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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Les Salons de 1905 (Suite)
- LÉONCE BENEDITE
- Les premiers Ouvrages de Whistler
- FR. MONOD
- L'Art décoratif aux Salons de 1905
- M. P.-VERNEUIL
JUIN
1905
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
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9e Année, N° 6
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L’Année parue ...
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HENRI MARTIN
Panneau décoratif
Les Salons de 1905
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Quelques Peintres et quelques Tableaux
(SUITE)
WILLETTE. — Parce Domine : Pitié, Seigneur, pour le peuple des Mimi Pinson et des Midinettes que les Pierrots pervers poussent à mal. « C’est avec de l’or ou de la poésie qu’ils tendent leurs pièges, nous dit l’auteur dans son argument, suivant qu’ils sont pauvres ou riches, cependant que le vieux Moulin, le vieux moulin de Montmartre, par-dessus les ailes duquel ont été jetés tant de bonnets, « moud des airs d’amour et de pitié ». Les chats miaulent sur les toits et « les petites communiantes sortent de leurs mansardes poussées par la misère et la curiosité ». Elles vont former avec les pierrots une ronde folle autour du vieil omnibus jaune Clichy-Odéon qui symbolise l’union de Montmartre au quartier Latin. Mais toute cette joie exultante et trépidante finit au tragique. La Mort veille dans le ciel avec son crâne luisant de vieille lune osseuse; Pierrot tend un revolver au poing et, dans la brume et la nuit, monte le cercueil de la pauvre Mimi Pinson à laquelle, du moins, consolation suprême, les étoiles réservent une place dans leur céleste corps de ballet.
Fantaisie délicieusement spirituelle, attendrie et macabre, enlevée avec une verve endiablée, une aisance, une souplesse et une distinction de race dans le dessin le plus vif et le plus charmant, accompagné d’un accord très doux de couleur. Cette décoration improvisée pour le Cabaret du Chat-Noir apparaît aujourd’hui comme une pièce exceptionnelle convoitée par les musées. Ce sont de celles-ci, assurément, qu’ils devraient toujours s’enrichir. Willette est bien l’héritier de Watteau, dans son goût et dans son dessin, dans sa grâce et dans sa mélancolie; si son ironie est plus aiguë et son apitoiement plus direct, c’est que sa Cythère est plus près des réalités humaines.
FRANÇOIS AUBURTIN. — Nous sommes loin des réalités avec cette Suite Antique, des réalités contemporaines pour le moins. Car M. Auburtin a bien son réalisme à sa façon et cette façon n’est probablement pas mauvaise puisque c’était celle d’un maître auquel le jeune artiste a voulu pieusement se rattacher,
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Puvís de Chavannes, qui avait encouragé ses débuts et qui lui avait indiqué la voie.
Après les tâtonnements de la première heure dans une direction qui semblait dangereuse, en ce qu'elle pouvait rappeler le souvenir de cette grande personnalité exceptionnelle et solitaire, M. Auburtin, sans se laisser décourager par les critiques qui l'écrasaient muse, accompagné de deux danseuses qui suivent la cadence de la musique, avec les gestes de leurs jeunes corps aux ondulations rythmées, et du vol de leurs draperies. C'est une vision imprévue de ces scènes centauréennes, exprimées jadis avec une distinction un peu froide par Fromentin, et une saveur farouche et sauvage par Bœcklin. La délicatesse du
constamment sous le poids de ce grand nom, est arrivé petit à petit à dégager distinctement son sentiment individuel. Il est volontairement resté dans ce beau songe antique, simple, clair, sobre et lumineux à la fois. Tout y est fait moins de couleur que de rythme.
Du milieu des rochers qui émergent des flots, mauves dans les eaux bleues et sous le ciel matinal, évoquant quelque recoin perdu de l'archipel hellénique, à travers les gazons pointés de fleurs printanières, s'avance un centaure barbu et chevelu, jouant de la corne- ton, la disposition heureuse du motif, la dignité simple du dessin, en font un songe antique qui aurait réjoui les yeux du maître dont M. Auburtin se recommande.
Swynnerton (Mme Annie). — Mater triumphalis. Elle se dresse debout, au bord des flots bleus qui défèrent amoureusement à ses pieds, le corps nu, large et robuste, les bras levés au-dessus de sa tête dans une sorte d'éveil ou d'épanouissement. Autour d'elle une clarté irisée d'arc-en-ciel met un halo qui l'aurore comme une gloire. J'ai tenu à signaler ce morceau
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de nu, remarquable par les modelés souples, conduits par larges plans, et par la plénitude des volumes. Il se présente, peut-on dire, comme un cas exceptionnel dans l'école anglaise qui, avec d'incontestables vertus de race, montre généralement sur ce point, plus d'à peu près et d'arbitraire. Madame Swynnerton, qui n'est pas connue encore suivant son mérite, bien qu'elle ait déjà des ouvrages placés dans divers musées anglais, était très appréciée de Watts qui considérait chez elle cette belle tenue de dessin et ce caractère d'imagination noble et grave. Je sais aussi que M. John Sargent professe pour ce talent beaucoup de sympathie et d'estime. Puisse-t-elle trouver en France, comme tant de ses confrères étrangers, les encouragements qui leur ont ouvert la voie dans leur pays — puisque, hélas! nul n'est prophète dans le sien.
HENRI MARTIN. — Depuis quelques années, M. Henri Martin est revenu du royaume lointain du Rêve et de la Chimère, pour asseoir sa pensée dans le domaine des réalités. Nous n'avons, néanmoins, rien perdu à cet échange. Le chantre des troubadours et des muses est resté un aussi beau poète, en célébrant exclusivement le grand décor de nature dans lequel se mouvaient en visions exquises, ses figures symboliques, allégoriques ou légendaires. Il reste toujours l'âme la plus éprise de vérité et de beauté. Il nous a dit pour Toulouse et pour Marseille, les joies de la vie et du travail; il nous redit, dans un panneau plus modeste, destiné à la maison d'un poète, la splendeur de la lumière et la féerie éternelle des choses, qui se lève chaque jour pour les plus simples et les plus humbles, comme pour les plus doctes et les plus grands. Des peupliers d'or et d'émeraude bordent le cours d'un ruisseau limpide et frais, que suit en conduisant ses chèvres un jeune couple, pénétré de tous ces effluves de joie, de lumière et d'amour. Le chevrier marche en jouant de la flûte, essayant de s'unir à cette fête de la terre et du ciel, et de traduire sur le buis sonore, en modulations simples et rustiques, les enchantements du dehors et les enchantements du dedans. La jeune chevrière l'accompagne silencieusement, en continuant son tricot, son âme primitive ravie et grisée par cette lumière, ces parfums, ces couleurs et ces sons qui se correspondent.
Au fond, les collines s'allongent en vagues ondulations d'améthyste rose. M. Henri Martin nous montre que la nature est pour tous ceux qui savent la voir, le Jardin merveilleux d'Aladin.
Mater triumphalis
ANNIE SWYNNERTON
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Le retour du peintre vers les réalités directes s'est manifesté en même temps par un portrait. C'est un portrait de jeune femme brune, quelque méridionale pensive et sentimentale, dont il a rendu le caractère de tendresse et de douceur, par la pose abandonnée, le clair-obscur apaisé, les accords très délicats, très calmes et très assourdis de gris, de vert, de vieille mousse, relevés par la note de pourpre sombre d'un bouquet de pivoines dont la valeur dore les colorations des chairs du visage. Cet heureux début fait espérer une suite.
PAUL CHABAS.— Les accords de la figure et du paysage par la magie de la lumière n'ont jamais été mieux compris que de notre temps. On ne se contente plus dans les milieux scolaires, de la lumière du nord à 45° de l'atelier. L'exemple des grands indépendants a porté ses fruits sur les jeunes générations. On voit plus juste, on voit plus libre et, la nature aidant, qui se renouvelle toujours, on voit plus imprévu. M. Paul Chabas est de ces jeunes peintres de la figure humaine qui aiment à regarder au dehors. C'est un bon sentiment dont il n'a point eu lieu de se repentir, cette année moins que jamais, assurément. Sa jeune fille se baigne Au Crépuscule avec un joli frisson de nu dans l'eau moirée d'une rivière encaissée, au milieu du mystère, frais d'une charmante solitude. Le petit corps frêle et chaste aux cheveux d'un fauve clair se dore et se verdit sur l'eau verte et sur l'ocre des roches, pâle comme un bouton de nymphéa.. L'exécution limpide et rapide, enlevée vivement par larges brossées, rappelle heureusement le souvenir de Besnard et de Zorn.
Sorolla y Bastida.— Ce Soleil du soir, cette clarté vive et fraîche de crépuscule sur les eaux, peu d'artistes en ont donné la sensation avec une puissance pareille à celle du peintre espagnol. On n'a pas oublié ce retour de pêche avec ses bœufs tirant la barque aux voiles gonflées, qui appartient au Luxembourg. M. Sorolla a repris, cette année, ce même spectacle; il l'a modifié seulement dans la composition. Mais il y a apporté tout ce qu'il
PAUL CHABAS
Au Crépuscule
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SOROLLA Y BASTIDA
L'Été
avait acquis, ces dernières années, en moyens de rendre puissamment le relief des formes dans la lumière. Cette redite n'a pas, naturellement, la fraîcheur d'imprévu du premier tableau, ni peut-être la simplicité éloquente de composition, mais il a une puissance expressive nouvelle et un éclat supérieur. D'une main vaillante il a généreusement brossé les boeufs musclés au poil rude et roux, l'eau lourde et remuée, les voiles ballonnées par la brise dans l'atmosphère fraiche et salée d'un beau décor simple et joyeux. C'est une riche symphonie en bleu et en or, comme eût dit Whistler. L'Été n'est pas un spectacle moins heureux de vie, de jeunesse, de lumière et de joie, sur ce merveilleux paysage de mer aux lames bleues et violettes, dont les crêtes blanches fulgurent dans la clarté matinale, vive et légère, qui exalte les tons et colore les ombres. Ces jeunes mères et ces fillettes aux robes bariolées, ces petit corps nus qui se trémoussent dans l'eau salée, forment, par le naturel et la vivacité des mouvements et des gestes, une scène de vie qui attire et qui retient.
HENRI ZO. — M. Sorolla y Bastida représente un aspect de l'Espagne évidemment très différent du poin de vue de M. Zuloaga. Cela montre, et la preuve en est fournie par maint autre nom, comme ceux de MM. Bilbao, Casas, Rusiñol, qu'il n'y a pas en Espagne seulement quelque éclosion individuelle et exceptionnelle, mais un mouvement plus général d'éman-cipation et de relèvement dans l'art. L'Es-pagne, d'ailleurs, en elle-même, est à la mode parmi nos jeunes artistes, comme elle le fut du temps de Th. Gautier, de Musset et de Mérimée, de Dehodencq, de Roqueplan, de Gustave Colin et de Legros. Cela n'a rien qui surprenne. C'est le pays à la fois des plus grands réalistes et des plus pittoresques réalités. On y va admirer Vélasquez et Goya, étudier et reprendre leurs modèles. M. Zo, en ce qui le concerne, n'avait qu'un pas à faire pour enjamber les Pyrénées. Il est à demi espagnol. Aussi a-t-il le sens particulier de l'Espagne. Sa Marchande d'oranges, — un Coin de marché à Séville, — est une jolie scène locale, aux riches accords de jaunes, d'orangés, de bruns, d'ocres et de chromes contrastant ou jouant avec des roses, des blancs et des noirs. La Famille espagnole lui est, toutefois, supérieure par l'exécution plus ferme et plus variée et par la décision du caractère.
On me dit — et c'est le piquant de l'affaire — que les trois personnages de ce ménage espagnol auraient, de par leur état civil, tous les
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CH. COTTET
Avila
droits de se faire inscrire parmi les Parisiens de Paris. Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'en art, vérité n'est pas synonyme d'exactitude, et que, l'essentiel, c'est la vraisemblance. Je me souviens que Bonvin, qui protestait contre l'épithète de réaliste qu'on accolait à son nom, m'expliquait cette nuance en m'affirmant que certains coins de ses couvents étaient pris dans la maison qu'il habitait à Saint-Germain et que tel de ses frères faisant la classe était un ancien forçat qui vagabondait dans le pays. Peu nous importe que les personnages de M. Zo ne puissent revendiquer légalement le titre de sujets d'Alphonse XIII; il nous a donné, par le choix qu'il a fait de ses types, la sensation forte et l'illusion absolue du caractère espagnol.
L'homme, grand, mince, au visage allongé, au teint chaud, à la barbe plantée au bord des joues, nerveux, ardent et concentré; la femme, aux yeux aigus et pénétrants sous l'ombre de l'arcade sourcilière, à la levre rouge et arquée, avec un piquant qui a je ne sais quoi de sérieux et de passionné; la fillette dans sa grâce svelte de petit cabri noir. Chacun des trois personnages tient l'emblème qui lui appartient : l'homme une cigarette, la femme un éventail, et l'enfant sa poupée. La puissance mystérieuse des accords qui agit parfois avec la spontanéité énergique des parfums, contribue à cette œuvre de suggestion.
Ch. Cottet. — M. Cottet a perçu, sinon sous un autre aspect, du moins à un autre degré, cette poésie violente et forte de la terre ibérienne. Grâce à la profondeur de sensation et d'émotion qui lui a fait pénétrer la mélancolie de la terre bretonne ou la tristesse morne des soleils sur les sables miroitants de la Haute Egypte, il est entré à fond dans le cœur de l'Espagne. Avec une puissance jusqu'à ce jour inconnue, il a rendu l'âpre, rude et étrange caractère de cette terre orgueilleuse et désolée, monde vermoulu ou effondré qui semble se survivre à lui-même, ou s'isoler dans une glorieuse mort. Nul spectacle n'est plus singulier et plus sinistre que cette ville d'Avila, fauve et rousse sous le ciel gris, ceinte jalousement de ses tours serrées, sur son roc nu et aride. Nulle végétation, si ce n'est au bord d'une rivière épuisée qu'on devine à droite par les arches d'un pont, quelques cyprès aux cimes funèbres. En avant, seule trace d'une vie qui persiste sous ces décombres, quelques cabanes neuves, où séchent des linges, opposant la crudité de leur blancheur crayeuse ou de leur brique ardente à toute cette rousseur et à toute cette âpreté.
Nous avons déjà admiré, à l'Exposition des Orientalistes, un certain nombre de toiles dans lesquelles M. Cottet nous avait célébré la sauvage magnificence de ces ruines et de ces guenilles dans la splendeur du ciel et le flamboiement du soleil. La dimension supérieure des cadres exposés aujourd'hui a donné encore plus d'ampleur à ces imposants spectacles. La cathédrale de Ségovie, dans sa silhouette pittoresque de rêve, élève ses clochers d'or fin dans un ciel attendri du soir; elle se dresse avec une grandeur dominatrice, dans sa couronne de tours, toute vermeille sous un ciel
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de turquoise, ou se perd dans la brume d'un ciel d'orage comme dans une apothéose de pourpre et de fumée.
LUCIEN SIMON. — Soirée dans un atelier.
On hésite à décerner des palmes et des couronnes comme dans les distributions de prix. On ne peut, toutefois, s'empêcher de proclamer que le tableau de M. Simon est peut-être, dans les deux salons, la toile la plus forte et la plus significative. C'est l'œuvre d'un artiste conscient, sûr de lui, clairvoyant et s'efforçant de noter chaque jour avec franchise le spectacle coutumier de la vie qu'il perçoit avec une vision neuve et personnelle.
Dans l'atelier de l'artiste sont réunis les amis familiers, MM. Cottet et Ménard, Desvalières, Saglio et Prinet, et les femmes des amis et les enfants, disposés dans les hasards de la causerie. En apparence du moins, car si le régisseur n'est pas intervenu pour le placement des personnages, l'arrangement de la scène n'en est pas moins prévu en vue de l'impression d'unité. Car dans cette toile si riche et si forte où l'intérêt s'éveille à chaque détail, soit à propos de la physionomie des personnages, soit sur l'éclat et l'imprévu des accords, soit à l'occasion de l'exécution, large, robuste, libre et spontanée, ce qui domine, comme dans toutes les œuvres fortes, c'est la grande impression d'unité : unité dans la composition lumineuse de la scène, dans cette lumière d'intérieur colorée, chargée d'atomes et en même temps transparente et pénétrante au milieu de laquelle les chairs se baignent et se réchauffent, les couleurs s'avivent et s'harmonisent; unité dans la symphonie des accords, graves, sonores et profonds, riche dans leur sobriété; des gris, des bleus, des mauves, tons parents qui jouent avec des rouges sombres, des bruns et des tons rosés dechair, traversés par les éclats opposés des noirs et des blancs dans les grands neutres gris et roux du fond; pour tout dire, unité matérielle et unité morale de la scène. Avec quel regret voit-on cette toile échapper à nos musées!
LUCIEN SIMON
Soirée dans un atelier
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CHARLES HOFFBAUER
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Sur les toits
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CHARLES HOFFBAUER. — Sur les toits. Les mêmes regrets peuvent se manifester à l'occasion de cette toile. C'est bien assurément, dans le Salon des Artistes français, une des peintures les plus séduisantes par ses qualités pittoresques et par sa valeur expressive. Il y a là, d'ailleurs, un spectacle des plus singuliers et en même temps les plus représentatifs de notre vie moderne, et j'entends par là de notre modernité d'aujourd'hui. La scène se passe en Amérique. M. Hoffbauer n'y est point allé. Que nous importe! C'est le même cas que pour la Famille Espagnole de M. Zo. Mais il a su nous donner l'illusion absolue de ce spectacle peu banal d'un exotisme inconnu encore. C'est la nuit, une nuit d'été. On est sur la terrasse de l'une de ces maisons gigantesques qui se dressent, telles de véritables Babels, trouées de mille feux carrés comme d'in vraisemblables pierreries. L'ombre, mystérieuse, bleue, grise, éclairée, chargée d'atomes lumineux, percée d'un fourmillement d'étoiles, cinglée par les rayons saccadés des projecteurs électriques, semble le jour de quelque autre planète. De jeunes femmes en toilettes d'extrême élégance, de jeunes messieurs rasés, en habit, sont assis avec abandon autour d'une table à la nappe blanche chargée de lourde argenterie, de flacons, de fruits, de pâtisseries et de fleurs dont les couleurs s'exaltent avec un accent singulier dans le jour singulier de cette nuit.
C'est une vie supérieurement artificielle de luxe, de plaisir, de champagne et de jolies femmes, Eldorado des temps modernes qui laisse loin la Cythère de Watteau. Ces pélerins de l'amour, le visage noyé dans la fumée de leurs cigares, les jambes prêtes à se poser sur la table, tiennent dans leurs poches leurs mains qui font sonner des dollars; ces « belles écouteuses » sont à la fois fantasques et pratiques. Les bois ombreux, les lacs et les galères inconfortables conduites par des bergers ou des amours ne sont pas de leur goût. Il leur faut un paradis confortable. Cette scène dépay-sante, conçue avec une intelligence éveillée et compréhensive, est traitée avec une exécution large, libre, aisée, souple au possible, qui contraste avec les habitudes de brusques abréviations que le jeune artiste avait montrées précédemment. Ce mystère, ces accords, cette force
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expressive qui fixe l'image d'un monde nouveau — l'homme des nouveaux mondes et des nouveaux temps — est une œuvre d'une valeur propre incontestable et d'un intérêt exceptionnel en ce qu'elle permet d'attendre encore de son auteur.
RICHARD MILLER. — Il faut, assurément, n'être pas du pays pour percevoir les particularités d'une race. Il n'y a qu'un étranger pour observer spontanément ce qui distingue les êtres humains d'une autre nation, soit de ceux qui composent la sienne, soit d'un type commun d'humanité.
M. Hoffbauer en serait un témoignage. Les peintres américains se préoccupent peu, d'ailleurs, de nous dire des choses d'Amérique. La plupart d'entre eux sont à demi Français; ils s'assimilent très aisément nos goûts, nos méthodes de travail et notre idéal artistique. Ils pullulent à Paris et leur colonie comprend beaucoup de jeunes artistes de vrai talent. MM. Barthold, Frieseke, Ulmann se font remarquer cette année encore par d'excellents ouvrages. M. Richard Miller, dont le Luxembourg a acquis l'an dernier les Vieilles demoiselles, semble encore en progrès cette fois avec deux toiles: la Toilette et le Goûter, de dimensions moyennes, mais où l'élegance de l'arabesque dans les silhouettes, la justesse et le charme des accords auraient été sensibles à l'œil du maître qui peut être appelé le fondateur de l'École Américaine, Whistler, qu'on glorifie ailleurs à cette heure.
MM. R. DU GARDIER ET AVY. — Très longs ont été les tâtonnements avant qu'on parvint à fixer la vie contemporaine avec cette aisance, cette ampleur et même cette poésie que l'on trouve dans les artistes des dernières générations. Mais ils sont bien dans la voie et découvrent naturellement plus d'attrait pittoresque et d'intérêt moral aux études de la vie d'aujourd'hui qu'à la reconstitution artificielle de toutes sortes de vieilles histoires rebattues du temps passé.
RICHARD MILLER
Le Goûter