Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Sommaire - Des Bijoux - A propos de M. René Lalique - GUSTAVE GEFFROY - La Fonte à cire perdue - LOUIS VAUXCELLES - Le Salon d'Automne - FR. MONOD - Planches hors texte : - Peigne en corne, topaze et or émaillé. - Bijou de corsage à chaîne. - RENÉ LALIQUE ÉCembre 1905 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 9° Année, N° 12

Page 2

Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- Abonnement annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue ...

Page 3

$\text{1905}$ Bijou de corsage (cristal gravé et or émaillé) DES BIJOUX A PROPOS DE M. $\boxed{\text{II}}$ L y en a eu, des bijoux et des bijoux, depuis que le monde humain existe! Aussi loin que l'on peut remonter, dans la nuit de la préhistoire, on trouve des colliers, des bracelets et des bagues. Dès que l'homme eut assuré à peu près la défense de sa vie, de la vie de sa femelle et de ses petits, il voulut orner sa demeure et sa personne. Peut-être même, pendant qu'il était au combat contre une bête féroce, ou contre un voisin aussi féroce que la bête, la femme, restée à la caverne qui était leur logis, s'ingéniait-elle à composer un collier avec des dents d'animal et des coquillages. Dans ces colliers, dans les bracelets, les bagues de cette époque perdue aux profondeurs impénétrables du temps, on voit les signes de l'esclavage féminin. Les belles dames des temps civilisés ont continué en souriant à porter ces preuves de l'ancienne condition inférieure, mais en prenant quelques revanches. Quoi qu'il en soit, l'art décoratif ou ornamental est né dans les cavernes, dans les huttes où nos ancêtres cherchaient un abri contre les périls de tous les instants. C'est là qu'ils rassemblaient les dents, les coquil- Epingle de Chapeau RENE LALIQUE lages, les fragments d'ivoire, d'os, de cristal, d'albâtre, de quartz, d'ambre, de jais, tout ce qu'ils trouvaient ça et là, tout ce qui brillait, tout ce qui semblait joli à leur admiration enfantine, et qui était en effet joli, et qui est resté joli pour les hommes et les femmes d'aujourd'hui, pour notre monde si vieux qui est resté si jeune! Avec tous ces débris de toutes sortes, nos ancêtres faisaient, non seulement des colliers, des bracelets, des bagues, mais des pendeloques, des coiffures, des ceinturons, des plastrons. C'était le commencement. Il y a eu une suite. On a fait des dictionnaires et des gros livres avec tous les objets de parure accumulés par les siècles. M. L. Falize, dans une conférence sur les bijoux, faite à la bibliothèque Forney, en 1886, énumérait ingénieusement les parties du corps humain revêtues de bijoux, et M. Victor Champier résumait ainsi cette énumération dans la préface du livre d'Eugène Fontenay (1) : « La tête a la couronne, le bandeau, le diadème, le tœnia, le casque, les épingles à cheveux, le stylet ou la flèche, l'aigrette, les affiquets, (1) Les Bijoux anciens et modernes. Paris, 1887. Corne gravée et or émaillé

Page 4

Art el Décoration les fleurs, la ferronnière, le frontier, les plaques ou fers des Hollandaises, le cache-malice d'Auvergne, le peigne, la résille, les fourches des Japonaises, les épingles et les chaines de bonnet, pour ne nommer que les ornements de femmes. Mais les hommes ont aussi leurs couronnes, insignes de puissance; leurs casques d'or et d'argent, insignes militaires; la tiare et la mitre, insignes religieux, et jusqu'à l'enseigne, ce si gracieux bijou des xv° et xvi° siècles. Pour les oreilles, il y a les boutons, les boucles, les pendants, destinés à accompagner l'air du visage. Au cou : le collier, la chaine, le carcan, le hausse-col, la médaille, le reliquaire, la croix, le pent-à-col, les perles, les amulettes, et la bulle, ce joli bijou perdu. Au col encore, ou sur lapoitrine, non plus sur la peau nue, mais bien sur le vêtement: la broche, l'épingle, le fermillet, la fibule, les plaquesdecor sages, les fermoirset lesmorsde chapes, la patère, le poitrail, lesplaques de seins, les bou - tons, les ferrets, le reliquaire, le médaillon, la chaîne d'ordre et toutes les croix et les ordres. A la taille : la ceinture, l'agrafe, la boucle, la chaîne, les patenostres, l'escarcelle, la montre, la châtelaine, lesclaviers, les plaques de fermoirs, les netzkès, le flacon. Aux bras : les anneaux et les armilles, les bracelets, spinthers, péri-carpes ou dentrales, les torques gauloises ou romaines, les chaines et les manicles. Aux jambes : les anneaux ou periscelis, et ces jolis ornements qui sonnent en cadence quand la danseuse indienne se meut et les agite. Aux mains : l'anneau, la bague exquise avec ses légendes, ses fantaisies, ses surprises, avec la description de ses amoureuses figurations ou de ses austères attributs, depuis l'anneau des fiançailles et l'alliance des époux jusqu'à l'anneau d'investiture que les princes recevaient du pape, depuis l'anneau de saint Pierre jusqu'à l'anneau du doge, qu'il jetait à l'Adriatique, depuis la bague à tirer de l'arc jusqu'à l'anneau gravé qui servait à sceller toute chose avant l'invention des clefs et des serrures... On voit de combien de bijoux peut se parer le corps de l'homme ou de la femme : il y en a pour tous les âges, pour toutes les conditions, pour l'enfant, pour la jeune fille, pour la mère, il y en a pour l'homme, bourgeois ou soldat, pour l'esclave comme pour l'homme libre; il y en a pour le sauvage comme pour les raffinés de la civilisation ; il y en a pour le roi, pour le prince, pour le capitaine, pour le page, l'évêque, le prêtre et le clerc; il y en a pour l'idole, il y en a pour le mort, — et cette masse énorme de bijoux civils ou religieux, royaux ou guerriers, sacrés ou funéraires, va se subdivisant selon les temps, selon les âges, selon les styles, selon les modes, selon larichesse, selon le caprice, jusqu'à l'infinie variété... Si tous les bijoux de toujours et de partout pouvaient être réunis, ce serait, en effet, une masse énorme, un amoncellement. Tous les hommes, toutes les femmes qui ont vécu, tous Pendant or, émail gravé et topazes Epingle corne gravée et or

Page 5

Des Bijoux les hommes, toutes les femmes qui vivent, ont en leur possession un bijou, précieux ou quelconque. Pour les femmes, il n'est pas besoin d'y insister, elles possèdent des bijoux en abondance. Et l'homme le plus ennemi des bijoux ne porte-t-il pas sur lui une montre, une bague, une épingle de cravate? Il y a des tières peuvent jouer un rôle, depuis les plus rares, les plus coûteuses, jusqu'aux plus ordinaires. Au-dessus du prix intrinsèque, il a placé la valeur artiste. Par l'invention, par l'arrangement, il a revendiqué la marque personnelle. On en était arrivé, tout naturellement, à faire bijoux plein les vitrines des musées et des collections, des bijoux de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Grèce, de l'Etrurie, de Rome, de Byzance, de l'époque romane et de l'époque gothique, de la Renaissance, en Italie, en France, en Flandre, en Allemagne... Mais combien d'autres ont disparu! Les matières précieuses dont ils sont faits sont une cause de destruction, ou plutôt de transformation. Puis on a continué à faire des bijoux après la Renaissance, mais on sait qu'il y a eu déperdition, décadence, que la perle et le diamant ont pris plus d'importance que les matières travaillées, façonnées, marquées au goût particulier d'un artiste. Il y eut une renaissance au xixe siècle, et même deux renaissances, puisque l'histoire de notre temps a été coupée par la guerre de 1870-1871. C'est à cette seconde renaissance qu'a pris part M. René Lalique. Il a remis en honneur, à son tour, et d'une manière qui est devenue de plus en plus personnelle, le bijou où toutes les ma- des bijoux à peu près semblables, et il ne venait même plus à l'idée de personne de se préoccuper de la signature de ces objets qui sont pourtant des objets d'art. M. René Lalique, parce qu'il avait en lui un don de création, a fait connaître presque subitement une autre espèce de bijoux. Ce ne sont pas toujours des bijoux à porter, ce sont parfois des objets à garder dans un écrin, ou derrière la glace d'une vitrine. La raison de cette tendance chez l'artiste, on croit la trouver dans la destination de ses premiers travaux. Il a inventé et façonné des bijoux pour des princesses de théâtre, il a subi l'effet bizarre et violent, il a cherché et trouvé des formes et des couleurs visibles, des motifs singuliers pour orner la coiffure d'une Théodora. Voyez la couronne où des aiglons au crâne plat, au bec féroce, aux ailes éployées, entourent la petite croix posée sur la calotte ronde comme sur un dôme, et cette autre couronne faite d'un nœud mouvant et tortillé de vipères

Page 6

colères, aux gueules ouvertes, aux crochets dressés. Il devait rester longtemps à l'artiste, de ce goût byzantin, de cette recherche dramatique pour les feux de la rampe. Mais l'intelligence apte à l'observation qui est en lui le sauva de cette bijouterie à grand spectacle. Il découvrit peu à peu un autre art, parce qu'il regarda mieux la vie, qu'il sut aimer en dehors des mises en scène fastueuses, ou prétendues telles, car, hélas! les décors et les accessoires de l'art dramatique ne sont pas faits pour être vus de près, et les impératrices pourraient bien se promener sur les planches avec des couronnes en carton, sur lesquelles seraient peintes des pierres précieuses, que les spectateurs ne s'en apercevraient pas. Cela vaudrait mieux ainsi, d'ailleurs, car ce n'est pas précisément la vérité de ces parures qui fait la vérité de l'art dramatique. Les bijoux de théâtre, par lesquels M. René Lalique manifestait tout d'abord son érudition et son imagination, pouvaient encore rester, non pas tels quels, mais un peu semblables, en passant de la scène à la salle, de l'imperatrice diadémée à la spectatrice des loges. La femme qui volontairement s'expose à l'examen détaillé et au grossissement de toutes les lorgnettes braquées sur elle, à la fusillade admirative et envieuse de tant de regards malveillants, cette femme se donne en spectacle, elle est aussi une comédienne en représentation, et elle doit, forcément, se laisser aller plus ou moins à l'apparat et à l'esbrouffe, puisqu'elle se croit venue pour cela. Elle dépasse volontiers le but, se pare comme une idole, s'exhibe comme sur un autel. Ce ne sont pas toujours les louanges qui montent vers elle, ce sont, le plus souvent, les sifflements de la calomnie, les murmures de la médisance, mais de loin elle n'entend qu'une rumeur et la vanité de la légère cervelle est satisfaite. D'ailleurs, celles qui consentent à jouer ces personnages de reines à la mode connaissent les inconvénients certains, aussi bien que les avantages problématiques, de ces grands premiers rôles, et elles n'hésitent pas à charger leur front, leurs oreilles, leur col, leurs poignets, leurs doigts, des parures les plus visibles, des ornements les plus excentriques, éclairés à profusion des lueurs des perles et des feux des diamants. Toutefois, on ne passe pas tous les soirs de sa vie au théâtre, ni dans les soirées à grand fracas. Il y a des plaisirs plus tranquilles et des fêtes plus discrètes, et il faut bien alors, puisque les bijoux sont toujours de mise, les choisir mieux en rapport avec le milieu où l'on se tient, les interlocuteurs que l'on convie à des réunions qui ne sont plus des assemblées de gala. Les choses, alors, Miroir argent ciselé

Page 7

Des Bijoux se voient mieux. L'éclat tapageur n'en imposerait plus, serait en disproportion avec le reste. La personne parée de bijoux est aperçue dans une plus douce lumière, il faut qu'elle affirme, par son vêtement et par sa parure, un goût personnel, une manière d'être de son esprit. Je sais bien que ce goût et cette manière d'être, elle peut les trouver, et elle les trouve généralement, dans les magasins où tout est catalogué et ne se différencie que par les prix. On ne peut tout de même exiger que la femme désireuse de bijoux les façonne elle-même, comme son ancêtre des cavernes. Si le principe de la parure est resté le même, si la forme de la parure n'a pas varié, il est bien difficile de revenir aux premiers éléments, et d'apparaître, pour un diner ou une soirée, ornée de coquillages, de cailloux, de fragments d'os de rennes, etc. Coquillages, cailloux, fragments d'os, peuvent bien prendre place, certes, dans la composition d'un bijou d'aujourd'hui, mais il faut quelque autre chose autour, et il faut aussi que l'ensemble ait une autre signification que de l'art des cavernes. La destination du bijou fixée, il sied encore que ce bijou soit un bijou, qu'il ait sa forme habituelle, traditionnelle, qu'une bague soit une bague, c'est-à-dire un anneau encerclant le doigt, qu'un bracelet soit un bracelet, qu'il ait la forme ronde du poignet, qu'un collier soit un collier, qu'il ait la forme ronde du col, qu'un diadème s'adapte au front, à la chevelure, à la forme de la tête, qu'une montre ait la rondeur du cadran. La décoration ne doit pas changer cette

Page 8

Art et Décoration forme initiale, mais s'y adapter. Plus l'adapta- tion sera rigoureuse, mieux la fin de l'objet sera atteinte. M. René Lalique ne méconnaît pas ce principe générateur de son art. Il sait de mieux en mieux qu'il doit accepter les formes admises, nées de la nécessité, consacrées par l'usage, et qu'il n'y a nul besoin pour lui de courir les aventures. Il sait définitivement qu'il y a un fond fixe, et un ornement d'une variété infinie. Cet ornement, il est dans la nature inépuisable, et il ne manquera jamais aux yeux qui sauront le voir. Tous les artistes qui ont appris cela, et qui ont, avec la réflexion et le choix, le don de l'exécution brillante, adroite et rapide, ne seront jamais pris au dépourvu, et l'on peut attendre d'eux, non seulement la production abondante, mais un perpétuel renouvellement. Il en a été ainsi avec M. Re- né Lalique. Peu à peu, on l'a vu diminuer le nombre de ses combinaisons marquées au sceau du moment, à la mode de l'art du jour. Plus rarement sont apparues les femmes aux bandeaux, aux yeux clos, aux visages symbo- liques. Plus rares aussi, les aspects déchiquetés, hérisssés, grêles. Sans cesse, la force s'est accrue avec la souplesse, sans cesse la beauté des substances a été acceptée et mise en honneur comme supérieure à toutes les intentions d'un sujet. Mais le sujet n'a pas disparu pour cela, il s'est différencié de la recherche bizarre, et voilà tout. Cette année, au Salon d'Au- tomne, M. René Lalique expose des Phalènes et des Libellules qui sont des bijoux vivants. Leur frémissement d'ailes, leur agitation fébrile, j'oserais dire Lustre en bronze et cristal gravé et émaillé

Page 9

Des Bijoux leur bruissement, sont d'un art tout à fait particulier, extraordinaire, tout différent, pour prendre un exemple, de l'art immobile de l'Egypte qui représentait ses scarabées et ses sphynx en une forme grave, paisible, sereine, et comme embaumée. L'artiste moderne, qui peut se rattacher à la lointaine tradition des sculpteurs égyptiens par le sens de la vérité, a appris aussi, des maîtres [du Japon, le secret d'animer le monde des eaux, de la terre et de l'air. J'ai vu de lui, récemment, une petite boîte en corne dont le couvercle ajouré encadrait un poisson. C'est une image de nature tout à fait étonnante. Il y a vraiment, dans l'être ainsi figuré, l'étincelle de la vie. Le poisson furieux se débat dans le petit espace où il est circonscrit, comme s'il était pris dans la nasse d'un pêcheur.Sagueule terrible ouverte, son gros œil effaré, son corps musclé, contourné, ses barbes, ses nageoires, ses écailles hérissees, il donne vraiment l'idée de la colère impuissante. C'est un monstre asservi par l'art. Ce sentiment de l'animation ne fait pas perdre à l'artiste la connaissance exacte de la forme. - Il reste précis avec les mouvements les plus vifs, il fixe, avec la science des volumes et des lignes, les expressions passagères des individus du règne animal, insectes, poissons, reptiles, oiseaux. Il donne aussi aux plantes leur expression, leur vigueur, leur délicatesse, leur mièvrerie. Il a exécuté d'autres boîtes en corne où les beaux insectes que l'on nomme des cerfs-volants, et qui sont si bien cuirassés et casqués, se meuvent parmi les fleurs en houppettes du trèfle. Et voici encore des poissons, ornements principaux d'une boucle de ceinture fermée par une émeraude. Ces poissons, gravés et modelés dans un cristal imitant les mouvements calmes et les remous de l'eau, s'aperçoivent derrière des algues en émail vert, qui ont l'aspect vérifiable des plantes mouillées entraînées par le courant. C'est une harmonie blanche et verte tout à fait jolie. Voici une autre harmonie, jaune et or, un pendant de col fait de

Page 10

Art et Décoration topazes entourées d'épis de blés mûrs. Et une autre boucle de ceinture, avec des monstres marins et des algues, reliés par un groupe d'hommes, trop compact, qui alourdît le bijou. Puis, un délicieux collier, fait de petits fleurs de chèvre-feuilles, des violettes, de minuscules chauves-souris gris-bleu, à têtes d'or, séparées par de petites étoiles. Il sait donner la sensation d'une fleur qui se fane, de pétales qui se détachent, qui vont tomber. vases de cristal où sont gravées des figures de femmes dans le style des nymphes et des naïades de la Renaissance. De ces petits vases sortent des feuilles recourbées d'eucalyptus garnies de brillants. Cette fois, c'est une harmonie toute blanche, et la grâce de la composition est parfaite, cherchée dans l'accord de ces minces feuilles, recourbées et retombantes comme des anses, et de ces menus corps allongés, si délicatement écrits dans la dure et transparente matière, pure et froide comme l'eau glacée des solitudes. Les colliers sont nécessaires aux femmes, et nous venons de voir M. René Lalique s'ingénier, une fois de plus, à les rendre séduisants par la ténuité des détails, la gracie de l'ensemble. Mais combien d'autres colliers il a préparés pour les esclaves de la mode ! Il connaît les arrangements d'or pâle et d'or verdâtre. Il sait doser la couleur, placer les perles, il a le goût mesuré, il dispose avec une prudente fantaisie des œillets blancs, des feuilles et des Il aime toujours aussi les reptiles, les serpents qu'il s'ingénie à faire siffler dans une chevelure : il aurait consenti sans doute avec empressement à coiffer la Gorgone. Mais si l'emploi de la Méduse terrifiante peut encore être tenu aujourd'hui, il ne faut pas trop l'afficher. M. René Lalique, qui n'est pas seulement bijoutier, qui est aussi orfèvre, dessinateur et façonneur de tous objets, emploiera donc ses reptiles à encadrer un miroir, il les forcera aux lignes rigides et aux courbes nécessaires. Puis il quittera ses chères vipères pour retrouver ses frémisantes libellules, dont il fera, non seulement la grâce ailée d'un bijou, mais le puissant ornement d'un lustre. L'insecte, grossi, devenu un monstre hardi, tout en gardant sa finesse de taille, son corps mince, fragmenté, pareil à une tige de bambou, dressera une énorme tête et étendra de longues ailes craquelées qui deviendront des écrans contre la lumière trop vive. Pendant ce temps,

Page 11

Des Bijoux des coléoptères aux formes arrondies, aux al- lures paisibles, grimpent tranquillement aux cordes de métal qui attachent le lustre au plafond, sans se soucier du tournoiement affolé des demoiselles verdâtres et azurées, agitées et brûlées par le foyer incandescent de la force électrique. Louons M. René Lalique pour avoir mis en honneur par le bijou tout ce monde animal à peu près négligé par l'art français. On peut chercher, on trouvera peu d'exemples de cette observation naturiste dans la sculpture et l'ob- jet. Il y a des animaux dans l'art gothique, des oiseaux, des poissons, des crabes, aux portails des cathédrales. Il y a des animaux sur les plats de Bernard Palissy. La sculpture a représenté des chevaux, des lions, des chiens. Mais toutes les exceptions ne font pas une règle. N'y a-t-il pas eu une surprise, pendant la première partie du xixe siècle à voir Barye se manifester surtout comme sculpteur d'animaux? Il reprenait là une grande tradition, celle des Assyriens, des Egyptiens, mais il se mettait en désaccord avec la sculpture idéaliste et héroïque de son temps, qui était bien tombée dans la convention à force de vouloir raffiner les symboles et les intentions. Et Ba- rye ne se contentait pas des animaux dits nobles, des grands carnassiers, des «coursiers» fougueux. Ne condescendait-il pas à modeler le museau rond et les longues oreilles de Jeannot lapin? M. René Lalique n'aurait pas plus de pré- jugés que le grand artiste qui vient d'être nommé. M. Pol Neveux nous a dit, au cours d'un article paru ici même, que son ami Lalique était du pays de La Fontaine, et qu'il devait à cette origine champenoise le goût des bestioles de l'air et des champs? Les brèves descriptions du fabuliste, enviré de la poésie des choses, sont en effet des thèmes tout indiqués pour un artiste qui veut apprendre par l'observation précise, les allures, les mouvements, les caractères des animaux. Je crois néanmoins qu'il faut plutôt chercher à un mo- deleur de formes tel que M. René Lalique une ascendance plastique, et que ses vrais maîtres sont les artistes japonais, si proches parents, d'ailleurs, de notre La Fontaine, qu'une édition des Fables a pu paraître à Tokio, illustrée par des dessinateurs du Nippon. Car les Japonais n'ont pas dédaigné l'animal, et je me souviens de la jolie étude écrite à ce sujet par le regretté Ary Renan dans le Japon artistique, édité par S. Bing, — encore un disparu! regretté aussi pour sa science si réelle des choses de l'Extrême-Orient, pour sa belle conviction, et pour sa parfaite et amicale bonne grâce. Ary Renan, donc, démontra, en son langage délicat, que les Japonais avaient su tout voir de la nature animée, qu'ils avaient non seulement capté le vol de l'oiseau, mais aussi celui de l'insecte ailé, et même le cheminement, à ras de terre, sous un brin d'herbe, de l'être le plus menu, de celui qui en est le plus fragment visible de l'immense tout. De fait,