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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- J. Boldini
- CAMILLE MAUCLAIR
- Le Batik
- M. P.-VERNEUIL
- L'Ecole des Arts décoratifs de Prague
- WILLIAM RITTER
- Planche hors texte :
- Batik sur soie
- J. PRENT
NOVEMBRE
1905
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
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9e Année, N° 11
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L’Année parue ...
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J. BOLDINI
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on observation rapide ex- celle à circonscrire, d'un trait crispé ou détendu soudain, le sursaut ner- veux des féminités mo- dernes, dont l'armature d'acier ploie, se cambre, révèle des rigidités ou de fugitives ellipses sous les étoffes miroitantes : peintre des corps qu'il suggère, et dont il donne à deviner les secrets, Boldini les suit dans l'élan de son dessin, les ramène et les concentre en une synthèse d'angles inattendus, d'une mathématique irri- tante, avec le charme des poses instables.
L'indication graphique de ces corps est presque une écriture de mouvements : ce ne sont que flèches, faisceaux, rayons jaillis en tous sens, attachés au défaut de l'épaule ou au pli de la ceinture, et de là s'élançant, divergents comme des branches d'éventail, avec l'inflexion parfois d'une moelleuse et tout ita- lienne langueur. Rageur presque, le pinceau darde ces traits, puis écrase de savoureuses touches sensuelles.
Toute robe peinte par cet artiste semble vraiment un éventail brusquement ouvert. La fougue du virtuose extrait des angles une beauté expressive. Le trait des pointes-sèches de Helleu file, gracile, comme une aronde sur le ciel blanc et marbré de la feuille de Japon, mais le trait de Boldini est oblique et sans courbe. Il peint des femmes maigres, aux coudes aigus, aux épaules étroites, aux têtes petites et casquées hautement, de longues femmes trop grandes et sans gorge, aux muscles serrés; elles sont vives, inquiètes, toujours prêtes à bondir, assises à peine sur des canapés bas. Le pied impatient, verni d'éclairs fugaces, disperse la soie amoncelée des amples jupes. Les doigts tourmentent un pli : l'être entier, posé comme un oiseau agacé, va se dresser, partir. Aux yeux dilatés se devine peut-être le reste d'ivresse de morphines récentes. Mondanité, charme, vice enfantin, sinuouse coquetterie d'âme, désir informulé, ennui, tout scin- tille en ces êtres, tout ce qui n'est pas la vie essentielle.
Calme, avec sa face de prêtre acerbe, glabre et poliment mélancolique, l'artiste observe, surprend, exprime cette vanité qui s'agite avec élégance. Et ce qu'il aime, c'est peindre. Il est né pour peindre, c'est sa passion, sa raison d'être. Cela se sent si vivement qu'il intéresse tout à fait.
Certains lui reprochent ce qu'après tout on ne devrait reprocher qu'à ses modèles : les défauts qu'il semble avoir, ce sont les leurs. Ce peintre voit juste, c'est un sincère et même un simple. Il définit des êtres trépidants et sans style. Comment sa peinture ne serait-elle pas trépidante, comment atteindrait-elle au style? Elle devrait mentir, et elle perdrait de son charme, qui est dans l'extrême sincérité de la transcription. Boldini peint une aristocratie qui s'est diluée, mésalliée, compromise. Il en saisit le caractère de décadence, la grâce grimaçante et antipathique, et il réalise ainsi d'étonnants documents de modernisme. L'aversion que ses tableaux inspirent à certains tempéraments est due à la tenace fidélité de sa vision : les modèles l'inspireraient dans la vie, et
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Portrait de Madame X. (dessin)
Boldini a ainsi le mérite négatif d'un excellent acteur qui, sous l'habit du traître de mélodrame, se fait huer parce qu'il joue trop bien et assume les vices du félon qu'il représente. Evidemment, de tous les portraitistes de l'actuelle « femme du monde », Boldini est le plus fort. Il est aussi le plus libre, car les autres aiment visiblement l'élégance entortillée qu'ils peignent. On sent qu'ils y admirent naïvement un exemple de beauté. Leur âme s'attendrit un peu devant ces gravures de modes en mouvement. Ils font comme M. Bourget : « ils y croient ». Mais je n'aperçois rien de tel dans Boldini et c'est ce qui m'en plaît le plus. Cet artiste perçoit des couleurs, des formes, des psychologies : il les rend. Toutes se valent devant l'art. Il fait son devoir d'artiste. Il respecte le caractère. Il est légèrement caricatural parce qu'il en trouve motif dans ces femmes : il n'a ni affèterie ni raillerie inutile. Il est véridique, et constamment dans le sens de ce qu'il commente : c'est là sa façon d'avoir du style, même quand ses modèles n'en ont pas. Quand ses portraits, en un Salon, apparaissent un peu agaçants par leur allure zigzagante, défaite, provocante et névropathique, allons-nous oublier que les originaux sont tels ? Désavouons-les, mais louons Boldini, car il les a vus comme il fallait les voir, sans insister, sans affadir.
Ses préférences personnelles, il ne les dit pas. Il s'efface totalement derrière le caractère de ses modèles. Il est probable que s'ils lui déplaisaient il les peindrait avec moins de force, et même je ne doute point qu'il en éprouve parfois des difficultés. L'idéal de ce genre de femmes est d'être peintes plus pompeusement, plus faussement, encore que les audacieuses qui vont chez Boldini ne soient pas celles qui demanderaient aux habituels faiseurs de les peindre avec une houppette à poudre, ou de les camper sur un fauteuil doré dans d'abondantes peluches. Boldini doit parfois être obligé de refuser, avec son sourire narquois, certaines demandes d'arrangement, certaines falsifications du caractère. Mais s'il est à présumer que l'aspect irritant, anguleux, maigre, vif et grêle de ces organismes amuse et sollicite ses facultés de peintre, j'imagine qu'il serait tout à fait capable de se révéler un maître de la belle chair nue ou de la santé magnificente, car cet analyste des nerveuses n'est aucunement un énervé. C'est un sensuel et un puissant. Il y a chez lui
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des études de chevaux et de charrois qui sont d'un maître large et sincèrement épris de la vie forte. C'est aussi un tendre : il suffit pour s'en persuader d'avoir vu de lui certaines études de roses ensoleillées, pleines de grâce et d'amour. En un mot, je crois que Boldini ferait n'importe quoi et qu'il y en lui de hauts dons et de grandes ressources. Mais tenons-nous en à ce qu'il montre. Cela peut suffire à sa gloire.
Ce peintre d'agités n'est nullement un snob, et cela se voit bien à sa technique. Hormis les conseils paternels, il n'a connu la leçon et l'empreinte de personne. Son dessin est spontané, d'une verve hardie et heureuse, son trait est étonnamment expressif, son armature persiste toujours sous la couleur de touches légères, sans empâtements. Il met en place avec une décision rare, une amusante prédilection pour les obliques montantes, et surtout un besoin instinctif de mouvementer la robe élégante, d'en briser la silhouette, d'y faire remuer l'être qu'elle habille en le célant ou le précisant tour à tour.
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Portrait de J.-M.-N. Whistler
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L'épaulette lâche du corsage de bal tombe à demi, révélant une clavicule saillante, le détail d'un sternum trop peu charnu, l'attache d'un sein grêle. La taille ploie dans l'étoffe défaite. Tout l'apparat du costume se néglige et semble mal rattaché. Il y a du désordre et de l'insolence, de l'offre et de la complication dans ces arrangements d'une maladresse aguichante et voulue, parfois même le certain aspect « fille » de la femme du monde que l'acerbe dessinateur exprime avec une ironie mesurée, mais sans détour. Un mélange de « canaille » et de « grand chic » dans la façon d'être, peu ou point de cet américanisme qui se retrouve en La Gandara ou Helleu, une verve qui se rit de la distinction et en a une quand même, verve nullement française pourtant malgré l'ascendance de Manet et de Degas, mais bien italienne, du faste dans le sans-gène — voilà l'aspect de Boldini et de ses modèles.
Le contraste est curieux de cette décadence des types et de la santé de cette technique. Boldini peint sans roueries, avec une franchise aisée, par touches une fois posées, sans préparations, sans recettes fatiguant la toile, sans grattages, sans subtilités ni maniérisme. Le procédé est direct, net, évident comme une grande écriture déliée, élancée et instinctive, révélatrice d'un tempérament. Toute la complication est dans les expressions des modèles, dans leur anatomie qui raconte silencieusement le surmenage, les goûts factices, la recherche des sensations exacerbées, la rétorsion des sentiments. Le peintre demeure naturel et délibéré. C'est encore un de ses grands contrastes avec les autres portraitistes de l'élégance nerveuse. C'est avant tout un coloriste du noir : non pas du noir de l'ombre mystérieuse, où, dans un recul tout whistlérien, l'être se dérobe ou s'avance à demi, mais du noir considéré comme une couleur franche, vue au plein jour. Il n'y a aucun mystère, aucune suggestion, dans l'œuvre de Boldini. Mais c'est un très beau peintre. Il fait, comme personne, chatoyer les noirs.
Les Goncourt ont écrit une phrase que je vois citer beaucoup depuis quelque temps, à
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Portrait de M. Robert de Montesquiou-Fezensac
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Portrait de Madame de X.
tort et à travers, relativement au costume moderne, au drap noir qui attend son grand peintre pour être tout aussi esthétique que le velours ou le satin. « Si Bronzino revenait, ajoutent-ils, est-ce qu'il ne ferait pas une belle chose avec du drap d'Elbeuf? » Il me semble que Boldini est, à sa façon, le Bronzino qu'ils souhaitaient. Regardons les noirs du veston de Willy, du costume de Mme Georges Hugo, de la robe de Mme Veil-Picard ou de la redingote de Whistler? C'est, en vérité, fait de main de maître. Il y a longtemps déjà qu'en un portrait de fillette assise sur un canapé, symphonie en blanc d'une délicatesse rare, Boldini a fait chanter les noirs avec un sens des taches et de l'arrangement que l'on n'a point dépassé. Un
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Portrait de M. Henry Gauthier-Villars
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prêtes au papotage et désintéressées des langueurs, des insin- tances, des intimités du baiser. Et cette peinture des êtres artificiels, comparses d'une existence pa- pillottante et hâtive, où même le désir et le vice sont de brèves interpolations dans une vie de parade et une oisiveté surme- née, cette peinture est brillante, froide, sans moiteur, sans attirance comme ils le sont eux-mêmes. Elle ne suggère rien, elle ne fait pas rêver, elle ne touche point l'âme. C'est à peine si elle effleure les sens, les sollicite par l'accentuation d'un cambrure, le défi d'un rire, l'ani- malité d'une cheve- lure lourde; elle sa- tisfait surtout l'intel- ligence analyste par la spirituelle sincé- rité de ses notations.
Les portraits d'hommes de Boldini critique véhément, dont on sait des œuvres presque sadiques à force de naturalisme, ne s'avisa-t-il pas de faire une sortie de pudibonde indignation à propos de l'innocent coin de chair rose que le geste naïf de cette enfant révélait entre la dentelle de la petite jupe et le haut du bas noir?
A lui seul revenait une intention que le peintre n'eut pas. Rien de moins suspect, de moins sensuel, que son œuvre. Aucune volupté, aucun conseil de désir et de trouble charnel ne naissent de ces êtres minces, crispés, in- quiets, qui ne tiennent pas en place, dont les yeux sont froids, les chairs atones, les lèvres lui feront plus d'honneur que ses effigies de femmes. Ils montrent mieux l'envergure de son talent, et de quoi il est capable. Ils lui donnent prétexte à plus de psychologie, et ils débarras- sent son art de la part de frivolité inhérente aux ajustements de la mode, au maniérisme des poses mondaines. Ils révèlent excellemment le tempérament vigoureux de l'artiste. Les qua- lités ce crânerie, de mouvement, la saveur de l'accentuation persistent, mais les visages de- viennent autrement intéressants. Le portrait de John-Lewis Brown et de sa famille, avec son aspect comique, son entrain caricatural à la Degas, était une surprenante pochade fort
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soigneusement prépa- rée. Mais le portrait de Willy est l'analyse subtile et la forte syn- thèse de tout un caractère. C'est l'homme même, avec une jus- tesse absolue du des- sin, du ton, une étude intense des moindres traits sans sécheresse ni surcharge pourtant, et cela s'impose avec la seule ressource d'un vêtement noir sur un fond gris, d'une cra- vate blanche, d'un par- dessus doublé de satin noir jeté sur un bras, l'unique note d'une canne de bois fauve. C'est très fort, très maître. La tête peinte d'après M. Sem ne lui enseignera probablement jamais les éléments de l'art du des- sin qu'il pense pratiquer sur la foi de quelques personnes, mais ce petit cadre enferme ce que son nom signifiera de plus durable. Quant au portrait de Whistler, c'est le seul qui ait jamais été digne de ce grand homme.
Les autres effigies de Boldini ont été faites pour l'amour de la peinture, mais celle-là l'a été pour l'amour de Whistler, et c'est tout simplement un des chefs-d'œuvre de l'art moderne. Le physionomiste des caillettes neurasthéniques a su là envisager et pénétrer le masque d'un génie singulièrement complexe, qu'il admirait et comprenait. Des cheveux au bout des boîtines, c'est Whistler, sa façon inoubliable de se tenir, son rictus mélancolique, l'inquiétude de son front, l'élégance éteinte de sa vêture, le dandysme sardonique de sa réti-
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Portrait de Madame V.P.
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Portrait de Madame X.
cente courtoisie, tout cela saisi, scruté, fixé dans une admirable symphonie de noirs mats. Le document est inestimable touchant Whistler : il est décisif en ce qui concerne Boldini. Qui l'a vu ne se trompera plus sur la valeur exacte d'un tel artiste. Des effigies plus anciennes, Verdi (une tête avec foulard blanc et chapeau haute-forme), Menzel (une tête prestigieuse), achèveraient d'ailleurs d'offrir des garanties s'il en était besoin pour donner à ce psychologue de la mondaine sa vraie place dans l'époque, en attendant de la lui faire dans les musées.
Ces choses, certains nus, des fleurs (dans, notamment, la belle collection du marquis de Biron où une quinzaine de Boldini tiennent auprès de chefs-d'œuvre), démontrent surabondamment que l'artiste est très supérieur à ses thèmes occasionnels. Sa perception aiguë lui tient lieu de
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pensée en présence de créatures qui n'en ont pas et n'en sauraient inspirer. Sans sacrifices au goût mièvre qui régente sa profession, il définit la mode et n'en est point dominé. On aimerait qu'ainsi armé il tentât des expressions d'âmes plus complexes et plus profondes, plus dignes de son caractère énergique, puisqu'il sait et qu'il peut. On aimerait que de ces spirales, de ces zigzags, de ces crispations du trait éblouissant dardé avec de souples élégances de jeu d'épée jaillit, éclair définitif, la grande ligne décorative, et que toute cette œuvre tapie, ramassée, soudainement se décidât à bondir. Mais quoi ! telle qu'elle s'offre il la faut aimer. Elle est d'un artiste infiniment séduisant par la hardiesse