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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Sommaire - Ernest Laurent - L. ROSENTHAL - VIe Salon des Artistes Décorateurs - CH. SAUNIER - Planche hors texte: - Sous les Branches - ERNEST LAURENT MARS 1911 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LAFAYETTE PARIS Prix de la Livraison: 2 fr. — Etranger: 2 fr. 50 15e Année, N° 3

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, ROTY, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

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Paris (esquisse pour un panneau décoratif). ERNEST LAURENT PETIT, nerveux, la tête rejetée en arrière par l'habitude de l'observation, le regard pénétrant et aigu, Ernest Laurent conquiert ceux qui l'approchent et, si la vivacité de son sourire provoque d'abord quelque inquiétude, on y reconnaît, bien vite, moins d'ironie que de bienveillance. Sa conversation est la plus variée et la plus séduisante. Son esprit subtil, délicat, infiniment sensible, capable d'analyse et de critique, est en même temps, chaleureux et enthousiaste, singulièrement ouvert à toute chose. Il est soutenu par une forte, par une exceptionnelle culture. La bibliothèque dont l'artiste a dessiné les lignes sobres et harmonieuses, n'est point pour lui un meuble de parade. C'est l'amie consultée chaque jour. Au milieu de sa famille, dans l'atmosphère intime où il vit d'une existence discrète et laborieuse, il donne à ses amis l'impression de réunir les mérites que l'on exigeait, il y a trois siècles, de l'honnête homme. Si sa main l'avait trahi, il eût été poète par les mots comme il l'est par les couleurs, il eût parlé, il eût écrit; à tout le moins, il aurait livré à quelques amis les trésors d'une âme et d'un cœur riches. Tout cela, Ernest Laurent me pardonnera de le livrer au public. J'ai tenu à le dire et à le dire tout d'abord. Il est tant d'artistes qui n'ont d'esprit qu'au bout de leur ébauchoir ou de leur pinceau. Ils n'en sont pas moins grands, mais ils sont moins complets peut-être, à coup sûr, moins sympathiques. Ernest Laurent est né à Paris en 1860. Plusieurs de ses parents avaient été peintres-décorateurs: l'un deux fut ami d'Hubert Robert. Quand l'artiste, tout enfant, manifesta ses premières dispositions, ce fut une joie pour son père qui n'avait pu être peintre et ne s'en était pas consolé. Ernest Laurent entra dans l'atelier de Lehmann. L'auteur des Océanides était un peintre consciencieux et un disciple fanatique d'Ingres. Par malheur, son culte n'était pas fort compréhensif. Il invoquait, sans cesse, la mémoire d'Ingres pour autoriser une orthodoxie étroite et extérieure. Ernest Laurent aimait Ingres et il n'a cessé de l'admirer; il respectait ce tempérament absolu et révolutionnaire et lui enviait le sens aigu et sensuel qu'il eut de la forme. Il se cabra contre l'enseignement de Lehmann au nom d'Ingres même, abusivement invoqué. Dans un atelier, le professeur a souvent moins d'influence que les camarades élus. Ernest Laurent s'était lié chez Lehmann avec Georges Seurat et Aman Jan. On parlait alors beaucoup des impressionnistes que les maîtres de l'École des Beaux-Arts considéraient comme

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Art et Décoration se produisit. Seurat, plus purement objectif, alla rejoindre Signac et poursuivit avec lui les études techniques qui les conduisirent, avec Crosss, au néo-impressionnisme. Il abandonna Aman Jan et Ernest Laurent, qui associaient au souci d'une technique libérée, des tendances de poètes. En 1885, Ernest Laurent se présenta au public; il exposa une Annonciation. Il avait, déjà, en 1882, exposé une Clarisse Harlove, mais rien, dans l'œuvre nouvelle, ne rappelait la toile ancienne, très remarquable pour un jeune homme de vingt-deux ans, mais timide et traditionnelle. L'Annonciation était peinte, sans aucune concession, selon les méthodes révolutionnaires. Elle s'imposait par la fraîcheur de l'inspiration et révélait, avec une audace très sûre de ses moyens, une âme rare. Elle eut un vif succès, fut achetée par l'Etat pour le musée de Nérac et Ernest Laurent, appuyé surtout par Puvis de Chavannes, obtint une bourse de voyage. Les deux autres lauréats pour la peinture étaient Aman Jan et Henri Martin. L'année était heureuse. Ernest Laurent consacra sa bourse à la découverte de l'Italie. Ce fut une promenade délicieuse des Alpes à la Sicile. Il en revint enviré et inassouvi, plein du désir ardent d'y retourner vivre. Un moyen s'offrait à lui de revoir l'Italie à loisir : c'était de conquérir le Prix de Rome. Il était devenu moins intran-sigeant, il pensa qu'il y aurait quelque puéricité à renoncer à la lutte. Ses camarades le des fous, peu dangereux sans doute mais indignes de toute pitié. Les trois amis allèrent, avenue de l'Opéra, voir une exposition de ces névrosés. Ils en reçurent un choc inattendu et profond ; subjugués par cet art vivant si différent des formules mornes et creuses qu'on leur imposait, ils jurèrent de quitter l'Ecole des Beaux-Arts, de ne plus se présenter à aucun concours et de se préparer librement à faire de l'art libre. Ils travaillèrent donc ensemble. Ils formaient un petit groupe : Ernest Laurent, Seurat, Aman Jan. Ils dessinaient d'après le même modèle et cherchaient à s'exprimer sur le papier blanc par le jeu des masses sans le secours des traits. Seurat qui connaissait Renoir, allait voir, de temps à autre, les ainés et rapportait la bonne parole. Parfois on lisait, pieusement, le traité de la peinture du Vinci. Bientôt un schisme

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Ernest Laurent lui ont reproché et ils ont eu tort car, s'il remporta le Prix de Rome, en 1889, — malgré Bouguereau — il ne répudia rien et n'a jamais rien abandonné de son idéal. A la Villa Médicis, il subit le charme et conquit l'affection d'Hébert. Ce fut une sympathie d'une nature assez rare et toute personnelle. Il y avait entre le vieillard et le jeune homme une affinité de nature. Tous deux étaient poètes, épris de charme plus que d'éclat, avides de nuances. Hébert était un causeur brillant, ses lettres témoignent des qualités d'écrivain distingué; il lisait beaucoup, il avait une compréhension généreuse. Il eut, sur Ernest Laurent, l'ascendant d'un père spirituel. Il agit un peu sur le peintre, beaucoup sur l'homme. Il ancrà plus profondément en lui le goût naturel qu'il avait de se cultiver. A cette formation de l'esprit, Puvis de Chavannes devait aussi contribuer par l'autorité de sa parole généreuse et de son culte élevé de l'art. La dernière année de sa pension, Ernest Laurent s'installa à Assise. Une dilection étroite l'unissait à Saint François. Il voulut connaître les lieux où le Poverello avait vécu, enflammé, comme il l'était lui-même, du double amour de l'idéal et de la nature. Il habitait avec sa jeune femme, car il venait de se marier, une des maisons d'où se découvre un panorama admirable sur la plaine ombrienne enserrée par l'ondulation calme et noble des collines lointaines. Il voyait, de ses fenêtres, l'église Sainte-Marie-des-Anges dans laquelle il devinait la Portiuncula. Il parcourait les sentiers étroits, entourés de champs médiocres et bordés d'oliviers frissonnants. Dans leurs formes et leurs harmonies modestes il retrouvait, au crépuscule, l'immense amour de Saint François. Au bord du Tesco, sur les berges ravinées où croissent des chardons bleus, près des châtaigniers, dans un paysage humble et sublime, il lui sembla revoir le Saint célébrant l'œuvre divine avec une éloquence si suave que les anges mêmes se penchaient sur lui pour l'écouter. Ce fut le sujet du tableau qu'il exposa à son retour à Paris, au Salon de 1895 et que conserve aujourd'hui le Musée de Nantes. Pivoines.

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Art et Décoration Sur le livret du Salon, l'artiste avait fait inscrire un verset du Cantique du Soleil : « Loué soit Dieu, Mon Seigneur, pour notre mère la terre qui nous soutient, nous nourrit et qu'il a voulu belle et superbe pour la joie de nos yeux. » Saint François servait ici d'interprète à l'artiste. Ernest Laurent aime la vie pour toutes les joies qu'elle offre ; il la déclare « magnifique ». Sensuel et mystique, il unit dans son affection Naples, Capri et Assise ; il est reconnaissant à Saint François d'avoir établi une conciliation entre les deux côtés de sa nature et le vénère pour avoir combattu la tristesse comme un péché. En évoquant les années de jeunesse et de voyage d'Ernest Laurent, j'ai essayé de dégager les éléments dont s'est formé son esprit. Ces éléments sont riches, complexes et, par certains côtés, ils apparaissent contradictoires. N'est-ce pas une série de paradoxes que d'être à la fois révolutionnaire et Prix de Rome, ami de Seurat et favori d'Hébert, impressionniste et idéaliste ? Et pourtant, par le bonheur d'une nature exceptionnelle, Ernest Laurent a su recevoir les influences opposées, sans les neutraliser, sans les dénaturer, pour en tirer richesse et force. Il est resté fidèle à l'École, à la tradition, par l'esprit de mesure, par la discrétion, par la sobriété qu'il apporte en tout ce qu'il entreprend. Il est resté, il est plus que jamais héritier des impressionnistes. Il n'a cessé d'appliquer, de développer le système de division des couleurs qu'il avait élaboré avec Seurat. Fervent des mélanges optiques, il doit à l'observation scrupuleuse de ces lois, la fraîcheur persistante de ses œuvres. Des toiles peintes il y plus de dix années semblent être à peine séchées. Différent de Seurat pointilliste, de Cross ou de Signac dont les tableaux sont couverts d'une mosaïque de taches rectangulaires, il use d'un métier très varié et très souple dans lequel la touche prend volontiers la forme d'un filament. Plus il avance, plus il peint clair,

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Ernest Laurent plus sa notation s'enrichit. Les tons jouent une gamme plus étendue, la lumière vibre, tout chante dans une sensation libre de plein air(1). Mais tandis que les impressionnistes développaient leur doctrine pour noter la splendeur des spectacles, l'éclat de la lumière et traduit l'émotion qu'il éprouve devant la nature et exprime par le langage impressionniste une âme croyante, mystique et poétique. Lorsque les dimensions exceptionnelles d'une la féerie des heures, Ernest Laurent renonce à fixer la beauté objective des choses. Il toile décorative ne l'y contraignent pas, Ernest Laurent ne travaille pas dans un atelier. C'est chez lui, parmi ses livres et ses bibelots, près des estampes qu'il aime, à côté de la chambre où ses enfants étudient sous la tutelle de leur mère, dans l'atmosphère familiale et intime qu'est installé son chevalet. (1) La palette d'Ernest Laurent est ainsi composée : vert émeraude, terre de sienne naturelle, jaune de mars, ocre jaune, les cadmiums, blanc d'argent, rouge de Venise, orangé de mars, terre de sienne brûlée, les garances, outremer, bleu de cobalt, violet de cobalt. Il n'use pas de glacis et ne vernit pas ses toiles.

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Art et Décoration Qu'il dessine ou qu'il peigne, il procède d'une même façon; debout devant le papier ou la toile, il pose une touche, recule pour mesurer l'effet, revient, s'éloigne; sur la page blanche, des linéaments s'aperçoivent, d'abord vagues, confus, où l'on devine à peine une intention. Un réseau léger se croise; peu à peu il se resserre et la forme surgit; elle se dévoile progressivement, semble naître à la vie; elle prend de la réalité et, dégagée de ses enveloppes, elle s'offre enfin telle que, dès le premier trait, l'artiste lui avait commandé d'apparaître. L'œuvre est conduite d'ensemble par une succession d'harmonies, à chaque moment plus complètes, mais telles que, surprise à un moment arbitraire, elle est d'accord avec elle-même et se tient. Ernest Laurent, lorsqu'il peint librement, pour la joie unique de créer, recherche de pures sensations esthétiques: il s'adonne à deux thèmes qu'il confond dans une égale prédilection: le corps de la femme nue et les fleurs. Il les aime à cause de leur beauté et de la joie qu'il en reçoit et, poète pour qui les couleurs sont la traduction de l'invisible, ce sont ses émotions qu'il veut chanter. Il dit l'admirable et l'infinie douceur de la chair chaste et sensible qui palpite sous la lumière atténuée des chambres silencieuses; il célèbre aussi l'hymne triomphal que proclame la jeunesse splendide, lorsque, en plein air, sous les morsures du soleil, escortée par les vibrations tumultueuses des végétations verdoyantes, elle affirme la splendeur de la beauté et de la vie. Les fleurs, Ernest Laurent les aime tout d'abord en jardinier. A Bièvres, en sa maison des champs, il a composé avec une attention ingénieuse et raffinée un jardin aux lignes simples et somptueuses où les plantes choisies accordent leur beauté particulière en un concert éclatant et doux. Mais il ne peint pas les fleurs pour elles-mêmes, il dit la fraîcheur, la richesse et la grâce qu'elles jettent dans la demeure, les effusions qu'elles provoquent, le sourire qui émane de leur âme éphémère, et aussi leur mélancolie, car elles sont déjà mortes quand nous les respirons près de nous. Dans ses compositions, Ernest Laurent évite la précision anecdotique, l'allégorie irréelle, tout ce qui rétrécit la pensée ou éloigne de la vie. C'est la vie surprise qu'il essaye constamment de noter. Pour la décoration du Salon de l'Hôtel Terminus à Lyon, qu'il a entreprise conjointement avec Henri Martin, il a profilé la silhouette calme d'Auxerre et développé sur un grand panneau aux proportions harmonieuses l'orgueil paisible de la Cité. Le panneau décoratif où une femme dévêtue s'enfuit dans la lumière, poursuivie par des cygnes, n'évoque ni Léda ni aucune mythologie. C'est une créature vivante, individuelle, qui, effarouchée et ravie, personnifie la beauté assaillie par l'éternel désir. Cette jeune fille qui, devant la bibliothèque, laisse flotter sa pensée au gré des rêveries lointaines, n'est-elle pas l'âme même des livres? Mais c'est aussi une amie surprise dans un moment de méditation. Une jeune mère, alanguie et heureuse, repose près d'un berceau dans un jardin. Ce sont les Relevailles (Musée de Nancy) et l'hymne à la maternité prend plus d'intensité parce que l'artiste a peint un être cher au

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Ernest Laurent Portrait de M. R.