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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Sommaire - Jean-Louis Forain - H. GHEON - Manzana-Pissaro - G. JANNEAU - La Gravure sur bois - F. COURBOIN - Le Coussin - M. P. VERNEUIL - Chronique du mois - P. MONOD - Planche hors texte : - Les Dindons - MANZANA-PISSARO JANVIER 1913 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS PARIS • 13, RUE LA FAYETTE • Télécopie 139-22 Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50 17e Année, N° 1

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL Paris & Départements . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs Étranger . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

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(Appartient à M. VIAU.) Jean-Louis FORAIN E Musée des Arts Décoratifs, dont on ne compte plus les initiatives heureuses et hardies, semble avoir pris à tâche de remettre en honneur le plus injustement disgracié des arts plastiques, celui pourtant sur quoi tous les autres s'appuient, je veux dire l'art du dessin. L'exposition Naudin à peine close, il entreprend de présenter dans son ensemble l'œuvre multiple de Jean-Louis Forain. Notons que dans le même temps, le génie d'Hokousai, le grand « vieillard fou de dessin », emplira les salles voisines ; son émule français appréciera sans doute l'attention si délicate qui a inspiré ce rapprochement. On connaît mal Forain. Comme il arrive à tous les artistes un peu complexes et qui poursuivent sans relâche une plus complète expression, en variant et multipliant leurs moyens selon que l'expression commande, il aura pâti de la gloire plus qu'il n'eût fait peut-être de l'obscurité. Le satiriste a éclipsé à tous les yeux l'artiste, et c'est tant pis, car celui-ci est tout de même plus grand que celui-là. Tout d'abord, l'esprit et la virulence de ses légendes attirèrent l'attention sur des dessins qui, débarrassés de leur texte, fussent demeurés « lettre morte » pour le public. On rit, on applaudit et une fois qu'il fut acquis que le dessinateur ne le cédait en rien à l'ironiste, l'admiration unanime fixa définitivement sa figure: un Juvénal du trait, le Juvénal du « Figaro ». Le large tracé d'une plume dont le bec s'écrase, synthétisant avec une miraculeuse adresse toute la « muflerie » du temps — qu'on me passe le mot! mais comment l'éviter en l'occurrence? — voilà ce qu'on accepte, voilà ce qu'on admire, voilà ce qu'on veut admirer en Forain — mais rien de plus. On le fait prisonnier d'un genre. Par malheur, cet « on » qui est le public, au sens le plus vaste du terme, se rencontre en cette occasion avec nombre de gens de goût, qui ne pensent pas se montrer injustes, en proclamant leur préférence pour l'admirable et rageuse série, commencée aux derniers feuillets de la Comédie Parisienne et qui s'augmente encore chaque semaine d'un morceau.

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Art et Décoration A vrai dire, nulle part Forain ne s'impose plus puissamment, nulle part d'aussi personnelle manière. Est-ce là cependant tout ce que l'on va retenir d'une œuvre innumérable et infiniment variée, qui a rempli toute une vie, la plus active et la plus fiévreuse des vies, et continue de la remplir: une poignée, un tas de dessins satiriques tirés sur papier de journal? Forain ne serait-il que cet acerbe polémiste?... Il ne faudrait pas oublier qu'il n'a laissé en repos dans son art aucun outil capable d'inscrire une forme; qu'il mania concurremment la plume et le crayon, le burin, le pinceau et qu'il a fui plus qu'aucun la formule: s'il s'est répété, c'est bien malgré lui. Dût-on admettre la supériorité d'un de ses modes d'expression sur tous les autres, il sied, à tout le moins, de prendre connaissance de ceux-ci. Les Arts Décoratifs nous montreront des dessins rehaussés, des lithographies, des eaux-fortes, des aqua-relles, des peintures, des affiches, des pages ornées et des panneaux décoratifs, sans compter une foule d'indications furtives, nées d'un paraphe de crayon Conté ou d'une coulée de sépia. Un si vaste labeur mérite l'examen, d'autant que l'inspiration, avec les moyens, se transforme. Cette complexité attestée par les œuvres, je voudrais essayer d'en démêler ici les éléments contradictoires: les principaux, car je les pressens trop nombreux. A côté d'un Forain, qu'un Degas est direct et simple! A l'origine de sa production, autant du moins qu'il est permis d'y remonter, je ne trouve pas un dessinateur; plutôt un peintre: je ne trouve presque aucun des traits qui le caractériseront plus tard. C'est un artiste de son temps, qui songe à peindre son temps objectivement, dans ses manifestations extérieures et de préférence les plus mondaines. Il va au Boulevard, au Bois, à l'Opéra et au Skating — et déjà un peu à Montmartre. Ses sujets sont ceux de Manet, de Degas, de Lautrec et aussi bien de Duez, de Gervex, de Béraud. Il rapportera de ses promenades des dessins et des gouaches, dont toute l'originalité réside pour nous, aujourd'hui, dans la transcription des modes. Ses premières eaux-fortes, très caricaturales, n'ont presque aucune qualité: à peine pressent-il déjà le parti à tirer de l'envol nuageux d'un «tutu» sur des jambes fines. Il détache à l'emporte-pièce, dans ses petites peintures à l'eau, des silhouettes carrées de gommeux, chapeau de soie, habit à queue, plastron ovale, sur des fonds rouges (Appartient à M. E. MOREAU-NÉLATON)

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Jean-Louis Forain (Appartient à M. E. MOREAU-NÉLATON.) ou lunaires, suivant qu'il les place au théâtre ou aux Ambassadeurs; cela est encore froid et dur. Quand il se contente du trait, il dessine gauchement, sèchement; il gardera longtemps cette sécheresse. Le dessinateur n'est pas né. A peu près à la même époque, ses tableaux peints à l'huile le montrent au contraire délicat et même subtil. Je songe à cette petite Plage de Trouville que possède M. Beurdeley, de couleur si jolie et de valeurs si fines: au loin la mer verdâtre, le sable lisse, rose et blond; une femme assise, de profil, son ombrelle rouge vif posée à côté d'elle, ouverte. Je songe surtout à la Femme au Loup de la collection Viau; une femme emplumée, vue à peu près de dos, la cigarette dépassant la joue; en face d'elle, un visage mystérieux de fille, mi-caché par le masque de velours noir,

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(Appartient à M. E. MOREAU-NÉLATON.) dans le coin, un « monsieur » debout, l'habit noir coupé par le cadre. Sujet à la Manet, composé selon Manet et Degas, et qui prêtait à tous les accents de satire dont, depuis lors, l'artiste ne fut point ménager; pourtant il le traite sans âpreté, à froid, et rien qu'en coloriste. Voici encore un petit portrait qu'il fit de lui-même, liquide et savoureux, doré. Voici un carré exigu de toile qui représente, à l'ombre d'une persienne ensoleillée une femme étendue: et c'est un jeu charmant de blancheurs bleutées, qui se dégradent si doucement qu'on pense à Berthe Morizot. J'ai nommé Manet, Degas, Morizot, leur influence sur Forain est à cette époque excusable. Un jeune artiste a le devoir d'être sensible aux meilleures œuvres de son temps autant qu'au spectacle du monde; elles sont son appui ; il apprend d'elles à transposer. Mais il convient de remarquer qu'il ne s'agit point là d'un cas de timidité passagère et de juvénile respect. Forain prendra de l'âge et de la certitude : d'autres influences l'imprégnèrent, même au temps de sa plus entière maîtrise. Par un phénomène de mimétisme, (comme disent les savants) qui n'est pas moins fréquent dans l'histoire de l'art que dans l'histoire naturelle, son excessive sensibilité gar- dera jusqu'au bout une disposition native à refléter ce qui la frappe et ce qu'elle admire le plus. Même dans la force, elle est femme et elle veut être fécondée. Elle n'en sera point amoindrie; telle est en effet sa fonction. Ainsi relevons-nous, après le règne de Degas qui se prolonge, le règne transitoire des Japonais, puis l'inspiration du XVIIIe siècle et en particulier de Fragonard, enfin l'ascendant souverain de Rembrandt. Nous n'en sommes encore qu'à la première étape. En vérité, original ou non, il y a là déjà un peintre assez doué, mais qui, cherchant sa voie, en découvre plusieurs, entre la tradition et l'impressionnisme. Il n'ose s'engager... Il va longtemps errer sans doute... Quand une circonstance inattendue aiguille soudain son élan vers un but moins ambitieux, par un chemin plus immédiatement accessible, qu'il foulera d'un pas plus sûr. Cette circonstance fortuite, c'est l'appel fait à l'esprit de Forain, déjà célèbre chez les peintres, l'entrée en jeu de son « humour ». Des dons d'auteur comique qui laissent bien loin derrière lui Daumier et Gavarni et, jusqu'à nouvel ordre, supérieurs à ses dons plastiques, vont à la fois perdre et sauver Forain: soit qu'ils interrompent tout net l'évolution naturelle du coloriste vers un

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Jean-Louis Forain art délicat que nous ne pouvons qu'entrevoir, soit qu'ils ouvrent le champ au dessinateur admirable qui va prendre corps peu à peu à la faveur de cet « humour ». Quand on le prie pour la première fois de souligner d'une phrase ironique ses dessins du Courrier Français, Forain a déjà plus d'esprit qu'il n'a encore de talent. Il a déjà tout son esprit. Il suffirait pour s'en convaincre de feuilleter la première série de la Comédie Parisienne. On y lit le mot ineffable du financier véreux: « Enfin, moi, tout le monde, s'écrie sa femme, nous te l'avions bien dit que c'était un gredin. — C'est vrai, mais je m'croyais d'force. » C'est l'épouse infidèle dont le mari s'endort à table: « Ne pas tromper et'homm'-là? non, ce serait offenser le bon Dieu! » Voici le larbin galonné, en culotte courte, qui porte intérêt au paveur: « Dites donc, c'est lourd les pavés? — Oui, mon vieux, c'est plus lourd qu'un pot de chambre. » Et surtout l'horrible série de dialogues, entre mères complaisantes et filles sacrifiées. Des légendes, jamais il n'en trouvera de plus justes, de plus sobres, ni de plus âpres. Que si nous nous reportons aux dessins, il nous faudra bien convenir que l'image n'est pas à la hauteur du mot; amusante, pas plus; encore grêle, encore vide. La mise en scène « y est »; les personnages n'y sont pas; ou du moins, les acteurs ne suffisent pas à leur rôle; ils ne diraient pas seuls ce que le texte leur fait dire, ou faiblement; jamais à la Forain. Ne nous le dissimulons pas. Ce qui a jusqu'ici généré le peintre, et ce qui va précisément permettre au dessinateur satirique de se développer, c'est ce don d'observation morale qui fait Forain plus proche d'un littérateur comme Becque que d'un peintre comme Degas. Son premier regard n'est pas pour la « forme », pour l'apparence des êtres, mais pour les caractères et les moeurs que la forme révélera. Il suit Degas au foyer de la danse, mais dans un dessein différent. Degas est ironique comme lui, mais il reste distant et calme; s'il s'amuse de ce qu'il entend, il est venu pour regarder; une anecdote, un potin, un mot savoureux ne le détournent pas de son point de vue, qui est exclusivement pictural. C'est le prêtre de l'art. Quand il regarde, il s'abstrait de l'humanité. Il note des formes et des mouvements, un geste singulier, une arabesque inattendue, un modelé (Appartient à M. E. MOREAU-NÉLATON.)

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Art et Décoration hardi — et je ne parle pas de la couleur... — Forain, lui, est nerveux, curieux, sans sérénité; il va d'un groupe à l'autre et il prête l'oreille; il lit les conversations sur les lèvres; quand il peut s'y mêler, il n'y manque pas. C'est toujours le gamin de Paris dans la rue: il participe de la vie du milieu; pour la vie il oublie son art. Sitôt saisi le sens d'un geste ou d'un visage, geste et visage ne l'intéressent plus; il les « croque » par à peu près et porte tout son effort sur la phrase, qui devra exprimer à fond ce qu'indique superficiellement le croquis. Il sait faire parler les hommes avant de savoir les représenter. Longtemps, il se contentera dans ses légendes. Certes, à forte de dessiner, il acquiert peu à peu une facilité surprenante, une désinvolture déjà magistrale qui le placent bien au-dessus des dessinateurs du Chat-Noir; mais il est trop fin et trop averti de ce qui fait la beauté du dessin des maîtres, pour ne pas sentir l'énorme distance qui sépare encore le raccourci si frappant de ses mots, de son « écriture plastique ». Consciemment ou non, il leur cherche un équivalent de plus en plus strict et fidèle. Son besoin de satire ne peut pas être complètement satisfait par une représentation approchée. Il faudra que le trait exprime l'intention comique aussi directement que la légende. Aussi va-t-il serrer de plus en plus la forme, peut-être moins par amour de la forme même, que par volonté d'expression. Il faut bien dire un mot du tour particulier de l'esprit de Forain, puisque c'est lui qui va transformer devant nous un ouvrier habile en un ferme et puissant artiste. C'est un esprit sans gaieté, féroce et brutal, certes français, parisien, faubourien, mais plein de révolte et de haine. Forain en veut au monde; il n'y sait voir que misère et laideur; basse faiblesse chez les pauvres, sotte muflerie chez les riches. Ses personnages vivent dans le mensonge et ne semblent pas s'en douter : il s'agit d'obtenir l'aveu, le cri qui leur échappera et qui peindra tout cru le mensonge où

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Jean-Louis Forain (Appartient à M. E. MOREAU-NÉLATON.) ils vivent. « Eh bien moi, j'y ai causé à ton cocher! dit à sa fille, qui vient le voir en équipage, le vieil ouvrier soucieux d'honneur. Sais-tu c'qu'y m'a dit? Y m'a dit qu't'étais eun' femme entret'nue! » Tous sont ainsi: ils n'ont pas honte de la chose autant que du mot, et c'est le mot que Forain leur arrache. Voilà le mécanisme de son ironie. Elle vient de loin, elle éclaire de louches profondeurs, elle sous-entend d'obscures tragédies, des cas de conscience ou plus souvent d'inconscience, d'une complexité qui serait matière à roman. Mais elle se ramasse, se condense, se synthétise en un trait décisif, unique, singulier,

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Art et Décoration (Appartient à M. BEURDELEY.) Elle voudra un dessin bref, précis, concis comme la phrase. Il serait aisé de suivre Forain à la recherche de la concision à travers la seconde série de la Comédie Parisienne, à travers Doux Pays et les Temps Difficiles. Je ne vois pas de plus frappant exemple de ce que peut la volonté. Dans un dessin égal, banal, anecdotique, seulement un peu dur, mais d'une dureté symptomatique, se marquent peu à peu les traits nécessaires, essentiels. Mais ils ne sont pas encore en valeur, rien ne les distingue des autres et ils entrent en concurrence avec trop de traits parasites sans caractère et sans accent; ils demeurent captifs d'une littéralité inutile et vraiment médiocre; il s'agit de les dégager. — On sent bientôt que le dessinateur prend conscience de son devoir et de sa force. Dès 1890 le progrès est constant; trois lignes pâles et tremblées se fondent en un seul coup de plume, gras et noir, qui les rature et, les raturant, les anime: l'ombre sacrifiée ménage dans les formes de beaux espaces nus et blancs; des hachures serrées unissent en un plan tout le modelé superflu et donnent du poids au volume; bientôt la courbe même du tracé cessera de cerner complètement la silhouette; ses bonds hardis ne s'arrêteront plus, pour prendre élan, que sur les points de signification principale, laissant de larges brèches libres, par où le jour qui rayonne du fond entrera dans les personnages. C'est alors, alors seulement que vivra ce peuple odieux — ou simplement misérable — de financiers, de bourgeois, de politiciens, de juges, de valets, d'anarchistes dont nous ne faisions qu'entendre la voix. Alors ils n'auront plus besoin pour parler d'aucune légende et le forgeur de mots aura fait place au grand dessinateur. Je juge superflu d'évoquer plus précisément ces traits froncés, ces moues hideuses, ces rires sales, ces figures de bêtise et de canail-lerie qu'on ne peut oublier quand on les a vues une fois, ni ces gestes brutaux qui gagnent chaque jour en généralité et en largeur épique.

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Jean-Louis Forain (Appartient à M. E. MOREAU-NÉLATON.) On dirait qu'ils se développent avec la force de haine de Forain, à mesure qu'elle prend un sens plus spécialement social ou politique. Je n'ai pas à blâmer — non plus qu'à ap-