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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- A propos des dessins de Puvis de Chavannes
L. BÉNÉDITE
- L'Art à l'Ecole
P. VITRY
- Georges d'Espagnat
M. GUILLEMOT
- Quelques intérieurs à Vienne
M. P.-VERNEUIL
- Planche hors-texte : Corbeille de Fleurs
G. d'ESPAGNAT
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Août 1904
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
8e Année, N° 8.
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L’Année parue ...
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Étude
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A propos des dessins de Puvis de Chavannes
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hacun s'accorde à reconnaître qu'il n'est rien de plus instructif que de feuilleter les dessins d'un maître. On est plus près de lui devant le moindre griffonnage de son crayon qu'en face de ses œuvres les plus achevées. C'est comme si, au lieu de lire un roman ou un poème dans le livre imprimé, on avait la bonne fortune de le savourer dans le manuscrit. Nous aimons revivre avec l'artiste son rêve dès l'origine de sa formation dans la pensée, nous voulons suivre toutes ses inquiétudes, partager toutes ses angoisses, nous voir arrêtés par ses embarras, ses incertitudes, ses timidités, puis nous sentir enlevés tout d'un coup par des audaces dont la spontanéité ne se retrouvera plus jamais peut être aussi vive, aussi impétueuse, aussi imprévue que sur tel fragment de papier tout chiffonné d'impatience.
Mais dans ces trésors qui enrichissent les cartons des musées, il y a des pièces de deux sortes. Il y en a qui ont été établies soigneusement, soit avec un certain caractère d'ouvrages définitifs, soit avec des coquetteries de travail que relèvent d'apparentes négligences. Dans ces morceaux de bravoure ou de virtuosité l'artiste n'a pas travaillé exclusivement pour lui. Il dessine comme Mme de Sévigné écrivait ses lettres, avec le sentiment et l'espoir que cela sera passé de main en main. Il pense un peu à « la galerie ». Quel que soit l'attrait que nous pouvons trouver à des dessins de cette nature — et il en est, comme les petits portraits au crayon d'Ingres, qui sont de pures merveilles — ils ne nous inspirent pas l'intérêt direct que nous éprouvons devant les autres. Ceux-là, ce sont ceux que l'artiste a vraiment tracés pour lui-même, sans songer à nous, avec le vague projet, souvent, de les détruire, une fois qu'il aura employé ce qu'il considère comme une simple note ou un modeste mais
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Art et Décoration
exécutés par les mêmes maîtres n'aura à ce point; ils ont une vertu communicative qui nous met en contact immédiat avec ces hautes intelligences et ils nous offrent en même temps d'incomparables leçons.
Tel est bien le cas, assurément, pour les dessins de Puvis de Chavannes. Ce maître, qu'on a accusé si longtemps de ne savoir pas dessiner, a dessiné toute sa vie. Le jour où, après sa mort, on ouvrit pour la première fois les cartons de Delacroix, on fut stupéfait de ce que ce « barbouilleur », qui peignait « avec un balai ivre », avait amassé de préparations innombrables à tous ces magnifiques ouvrages qui paraissaient le fruit d'éclorions toutes spontanées. Puvis de Chavannes, qu'Edmond About traitait à son tour de « charmant improvisateur », ne causa pas moins d'étonnement lorsqu'il se décida un jour à sortir ses dessins pour les montrer au public. On se souvient qu'il en fit une exposition à l'un des Salons de la Société nationale. A vrai dire, ils n'intéressèrent alors que les artistes, car dans la cohue des Salons, comment trouver le recueillement nécessaire pour entendre des confidentes si profonds, mais si discrets; peut-être aussi leur présentation manquait-elle d'ordre et de méthode. Ce qu'il y a de certain, c'est le prix qu'y attacha dès lors Puvis lui-même qui venait, peu avant, de les faire monter dans des sortes de volets, après les avoir triés. Ce triage, paraît-il, fut terrible, et il se montra sans pitié pour des monceaux de recherches et de calques dont ses amis ou ses élèves arrivaient péniblement à sauver quelques rares exemplaires en les réclamant à titre de souvenir. Il en restait pourtant, à sa mort, encore plus de neuf cents. Il
utile document. C'est là que nous le sentons tout entier, sans arrière-pensée, sans manière, sans pose, sans attitude pour les siècles à venir. Les premiers peuvent faire naître notre admiration ou notre étonnement; nous ne les sentons cependant pour nous d'aucune utilité et d'aucun profit. Les autres, incomplets, inachevés, qu'il faut parfois deviner à demi-mot, parce qu'ils sont écrits dans un langage abrégé, dans une sorte de tracé sténographique dont l'artiste est seul ou se croit seul à avoir la clef, sont les véritables confidences des maîtres, le journal quotidien et vérifiable, sans développement ni amplifications, de leur pensée intime. Pour qui sait les lire, les pénétrer et les comprendre ils ont une éloquence qu'aucun des chefs-d'œuvre
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Puvis de Chavannes
sentait que, dans ces « gribouillages », était contenue toute l'histoire de son œuvre, de sa pensée et de sa vie et qu'il s'en dégageait comme un enseignement et une doctrine.
Car on peut dire que Puvis de Chavannes avait bien une doctrine, et qu'il ne dédaignait pas de donner un enseigne- ment. Ce n'est pas, certes, qu'il se posât en pédagogue ni qu'il crût aux pédagogies. Tout au contraire ses conseils consis- taient surtout à vous mettre en garde contre le gavage de l'école. Pour lui, les véritables leçons se dégageaient, non des seules traditions et des seuls principes, mais de l'observation intelligente et clairvoyante des phénomènes de la nature et des actes de la vie, de l'exercice du jugement auquel il fallait conserver soigneusement toute sa rectitude, de l'examen logique des idées et de l'accord de ces idées avec les termes du langage employé. Tout cela se réduit, en somme, au fonctionnement d'une bien modeste faculté qui semble innée chez tout homme , le simple bon sens, et cependant si nous en apercevons la marque jusque chez les êtres les plus primitifs, comme ces humains despre- miers jours qui, en rentrant de quelque chasse farouche, es- sayaient d'en re- tracer les épisodes sur des os de ren- nes ou des cornes d 'aurochs , nous constatons que les produits de culture avancée qui forment la gloire d'une école, en paraissent souvent fort dépour- vus. Si nous n'avions pas l'œil gâté par notre éducation artistique, par les images qui circulent devant nous depuis notre enfance, que nous voyons admirer et que nous admirons nous-mêmes, soit pour des mérites à coté, soit parce que notre jugement s'est peu à peu faussé, nous serions épou- vantés, quand nous nous promenons dans un Salon — je n'ose pas dire dans un musée — par la convention et l'artifice qui régissent toute notre inspiration artis- tique. Nous nous sommes fait pour les choses de l'art un jugement distinct de celui qui nous sert pour les choses de la vie. C'est-à-dire que, sous prétexte de style, d'histoire et autres rengaines, nous admet- tons dans la peinture ou la sculpture toutes sortes d'outrances qui nous feraient sourire dans la réalité.
Etude pour le "Ludus pro Patria"
Etude
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Art et Décoration
Etude pour "L'Enfance de sainte Geneviève"
Ce travers nous vient, sans doute, en partie du théâtre. Il y est de règle qu'il faut forcer l'effet sur les planches et qu'on est obligé à certaines conventions pour toucher plus violemment le public.
Le théâtre a eu une action très certaine sur la peinture, de même que la peinture a exercé son influence sur le théâtre. Sur la scène qui est presque toujours entourée d'un cadre, d'un vrai cadre comme un tableau, le metteur en scène s'ingénie à disposer ses personnages comme s'il réalisait une peinture de Delaroche ou de Gallait. Les relations entre les deux arts sont très anciennes et même de toute date dans notre histoire; il n'y a pas de doute, surtout quand on suit le parallélisme constant de leur inspiration. Une autre cause d'erreur dans notre école a été la domination séculaire des grands décorateurs venus d'Italie au xvi^e siècle. L'emphase et la grandiloquence de leur langage imagé, si bien fait pour leurs architectures, leurs mœurs, les conditions de leur pensée, habituée aux vibrations et aux sonorités de ce parler éclatant et coloré, modifièrent la tenue de l'art français et depuis Simon Vouet, tous nos décorateurs, adoptèrent un genre tumultueux, théâtral, de compositions où les personnages prennent
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Puvis de Chavannes
Etude pour “ Le Repos
des airs agités de prophètes ou de sibylles en colère, et que traversent de larges coups de vent faisant claquer toutes les étoffes. Nous regardions un jour, avec Puvis de Chavannes, un tableau de ce genre : « Voyez-moi le vent qu’il fait dans cette toile, dit-il ; s’il faisait dans la réalité le vent qui secoue toutes ces draperies,
les personnages pourraient-ils tenir debout? »
Ce vaste maniérisme académique a suscité de diverses parts chez nous des mouvements de protestation formulés par quelques natures indépendantes et clairvoyantes. Je n’ai pas besoin de rappeler les noms de Rodin, de Degas, de Renoir et, en particulier, du groupe impressioniste.
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Art et Décoration
Ce sont sans doute ces mêmes généreuses haines qui rapprochèrent Puvis de Chavannes de ce milieu. Car, chez Puvis ce sentiment était nettement conscient et formulé, et il ne manquait jamais une occasion de le déclarer avec énergie ou avec violence. J'ai souvenir d'un jour où, comme nous passions par hasard en voiture devant l'école des Beaux-Arts, dont les portes étaient ouvertes, il eut la curiosité d'entrer voir le concours qui était annoncé. Je n'oublierai jamais la stupéfaction et la consternation qui se peignirent sur son visage en voyant le déplorable enseignement donné à des jeunes gens qui, ici, s'essayaient à une décoration où tous les personnages dansaient comme dans un ballet d'opéra-comique ou qui, là, devaient réaliser un paysage « de chic » sans aucune donnée, sans pouvoir faire emploi de leurs souvenirs. Qu'eût dit alors Puvis, qui sortit indigné, si je lui avais répété ce que me racontait un jour un de ces jeunes concurrents : c'est que, lorsque c'était Gérôme qui donnait le sujet du paysage, il le prenait toujours dans une saison qui n'était pas celle à laquelle avait lieu le concours. Comme cela les jennes gens ne pouvaient pas être trompés par la nature, qu'ils auraient eu envie de consulter en sortant de l'école.
Puvis disait qu'avant toute chose il fallait « voir » et je le vois encore disant cela en mettant la main sur les yeux, comme retenant une vision intérieure. Il entendait par là qu'il fallait voir en dedans de soi la scène ou le spectacle qu'on voulait peindre, exactement comme si on était un témoin oculaire caché à la faveur de quelque écran naturel. Prenez, par exemple, au Panthéon, l'Enfance de sainte Geneviève et comparez à côté l'Histoire de saint Louis de Cabanel. Cette dernière composition est assurément ce qu'on appelle un morceau distingué d'école. Au point de vue du rendu détaillé des figures, des étoffes, des accessoires mobiliers, au point de vue peut-être aussi de la certitude anatomique, on n'y trouvera rien à reprocher. Et, cependant, nous n'avons jamais vu scène pareille que dans le décor de quelque grand opéra ; nous n'avons pas conscience que, arrivé à l'abri de quelque colonne ou de quelqu'une de ces tentes dressées sur la plaine de Tunis, nous ayions pu surprendre ainsi le jeune roi étudiant près de sa mère, ou rendant la justice au peuple ou expirant entre les bras de ses fidèles. Tout cela se passe pour nous dans le monde artificiel où la musique fait mouvoir ses personnages de convention. Allez maintenant vers l'œuvre de Puvis de
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Puvis de Chavannes
Chavannes, ce qui nous frappe avant tout, ce ne sont ni les mérites techniques, ni le rendu savant des objets. Pour l'exactitude, le moindre accessoire de Cabanel est, je le concède, plus scrupuleusement représenté que tous les éléments qui contribuent à former la décoration de Puvis de Chavannes. Ce qui nous frappe, c'est la vraisemblance. Il vous semble bien, là, que vous assistiez à la scène, caché derrière une masure ou un tronc d'arbre; vous participez à l'émotion de tous les acteurs. Il n'y a pas de recherche extrême dans l'individualisation des types et pourtant vous reconnaissez les doux, bienveillants et sages évêques de ces temps troublés qui viennent visiter leur troupeau. Vous êtes bien dans un paysage de l'Ile de France, gris, un peu mélancolique, avec sa grandeur faite de simplicité. Ce malade qu'on amène, ces bateliers qui s'arrêtent, ces potiers qui laissent leurs fours pour demander la bénédiction des saints pasteurs et cette petite-fille, si peu « phénomène », si naturelle, si simple dans sa foi naïve et si modeste dans son attitude émue, c'est bien cela, vous le reconnaissez. Il semble que tout d'un coup la puissance du souvenir ait énergiquement évoqué un spectacle auquel vous ayiez réellement assisté. Et chaque fois que vous revenez devant cette quadruple travée, chaque fois vous êtes pris davantage, enveloppé par l'insinuante magie de ces accords colorés, si sobres et si pénétrants et retenu par l'accent de réalité du spectacle.
Or cette réalité est faite d'observation, de choix, de logique et de raison. Car la vérité artistique est d'un ordre de vérité relative, qui n'est pas l'exactitude littérale, mais, comme je le disais, la vraisemblance. Delaroche, comme Cabanel qui le continue, avait au plus haut point la préoccupation de l'accessoire, du costume, du décor, du mobilier et, néanmoins, rien n'est moins vivant malgré d'habiles artifices que ses compositions les plus célèbres. Mais chez Puvis, dans toute composition, chacun des personnages contribue à l'action et y prend part suivant l'importance de son rôle. Et il n'est aucun comparé inutile. Aussi la composition est-elle enchaînée, en dehors de l'arabesque des lignes et de la masse des groupements, par un fort lien moral. Il faut parcourir la série des croquis préliminaires qu'il a exécutés en vue de sa dernière œuvre du Ravitaillement de Paris pour se rendre compte à quel point ce voyant, cette nature intuitive et spontanée procédait par calcul, par éliminations successives, par sacrifices continus pour arriver à l'exposition simple et claire de cette vision si vivante dans la profondeur de son être. C'est qu'il savait que les conditions de l'art ne sont point celles de la vie et qu'il faut à l'artiste autant d'esprit d'abnégation que de science et de talent pour
Etude pour l'Hôtel de Ville
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Art et Décoration
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Etude pour le "Saint Jean-Baptiste"
arriver à réaliser cette imposante unité qui, seule, assure à l'œuvre sa puissance d'impression et d'émotion.
J'ai déjà dit, ici même, au lendemain de sa mort, la part qu'il donnait au dessin dans son œuvre. À mesure qu'il s'était développé dans sa personnalité, il avait fini par se dépouiller de toute velléité plus ou moins consciente de virtuosité ou de dilettantisme, et il n'était plus poursuivi que d'une préoccupation obsédante, nous mettre face à face avec le spectacle merveilleux de sa vision intérieure, comme si nos yeux avaient pu s'ouvrir directement dans son cerveau.
Aussi, bien qu'il n'y ait peut-être pas d'art plus consommé, les moyens qu'il emploie sont, en apparence, et de jour en jour, de la plus extrême simplicité.
On a beaucoup plaisanté jadis ces bons peintres de l'école de David, qui faisaient un tableau en traçant des contours puis en mettant de la couleur entre les traits. A vrai dire, Puvis ne fait guère autrement. À l'époque de sa maturité, il décomposait son travail en deux opérations successives à chacune desquelles il attachait une importance inégale. Pour en expliquer le mécanisme, il employait volontiers une comparaison que j'ai déjà, je crois, antérieurement citée. Il disait qu'il
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Puvis de Chavannes
concevait ses compositions comme une sorte d'opéra musical, formé du poème dramatique d'une part et de la musique de l'autre. Le car- ton c'est le livret, ajoutait-il, la couleur c'est la musique. Mais, tandis que les compositeurs ne prennent guère le premier que comme prétexte de la seconde, Puvis, au contraire, donnait toute la première importance au livret, c'est-à-dire au carton. Ce prétendu improvisateur consacrait à l'ordonnancement de la composition, à la préparation de chacun des éléments du dessin, à peu près, suivant sa propre évaluation, les dix douzièmes du temps que lui nécessitait l'entreprise tout entière.
C'est ce qui explique le nombre considérable de ses dessins par rapport au nombre assez limité de ses peintures. Ces dessins sont de deux sortes. Les uns rentrent dans la première catégorie que nous observions dans les cartons de musée, dans ces beaux morceaux d'exécution, traités avec un savant dilettan-tisme. Ce sont, par exemple, les admirables sanguines destinées aux décorations d'Amiens, ce groupe si émouvant de puissance expressive du vieux conteur, ou ces couples de jeunes gens qui écoulent, ou ces faucheurs accroupis, destinés au panneau du Repos; c'est encore cette grande étude pour le Charles Martel, pourtant celle-ci plus librement interprétée. Nous voyons par là qu'il aurait pu, lui aussi, s'il avait voulu, briller par la recherche de qualités graphiques ou de science anatomique. Mais plus il avance dans sa carrière, plus il se sent en mesure de traduire de plus près sa pensée artisti-que, plus il se dégage de ces subsistances de compréhension traditionnelle pour représenter les apparences de la vie,
mais dans ce qui constitue la vie même, c'est-à-dire, pour les corps, en déterminant exactement les proportions, les volumes, les rapports des membres, leurs attitudes, leur mimique; car il tient par-dessus tout à la valeur expressive de ces éléments. Et, afin de montrer à quel point il se souciait peu alors de la valeur anatomique des sujets humains pour n'en considérer que la physionomie expressive, je dévoilerai un petit détail qui m'a été conté par un jeune confrère et familier du maître. Comme j'observais devant lui que chez certains artistes anglais, soit par raison de convenance, soit par difficulté de trouver des modèles, soit par insouciance de la forme, les figures de femmes étaient souvent posées par des modèles d'hommes: « C'est absolument le contraire de Puvis, me dit-il; à la fin de sa vie, il ne faisait plus guère poser que des femmes, même pour des figures d'hommes. Les modèles hommes le dégoûtaient dans leur nudité brutale. » Et, en effet, certains dessins des dernières années m'avaient troublé par un caractère masculin inégalement déterminé dans tout le corps.