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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
MARS 1905
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13. RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
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Sommaire
- Un animalier :
- Georges Gardet
- PAUL VITRY
- L'Art décoratif Hollandais
- GABRIEL MOUREY
- Notes sur l'Histoire du tissu au Japon
- GASTON MIGEON
- Un Service de table en faïence (Concours)
- EUGÈNE GRASSET
- Planche hors texte :
- Aquarelle
- CARLOS SCHWABE
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9e Année, N° 3
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr.
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L’Année parue ...
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Danois
Grès de Sèvres.
Un Animalier : Georges Gardet
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E statuaire qui néglige l'homme pour l'animal, s'appelât-il Barye, peut donner la mesure d'un talent consommé; mais il inflige à son art le sceau d'une infériorité consentie. Il faut à la vie du marbre, au rayonnement de la pierre, une pensée. Or l'animal et la pensée n'ont pas de réelle affinité. » Ceci, on pourrait aisément s'y tromper, n'est pas extrait d'un article de critique combative du Journal des Débats de 1830, mais d'un livre volumineux et apologétique écrit, il y a quelques années à peine, sur David d'Angers. Cependant, depuis l'apparition du Tigre au crocodile de Barye au Salon de 1831, la sculpture d'animaux a, si l'on peut dire, conquis ses titres de noblesse,
Perruches
Biscuit de Sèvres
et il nous paraît assez étrange de vouloir la reléguer encore au second plan au nom d'une soi-disant hiérarchie des genres, comme de parler, en pinçant les lèvres, du « talent » de Barye. Il est certes beaucoup de représentants du « grand art » dont la gloire a pâli devant celle de ce « fabricant de presse-papiers »: David lui-même, l'homme aux « colosses radieux », aux figures bour-soufflées d'intentions et de « pensée », en est un exemple.
Tout d'abord, c'est le pittoresque et l'étrangeté de ces éléphants, de ces rhinocéros, de ces tigres, de ces lions, de ces jaguars, qui séduisit l'esprit tourmenté des romantiques. Delacroix écrit que leur vue remplissait son âme « d'un sentiment de bonheur ». Depuis, c'est leur forme vivante
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Art et Décoration
et agissante, dont on s'est mis à admirer la beauté pour elle-même, que l'on a étudiée passionnément dans ses rouages et ses ressorts, dans son expression puissante et véridique ; mouvements spontanés, et l'on ne songe guère plus, aujourd'hui, à mettre la sculpture d'animaux au-dessous de celle qui s'attaque à la forme humaine qu'à rabaisser le pay-
Marbre blanc
tout un monde s'est levé, de pensée obscure, certes, mais de vie intense : non seulement les fauves, mais tous les animaux quels qu'ils fus- sent, les domestiques comme les autres, ont été compris et aimés par nos artistes, pour la diversité de leurs formes, la vivacité de leurs instincts, la beauté sans apprêts de leurs sage au bénéfice de la peinture d'histoire.
D'ailleurs, aux évolutions empreintes encore de romantisme des admirables fauves de Barye, aux combats tumultueux de Cain, aux silhouettes héroïques des lions trainant des paons ou des chevaux échappés, crinière au vent, ont suc- cédé des études de plus en plus minutieuses de
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Georges Gardel
la réalité sous tous ses aspects, même les moins héroïques : une nouvelle génération est apparue, éprise avant tout de beauté plastique, de précision scientifique, de sûreté de métier. C'est parmi ces « parnassiens » de la sculpture tier impeccable, curieux d'ailleurs et raffiné.
Il paraît bien que cette forme d'art simple et sobre, ce souci de perfection sans trouble ni agitation d'esprit répondait au goût de son époque; car, jeune encore, dans une carrière qu'il faut ranger M. Gardet. Il se tient à égale distance du romantisme tumultueux et des tentatives inquiètes et passionnées de certains artistes contemporains. Son art est savant et précis, sans intentions ambitieuses ; tranquillement et sûrement, il réalise la vision nette et juste que la réalité met sous ses yeux, et cela avec les ressources d'un mé- qui compte une vingtaine d'années tout au plus, Georges Gardet a connu tous les succès. Dès ses débuts, vers 1885, 1886, son talent d'animalier a été reconnu et classé. Il n'a pas essayé du reste de faire violence à l'opinion, il a suivi la voie déjà tracée qui s'ouvrait devant lui, guidé par le grand exemple de Barye et par les conseils amicaux de Frémiet, dont il n'a pas
Marbre blanc
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été, à proprement parler, l'élève, mais qui peut être considéré néanmoins comme son maître, ou, si l'on veut, son directeur de conscience artistique.
Gardet est sorti, comme Carpeaux, de l'Ecole des Arts Décoratifs, mais au temps où celle-ci, sous la direction déjà de M. Louvrier de Lajolais, avait reçu la forme et l'orientation qu'elle a gardée depuis lors. Il ne connut pas d'autre discipline, et s'il alla à Rome, ce fut grâce à sa bourse de voyage de 1889, et pour y rejoindre un frère ainé, élève de l'Ecole des Beaux-Arts et prix de Rome,
Chevreau
Marbre blanc
Canelon et escargot
Bronze
qui devait mourir en pleines promesses d'avenir peu après son retour d'Italie. Dès cette époque, le petit Gardet, comme on l'appelait, était déjà spécialisé. A l'Ecole, au temps où il suivait les cours d'Aimé Millet, il modelait déjà avec une énergie singulière, de petites maquettes d'animaux que certains de ses camarades ont conservées et qui témoignent dès ce moment, du goût et de l'instinct qui le poussaient. Dès 1885, il envoya au Salon quelques-unes de ces esquisses en bas-relief. Mais son premier succès fut, en 1887, pour une Panthère et ses petits, groupe d'allure classique, dirait-on, si l'on pouvait entendre par classique en ce genre, non pas les tristes lions à perruque, roulant une boule sous leur patte, mais les fauves superbes et farouches de Barye. Ce groupe fondu en bronze figure aujourd'hui dans le parc Montsouris. D'autres grands bronzes témoignent également de la même influence : tel ce Bison attaqué par un Jaguar, qui a été placé devant le Musée de Laval, en pendant avec un groupe déjà plus particulier d'un Tigre retournant avec colère et étonnement une gigantesque tortue. On aperçoit aussi le souvenir de Barye dans certains grands travaux monumentaux exécutés en pierre ou en marbre, où des lions de grand style notamment s'affirment comme la postérité de ceux que le maître avait campés à la porte des Tuileries ; tels les lions du pont Alexandre (rive droite), ceux du palais de Laeken, en Belgique, les groupes de tigres, de lions et de lionnes exécutés pour le château de Vaux.
Mais dans tous ces ouvrages, le dernier surtout, se révélait aussi une entente harmonieuse des lignes, un sentiment exact de la pondération des masses, venus sans doute de la direction de l'éducation première de l'artiste; non seulement la qualité d'exécution naturaliste de ses morceaux le préoccupe, mais aussi leur
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Georges Gardet
utilisation décorative et leur valeur d'ensemble. Si les moutons qui lui avaient été demandés pour le monument de Jeanne d'Arc de Rouen font assez piètre figure autour de l'édicule composite de Bon-Secours, la faute en est aux transformations postérieures à la commande qui se produisirent dans la réalisation de l'en- semble. Les groupes de Vaux ont la noblesse harmonieuse qui convient aux lignes classiques tions plus ou moins monumentales, l'exemple de l'application de leur génie naturaliste à des figurines de petites dimensions. Frémiet avait apporté dans ces petits groupes ou ces sta- tuettes son esprit et sa verve toute particulière ; Gardet fut d'autant plus poussé à suivre cette tradition qu'un mouvement se dessinait à côté de lui en faveur de la petite sculpture et que l'on cherchait un peu partout à faire servir au décor
du jardin régulier; le combat de cerfs, modelé en 1900 pour le pavillon des Forêts, était d'un arrangement brillant et pittoresque, et le grand cerf récemment placé sur une cheminée du château de Chaâlis doit être d'un grand effet s'enlevant en haut relief, élégant et fier, sur un fond de pierre nue. Les chiens danois enfin, accroupis la tête haute et les pattes étendues, qui sont parmi les œuvres les plus justement célèbres de Gardet, soit dans les exemplaires de Chantilly, soit dans les reproductions en grès de Sèvres, sont des pièces décoratives au premier chef.
Les grands animaliers du dernier siècle avaient déjà montré, en dehors de leurs créa- de notre vie journalière l'art plastique qui ris- quait de se perdre dans l'effort stérile des mor- ceaux de salons et de musées. Très nombreuses sont déjà ses études, ou plutôt ses créations com- plètes, qui, dans leurs proportions restreintes, sont des œuvres achevées où le fini de l'exécution n'altère pas la souplesse de l'étude et la vivacité de l'observation. Il serait difficile et assez vain d'en faire ici un catalogue. On en a vu passer quelques-uns dans les expositions annuelles. Beaucoup ont pris place déjà dans les cabinets des amateurs les plus éclairés. Ce sont tantôt des types de fauves qui, grandis, prendraient la valeur des créations précédentes comme cette Panthère dévorant un agneau dont le marbre
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Art et Décoration
figurait cette année même au Salon de l'Auto- mobile-Club. Tantôt ce sont des scènes plus libres et en quelque sorte plus familières et plus intimes : le sculpteur nous montrera par exemple ces deux jeunes tigres qui se disputent un os en jouant à grand bruit, ou cette tigresse maternelle qui mène boire ses petits; ailleurs,
beaucoup de l'esprit de Frémiet; mais on est forcé d'en reconnaître l'originale et ingénieuse variété, le goût très sûr qui empêche le motif de tourner à l'anecdote, la profondeur surtout et la sûreté de l'observation sans cesse renouvelée d'après le modèle vivant, appuyée sur des études scientifiques et précises, servie par
c'est une famille de chats qui s'ébattent avec la grâce féline de leur race, c'est cet ours charmant de bonhomie qui, du fond de sa fosse, quête un morceau de pain, c'est un singe monté sur une tortue, c'est un délicieux caneton qui flaire avec inquiétude un escargot presque aussi gros que lui, c'est une chevrette broûtant, c'est un jeune agneau qui figurera ailleurs dans un groupe inspiré du fabuliste. Certes l'on retrouve dans ces petits drames ou ces petites comédies
un sens merveilleux de la nature, qui saisit du premier coup l'expression vraie d'une bête, laquelle, pour n'avoir pas de « pensée », n'en a pas moins, aux yeux de son fidèle portraitiste, une physionomie aussi intéressante que la majeure partie de ses « frères supérieurs » qui font exposer leur buste au Salon tous les ans.
Mais nous n'avons dit encore qu'une partie de l'originalité du talent de Gardet,n'ayant pas mentionné les recherches curieuses qu'il ap-
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Georges Gardet
Jeunes Tigres (Appartenant à M. C. Coquelin)
Marbre cipolin
porte dans le choix et les patines des matières qu'il fait concourir en les choisissant et les travaillant lui-même à l'exécution de ses œuvres. Ses modèles en plâtre ne donnent qu'un schéma de l'œuvre définitive, et c'est bien rarement qu'il consent à nous les montrer aux Salons. Le bronze même, dont la chaude souplesse se prête si bien à rendre les musculatures des fauves, le bronze qui fut la matière préférée de tous les animaliers, depuis Barye jusqu'à Frémiet, ne lui suffit plus. Il s'ingénie dans la pierre ou le marbre, à rendre non-seulement la fermeté des ossatures et la souplesse de la chair, mais, sans minutie du reste, ni réalisme mesquin, la qualité du pelage ou de la peau. En dehors même du travail de l'outil, il appelle à son aide le grain et la coloration de la matière. Il y a déjà longtemps
Panthère dévorant un agneau
Marbre teinté
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Art et Décoration
qu'il eut l'idée de se servir pour tailler un de ses oursons d'un bloc de ces marbres gris de Belgique dédaignés par les statuaires et abandonnés aux fabricants de cheminées; ce premier essai de polychromie naturelle appartient aujourd'hui à M. Louvrier de Lajolais. Puis ce fut son grand danois de 1889 qui fut taillé dans cette même matière d'un gris bleuté. La ville de Paris l'acheta: il est au Petit Palais. D'autres suivirent, commandés par le duc d'Aumale pour Chantilly, par M. Dieulafoy pour son hôtel du Trocadéro, par Mme Hériot pour le château de la Boissière. Ce furent ensuite une série d'animaux grands ou petits, lions, vautours, singes, cacatoès, en marbre jaune, en marbre gris, en marbre cipolin, en pierre d'Ancy-le-Franc, en onyx d'Algérie, etc. Nous avons vu en 1904, un chien de berger hirsute et terreux avec des yeux d'agathe flamboyants. Tout dernièrement l'Etat a acquis le robuste danois reproduit ci-dessous, en marbre gris zèbré de veines. Avec une grande sûreté de goût, l'artiste s'est gardé, même lorsqu'il a ajouté par des oxydes des colorations artificielles aux matières variées qu'il employait, de serrer la réalité de trop près. Il la suggère pour ainsi dire, suivant les véritables lois de la polychromie appliquée à la statuaire. Il n'en est pas d'exemple plus typique que son Combat de panthères du Salon de 1896, aujourd'hui au Musée du Luxembourg. On connaît l'exécution à la fois précieuse et forte de cet admirable morceau dans une matière veinée et légèrement teintée de jaune, qui, sans chercher à donner l'illusion complète de la vie, accentue l'impression violente de ce sauvage enlacement !
Des matières plus rares ont été mises en œuvre, l'ivoire lui a servi à rendre le corps de femme de son groupe du Lion amoureux, l'onyx vert, le groupe de ses perruches du Luxembourg, ou une cigale minuscule taillée comme une pierre précieuse : il voudrait assouplir et conquérir mainte et mainte technique, attaquer l'agathe, par exemple, ou l'améthyste sur lesquelles s'ébrèchent les outils du sculpteur, et il a assez prouvé déjà combien son esprit se satisfait difficilement des formules acquises pour que nous puissions espérer de lui bien d'autres tentatives, bien d'autres réussites encore.
Paul Vitry
Marbre gris
Danois (Musée du Luxembourg)
Souris
Biscuit de Sevres
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J. THORN-PRIKKER.
Pols de cuivre.
L'Art Décoratif Hollandais
C'est en 1902, à l'Exposition Internationale de Turin, que l'art décoratif hollandais conquit auprès du grand public ses lettres de grande naturalisation artistique; on savait bien, auparavant, qu'il existait dans les Pays-Bas une intéressante activité vers la rénovation des arts industriels, mais on ne s'était pas encore trouvé en présence des résultats et des productions de cette activité.
À l'exposition de 1900, cependant, dans les galeries de l'Esplanade des Invalides, les curieux, les gens de goût, les artistes s'étaient laissé séduire par la simplicité précieuse et savante, par l'espèce de naïveté primitive et raffinée des quelques œuvres qui y figuraient, trop peu nombreuses pour que l'on pût se faire une idée d'ensemble du mouvement auquel elles se rattachaient, assez caractéristiques, en tout cas, et spéciales, pour permettre à ceux qui savent voir, comprendre et déduire, de définir les principes directeurs, les idées maîtresses qui avaient présidé à leur élaboration, et de découvrir les rapports précis existant entre ces œuvres et le milieu où elles s'étaient produites, de reconnaître enfin que la Hollande n'allait pas tarder à prendre rang parmi les nations qui, depuis un quart de siècle, luttent pour se créer, en architecture, dans les arts de l'intimité, du décor, un style personnel.
Je me souviens de la joie que nous eûmes, quelques-uns, dès l'ouverture de l'Exposition universelle, à dénicher, dans un coin abandonné de la section hollandaise, le petit étalage de céramique de la maison Amstelhoek. Ces bols, ces vases, si logiques de forme et de décor, si plaisants de couleur, nous émerveillèrent. Qu'était-ce que cela, Amstelhoek? un nom de ville, un nom d'homme, quoi? L'étalage semblait abandonné; personne pour
ROZENBURG.
Vase en porcelaine.