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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Les Salons de 1904
- La Peinture L. BÉNÉDITE
- La Sculpture P. VITRY
- Les Médailles et les Plaquettes P. GSELL
- Planche hors-texte : Etude HENRI MARTIN
JUILLET
1904
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
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8e Année, N° 7.
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L’Année parue ...
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J. ADLER
Les Hâleurs
La Peinture aux Salons de 1904
ALON pour Salon, celui de 1904 en vaut un autre. Les chefs-d'œuvre n'y foisonnent pas, dira-t-on. Ce n'a jamais été le cas jusqu'ici, et ce n'est point non plus ce qu'on attend. Nous n'avons guère à leur demander que deux choses : premièrement que les artistes déjà classés se maintiennent à leur niveau; ensuite qu'on y voie se dessiner nettement la tête de générations nouvelles prêtes à prendre la place des précédentes dans la direction de l'art.
L'exposition de 1904 répond assez exactement à ces desiderata. Sans remonter jusqu'à des maîtres très anciennement consacrés qui, comme Jean-Paul Laurens ou Tony-Robert Fleury, donnent aux jeunes une bonne leçon et un grand exemple en renonçant aux fictions du passé pour aborder l'étude des réalités contemporaines dans ce qu'elles ont soit de grave et d'austère, soit de charmant et de familier, l'ensemble des artistes jeunes encore, mais arrivés à maturité du talent, placés, aujourd'hui, aux premiers rangs de l'école, se présente avec autorité par des œuvres de choix qui confirment d'anciennes conquêtes ou marquent même un effort nouveau. Bernard, Raffaelli, Carrière, sont déjà des anciens, mais Cottet, Simon, Blanche, Henri Martin, Aman-Jean, Dinet, Lebourg, Lepère, etc., que vous les preniez à droite ou à gauche, dans une société comme dans l'autre, forment évidemment encore, avec leurs envois de cette année, un noyau d'artistes rares, puissants ou délicats, savants et expressifs, qui ne se rencontre dans aucune école étrangère et assure à la nôtre son incessante prédominance. Ce n'est point, d'ailleurs, que les écoles étrangères ne soient elles-mêmes en progrès. Il en est deux ou trois, du moins, qui prennent chaque jour une importance plus grande dans le
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P. GOURDAULT.
mouvement contemporain : l'école belge, avec des maîtres comme C. Meunier ou Frédéric, Claus ou Baertsoen; l'école anglaise, avec ses jeunes coloristes chauds et harmonieux d'Écosse et ses recrues si précieuses des colonies, telles que le Canadien Morrice ou l'Australien Bunny, et l'école américaine, fille directe de la nôtre, malgré son principal fondateur Whistler, qui se considérait si justement, d'ailleurs, comme originaire de notre milieu, l'école américaine qui foisonne, pullule, grandit et reconnaît ouvertement ses attaches françaises en installant son siège principal à Paris même, où elle a fondé, dans le quartier Montparnasse, une petite cité américaine avec ses académies, sa chapelle, ses restaurants, ses concerts de musique classique, son marché aux modèles, etc. Rien qu'à la Société Nationale ils sont, parmi les peintres, non loin d'une cinquantaine d'exposants. Nous trouvons, parmi eux, nosanciennes connaissances : Harrison, Mac Monnies, Mac Ewen, Walter Gay, Du Mond, et de nouveaux venus : Miller, Frieseke, Barthold, Maurer,
Lawton Parker, Ullmann, etc., qui ont été particulièrement distingués cette année.
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Mais, d'autre part, ce qui nous intéresse directement, c'est que la nouvelle poussée de l'école française s'annonce digne de la montée antérieure. Les espoirs que l'on avait fondés sur des artistes comme Ernest Laurent ou Le Sidaner, parmi les ainés; Adler ou Déchenaud, Caro-Delvaillle ou Hoffbauer, D'Estienne ou Du Gardier, Laparra ou Troncy, Wéry ou Zo, etc., parmi les plus jeunes, n'ont point été déçus, et c'est le spectacle de leurs travaux, de leurs tentatives, de leurs efforts et de la réalisation de leurs recherches qui donne à ce Salon sa physionomie vraie, son intérêt et, malgré tout, son impression réconfortante. Aussi nous paraît-il inutile d'insister sur les mérites individuels des envois de peintres très connus. Que dirions-nous qui n'ait été déjà dit et que nous n'ayons dit nous-mêmes, à propos du Pardon de Cottet que nous avons signalé justement ici, il n'y a pas très longtemps, du Chérubin, de
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Blanche, de la Messe en Bretagne, de Simon, de la Confidence, voluptueuse et attendrie d’Aman-Jean qui, du moins, doit nous retenir spécialement par son caractère de décor et que nous pouvons considérer comme une des créations les plus heureuses de l’artiste, par la plénitude des formes dans la douce chaleur de ses harmonies habituelles. C’est aux « jeunes » que nous voulons venir aujourd’hui. Tout au plus, nous permettra-t-on de saluer, en entrant en matière, l’œuvre nouvelle de Henri Martin. C’est pour nous un devoir, puisque cette composition appartient au même titre que la précédente à l’art proprement décoratif, et parce que, en dehors de son importance exceptionnelle, le verdict systématique des votants de la médaille d’honneur se manifestant, cette année, avec une mauvaise volonté si évidente, lui donne un autre genre d’actualité. Notre revue a précédemment déclaré son sentiment sur ce
AMAN-JEAN
Phot. Crévaut.
La Confidence
Aman Jean
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point, aussi n'essaierons-nous pas de renouveler une protestation platonique contre l'usage de ces distributions scolaires qui ont moins pour but de décerner une récompense à l'un
téresse, parce que, les trois quarts du temps, les meilleurs y sont dupés.
Le triple panneau décoratif de M. Henri Martin est destiné à la Caisse d'Épargne de Marseille. C'est, nous dit le livret, le don de M. Périclès Zarifi, un de ces riches grecs, sans doute, qui témoignent à l'antique cité phocéenne des sentiments filiaux en souvenir du passé comme en reconnaissance du présent. Il forme un ensemble uni dans son aspect, mais divisé en réalité par trois sujets.
Comme il convient dans un établissement de cette nature, M. Henri Martin a voulu célébrer le Travail et son fruit direct: l'épargne, et il a traduit son sujet sous trois modes différents correspondant aux trois âges de la vie en même temps qu'aux trois principales phases du jour. Comme décor, la ville de Marseille, et comme milieu la vie moderne, notre vie à nous, celle de tous les jours. On ne peut être plus à fond dans les contingences de l'actualité. Et le peintre des Muses et des Troubadours et des exquises allégories
E.-J. LAURENT
Portrait
des concurrents que de fournir l'occasion de faire pièce à quelque autre. Nous souhaiterions que M. Henri Martin n'attendit la consécration de son talent que de ses ouvrages et renonçât le premier ouvertement à ces concours puérils dont le public se désin-
que nous avons vues tant de fois, de leur vol léger, la lyre à la main, frôler les cimes des bois sacrés et des jardins merveilleux du rêve, a montré une fois encore, quelle puissance expressive et poétique on pouvait puiser dans nos plus simples, nos plus familières, nos plus
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Le Soir
Le Midi
L'Aube
HENRI MARTIN
Phot. Creaux.
Le Travail. — Panneaux décoratifs destinés à la Caisse d'Épargne de Marseille.
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Été
quotidiennes réalités. Au milieu, dans le panneau principal, c'est le vieux port, où, dans la grande lumière de midi, les mâts innombrables se hérissement sur le bleu doux du ciel en un grouillement doré, rosé, vermeil. En avant, les quais animés, agités par un peuple de débardeurs, se pressant, se heurtant, se bousculant pour décharger les navires, au milieu de curieux qui contemplent ce spectacle incomparable de joyeuse activité dans le bariolage le plus riche et le plus puissant, l'échantillonnage de tons le plus imprévu : rouges, verts, bleus, des chemises, des blouses, des coiffures jouant avec les ors clairs des couffins et les ors rouges des oranges sous la vibration intense de la lumière.
Sur le panneau de gauche, c'est le matin et l'aube de la vie, l'enfance et l'étude, la préparation au travail. Décoloration du ciel, grandes ombres fraîches, paysage embrumé encore des collines environnantes. De jeunes enfants se pressent pour se rendre à l'école, repassant en route leur leçon. Sur le panneau de droite c'est le soir, le soir du jour et le soir de la vie, le repos de l'homme après le labeur, devant le calme profond des eaux bleues, sous la lumière caressante du ciel, dans la paix et l'aisance gagnée par l'effort, le travail et l'épargne et qui se marque par ces groupes de bonnes vieilles gens endimanchés, petits rentiers tranquilles et heureux, qui regardent maintenant travailler leurs fils.
De Henri Martin à Ernest Laurent la transition est facile, puisqu'il existe entre les deux artistes une incontestable parenté qui continue à se manifester par un même amour des colorations vives et fraîches dans la splendeur de la lumière et par le procédé de juxtaposition des tons que Henri Martin a emprunté à l'impressionnisme, mais qui, chez l'un et chez l'autre artiste, s'est amendé chaque jour en perdant ses outrances systématiques.
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Ma femme et ses sœurs
Il y a longtemps que M. Ernest Laurent a quitté le domaine chimérique de l'histoire pour aborder nos réalités dans tout ce qu'elles ont de plus contingent et de plus particulier, puisqu'il s'agit du portrait. Mais quelle chose toujours attachante que l'étude de l'individualité humaine ! Il n'y a pas à craindre jamais d'être trop près du modèle. Plus on entre dans sa psychologie personnelle, dans la secrète idiosyncrasie de son caractère, et plus on est sûr de nous intéresser. Et l'on n'a pas besoin de chercher à ramener l'individu au type : c'est un travail que nous faisons d'autant mieux nous-mêmes, que l'artiste nous y a moins expressément invités. Il n'est pas nécessaire pour fixer l'âme du modèle de décrire minutieusement les traits dans un compte rendu inexorablement scrupuleux. Comment tenter d'être admis avec ces façons de commissaire-priseur dans la mystérieuse et confuse profondeur de la pensée féminine? Le secret pour pénétrer ce mystère et saisir cet insaisissable est dans la magie puissante des harmonies, dans la vertu évocatrice des accords. Le mystère de l'art peut seul pénétrer le mystère de la nature et de la vie. M. Ernest Laurent connaît cette délicate et insinuante sorcellerie. Dans un intérieur sobre et distingué, une jeune femme en costume clair et élégant d'été, est debout, tenant d'une main ses gants avec deux ou trois roses fraîchement cueillies, de l'autre son chapeau de paille à garniture de rubans bleu foncé et de fleurs rouges fortement colorées; elle rentre du jardin ou revient de quelque visite ; elle est prise dans une action insensible, mais qui suffit à donner au visage une animation discrète et il semble, dans ce jeu subtil et savant d'accords, dans ces contrastes de tons froids et de tons colorés, dans ces harmonies persuasives et doucement sonores, qu'on distingue l'afflux du sang sous l'épiderme et les palpitations de la vie.
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CARO-DELVAILLE
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Un des problèmes les plus difficiles que l'art contemporain ait eu à résoudre, a été la peinture des élégances de notre temps. Cela peut sembler, à première vue, un paradoxe. Ce n'est pourtant que la constatation d'une exacte vérité. Lorsqu'elle s'est décidée à donner l'expression des réalités contemporaines, la peinture, embarrassée par les formes de notre costume, a quelque temps hésité entre les uniformes militaires et les habillements exotiques. Tel fut le réalisme de Gros et même de Géricault ou de Léopold Robert et de Schnetz.
Quand on entra plus avant dans cette compréhension nouvelle, on se dirigea, à la suite des paysagistes, vers la vie rurale et vers la vie populaire. L'éternel décor de la nature, le puissant intérêt du travail humain donnaient à ces sujets une beauté et une noblesse dont le grand caractère général était facile à saisir. Longtemps on n'aborda le sujet mondain que dans le portrait ou dans le genre, et bien que certains artistes, comme Alfred Stevens, y trouvassent l'occasion d'accomplir quelques œuvres de maître, les peintres d'élégances s'arrêtaient aux amusements faciles du déguisement historique, exotique ou fantaisiste et redoutaient dans la mode ce qu'elle offrait de particulier et de momentané.
Une des conquêtes des jeunes générations, c'a été peut-être de combler cette lacune. Au fur et à mesure que l'on se détournait des tristes mascarades conventionnelles de « l'histoire » pour aborder les réalités de notre temps, tandis que les uns suivaient le mouvement démocratique qui les entraînait dans un courant de sympathie de plus en plus large dont nous trouverons tout à l'heure le dernier écho si ému dans la peinture de M. Adler — vers les milieux graves et laborieux de l'existence prolétarienne, les autres pénétraient plus hardiment et plus intelligemment chaque jour dans le salon, le boudoir, voire l'alcoëve et
Dame en rose
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La Peinture aux Salons de 1904
s'attachaient à reproduire sans pusillanimité le charme de ces chiffons multicolores, de ces attifements exquis que nous adorons autour de nous comme le plumage naturel de la femme et qui sont d'autant plus son émanation extérieure qu'ici le plumage est choisi par l'oiseau.
Un des plus jeunes peintres parmi les jeunes qui sont en vue, M. Caro-Delvaille, s'est créé une place à part dans l'expression de ces élégances bourgeoises ou mondaines, — demi-mondaines aussi, dira-t-on, devant la toile qu'il intitule Été, car les corrects gentlemen du monde où l'on s'amuse et les récents bacheliers, repus des premiers romans de M. Bourget, ont rêvé, devant le rapprochement savoureux de cette nature vivante et de ce qu'on a peine à appeler cette nature morte, de divines Olympias et de garçonnières idéales. Et, sans doute, le peintre a cédé à un sentiment un peu pervers; il n'avait, certes, l'intention de pécher ni contre la morale ni contre l'art pur qui se prête malaisément à ces promiscuités avec le « sujet », mais il n'était pas fâché, tout de même, d'éveiller dans les yeux de ses admirateurs quelques lueurs de gourmandise. Car, vous le voyez ici même, c'est une jeune femme nue, jetée sur un lit défait, la tête abandonnée sur l'oreiller, semblant dormir profondément et rêver encore davantage. A ses pieds, un éventail abandonné; au fond, des vêtements défaits en hâte sur un fauteuil. Un jour égal et doux se répand sur tout son corps aux formes amples de beauté flamande, aux reins larges, aux chairs fermes, rondes et sensuelles. Et en avant, comme frimant un autre tableau, destiné par son éclat à faire valoir la carnation laiteuse et nacrée du corps, une table chargée de fleurs, de fruits, de flacons, œuillet, pastèques saignantes aux dents noires, figues molles et bleutées, raisins d'ambre et d'or, croissants d'orange translucides, citrons d'or pâle, fiaschi de Chianti ou d'Asti, toute l'orgie d'une fraîche collation estivale offrant en face de la nature vivante palpitant sur la blancheur des draps, la riche et sonore orchestration de cette luxuriante vie végétale.
Cette belle étude de nu, — car tel est le vrai but de l'artiste, quoi qu'en pensent nos secrets instincts vicieux dont il s'est fait le complice
R. C. W. BUNNY
Après le bain