Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Sommaire - Le nouvel Hôtel de Ville de Copenhague ETIENNE AVENARD - La Technique du Métal (1re partie, Le Bijou) ED. MONOD-HERZEN - Concours : Un buvard de cuir travaillé. Un buffet de salle à manger. E. GRASSET - Planche hors texte : Dessins pour Broderies MAURICE DUFRÈNE --- AOÛT 1905 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LAFOYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 9e Année, N° 8

Page 2

Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- Abonnement annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue ...

Page 3

P. S. KROYER Collaboration Le nouvel Hôtel de Ville de Copenhague Il se dresse sur une grande place, entre deux voies largement ouvertes, dont l'une, à droite, borde le jardin de Tivoli, l'autre le sépare de pittoresques maisons à grands toits, demeurées là du vieux Copenhague. Les lignes générales de son architecture sont simples. La façade — un rectangle allongé — n'offre pour saillies qu'au centre, un balcon de fer à dalles et à consoles de pierre, et, de chaque côté, deux tourelles en surplomb appliquées à sa surface. Elle est percée de trois rangées régulières de fenêtres. La rangée supérieure, avec ses croisillons à neuf compartiments, annonce le « bel étage » de l'édifice. Le toit d'ardoise se dessine nettement. Il forme une saillie très accusée au-dessus de la corniche. Le faîte se couronne par un mur vertical surmonté de créneaux et déterminé par quatre clochetons. Sur la gauche s'élève, d'un jet très franc, la tour carrée d'un campanile, impressionnante dans sa raideur et sa nudité, qui, au sommet, font soudain place à une vivante ornementation : sur chaque face, une loggia italienne à trois ouvertures ; au-dessus, l'horloge, puis une frise d'arcatures aveugles, enfin la flèche avec ses lucarnes, ses cloches, et sur la pointe la couronne de Danemark et le coq qui chante à 105 mètres de hauteur. Au jeu simple des lignes correspond une harmonie sobre des couleurs. Le « Raadhus » de Copenhague mêle presque uniquement la couleur grise ou blanche de la pierre aux teintes claires ou sombres de la brique qui constitue la matière fondamentale de la construction. Comme sur le drapeau danois — rouge à mince croix blanche — et dans les mêmes proportions, le blanc vient égayer et rehausser la note un peu grave du rouge. Le granit gris forme le soubassement solide et neutre de l'édifice. La pierre blanche éclate aux longues Chapiteau dans l'escalier des bourgmestres

Page 4

Art et Décoration Tournant d'escalier raies de la base, au cintre de la porte principale, aux tympons et aux croisillons des fenêtres, à la large frise sous la corniche, aux créneaux, aux clochetons, enfin aux légères loggias perdues tout là-haut sous le clocher du campanile. A la place d'honneur, une statue en cuivre repoussé de l'évêque Absalon, fondateur de la ville : œuvre d'un beau travail, mais un peu encombrante au-dessus d'un balcon un peu maigre. Sur le toit scintille l'or de l'écusson qui porte les armes du Danemark : les trois tours au-dessous de l'étoile et du croissant de lune et au-dessus des trois flots qui représentent les trois Belts. L'impression de couleur est excellente. Elle s'harmonise bien avec les ciels gris des longs hivers, et avec la lumière toujours douce du délicat printemps danois et de son été printanier. Le monument n'est pas dépaysé dans le décor des édifices vieux ou modernes qui l'encadrent. A distance, l'architecture produit une impression de fermeté à la fois gaie et sévère. Sévères, les grandes lignes le sont par leur sobriété, leur symétrie, leur rectitude ; — les surfaces par leur nudité et par la pauvreté voulue du relief. Mais l'œil s'amuse aux découpages des créneaux et aux flèches des clochers, et il devine que si les surfaces manquent de saillies, elles offriront de plus près une variété intéressante dans la disposition de l'appareil et dans le détail de l'ornementation. Malgré ce campanile italien surmonté d'un clocher gothique, malgré ces cheminées dont le déguisement en créneaux semble une concession ironique à la définition traditionnelle de

Page 5

Le nouvel Hôtel de Ville de Copenhague l'Hôtel de Ville, malgré la régularité classique des baies qui donne à la façade un air de solennité bourgeoise un peu raide, l'impression n'en est pas moins une et forte; le monument de M. Martin Nyrop a du caractère. Les critiques restent, et elles se préciseront sans doute et s'accuseront à l'examen du détail. Mais l'architecte a fait preuve d'une originalité assez forte pour que l'idée d'un pastiche ne vienne pas à l'esprit, malgré la coexistence, en son œuvre, d'éléments divers et traditionnels. Ce qu'il y a de plus artificiel dans la façade, ce qui fait qu'elle répond assez peu aux principes qu'on accepte à peu près généralement aujourd'hui — surtout dans un monument public de cette importance, c'est que la beauté en est trop mathématique, ou, plus proprement, géométrique. Elle est obtenue par des effets harmonieux de proportions et de symétrie, et ne fait pas assez ressortir le rapport de la forme extérieure du monument à son organisme intérieur. On doit supposer cet organisme réglé d'après sa destination, et il serait naturel que les parties qui s'en traduisent au dehors fussent exprimées dans des formes correspondant à l'objet et à la valeur de ces parties dans l'économie interne de l'édifice.

Page 6

Art et Décoration Il n'en est pas toujours ainsi. Que l'on examine, par exemple, les deux tourelles qui, de l'extérieur, attirent l'œil tout d'abord. On est en droit de s'attendre dans le plan à une disposition également remarquable et caractéristique; elles ne font pourtant qu'agrandir deux petites pièces ayant issue à gauche sur la bibliothèque, et, à droite, sur la salle de réunion des bourgmestres. C'est ainsi encore que la dimension des fenêtres varie bien selon l'importance des étages et que, par exemple, la rangée des fenêtres du bel étage l'annonce très clairement; mais, à un même étage, la recherche de la symétrie empêche l'architecte de traduire et d'indiquer nettement son plan. La salle des fêtes, éclairée par huit fenêtres à croisillons, accuse insuffisamment au dehors son importance, parce que les mêmes fenêtres se continuent sur la façade principale au delà des chéneaux et sur les façades en retour, donnant jour à des anti-chambres et autres salles de rôle et de dimensions beaucoup plus modestes. L'effet de ces tourelles peut être agréable, encore qu'un peu lourd; la rangée de ces fenêtres peut être élégante, encore qu'un peu monotone. Je veux dire simplement que l'impression générale laisse par là un peu à désirer au point de vue de la franchise et de la vie. Ce n'est sans doute pas autre chose que veulent dire ceux — des Danois surtout, naturellement! — qui trouvent la façade impersonnelle et froide. L'ornementation en est, à bien des points de vue, intéressante. L'architecte a su tirer de matériaux modestes des effets très heureux et très variés. Il combine de mille façons la brique et la pierre. Il emploie la pierre parfois en revêtements nets et lisses, parfois brute, à peine layée et formant bossage. Quant à la brique, il s'entend admira- blement à ia faire valoir non seulement par des combinaisons et des oppositions de couleur, mais aussi par la disposition de l'appareil. On le trouve différent à tous les étages : allongé en minces assises horizontales, rayonnant aux cintres des arcs, entremêlé en arêtes de poisson diversément disposées. On peut faire ces remarques sur plusieurs des illustrations que nous donnons ici, mais spécialement sur le détail d'une porte reproduite à la page 41. Quand on regarde attentivement la construction, on se rend ainsi mieux compte d'une chose qu'on avait d'abord pressentie : le parti pris de l'architecte d'en tirer le principal effet décoratif. Nous entrons par la porte centrale. Le vestibule se termine sur un portail à double voussure de briques régulièrement interrompue par des claveaux de pierre. La composition du portail est toute romane — trop Les artisans du "Raadbus", balustrade de l'escalier des Citoyens romane. Il n'y manque pas même l'idée de continuer sur les ébrasements la rangée des personnages assis dans des niches qui décorent le linteau. Sur le tympan, la scène du premier conseil de la ville.

Page 7

Le nouvel Hôtel de Ville de Copenhague Au-dessus, la devise : Saa er by som borger (Tant vaut la cité que le citoyen). Sur le trumeau qui soulage le linteau, une vierge protectrice tenant dans ses bras les tours de la ville. Tous ces bas-reliefs, peints de couleurs vives, sont de Mme Agnès Slott-Muller. Comme l'architecture, ils donnent au portail un caractère archaïque et religieux qui, évidemment, est discutable. Ce n'est pas du tout dans une église que nous entrons: c'est dans un grand hall vitré rectangulaire, éblouissant de blancheur. L'impression est faite de surprise et de joie, de se trouver tout à coup dans tant d'espace, de lumière et de gaieté. A droite, à gauche, et derrière nous, trois côtés du hall, que rien ne distingue entre eux dans la construction ni l'ornementation. Des murs de pierre blanche où la brique n'intervient que çà et là pour jouer un rôle secondaire. Au rez-de-chaussée et au premier, des baies s'ouvrent sur le hall. Celles du premier donnent sur un élégant et continu balcon de pierre à jour (voir p. 35). Mais ce qui attire et charme le plus le regard, c'est, au second étage, une colonnade qui se développe, haute et légère. Les colonnes posent sur une balustrade en bordure d'une galerie dont on aperçoit les hauts lambris de chêne, avec les portes donnant sur les salles les plus importantes de l'Hôtel de Ville. Plus que les palmiers rangés au pied du mur, la note blanche dominante, dans l'ornementation variée de la pierre, éveille l'agréable impression de pénétrer dans la cour intérieure d'une sorte de palais mauresque. Cette impression n'est pas contredite par les deux fontaines de coin, où, sous une mince colonnette placée dans l'angle rentrant, une tête de lion verse un filet d'eau dans une petite vasque de pierre octogonale (voir p. 39). En face de nous, un corps de bâtiment où se trouve, au deuxième étage, la salle du Conseil municipal. Au rez-de-chaussée, à droite et à gauche, deux portes à plein cintre qui conduisent chacune à un grand escalier: à droite l'escalier du président, à gauche celui des citoyens. Sur l'intrados de ces portes, deux superbes frises de carreaux céramiques vernissés exécutées par H. Kähler, sur le dessin de Hansen-Reistrup. L'une figure à ses extré- Dessin de Slott Muller, exécuté par Niels-Hansen

Page 8

Art et Décoration mités une mer où nagent des poissons, avec, au-dessus, le motif répété de mouettes qui mordent une anguille. L'autre représente des corneilles volant au-dessus d'un lac et d'un paysage danois (voir p. 43). Au-dessus de ces portes, à droite et à gauche de la salle du Conseil municipal, deux loggias présentent leurs arcades de briques que supportent des colonnes tout à fait remarquables par l'ornementation végétale des chapiteaux. Je ne puis détailler ici l'agencement du plan ni l'ornementation des salles de l'édifice. Il existe, pour cet objet, de bons guides. Qu'il me suffise de dire, relativement au plan, que le « Raadhus » s'étend beaucoup en profondeur, et que, derrière le corps de bâtiment qui forme le fond du grand hall, se trouvent successivement une cour-jardin à ciel ouvert, puis un hall plus petit, tandis que, sur les ailes et les bâtiments transversaux s'ouvrent les fenêtres de bureaux innombrables.Toute cette partie arrière est, naturellement, la moins riche au point de vue artistique. Pour l'ornementation et la décoration du « Raadhus », tant à l'intérieur qu'au dehors, il faut applaudir au très vif sentiment national qui les inspire presque toujours, même lorsque la forme artistique n'est pas absolument dégagée de toute influence antérieure et extérieure. Les sujets en sont tirés de quatre sources, également danoises à différents titres : la légende, l'histoire, la vie moderne, la nature. A la légende, Harald Slott-Muller a pris l'idée de deux bas-reliefs sculptés sur le panneau supérieur d'une porte de la grande galerie du hall. Ils représentent l'un la rencontre du moine avec l'oiseau, l'autre l'extase du moine tellement ravi par la douceur du chant, qu'il oublie pendant cent années de retourner à son couvent (voir p. 40). Il est impossible de ne pas reconnaître là, — excellemment continués, du reste — le sentiment poétique et jusqu'à des procédés de composition de nos imagiers du moyen âge qui sculptaient sur le portail des cathédrales les travaux et les mois (voir à Reims l'adolescent qui dort au milieu des pampres, ou à Amiens l'homme qui songe parmi les fleurs). De la légende, avec la fantaisie qu'elle favorise,s'inspirent maints autres détails : sur les côtés d'une porte, deux figures sculptées dans la pierre : l'une est une sirène qui appuie la main droite sur son ventre, tandis qu'elle lève une pierre de la main gauche; l'autre, BUNDEGAARD Borne d'angle de la façade

Page 9

Le nouvel Hôtel de Ville de Copenhague un dieu de la mer, un « neck », qui a une algue sur la poitrine, et tient aussi, à deux mains, une lourde pierre au-dessus de sa tête. Peut-être tous deux apportent-ils ainsi leur concours à la construction de l'édifice? Non loin d'eux le Diable, ou un diable, la queue entre les jambes, fait partie intégrante d'une grille sur une rue latérale. Il faut mentionner aussi les grotesques qui se rattachent à ce même esprit de légende populaire. L'un, que nous reproduisons page 38, couronne une borne d'un des angles de la façade; et, la gueule ouverte, — pour inviter les gamins qui passent à y mettre le poing, comme je l'ai vu faire, — il préside, lorsqu'il y a des partenaires de rencontre, au jeu populaire du chien et du lièvre tracé à dessein par l'architecte sur une large margelle inférieure. Deux autres grotesques tiennent une clepsydre à la porte d'entrée du cellier de l'Hôtel de Ville, à gauche et en contre-bas de la grande porte de la façade. C'est enfin à la légende, en particulier à celle des dieux scandinaves, à l'Edda, que Frölich emprunte le sujet soit d'un panneau de céramique quand il représente le géant Egir, dieu de la mer sauvage et ses neuf filles, les vagues, soit d'une tapisserie quand il dessine sur un carton la lutte d'un héros contre un ours. L'histoire revit dans l'ornementation du « Raadhus », à côté de la légende, comme une seconde manifestation de la tradition nationale. Sur la façade, ce n'est pas seulement la statue d'Absalon, par Bissen, ce sont aussi, sur le toit, à la base des crénaux, les six statues des anciens veilleurs par Aarsleff. A l'intérieur, c'est, dans l'escalier des citoyens, le grand panneau d'Emm. Vigeland, représentant Copenhague en 1611. Ce sont, dans le grand hall, au-dessus des colonnes, à la naissance des arcades, les têtes de bourgmestres ou de personnages célèbres (par exemple Thorwaldsen), dues au sculpteur Bundgaard. Au-dessous des colonnes, au contraire, sur la longue frise blanche de la balustrade, ce sont des inscriptions historiques depuis la fondation de la ville jusqu'à nos jours. Dans des médailles, les armes des rois de Danemark. Un peu partout, et un peu trop souvent, comme on doit s'y attendre, les armes de la ville. Nous les avons vues au dehors sur l'écusson du toit et sur la grille du balcon de la façade. Elles

Page 10

Art et Décoration Le moine et l'oiseau Les maisons de ville ont, comme les autres, l'orgueil de leur marque, et il faut seulement se résoudre à en faire abstraction. A côté de la mythologie et de l'histoire, qui sont la tradition, nous trouvons la vie moderne et la nature, qui sont l'actualité, passagère ou éternelle. La façade antérieure avait les trois tours sur sa poitrine, et ce n'est pas là qu'elles sont le plus mal, mais je les ai vues sculptées sur la queue d'un chien danois, et c'est peut-être un peu exagéré... Mais rappelons-nous les Fluctuat nec mergitur. Dessinées par SLOTT-MULLER, exécutées par NIELS-HANSEN L'extase du moine

Page 11

Le nouvel Hôtel de Ville de Copenhague Fronton statues des anciens veilleurs; la façade postérieure offre celles d'un agent de police et d'un pompier. Au-dessus de la porte qui va de la salle de lecture à la bibliothèque, P.-S. Kröyer a peint les architectes Nyrop et son collaborateur Jørgensen, en conférence avec le chef des maçons (voir notre frontispice). Je ne parle pas des nombreux motifs d'ornementation qui sont pris à des scènes ou à des objets de la vie moderne. Je n'en veux citer qu'un exemple dont l'inattendu m'a fait écarquiller les yeux: c'est l'emploi d'une théière entre deux tasses pour orner le tympan d'une fenêtre de la façade...Je ne puis expliquer ce phénomène que par l'importance sociale des manufactures de porcelaine de Copenhague. Dans l'escalier des citoyens, Slott-Muller a représenté, sculptés sur bois par Niels Hansen, les ouvriers des principales professions qui, plus certainement que les necks et les sirènes, ont contribué à la construction du « Raadhus ». L'idée était excellente, et la montée des ouvriers est pittoresque. Nous les donnons ici en double page sous la forme qui reproduit le mieux l'impression de l'œuvre même. Mais, plus que la vie et l'industrie des hommes, la nature et surtout la vie de la nature, ont inspiré les artistes du « Raadhus ». Animaux et plantes, réalistes ou stylisés, animent un peu partout l'ornementation et la décoration. Nous avons vu les céramiques de Kähler avec la mer, les poissons, les mouettes, les corneilles. Nous retrouverons les mouettes blanches sur le plafond blanc d'un escalier, et les poissons sculptés habilement sur les pieds d'une table. Le Danemark est entouré par les eaux, les Danois vivent en grande partie de la mer et Copenhague est assise au bord du Sund. Il est naturel que la vie de la mer se résume en son Hôtel de Ville. Ainsi se justifient encore, et prennent le sens d'une ornementation presque nécessaire, les deux ours blancs, dont la silhouette se détache sur le toit de la façade, et l'autre ours, qui, dans la cour centrale, au milieu d'une vasque de Bindesböll, lève sa