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LES ARTS N° 135 Mars 1913 --- SEBASTIANO DEL PIOMBO. — LA DÉPOSITION DE LA CROIX (Collection Layard (Venise))
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
LES ARTS N° 135 Mars 1913 --- SEBASTIANO DEL PIOMBO. — LA DÉPOSITION DE LA CROIX (Collection Layard (Venise))
LA COLLECTION DE SIR H. LAYARD à Venise Un petit palais rouge sur le Grand Canal de Venise, au coin d'un petit rio, d'où l'on découvre la partie la plus grandiose et la plus fastueuse du Canalazzo, depuis le pont de Rialto jusqu'au palais Foscari, et sur la façade toute rouge, sur la loggia, sur les balcons, sur les fenêtres toujours fleuries, de larges et riantes taches de verdure : dans cette demeure enchantée, qui appartint jadis à la famille Cappello, se trouve une des collections les plus exquises et les plus parfaites que l'on puisse imaginer. Elle a été formée par Sir H. Layard, ancien ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, l'heureux révélateur des antiquités de Ninive. S'étant retiré à Venise, il réussit, en quelques années, à découvrir à Venise même, à rassembler, grâce aux conseils et sous la direction du sénateur Giovanni Morelli, l'illustre critique d'art qui reste le fondateur des études modernes d'histoire de l'art, et de M. Cavalcaselle, le grand historien de l'art italien, une quantité assez considérable de peintures, appartenant la plupart à l'école vénitienne et qui constituent sans contredit comme le commentaire et le complément des grandes collections de peinture vénitiennes. Rien n'était plus esquis, pour ceux qui aiment intimement l'art, qu'une visite au riche et élégant appartement où Lady Layard, la veuve de l'heureux collectionneur, conservait avec une bien légitime jalousie les trésors de beauté dont elle avait la garde. Malheureusement, cette noble tradition artistique va prendre fin. Ce temple intime et secret, dédié à l'art, va être détruit ; ces œuvres d'art, qui sont nées et ont vécu depuis des siècles jusqu'à l'heure présente, sous le beau soleil de Venise, sont sur le point d'émigrer et d'aller demander ailleurs, à un autre ciel, le pâle reflet d'un soleil brumeux. Car, de par la volonté de Sir H. Layard, elles étaient destinées à la Galerie Nationale de Londres, et ne devaient rester à Venise que jusqu'à la mort de Lady Layard. C'est en vain que contre l'exécution de cette disposition testamentaire, qui contrevient à toutes les lois italiennes pour la défense du patrimoine artistique du pays, l'on a protesté et discuté dans tous les journaux et au Parlement. Le collectionneur ayant été ancien ambassadeur d'Angleterre, et quelques-unes des œuvres qui font partie de la collection Layard ayant été importées de l'étranger, tout cela contribue à créer une situation contre laquelle la loi italienne plus récente paraît désarmée et impuissante. C'est donc avec les plus vifs regrets que les Italiens, les Vénitiens surtout, s'apprêtent à dire adieu à ces œuvres si intimement liées à la vie vénitienne. Oui, il est profondément douloureux pour tous ceux qui aiment l'art avec une tendresse passionnée, d'assister à la fin d'une si belle tradition, à la disparition d'une collection qui n'avait toute sa raison d'être que dans son pays d'origine, et qui transportée ailleurs, mêlée aux richesses exubérantes et diverses d'un grand musée comme celui de Londres, ne pourra plus, ne saura plus faire entendre les voix douces et sereines de sa spéciale et intime beauté. GENTILE BELLINI. — PORTRAIT DE MAHOMET II
LA COLLECTION DE SIR H. LAYARD A VENISE Telle qu'elle a été jusqu'aujourd'hui, la collection Layard est, sans contredit, non seulement une des plus riches et des plus précieuses collections particulières de formation récente, mais aussi l'une des plus parfaites et des plus harmonieuses. C'est bien la galerie idéale d'un amateur intelligent et raffiné, qui demande aux œuvres d'art de servir, non pas à témoigner de sa richesse, en affichant leur valeur propre, mais de lui donner les plaisirs rares et paisibles d'une beauté qui ne se fane pas, la consolation ou le soulagement que les visions des grands artistes savent toujours nous apporter; oui, la collection Layard demeurera le type achevé d'une de ces collections intimes qui paraissent faites exprès pour mettre en vraie lumière et en juste valeur les œuvres d'art les plus personnelles, les plus rares, les plus aristocratiques. Voici d'abord le portrait de Mahomet II, par Gentile Bellini, une de ces œuvres capitales d'un artiste et de toute une école où se manifestent de la plus éclatante manière les mérites et les titres de noblesse de l'un et de l'autre et où la force et le charme de l'expression s'ajoutent au plus puissant intérêt historique. En effet, ce portrait a été peint par Gentile Bellini à Photo Alaini. BRAMANTINO. — L'ADORATION DES MAGES
LES ARTS Constantinople. Le chroniqueur Marino Sanudo rappelle que le premier août 1479 arriva à Venise un envoyé de Mahomet II, chargé de demander à la Seigneurie de lui désigner un bon peintre de portraits, et, le 3 septembre suivant, Gentile Bellini, choisi par la Seigneurie, partit pour Constantinople, où il fit le portrait du Sultan, et, comme dit Vasari, « le fit si bien qu'on le regarda comme une merveille, et si ce n'était que la pratique du portrait est défendue chez les Turcs par la loi, cet empereur n'aurait jamais congédié Gentile ». Son œuvre achevée, il repartit après avoir été nommé chevalier et chargé de riches cadeaux, au nombre desquels se trouvait une chaîne à la turque du poids de deux cent cinquante écus d'or. Le portrait de Gentile est daté du 25 novembre 1480, et il peut être considéré comme son chef-d'œuvre. Cette petite effigie de souverain est, à elle seule, toute une page d'histoire. Mahomet II apparaît ici avec son profil d'oiseau de proie, tout pâle, avec son regard farouche et peureux, cruel et stupide, comme un homme défaît par le plaisir, et cette tête si pleine de signification et d'expression, se détache au-dessous d'un arc admirablement décoré, derrière un tapis oriental brodé de perles, d'un dessin et d'un coloris magnifiques, et qui crée un saisissant contraste entre la personne et les choses. L'âme du souverain sinistre est évoquée avec une acuité de caractérisation implacable, avec une puissance et une subtilité d'expressivité qui font de ce portrait, dans l'histoire de l'art iconographique, une œuvre absolument incomparable. Un autre chef d'œuvre de l'école vénitienne, heureusement, nous fait oublier un peu l'image triste et sinistre du Sultan. C'est une vision vénitienne, entièrement vénitienne, toute de soleil et de couleur, d'air et de lumière, une des pages les plus caractéristiques du Quattrocento vénitien. C'est le Départ de Sainte Ursule par Carpaccio, petit panneau où se trouve comme résumé tout ce qui constitue la personnalité exquise et forte de ce maître prodigieux. La composition est très simple et tout empreinte de naturel. Sainte Ursule prend congé de ses parents : elle est agenouillée devant son père, qui l'embarasse, tandis qu'une femme à ses côtés (la mère ou une compagne de la Sainte) regarde dans le lointain et semble plongée dans un songe. Au fond de la scène, on aperçoit une sorte de château avec deux tours et un escalier, et en bas un môle le long duquel vont et viennent plusieurs personnages, vêtus de costumes pittoresques, dont des Turcs avec leur turban. De l'autre côté un grand navire attend le moment du départ, et près du groupe de la Sainte et de son père, un petit canot avec quatre marins se prépare à transporter la Sainte jusqu'au grand navire. L'âme de la grande république de navigateurs, de commerçants et d'artistes, semble habiter ce petit tableau dont on ne se lasserait jamais d'admirer l'éclat du coloris, la variété des costumes, le charme de la mer infinie dans le lointain, et l'on croirait y entendre aussi la voix de cet esprit d'aventures et de voyages qui fut la base de la grandeur de la république. Ce grand bateau, prêt à appareiller pour son grand voyage, amarré dans ce port tranquille et solitaire, n'est-il pas, en effet, comme une personnification de la grande ville commerçante, riche et puissante? A ces deux œuvres exceptionnelles, qui demeurent parmi les plus parfaites de toute la peinture vénitienne, nombre d'autres tableaux, non moins dignes d'admiration, composent un cadre d'une incomparable splendeur. Ce sont, pour la plupart, des œuvres des écoles du Nord de l'Italie, de Venise surtout, et aussi de la Lombardie, de Vicence, de Brescia, de Bergame et de Ferrare. Les maîtres vénitiens sont naturellement les plus nombreux. Voici, de Gentile Bellini encore, une Adoration des Mages, peinte après son retour de Constanti- Photo Anderson. BOCCACCIO BOCCACCINO. — LA MADONE ET L'ENFANT ADORÉS PAR DEUX ANGES
VITTORE CARPACCIO. — LE DÉPART DE SAINTE URSULE Photo Alimari.
LES ARTS nople, ainsi que le témoignent les nombreux costumes orientaux dont le peintre a revêtu, avec une richesse et une variété extraordinaires, ses personnages, et qui a été inspirée par un dessin de Jacopo Bellini. Voici encore une Madone avec l'Enfant par Giovanni Bellini, une autre Madone avec l'Enfant, deux Saints et deux Donateurs, par Bissolo, dans le style de Giambellino, un Portrait d'homme par Alvise Vivarini, attribué jadis à Antonello de Messine, la Vierge avec l'Enfant et deux Saints par Cima da Conegliano, le Riche Épulon par Boniface Premier, et la Reine de Saba et Salomon par un des Bonifaces, et surtout la Déposition de Sebastiano del Piombo, datant de la première jeunesse du peintre, et où il se révèle nettement influencé par Cima da Conegliano et Bellini. La signature que porte le tableau est celle-ci : Bastian Luciani discipulus Johannis Belinus, et cette signature, découverte récemment sous une fausse signature de Cima da Conegliano, est un document historique de premier ordre. Elle confirme d'éclatante façon les caractères belliniens de l'œuvre, surtout dans le paysage, qui est empreint de tout l'esprit des meilleurs paysages de Bellini. Ce tableau d'ailleurs dérive évidemment d'une composition tout à fait analogue de Cima da Conegliano, qui se trouve aujourd'hui dans la collection Stroganoff à Saint-Pétersbourg, et d'une autre composition du même auteur que possède la Pinacothèque de Modène. Le mystère autour des écoles ouvertes à Venise par Cima et par Bellini, n'est pas éclairci. Sebastiano del Piombo fréquenta l'une et l'autre, mais bien que tout imbu de l'art de Cima, il sut fort bien aussi tirer parti de l'exemple de Bellini, dont il se vantait volontiers d'être le disciple. Ce tableau marque ainsi une date très importante de la vie de Sebastiano del Piombo. Avant l'époque pendant laquelle il subit l'influence de Giorgione, avant sa phase romaine, dominée par Raphaël d'abord, puis par Michel Ange, nous venons de découvrir une autre époque de l'artiste, son époque primitive, caractérisée par l'influence de Cima da Conegliano et de Giovanni Bellini. Un tableau de Francesco Buonsignori nous ramène à l'école de Vérone. Il représente la Madone avec l'Enfant et quatre Saints; composition tout inspirée de l'art de Mantegna: il suffit, pour s'en convaincre, de regarder la Vierge et l'Enfant qui dérivent directement des compositions analogues du maître de Padoue; c'est là un document précieux pour l'étude de cet élève de Mantegna, qui, d'ailleurs, est très peu connu hors de Vérone. L'école de Vicence est dignement représentée par un Saint Jean, Sainte Catherine et un Évêque de Bartolomeo Montagna, grande peinture solennelle et grandiose, tandis que l'école de Brescia l'est par un des plus admirables portraits de Moretto, un Portrait de vieillard, tout brillant de reflets argentés, et une Madone avec Saint Antoine et un Moine, d'un puissant sentiment religieux et d'une beauté sereine. A l'école de Brescia appartient un Saint Jérôme dans le désert, par Girolamo Savoldo, peinture robuste et puissante, où l'on retrouve ces effets de lumière que Savoldo aimait tant. Ce saint Jérôme, naturellement peu connu, est, sans aucun doute, une des toiles où apparaissent le mieux les belles qualités d'un peintre qui a été jusqu'ici peu apprécié, et qui cependant mérite d'être considéré comme un des meilleurs continuateurs des gloires vénitiennes. Les écoles de l'Italie septentrionale nous sollicitent encore. Voici Bergame avec deux portraits de Moroni, Ferrare avec Cosimo Tura et Ercole Grandi, ses plus anciens et plus superbes maîtres. De Cosimo Tura, la collection Layard possède une figure allégorique du Printemps, une de ses plus étranges compositions, chargée d'attributs et d'ornements, dessinée avec la perfection d'un ciseleur et colorée comme un émail; et d'Ercole Grandi trois tableaux, la Manne au désert, les Hébreux quittant l'Égypte, et une Vierge avec des Saints. SAVOLDO. — SAINT JÉRÔME
LA COLLECTION DE SIR H. LAYARD A VENISE COSIMO TURA. — LE PRINTEMPS
LES ARTS De l'école de Padoue, voici Marco Zoppo avec un Ecce Homo, petite peinture très caractéristique, où se retrouvent les maladresses de dessin et les étranges recherches de formes qui lui sont habituelles, mais très expressive de sentiment, et qui, tout en continuant la tradition de Squarcione, fait déjà pressentir Francesco Cossa et la renaissance ferraraise. Avec Boccaccio Boccaccino nous entrons dans l'école de Crémone. Sa Madone adorée par des Anges est une charmante composition où se mêlent les influences des maîtres de Padoue et de Ferrare avec celles des Vénitiens et surtout de Giambellino. Trois chefs-d'œuvre admirables appartiennent à l'école lombarde, une Madone de Luini, une Annonciation de Gaudenzio Ferrari, et une Adoration des Mages de Bramantino. La Madone de Luini est une des plus délicieuses du grand maître lombard, toute vivifiée de cet esprit de beauté qui paraît particulier à l'école et qui a atteint sa plus haute expression avec Léonard. Cette Madone a dû être très fameuse, car on en connaît plusieurs MORETTO DA BRESCIA. — LA VIÈGE AVEC SAINT ANTOINE ET SAINT DOMINIQUE BISSOLO. — LA VIÈGE ET L'ENFANT AVEC DEUX SAINTS ET DEUX DONATEURS Photos Anderson.
LA COLLECTION DE SIR H. LAYARD A VENISE MARCO ZOPPO. — ECCE HOMO
copies anciennes. — Le tableau de Gaudenzio Ferrari est un excellent spécimen de son talent si personnel et si puissant. La beauté sereine n'est pas gâtée, dans cette Annonciation, par des recherches de mouvement et de passion; un calme tranquille y domine, qui accentue la grâce parfaite de la Vierge et de l'Ange. A l'école Iombarde appartient aussi un autre tableau de la plus grande importance. C'est l'Adoration des Mages de Bramantino. Les œuvres de peinture de cet aide de Bramante sont assez rares en Italie et à l'étranger, et ce tableau révèle au mieux l'art si personnel, si élégant et si puissant en même temps de ce maître rare et étrange. Le dessinateur passionné de l'antique que fut Bramantino, apparaît dans cette Adoration des Mages, où non seulement les fragments d'architecture ont une perfection classique, mais les figures aussi ont l'air d'avoir été faites d'après des modèles de sculpture romaine. Outre ces œuvres italiennes, la collection Layard possède quelques peintures des écoles étrangères, de haute valeur, telles une Madone avec l'Enfant attribuée à Hugo van der Goes, une Déposition attribuée à GAUDENZIO FERRARI. — L'ANNONCIATION (Partie droite du tableau) Gérard van Haarlem, un Portrait de Femme attribué à Van Dyck, et une Fuite en Égypte de Patinir. Toutes ces œuvres exquises et précieuses vont donc abandonner leur ancienne demeure et oublier le beau soleil de Venise pour le ciel brumeux de Londres. Le charmant palais tout rouge et vert sur le Grand Canal ouvrira ses portes pour ce malheureux départ. Et dans les salles de l'appartement où a souri tant de beauté éternelle, rentrera la médiocrité banale des élégances modernes. Ce qui a été jusqu'ici un des meilleurs titres de noblesse de Sir H. Layard, va se confondre d'un jour à l'autre avec les richesses innombrables de la National Gallery. Les Italiens déplorent et ont raison de déplorer ce départ et cette perte, et leur regret sera partagé par tous ceux qui aiment l'intimité de la beauté et savent apprécier et goûter l'art dans le silence d'une église et parmiles élégances d'une demeure privée, mieux que dans les salles et les galeries monotones d'un musée. ART. JAHN RUSCONI. Photo Anderson. GAUDENZIO FERRARI. — L'ANNONCIATION (Partie gauche du tableau)
LA COLLECTION DE SIR H. LAYARD A VENISE Photo Anderson. MORETTO DA BRESCIA. — PORTRAIT

Cet ouvrage, numéro 135 de la collection « Les Arts », présente la collection Sir H. Layard à Venise. Il détaille des œuvres d'art vénitiennes, notamment des peintures de Sebastiano del Piombo, Gentile Bellini, Carpaccio, et d'autres maîtres des écoles vénitiennes, lombardes et brescianes. Le texte explore également le Cabinet des Antiques, mentionnant des bronzes de la Renaissance italienne et des meubles du XVIIIe siècle, ainsi que des sculptures françaises, dont un buste de Houdon.