voyages en Algérie sont fort intéressants parce qu'ils marquent pour nous les étapes de la transformation du peintre. Du premier, il reste ces études au couteau, avec des bruns très obscurs et des taches très lumineuses. Voici trois femmes dans un patio. Sur le fond gris, elles font des accents jaunes, rouges, verts. Il y a là un flamboiement brutal bien éloigné de la palette fine et un peu éteinte que nous avons vue depuis.
Aux voyages suivants, nous voyons progressivement la matière s'amincir. Plus de mortier ni de truelle. Des frottis d'essence extrêmement légers et transparents, et qui laissent jouer le grain de la toile. Extrêmement peu de blanc dans le mélange des couleurs, mais au contraire une facture qui tend de plus en plus vers celle de l'aquarelle. En revanche une précision croissante dans le dessin, un amour aigu de chaque forme. L'un des plus significatifs de ces tableaux de la dernière manière représente devant un ciel bleu, dont l'azur un peu violet est merveilleusement clair et transparent, une masure de pierres blanches entassées au haut d'une colline et parmi d'autres ruines. Des plantes pointues ont poussé sur le sol africain. Chacune est dessinée avec une curiosité, une vigueur stricte et fine, une élégance de ciseleur ou de miniaturiste du quinzième siècle. Une autre étude, assez considérable, représente simplement un revers de dune; non pas
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Maurice Boutet de Monvel
La Mort de Saint François d'Assise.
l'abrupt où le sable écroulé fait une niche, mais l'autre flanc, la pente douce qui se couvre à demi de végétation; et chaque broderie de sable entre les herbes, chaque variation de la verdure est étudiée comme un motif.
Naturellement les paysages faits en France marquent les mêmes changements. Il y a des études peintes en Touraine, au début, qui sont simplement formées de trois plans, et où les arbres ne font qu'une large masse uniforme, chaude de soleil, éclatante, et verte d'une seule coulée. Il y a plus tard, peintes dans le Midi, des études de maisons et de murs, où chaque pierre a sa physionomie et sa vie propre. Devant ces tableaux où éclate l'amour de chaque forme, et où chaque caillou a son portrait du style le plus ferme et de la ressemblance la plus évidente, on pense à un mot admirable de Degas. Un conservateur de musée, lui montrant je ne sais plus quel dessin hollandais curieusement achevé, disait: « Quelle patience ont eue ces gens-là! — Dites quel plaisir, monsieur », répondit l'artiste.
Toute cette évolution s'est faite extrêmement vite. Entre les tableaux les plus opposés, il n'y a pas plus de quinze ans d'intervalle. De plus, la transformation, pour évidente qu'elle soit, est bien loin d'être complète. Certaines tendances sont permanentes et se retrouvent d'un bout à l'autre de la vie.
C'est tout d'abord la perfection et le caractère du dessin. Dès le premier moment l'énergie de la construction et la vie individuelle de la ligne sont évidentes. On les trouve dans ces premiers portraits bruns, et dans les études de ses premiers tableaux. Il n'a pas varié non plus dans son amour du dessin d'après nature. Quand il illustrera un livre, toutes les têtes seront posées, étudiées individuellement.
Les premières compositions qu'il imagine sont tumultueuses, pathétiques, un peu déclamatoires. Il existe une série d'esquisses pour une Poursuite de la Fortune, qui ne fut jamais peinte. C'est une ruée de corps, une bousculade, un combat, avec beaucoup d'énergie, de vérité et de bonheur. C'est de ce style qu'est l'Apothéose, qui fut exclue du
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Dessins de costumes d'enfants (1834).
Salon pour des raisons politiques. C'est une vaste composition serrée, élevée en pyramide, avec des taches d'un rouge vif. Au haut de la pyramide, formée d'une foule ardente, le Peuple, crapuleux, un couteau d'une main, un litre de l'autre, est assis, triomphant comme un empereur de théâtre. Robert Macaire et Bertrand lui imposent la couronne; et son pied écrase une poitrine nue d'adolescent. Il semble enfin que Boutet de Monvel eut alors le goût des compositions militaires. On verra plusieurs esquisses de cet esprit: l'une d'elles, particulièrement énergique, représente la Mort assise et essuyant sa faux, devant une masure ruinée. Des cadavres sont étendus. Dans ces scènes, nous sommes bien loin du recueillement des dernières œuvres. Et cependant le bonheur à peindre le mouvement n'a jamais abandonné l'artiste. Dans l'album de Jeanne d'Arc, la scène où Jeanne est prise par les Bourguignons est un tumulte d'une énergie et d'une vérité dramatiques. La guerrière porte sur sa cuirasse un surcot blanc, déchiqueté à barbe d'écrevisses. On la tire par un pan. On l'em-
poigne, on saisit le cheval. Tous ces efforts disparates, acharnés, sont animés et vivants. A la fin même de la carrière de Boutet de Monvel, dans la pure suite de Saint François, voyez le saint en prière. Quelle ardeur le soulève! Ses épaules s'élèvent, sa poitrine se gonfle de l'amour qui le ravit. Il y a autant de puissance de mouvement dans cette petite inclinaison des clavicules et des côtes que dans les agitations les plus fougueuses. Seulement la vie est devenue intérieure.
Quelques circonstances de hasard ont, comme dans toutes les destinées, aidé au choix des directions naturelles. Quand Detaille fonda la Société des Aquarellistes, il voulut que Boutet de Monvel en fût, quoiqu'il ne pratiquât pas encore ce métier, et il lui révéla à lui-même le don qu'il avait pour cette peinture transparente, aussi simple et aussi complexe qu'on le veut, fine de couleur et obéisante au dessin. — Quand le Saint-Nicolas fut fondé en 1878 par l'éditeur Delagrave, on
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Maurice Boutet de Monvel
La Vie de Saint François d'Assise. (Les Stigmates.)
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Départ pour la délivrance d'Orléans. (La Vie de Jeanne d'Arc.)
demanda des dessins à Boutet de Monvel. Il était d'une famille où les enfants avaient été nombreux et cette circonstance explique en partie la vérité des gestes et des visages. Mais le hasard de cette commande contribua à l'engager dans sa voie. Il fit ces dessins d'abord, puis ces albums, d'un si joli esprit. Tout cela est soutenu perpétuellement d'études sur nature. A la campagne, il fait à la mine de plomb des croquis de petits paysans; il fait poser indéfiniment ses propres enfants. Il y a d'eux une foule d'études, d'une ressemblance et d'un charme singuliers. Et il commence ses portraits à l'aquarelle qui sont délicieux. A l'ordinaire, il les assure d'abord par un dessin à la mine de plomb, d'une justesse expressive vraiment admirable. Il reporte ce dessin sur une autre feuille, et il le peint avec une légèreté et une délicatesse infinies, piquant les visages avec un soin de miniaturiste. Mais cette délicatesse ne fait que mettre en évidence la franchise hardie du dessin et le caractère des personnages. Il n'y a rien de plus individuel que chacun de ces petits visages; il n'y a rien de plus fort, de plus pénétrant, et j'imagine de plus ressemblant que ces petits portraits. La figure se stylise d'elle-même en tendant vers sa forme décorative; et chacune met ainsi en évidence ses caractères propres, qui la distingue de toutes les autres. Aucun exemple ne peut faire voir plus clairement comment le goût décoratif, qui peut être un esprit de composition, peut être inversement un esprit d'analyse. Un charmant portrait de petite fille, un des derniers ouvrages de Boutet de Monvel, représente le modèle bien de face, toute droite dans une robe de broderie anglaise. Chaque jour de la broderie, évidé dans sa forme, se compose avec les autres pour former des rosaces, qui sont elles-mêmes des motifs dans le tableau. Le fond est fait d'une étoffe Louis XVI où se superposent des couronnes rondes avec des roses. Dans ce détail imperceptible se retrouve le même soin de la forme: chaque foliole, fit-elle une tache d'un millimètre, a son contour. Mais tout s'ordonne pour l'ensemble; tout concerte; et tout s'enveloppe de grandes valeurs claires, qui jouent les unes près des autres, et équilibrent leurs blancheurs laiteuses. L'infini du détail s'accorde avec la conception claire et simple de l'ensemble; la vigueur du caractère s'accorde avec la grâce de la composition; la stricte exactitude du dessin s'accorde avec la fantaisie amusée et spirituelle.
L'esprit décoratif nous paraît aujourd'hui tout naturel tant il est répandu. La peinture claire nous paraît toute simple et nous n'en connaissons presque plus d'autre. Mais c'étaient là de grandes originalités chez un peintre de la génération de 1850, et c'était vers 1880 une nouveauté assez hardie. On en trouverait d'autres, et tout à fait remarquables. Ce peintre qui a vécu très isolé, et sur lequel il est à peu près impossible de reconnaître l'influence d'un homme, a pressenti presque
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Maurice Boutet de Monvel
Jeanne d'Arc part pour délivrer Orléans (fragment).
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tous nos goûts. On n'est pas médiocrement étonné de voir une charmante aquarelle, certainement inspirée des miniatures persanes dans un temps où celles-ci n'étaient pas encore à la mode. Il en avait acheté quelques-unes. Il en vient à des recherches plus surprenantes encore. Une femme nue, debout, se tient dans une attitude droite et symétrique. Un nègre est prosterné. La composition, rehaussée d'or, est encadrée dans deux larges colonnes bulbeuses, vertes et bleues. Un tapis mêle tous les tons du carmin et de l'orangé. C'est, de la façon la plus frappante, le décor avec lequel les ballets russes nous ont rendu familiers.
Il a étudié certains sujets et travaillé certains tableaux pendant des années. Telle est une grande aquarelle qui dans le jour liquide d'un taillis porte une Diane nue, courant et regardant par-dessus son épaule. Tel est un nu très souvent repris, et complètement différent des œuvres stylisées que nous avons vues; un nu souple, peint à l'essence dans une demi pâte sur des fonds très légers, avec un effet de lumière.
Mais ce qui a le plus occupé sa vie c'est l'histoire de Jeanne d'Arc. Il reçut d'abord la commande de l'album célèbre où il a représenté l'histoire de la Bienheureuse. Cet album est charmant de sentiment et de pittoresques; ces petites pages sont de grands tableaux. Regardez l'aquarelle étonnante où le duc de Bourgogne, noir, paré, tout seul et sombre au milieu du tableau, s'en vient dans la prison voir Jeanne, toute petite, frêle et déjà blanche comme un fantôme. Et regardez à droite toute la suite du prince, somptueuse et curieuse. — On lui demanda ensuite dix très vastes panneaux pour la basilique de Domrémy. De ces panneaux deux seulement furent faits. La maladie contraignit le peintre à suspendre de si rudes travaux. L'un de ces panneaux est aujourd'hui au musée de Chicago. L'autre est exposé à la galerie Manzi. C'est la vision de Jeanne. A gauche, debout dans une raide armure d'or, Saint-Michel est accompagné des deux saintes. Jeanne est à genoux et forme le centre du panneau. L'arbre des fées, derrière elle, étend vers la droite ses branches descendantes. Des agneaux sont couchés dans le pré. C'est une œuvre très précieuse et très belle. L'artiste a longtemps hésité sur le geste de la bergère agenouillée. Dans l'album on la voit le corps rejeté en arrière, les mains élevées devant elle, les paumes opposées à la vision effrayante. C'est le premier moment, où la stupeur et la crainte l'emportent. Il existe des dessins, où on le voit tâtonner, allonger à demi les bras, les replier un peu. Et Boutet de Monvel arrive ainsi à l'idée du tableau définitif. Jeanne n'a plus peur. Elle tend les mains, et tout le corps semble entraîné vers les saints protecteurs. La ferveur a remplacé l'effroi.
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Maurice Boutet de Monvel
La Bataille de Patay (fragment). (La Vie de Jeanne d'Arc.)