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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
NOVEMBRE 1903
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13. RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
7e Année, N° 11.
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Sommaire
- Carl Larsson
- ÉTIENNE AVENARD
- Masques
- PAUL VITRY
- Les plus récents Travaux de la Manufacture de Porcelaine de Sèvres
- E. MOLINIER
- Concours de Meuble Classeur pour Estampes
- E. G.
- Planches hors texte :
- Carl Larsson
- PAR LUI-MÊME
- Porcelaines de Sèvres
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
Comité de Direction:
- MM. VAUDREMER, GRASSET,
- JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
- LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L'Année parue ...
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CARL LARSSON
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EXEMPLE de Carl Larsson est fait pour déranger les idées — souvent fausses — de beaucoup d'entre nous sur la nature, sur les hommes et sur l'art des pays scandinaves. Il en est à peu près du mysticisme des âmes septentrionales ou de ce que nous appelons tour à tour l'obscurité et la profondeur du symbolisme de leur littérature, comme de ces nuits éternelles et de ces légendaires brumes du Nord qui n'ont jamais tellement existé que dans l'imagination de ceux qui en ont parlé. Comme le jour de leur pays peut être plus lumineux et plus long que le nôtre, leurs âmes aussi, à l'occasion, sont pratiques à nous rendre des points, et la pensée de leurs écrivains se permet d'être nette, à nous confondre. Si nous jugeons mal, c'est par manque d'adaptation de nos yeux et de nos esprits dont l'éducation est incomplète.
Au point de vue de l'art, Carl Larsson est un modèle excellent pour aider à notre initiation. Il n'appartient ni à la catégorie des artistes du Nord qui sont devenus des « Européens », c'est-à-dire ont en quelque sorte rompu avec leurs pays d'origine, ni au nombre de ceux qui se sont isolés complètement de l'Europe, en farouches intransigeants. Il est resté très suédois dans les sujets qu'il traite, et très personnel dans sa manière, mais en même temps, fuyant et détestant les extrêmes, comme lui-même l'a écrit dans la préface d'un album, il s'est gardé des exagérations et des prétentions à l'originalité qui sont aussi loin de la vérité — en sens inverse — qu'un art trop servilement soumis à des influences étrangères.
Carl Larsson est du nombre de ceux qui ont trouvé les principes essentiels de leur art moins dans leurs idées que dans leurs sentiments et dans leur vie même. Ceux-là, c'est toujours les diminuer que de les présenter seulement comme artistes.
La personnalité de Carl Larsson déborde son art, et celui-ci n'est qu'un des moyens d'expression — le plus durable — de celle-là. Il
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faut prendre ce grand peintre dans sa vie pour l'avoir vrai, et dans son action autour de lui pour l'exprimer complètement.
Nous donnons ici la reproduction en couleur du magistral portrait de Carl Larsson peint par lui-même il y a trois ans. D'après elle, imaginez au physique un homme du Nord, un Suédois de bonne trempe, solidement planté et charpenté, mais en même temps un vrai fils de Stockholm, né au cœur même de la Cité, un enfant « d'entre les ponts », qui des cheveux qui n'ont point partout continué d'exister. A ne considérer que le portrait même de Larsson, et sans en analyser l'art des couleurs et des formes — l'art de la composition aussi — il en ressort cette impression d'une nature vive, franche et spontanée où l'ironie se tempère de bienveillance, et où la joie et la vie des sens trahissent l'intensité de la joie et de la vie intérieures.
Nous ne pouvons, dans le court espace d'un article, prétendre embrasser l'œuvre d'un
Jour de fête
apporte en naissant, et en qui la première éducation développe et affine l'aisance des manières comme la souplesse de l'esprit. Des yeux malicieux, qui, sous les paupières volontiers baissées, observent curieux, doux, rieurs, sympathiques; des oreilles attentives à ne rien perdre de ce qui se dit, et des lèvres frémisantes de parler, sur lesquelles aucun mot dur ni aucun sentiment mauvais n'ont laissé leur pli raide; un nez qui flaire, un nez célèbre du cap Nord à la Baltique, et dont son maître a illustré et caricaturé la ligne amusante et l'angle aigu. Tout cela encadré d'un léger collier de barbe blonde, fine et frisottante, et dominé d'un front large qui continue de s'enfuir vers artiste infatigable qui, à 50 ans, compte derrière lui 30 ans d'un travail fécond — et si allègrement supporté! Ce que nous avons groupé ici, ce sont, en majeure partie, des reproductions de tableaux et d'aquarelles que se partagent les musées de Stockholm et de Gothembourg, et qui ont paru à Stockholm en deux beaux albums il y a quelques années seulement (1). Ces reproductions, du reste, donnent une juste idée de l'art et de la personnalité de Carl Larsson, à ce moment précis de son développement. Nous avons vu tout à l'heure l'artiste se présenter lui-même dans la splen-
(1) Ett hem (un foyer), 1899. Larssons (les Larsson), 1902, Stockholm, Albert Bonnier éditeur.
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Carl Larsson
Les miens
deur heureuse et amusée de son portrait en robe de chambre. A côté de lui, nous allons voir paraître les personnages — très nombreux — en qui repose tout l'intérêt de sa vie, et qui, par une évolution toute naturelle chez un artiste qui était un homme, ont constitué de plus en plus la matière principale de son art.
Il faudrait, en un raccourci forcément incomplet, résumer et avoir présentes à l'esprit la vie et l'œuvre antérieures de Carl Larsson pour déterminer la juste signification de sa vie et de son œuvre actuelles. Carl Larsson a
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beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup vécu. Apparemment, on a des chances de connaître la vie quand on a commencé, pour la soutenir, par faire, dès l'âge de 13 ans, des retouches pour un photographe. A 17 ans Larsson dessine dans Kasper, journal satirique de Stockholm. Et pendant quelques années, ayant au cœur la rage de peindre, il continue de dessiner. Il économise l'argent d'un séjour à Paris, et il vient y peindre des tableaux d'un romantisme et d'un symbolisme tient sur ses genoux la première en date des jeunes Larsson qui viendront. Larsson est maintenant de nouveau à Stockholm, où, avec d'autres qui, en même temps que lui firent naguère de Grez une sorte de colonie suédoise, il fonde en 1885 le salon des Opposants. Puis les courses recommencent, sans empêcher que les œuvres se succèdent : dessins, illustrations, tableaux, et pendant que la célébrité se fait. Voici Larsson à Gothembourg, où il enseigne la peinture à des jeunes filles; puis à Paris, où
batailleurs qui doivent révolutionner la peinture — et que les Salons lui refusent. Il revient en Suède plus pauvre d'argent et plus riche d'ardeur. Dès qu'il peut, il retourne en France, à Grez, près de la forêt de Fontainebleau, où il peint en aquarelles de claires matinées ensoleillées, et des jeux d'ombre à travers les treilles, jusqu'à ce qu'il y peigne, en artiste maintenant plus sûr de ses idées, de ses sentiments et de sa main, la jeune artiste suédoise qui devient sa femme, et dont il reproduira désormais bien des fois la fine silhouette et le regard pensif et doux; jamais, du reste, il ne le fera plus délicatement qu'à Grez même, dans ce tableau de l’Idylle d'atelier où elle il peint pour un riche négociant suédois trois grands panneaux décoratifs : la Renaissance, le Rococo, l'Art Moderne. A Gothembourg de nouveau, où il exécute, dans l'escalier d'une école de filles, de belles peintures murales sur la vie de la femme suédoise à travers les âges. A Stockholm encore, où il est illustre maintenant et où il peint, en 1896, ses grandes fresques de l'escalier du Musée National.
Et quelques années plus tard, il quitte Stockholm qu'il aime, et où, pour sa plus grande joie, il se sent ardemment aimé et critiqué, pour venir se fixer à Sundborn, en Dalécarlie, dans une petite maison de campagne dont il a hérité. Est-ce renoncement, fatigue
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Carl Larsson
ou humeur fantasque, qui cause cette détermination? Rappelons-nous le portrait de l'artiste, qui date de trois ans, et nous n'aurons pas besoin d'autre preuve pour nous convaincre que Larsson n'est ni désabusé, ni las, et qu'il n'a rien perdu de son bel équilibre physique et moral. S'il s'établit à Sundborn, c'est que sans doute sa vie et son art s'y épanouiront mieux que nulle part ailleurs. Et, de fait, c'est pour lui à peine un changement que ce transfert de ses pénates de la grande cité bruyante et affairée au hameau calme et silencieux. La transformation est toute extérieure, nullement intime. Larsson continue à vivre pour son art et pour les siens, et il trouve la conciliation de ces deux besoins de sa nature dans le nouveau genre d'activité qu'il se propose: faire, lui-même, de la maison qui abrite sa famille, une demeure originale, au bon sens du mot, c'est-à-dire portant bien le cachet et répondant bien aux goûts de ceux qui l'habitent; une maison qu'il aimera assez pour la refaire à notre intention en de nombreuses aquarelles, après l'avoir installée en réalité. Voici donc
Larsson tour à tour architecte et décorateur, au besoin charpentier et menuisier. Il agrandit, il élève, il transforme — avec l'aide des
siens — l'humble maisonnette du début. Il la fait suédoise au dehors et « larssonienne » au dedans, mais larssonienne, c'est-à-dire encore suédoise, car à côté de ce qu'il crée pour la décorer, il recueille pieusement une frise naïve peinte au XVIIIe siècle par des artistes de la
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campagne suédoise, un poêle séculaire, un meuble ancien de goût simple et personnel. Il évite d'emprunter à l'industrie égalitaire peintre de ses enfants. Il a étudié à loisir — et de près — leurs sentiments et leurs gestes; et, pour paraphraser un mot de Pascal, à
et antiartistique de notre époque tout ce que sa propre industrie peut lui procurer. Il ne s'est consolé du brutal fourneau de métal installé dans sa cuisine — en son absence — qu'en construisant avec les pierres sacrées de l'ancien fourneau détrôné une table et des bancs qui ornent un coin de son jardin près de la rivière.
Parailleurs, dans la maison de Sundborn, rien qui ne trahisse la main et l'esprit de l'artiste. Dans des pièces éclairées par de larges baies vitrées, des meubles dont la simplicité fait l'élégance, et quelques étoffes, toujours gaies par leurs couleurs claires. D'heureuses idées, comme celle de la bibliothèque qui court au ras du plafond de la « chambre de papa », ou comme la pittoresque — et naturelle — installation de son lit au milieu de la pièce.
Dans ce milieu où tout rappelle l'artiste, vivent à côté de lui ceux dont la pensée fait sa joie et sa force: sa femme, et ses nombreux enfants. Nous l'avons vu peindre sa femme. A Sundborn il est devenu par-dessus tout le mesure qu'il allait plus avant dans cette étude, il s'est aperçu qu'elle offrait une plus riche matière à son art. Nous ne pouvons reproduire que quelques-uns des tableaux où revivent des moments de cette vie de famille : la scène des souhaits de fête, où l'amusant cortège des enfants déguisés envahit la chambre des bonnes; — le portrait du dernier Larsson, Esbjorn; — le barattage du beurre dans la cuisine; — l'amert déjeuner de la petite qui s'est levée tard et reste assise sans appétit devant sa tasse pendant que les autres vont gaiment à la promenade. A défaut des originaux, c'est dans les deux albums mentionnés plus haut qu'il faut chercher l'histoire complète de cette vie d'enfants racontée par la peinture. On y trouvera en même temps un texte de Larsson écrit d'un style plein d'humour, et dont la verve ne dément point l'amusante fantaisie du pinceau du peintre.
A nous, Français, Larsson ne peut manquer de plaire par deux qualités auxquelles nous sommes très sensibles: la clarté et la grâce.
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Carl Larsson
Il a un goût impérieux de l'une et un sens exquis de l'autre. Il a mis au service de ces qualités une scrupuleuse probité de dessin qui forme la part de la vérité dans chaque œuvre, et une légèreté de fantaisie qui y apporte le tribut de l'imagination et de la poésie. On y retrouve toujours le charme « larssonien », une harmonie tranquille de la composition, des formes et des couleurs, une illusion artistique qui nous laisse très près de la réalité et cependant la transfigure.
Ces caractères, qu'on apprécie déjà dans ses portraits, — voir, sans parler du sien, celui de sa mère, d'un dessin si sobre — atteignent à leur plein effet dans tous ceux de ses tableaux qui comportent un arrangement décoratif. Rien de plus typique à cet égard que le tableau intitulé Les Miens (cf. p. 339), ou la célèbre Pêche aux écrevisses (1) dont le sujet, reproduit en tapisserie par la société Handarbetets Vänner (les Amis du travail manuel), est une des œuvres modernes
(1) Voir Art et Décoration 1900, tome II, p. 124.
importantes du musée de Copenhague tant au point de vue absolu de l'art que de l'orientation qu'une si heureuse tentative peut donner
Un déjeuner amer
à la tapisserie. Nulle part Larsson n'a eu un sens aussi parfait du décor, et ne nous a mieux fait sentir la poésie et la grâce de choses simples et proches.
Il ne faudra pas s'étonner s'il nous peint
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quelque jour sa Ménagerie de Sundborn, car son intérêt d'art comme son intérêt d'affection s'étend à tous les êtres qui vivent autour de lui. S'il réalise cette idée, on peut être sûr qu'il nous donnera — qui sait? dans un nouvel
album, peut-être? — une suite de scènes gracieuses ou amusantes prises de la vie des bêtes — de ses bêtes. Et là-dedans aussi il y aura un peu de son âme.
Nous avons montré surtout un Larsson décorateur de sa maison et peintre de sa vie de famille. C'est celui qu'il est le plus aisé de faire connaître à distance; d'ailleurs, peu d'entre nous connaissent le reste de son œuvre. Nos Salons et nos Expositions n'en ont vu qu'une part insignifiante, bien que l'Etat ait acquis deux de ses aquarelles, dont l'une destinée au Luxembourg — où on ne la voit point. Et c'est ainsi qu'à son égard, comme à l'égard d'autres artistes étrangers, nous sommes d'une ignorance qui est de l'injustice. N'y a-t-il aucun remède là-contre? Faisons-nous tout le possible pour notre éducation artistique de même que littéraire? Assurément, nous ne sommes pas tenus d'aller en Suède y découvrir Larsson; mais serait-il impossible d'organiser à Paris ce qui a été réalisé l'an dernier en Allemagne, à Krefeld, sur l'initiative intelligente du Dr Deneken, directeur du Musée, une exposition d'art scandinave? Alors seulement nous nous rendrions compte de la valeur absolue et relative des artistes du Nord et Larsson, entre autres, ne perdrait rien à cette tentative de diffusion artistique. Celui qu'un des escompatriotes, Carl Laurin, le critique judicieux de la revue Ord och Bild, qualifie très justement de «semeur de joie» et déclare être en même temps un «capital» pour la Suède, justifierait alors cet adage économique qu'il n'y a que les capitaux en mouvement qui fructifient, et il porterait jusque parmi nous un peu de cette joie artistique et humaine qui aide à vivre, et qui, pour s'étendre à un plus grand nombre, n'a jamais diminué la part de chacun de ceux qui sont admis à la goûter.
ETIENNE AVENARD.
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Masques décoratifs
Masques
N est frappé de voir, lorsqu'on réfléchit un peu, combien la logique est souvent absente de nos conceptions décoratives les plus courantes. Les théoriciens rationalistes s'en indignent : ils voudraient ramener chaque chose à sa raison d'être propre, chaque objet à sa fonction légitime et ils vantent la grandeur des époques d'art où toute beauté naissait de l’adaptation parfaite des créations humaines à leur fonction, à leur usage logique. Cette perfection idéale, malheureusement, ne peut naître que dans des esprits simples : ces grandes époques furent toutes, sinon des époques primitives, du moins des époques de premier épanouissement complet d'une civilisation et d'un art : nous pouvons certes les admirer, mais nous ne nous referons pas à leur image, après des siècles de développements en tous sens, coupés de retours en arrière, de sympathies rétrospectives et d'essais de compréhension universelle. Il est presque admis aujourd'hui qu'un objet d'usage très déterminé, comme un plat ou une assiette, peut être un simple objet décoratif, destiné à être appendu à une muraille, qu'il soit ancien, du reste, ou qu'il soit moderne. C'est une jolie note de couleur à apporter sur un panneau ; c'est une ingénieuse combinaison de décor destinée à réjouir les yeux par son agencement même.
De même, est-ce que l'amateur de japonaiseries ou le simple curieux qui a accroché, entre ses estampes et ses livres, quelque masque japonais à la grimace énorme, songe souvent que ce masque est un accessoire de théâtre ou de danses sacrées ? Non certes, pas plus que le Parisien, en allant à l'Opéra, ne songe aux origines religieuses des représentations scéniques.
Notre japonisant se plaît simplement à cette déformation à la fois fantastique et réaliste de la physionomie humaine, et il trouve tout naturel qu'un artiste
CROS
Masque en pâte de verre